après-dîner chez nos sœurs de Sainte-Marie. Elles ont de l'esprit,
elles vous adorent et sont charmées du _petit ami_[583], que je porte
toujours avec moi.»
[583] Le portrait de madame de Grignan. Voyez ci-dessus, p. 256.
Et quand elle est à la Seilleraye, elle écrit: «Me voici, ma fille, dans
ce lieu où vous avez été un jour avec moi; mais il n'est pas
reconnaissable: il n'y a pas pierre sur pierre de ce qu'il était en ce
temps-là[584].»
[584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111,
édit. G.; t. IV, p. 1, édit. M.
Les émotions produites par la vue des lieux où madame de Grignan avait
passé son enfance s'accrurent dans le cœur de sa mère à la vue des
Rochers. «J'ai trouvé ces bois, dit-elle, d'une beauté et d'une
tristesse extraordinaires: tous les arbres que vous avez vus petits sont
devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élagués, et
font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur.
Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail: songez que je les
ai tous plantés, et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon,
_pas plus grands que cela_. (M. de Montbazon avait l'habitude de dire
cela de ses propres enfants.) C'est ici une solitude faite exprès pour y
bien rêver: j'y pense à vous à tout moment; je vous regrette, je vous
souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous
que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai ces vers dans la tête:
Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour
L'objet infortuné d'une si tendre amour?
«Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans
désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai
pas..... Je trouvai l'autre jour une lettre de vous où vous m'appelez
_ma bonne maman_; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte Marie, et vous
me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans
une cave. Il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille
autres, qu'on écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné. Toutes ces
circonstances sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car
sans cela où pourrais-je prendre cette idée[585]?»
[585] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 116-118,
édit. G.; t. IV, p. 9-10, édit. M.--_Ibid._ (2 octobre 1675), t.
IV, p. 124, édit. G.; t. IV, p. 14, édit. M.
Ce singulier voyage de madame de Sévigné à Nantes, ses souvenirs, ses
regrets donnent le désir de connaître à quelle époque elle fit celui qui
n'a point été raconté dans ces Mémoires, et dans quelles circonstances
elle mit sa fille au couvent. Puisque des documents nouveaux jettent un
jour inattendu sur les premières années de cette tendre mère,
imitons-la, complétons ses souvenirs, et rétrogradons jusqu'au temps où
elle devint enceinte de cette fille bien-aimée.
Une lettre de madame de Sévigné annonçant à Bussy la naissance de
Sévigné fils et la réponse de Bussy, mal datées, placées par le P.
Bouhours et par la comtesse Dalet (ou par Bussy lui-même, car la partie
inédite de ses Mémoires, écrite de sa main, offre un exemple d'une aussi
forte distraction et d'une si étrange erreur), ont produit la confusion
qui a existé pendant longtemps sur les dates de la naissance du frère et
de la sœur[586].
[586] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 120 et
121, et la note 2.--Les deux lettres doivent être datées du 15
mars et du 12 avril 1648, et non 1647.
Le fils de madame de Sévigné est mort le 26 mars 1713, et les témoins
les plus capables d'être bien informés (Simiane de Mauron, d'Harouis,
l'abbé de la Fayette[587]) attestent qu'il avait alors soixante-cinq
ans; il était donc né en mars 1648, époque que l'on croyait être celle
de la naissance de sa sœur. Des fragments des Mémoires autographes
d'Ormesson, récemment publiés, constatent que madame de Sévigné
accoucha, à Paris, de sa fille le 10 octobre 1646[588]. Ainsi il est
certain que madame de Grignan était l'aînée et âgée d'un an et demi de
plus que son frère. Il résulte de ce fait qu'en l'année 1675, dont nous
nous occupons, madame de Grignan avait près de vingt-neuf ans, et
Sévigné au plus vingt-sept; et aussi que lorsque l'abbé Arnauld vit
madame de Sévigné avec ses deux enfants, et qu'il fut frappé de la
beauté de la mère, de la fille et du fils, mademoiselle de Sévigné avait
onze ans et demi, et Sévigné seulement neuf ans[589]. Ces dates ne
peuvent être regardées comme indifférentes lorsque l'on considère que
l'esprit et le cœur échappent bien plus vite aux langes de l'enfance
chez le sexe le plus faible et le plus délicatement organisé; et ainsi
s'explique comment, dès son plus jeune âge, Sévigné s'habitua à
reconnaître la supériorité de sa sœur en toutes choses, et eut pour
elle en toute occasion cette déférence, je dirai presque cette
vénération, qu'il manifeste admirablement dans la lettre où il lui
exprime ses dernières volontés[590]. Les premières opinions, les
premiers jugements formés par la raison ont sur certaines natures une
influence indélébile.
[587] _Lettre inédite de_ SÉVIGNÉ, publiée par M. Monmerqué, p.
23.
[588] _Journal_ D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 215.
[589] Deuxième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 101.
[590] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la comtesse de
Grignan sa sœur_, publiée par M. Monmerqué; Paris, 1847, in-8º.
Nous venons d'apprendre par madame de Sévigné qu'elle avait conservé les
lettres de sa fille depuis son enfance, et que celle-ci avait dix ans
quand elle écrivit la lettre où elle racontait à sa mère l'accident
arrivé à madame Amelot. Ceci nous reporte à l'année 1656. C'est donc
lorsque, à la fin de septembre de l'année 1654, madame de Sévigné se
rendit à sa terre des Rochers, qu'elle fit une première fois cette
navigation d'Orléans à Nantes, où elle mit alors sa fille au couvent des
sœurs Sainte-Marie, de cette dernière ville. Ce fut dans les années
1654 à 1657 que madame de Sévigné fut le plus préoccupée de son cousin
Bussy[591]. Cependant, avant la fin de 1656, elle avait retiré sa fille
du couvent; et, dans le mois d'octobre de cette même année, elle
l'emmena avec elle à Bourbilly et à Monjeu, où elle vit Bussy et Jeannin
de Castille[592]. Après un séjour de quelques semaines, elle retourna à
Paris; et au commencement de l'année 1657, accompagnée de ses deux
enfants, elle vit pour la première fois, chez leur oncle, l'abbé
Arnauld, qui dans ses Mémoires a exprimé l'admiration que lui fit
éprouver la beauté de la mère, de la fille et du fils[593].
[591] Conférez 1re part. de ces _Mémoires_, 2e édit., chap.
XXXVIII, XXXIX, p. 513, 520, et la 2e partie, chap. I, II, III,
IV et V, pag. 1 à 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (datée des Rochers, le
1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit. G.; t. I, p. 27, édit. M.
[592] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, ch. VII et VIII, p.
73.--4e partie, ch. VII, p. 194.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet
1672), t. III, p. 108, édit. G.--BUSSY, _Mémoires_, édit. Amst.,
1721, t. II, p. 84.
[593] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch. VIII,
p. 101.
Les attraits de mademoiselle de Sévigné se développèrent rapidement et
excitèrent la verve des poëtes. Elle avait à peine treize ans
lorsqu'elle commença à inspirer heureusement la muse badine de
Saint-Pavin[594]; elle en avait dix-sept quand Ménage lui adressa un
madrigal en italien, qui fut imprimé dans la cinquième édition de ses
poésies[595]; elle était âgée d'environ dix-neuf ans lorsque la Fontaine
lui dédia en vers gracieux sa fable du _Lyon amoureux_[596], publiée
deux ans après dans le recueil du fabuliste: cet hommage dut donner à sa
beauté une renommée populaire. Mais ce qui acquit très-vite à
mademoiselle de Sévigné une célébrité qui faillit ternir pour toujours
sa réputation, fut son apparition dans les ballets du roi. On crut alors
qu'elle était devenue l'objet des préférences de Louis XIV. C'est dans
sa seizième année qu'elle fut produite, en 1663, aux dangereux regards
du monarque[597]. On l'admira dans le ballet où le roi était déguisé en
berger, et toutes les beautés de la cour y figuraient, ainsi qu'elle, en
bergères. Elle reparut, l'année suivante, en Amour déguisé en nymphe
maritime; et elle avait dix-huit ans quand elle joua le rôle
d'_Omphale_, dans le ballet de la _Naissance de Vénus_[598]. La lettre
qu'elle écrivit à l'abbé le Tellier, que nous avons fait connaître,
prouve qu'à vingt et un ans elle liait librement des correspondances
avec les beaux esprits du temps[599].
[594] Voyez _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et_ CHARLEVAL, 1759, in-12,
p. 68 à 110.--_Recueil des plus belles pièces de poésie
française_, 1692, t. IV, p. 325.
[595] MENAGII, _Poemata_, septima editio, 1680, p. 305.--Octava
editio, 1687, p. 337.
[596] _Fables choisies mises en vers par M._ DE LA FONTAINE;
Paris, Claude Barbin, 1668, p. 143, liv. IV, fable 1re; t. I, p.
177 de l'édit. in-8º, 1827.
[597] BENSERADE, _Œuvres_, 1697, in-12, t. II, p. 288.
[598] _Ibid._, t. II, p. 316; et dans la 2e partie de ces
_Mémoires_, chapitres XXII et XXIII, p. 325 à 333.
[599] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 80, ch. IV.--Sévigné
n'avait que vingt et un ans lorsqu'il revint de son expédition de
Candie (6 mars 1669), et vingt-trois lors de sa liaison avec
Ninon.--_Ibid._, p. 124.
Enfin, lorsque Françoise-Marguerite de Sévigné épousa François-Adhémar,
comte de Grignan, le 29 janvier 1668, elle avait vingt-deux ans et
quatre mois, ce qui réduit à moins de quinze années la différence d'âge
qui existait entre elle et le comte de Grignan. Le mariage se fit à
l'église de Saint-Nicolas des Champs, paroisse où habitait madame de
Sévigné; et, le jour même, les deux époux allèrent coucher à Livry[600].
[600] Troisième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 127, et
l'extrait des _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De
l'administration de Louis XIV_, p. 322.
Après ces rectifications essentielles sur la fille, revenons à la mère,
à Marie de Rabutin-Chantal. A l'âge de dix-huit ans elle quitta les
ombrages de l'abbaye de Livry, où s'était terminée son éducation; et
elle entra dans le monde pour se marier, et elle se maria[601]. Le
séduisant et jovial marquis de Sévigné, gentilhomme breton, présenté par
le cardinal de Retz, son parent, est préféré par la jeune héritière de
Bourgogne. Le 27 mai 1644, les articles du contrat furent arrêtés par
André d'Ormesson et le président Barillon[602], tous deux pères de ceux
qui, sous ces mêmes noms, furent par la suite les constants amis de
madame de Sévigné. Deux jours après que le contrat eut été rédigé et
qu'on parlait de prendre jour pour le signer, Sévigné eut une querelle
avec du Chastellet, son compatriote. Sévigné l'arrêta sur le Pont-Neuf,
et lui donna des coups de plat d'épée pour quelques propos que celui-ci
avait tenus. Un duel s'ensuivit, qui eut lieu au Pré-aux-Clercs[603].
Sévigné reçut une blessure à la cuisse, qui mit sa vie en danger. Du
Chastellet était de l'ancienne famille de Hay de Bretagne, qui se
vantait d'être sortie, il y a six cents ans, des comtes de Castille. Le
père de du Chastellet avait été avocat au parlement de Rennes, et
ensuite conseiller d'État[604]: ainsi son fils était de robe, tandis que
Sévigné était d'épée. Cela explique l'arrogance de ce dernier; il en fut
sévèrement puni. Le père de du Chastellet s'illustra dans les lettres,
et son fils, dans toutes les occasions importantes, montra autant de
talent et d'esprit que de courage; il devint par la suite un publiciste
distingué[605], et nous retrouvons son nom ou celui de son fils, trente
et quarante ans après ce duel, sur les listes de ceux qui siégèrent aux
états de Bretagne, avec le nom du fils de madame de Sévigné[606]. Près
de deux mois et demi se passèrent avant que Henri de Sévigné fût guéri
de sa blessure, et son contrat de mariage ne put être signé que le 1er
juillet. Il le fut sans témoins. Le lundi soir 1er août, les fiançailles
se firent en présence du P. de Gondy, de l'Oratoire; du coadjuteur
(Retz), et des évêques d'Alby et de Châlons; de la duchesse de Retz et
de plusieurs autres dames. Le mariage fut célébré le jeudi 4 août, à
deux heures du matin. Cette heure tardive explique pourquoi l'acte de
mariage, qu'on a retrouvé dans le registre de l'ancienne paroisse de
Saint-Gervais, n'est signé ni du curé ni du vicaire qui le dressèrent.
Ils remirent au lendemain[607] pour compléter leur ouvrage, et, comme
il arrive souvent, ce qui avait dû être fait la veille fut oublié le
jour d'ensuite.
[601] Première partie de ces _Mémoires_, ch. II, p. 9 et 10. Mais
il y a une erreur à l'égard de Philippe de la Tour de Coulanges,
le premier tuteur de madame de Sévigné. Il était son aïeul, et
non pas son oncle maternel, et il était le père et non le frère
de Christophe de Coulanges, abbé de Livry, le second tuteur de
madame de Sévigné.
[602] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De
l'administration de Louis XIV_, p. 213.
[603] _Ibid._, p. 214.
[604] PELLISSON, _Histoire de l'Académie française_, édit. 1729,
in-4º, p. 193-198, et aussi 28, 80, 86.
[605] _Traité de la politique de France_, par monsieur P. H.
(Paul HAY), marquis de C. (Chastellet); Cologne (Elzeviers), chez
Pierre Marteau, 1669 (264 pages); 2e édit., 1670; 3e édit., 1677;
4e édit., 1680.--Barbier, dans son _Dictionnaire des Anonymes_,
donne les titres des autres ouvrages de du Chastellet.
[606] _Recueil manuscrit des états de Bretagne dans diverses
villes de cette province_, Bl.-Mant., 75, p. 419, 481 verso, 507,
523, 535, 549.--A toutes ces pages, dans les états tenus à
Nantes, à Dinan, à Rennes, à Vannes, à Vitré, depuis 1681
jusqu'en 1699, on trouve le nom du marquis de Sévigné et celui de
M. Paul Hay, marquis du Chastellet.
[607] Partie 1re de ces _Mémoires_, ch. II, 2e édit., p.
18.--_Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _Administration
de Louis XIV_, p. 214.--Acte du mariage de Henri de Sévigné et de
Marie de Rabutin-Chantal, dans MONMERQUÉ, _Billet italien de madame
de Sévigné_; Paris, 1844, in-8º, p. 8 et 9, _notes_.
Les deux conjoints partirent huit à dix jours après pour la Bretagne, se
rendirent à leur terre des Rochers, et ne revinrent à Paris qu'en
décembre de l'année suivante. Ainsi les souvenirs du séjour de madame de
Sévigné aux Rochers se trouvaient liés à l'acte le plus important de sa
vie et à cette année qu'elle passa seule avec celui qu'elle aimait,
corrigé, pendant quelque temps du moins, de sa brutale insolence et de
ses fougueux emportements par la dure leçon qui lui avait été donnée par
du Chastellet.
Dès cette époque, on aperçoit dans madame de Sévigné le désir qu'elle
manifeste, à l'égard de son cousin Bussy, de son fils et de sa fille, de
voir ceux des deux familles auxquelles elle appartenait parvenir à de
hautes fonctions et à un rang élevé dans le monde; et comme cette
ambition ne put réussir que par sa fille, son amour maternel pour le
premier fruit d'une union enfanté dans les délices d'une passion
qu'aucune autre ne remplaça fut encore accru par le contentement de
l'amour-propre satisfait[608]. Avant de partir pour les Rochers, elle
avait prié son ami Olivier d'Ormesson de s'informer si M. de Rogmont
voulait vendre sa charge de cornette des chevau-légers; car il ne paraît
pas, ainsi qu'on l'a dit, qu'au moment de son mariage Sévigné eût encore
été revêtu du grade de maréchal de camp. Des négociations, qui durèrent
deux ans, furent entamées pour lui procurer une charge; elles
échouèrent, parce que madame de Sévigné ne put obtenir de son tuteur
l'abbé de Coulanges et de ses frères de servir de caution à M. de
Sévigné. Ces hommes judicieux avaient aperçu les graves défauts de ce
jeune éventé, et regrettaient que leur nièce lui eût donné la préférence
sur ses rivaux. L'abbé de Coulanges se plaignait hautement de ce que,
par tendresse pour la mariée, lui et madame de la Trousse s'étaient
engagés, contre leur intention, plus qu'ils n'auraient dû le faire[609].
[608] Conférer la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch.
III, p. 22.
[609] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL,
_Administration de Louis XIV_, p. 215.
Madame de Sévigné, privée de sa mère et n'ayant jamais eu de sœur,
n'eut auprès d'elle, pour l'assister dans son premier accouchement, que
la mère et la femme d'Olivier d'Ormesson, son ami intime, son conseil.
L'enfant qui devait bientôt remplir d'amour et de tourments toute
l'existence de madame de Sévigné l'occupa faiblement: ce n'était qu'une
fille. Mais, seize mois après la naissance de cette fille, une lettre
qu'elle écrit à Bussy[610] nous montre l'orgueilleuse mère triomphante
d'avoir donné un fils à son mari. Elle était trop entièrement dominée
par sa tendresse conjugale pour qu'elle pût encore en reporter une
grande part sur ses enfants. Le cœur est exclusif, et sent qu'il
affaiblit ses forces en les partageant. Toujours l'amour d'une femme
pour son mari faiblit quand le sentiment maternel se développe en elle
avec énergie. La raison resserre, il est vrai, les nœuds qui l'unissent
au père de ses enfants; mais quand la raison domine il n'y a plus de
passion, il n'y a plus d'amour.
[610] Première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p. 120.
Mais il faut rectifier la date de la lettre de Bussy, et mettre:
15 _mars_ 1648.
D'ailleurs, dans l'intervalle de ses deux accouchements, pendant l'hiver
de 1646 à 1647 et dans le cours de cette dernière année, madame de
Sévigné fut occupée d'un procès qui la concernait personnellement, ce
qui la rapprocha encore plus d'Olivier d'Ormesson et de sa famille. Elle
résida donc à Paris avec son mari, et le procès ne les empêcha pas de
goûter les plaisirs de la capitale; ils invitaient fréquemment à dîner
M. Olivier d'Ormesson, avec leur oncle Renaud de Sévigné, qui arrivait
d'Italie.
Dans le journal d'Olivier d'Ormesson, du 27 février 1647, on lit[611]:
«Je fus dîner chez M. de Sévigné. Je fus, avec M. et madame de Sévigné,
chez M. du Verger pour leur affaire; ils soupèrent ce soir-là au logis,
et (nous) fûmes voir après souper, chez M. Novion (le président), _le
Ballet des Rues de Paris_, qui n'est pas grand'chose[612].»
[611] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216.
[612] Sur le président de Novion, conférez MOTTEVILLE,
_Mémoires_, t. XXXVIII, p. 129, et RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p.
13.
La journée du samedi 2 mars 1647 dut se graver aussi dans la mémoire de
madame de Sévigné; car, après avoir été avec d'Ormesson chez ses hommes
d'affaires, elle se rendit ensuite avec lui au Palais-Royal pour voir la
représentation de la _Grande Comédie_[613]. Cette grande comédie, dont
parle Olivier d'Ormesson, lui parut ennuyeuse, parce qu'il ne
connaissait pas l'italien. Elle dut, par une raison contraire,
intéresser la jeune élève de Ménage et de Chapelain. C'est le premier
opéra italien qui ait été joué en France. Il fait époque dans
l'histoire de notre théâtre. Ceux qui le connaissent savent qu'il s'agit
ici du _Mariage d'Orphée et d'Eurydice_[614], pièce pour laquelle
Mazarin fit de si grandes dépenses. Transcrivons le récit que fait
madame de Motteville de la première représentation de cette pièce. Il
peint si bien la cour et les courtisans et l'époque heureuse de la
régence d'Anne d'Autriche, il nous initie si parfaitement au temps de la
jeunesse de madame de Sévigné, que l'on ne peut, sans l'avoir lu, se
faire une idée des souvenirs dont la dame des Rochers aimait à
entretenir sa vive imagination durant les journées passées dans sa
champêtre solitude[615].
[613] Ballet en dix-neuf entrées. Conférez de BEAUCHAMPS,
_Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. 121.
[614] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216.--DE
BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p.
127 (il cite la _Gazette_ de 1647, no 27, p. 201).
[615] MOTTEVILLE, _Mémoires_, collection Petitot, t. XXXVII, p.
216.
«Sur la fin des jours gras (le 2 mars 1747), le cardinal Mazarin donna
un grand régal à la cour, qui fut beau et fortement loué par les
adulateurs qui se rencontrent en tout temps. C'était une comédie à
machines et en musique à la mode d'Italie, qui fut belle et qui nous
parut extraordinaire et royale. Il avait fait venir les musiciens de
Rome avec de grands soins, et le machiniste aussi, qui était un homme de
grande réputation pour ces sortes de spectacles. Les habits en furent
magnifiques, et l'appareil tout de même sorte. Les mondains s'en
divertirent, les dévots en murmurèrent; et ceux qui, par un esprit
déréglé, blâment tout ce qui se fait ne manquèrent pas, à leur
ordinaire, d'empoisonner ces plaisirs, parce qu'ils ne respirent pas
l'air sans chagrin et sans rage. Cette comédie ne put être prête que les
derniers jours de carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et
le duc d'Orléans pressèrent la reine pour qu'elle se jouât dans le
carême; mais elle, qui conservait une volonté pour tout ce qui regardait
sa conscience, n'y voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque
dépit de ce que la comédie, qui se représenta le samedi pour la première
fois, ne pût commencer que tard, parce qu'elle voulait faire ses
dévotions le dimanche gras, et que, la veille des jours qu'elle voulait
communier, elle s'était accoutumée à se retirer de meilleure heure, pour
se lever le lendemain plus matin. Elle ne voulut pas perdre ce plaisir,
pour obliger celui qui le donnait; mais, ne voulant pas aussi manquer à
ce qu'elle croyait être son devoir, elle quitta la comédie à moitié, et
se retira pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l'heure qu'il
convenait, pour ne rien troubler à l'ordre de sa vie. Le cardinal
Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et quoique ce ne fût qu'une
bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez grand
pour obliger la reine à faire plus qu'elle ne fit, c'est-à-dire à ne la
point voir du tout, elle fut néanmoins estimée d'avoir agi contre les
sentiments de son ministre; et comme il témoigna d'en être fâché, cette
petite amertume fut une très-grande douceur pour un grand nombre
d'hommes. Les langues et les oreilles inutiles en furent occupées
quelques jours, et les plus graves en sentirent des moments de joie qui
leur furent délectables.»
Nul doute que madame de Sévigné, lorsqu'elle voyait ce spectacle magique
de l'Opéra tel que Louis XIV et les grands artistes d'alors l'avaient
créé, ne se ressouvînt souvent de la _Grande Comédie_ et des événements
qu'elle précéda presque immédiatement.