[543] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 et 31 juillet, 2, 6, 7, 9, 11, 12,

16, 19, 21, 22, 26, 27 et 28 août, 1er et 9 septembre), t. III,

p. 471, 475, 480, 483, 489, 499, 504; t. IV, p. 3, 5, 7, 10, 13,

16, 19, 20, 21, 27, 41, 47, 54, 59, 65, 73, 76, 79, 87, 92, 135,

186, du ms. de l'Institut.--Dans la _Suite des Mémoires_ DE

BUSSY, et dans l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, t. III, p. 346,

347, 353, 369, 372, 375, 377, 387, 388, 390, 397, 404, 416, 427,

430, 437 (1er septembre), 438, 448, 453, 457.

[544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 25 août 1675), t. III, p. 504; t.

IV, p. 55; édit. G.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p.

122.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333.

[545] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août et 4 septembre 1675), t. IV, p.

65, 76 et 92, édit. G.

[546] Lettres de Louis XIV aux abbés et religieux de Saint-Denis,

RAMSAY, _Vie de Turenne_, t. IV, p. 372, in-12.

Effrayée par les nouvelles qu'elle recevait, madame de Sévigné différa

donc son départ; elle aurait bien voulu le différer plus longtemps, et

profiter de cet empêchement pour faire le voyage de Provence; mais

quand on sut qu'on s'était décidé à envoyer des troupes contre les

révoltés et que la lettre de Louis XIV pour la tenue des états de

Bretagne allait être transmise au duc de Chaulnes[547], on crut la

tranquillité publique assurée. L'abbé de Coulanges, qui ne s'épouvantait

de rien lorsque la nécessité des affaires réclamait sa présence,

détermina enfin madame de Sévigné à partir: cependant elle n'y consentit

que quand le _bon abbé_ lui eut promis de ne pas vouloir passer l'hiver

aux Rochers. «Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire

que je ne puis m'y opposer. Je ne l'aurai pas toujours ainsi; je dois

profiter de sa bonne volonté. C'est une course de deux mois; car le bon

abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver. Il m'en

parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe: tant

pis pour ceux qui me trompent[548]!»

[547] _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_,

1850, in-4º, _Lettres_, t. I, p. 551. Lettre de l'évêque de

Saint-Malo à Colbert, en date du 28 août 1575.

[548] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1675), t. IV, p. 70, édit. G.

Elle-même avoue qu'elle avait tant de raisons pour aller en Bretagne

qu'elle ne pouvait y mettre la moindre incertitude, «et qu'elle y avait

mille affaires[549].» Cependant, cette fois, ce voyage ressemblait peu à

ceux qu'elle faisait depuis longtemps, presque chaque année, pour aller

se délasser des fatigues du grand monde dans sa terre des Rochers, y

faire des embellissements, et jouir de ses livres et d'elle-même, en la

société de son fils, de sa fille et du petit nombre d'amis qui venaient

la voir. Elle ne pouvait non plus se promettre aucun plaisir de la

réunion des états, qui, lorsqu'elle avait lieu à Vitré, lui attirait les

hommages de toutes les personnes les plus aimables et les plus

considérables de la Bretagne, que lui conciliait la réputation qu'elle

s'était acquise à la cour par son esprit, ses attraits personnels, les

agréments de son commerce, et surtout par les égards, l'amitié, les

déférences que lui témoignaient les la Trémouille, les Rohan, les

Chaulnes, les Lavardin. Les chefs de ces deux dernières familles étaient

investis de toute l'autorité du gouvernement; les la Trémouille et les

Rohan étaient en possession de présider presque alternativement les

assises des états de Bretagne, Rohan à titre de baron de Léon, la

Trémouille comme baron de Vitré. Cette fois les états ne tenaient pas

leurs assises à Vitré, mais à Dinan, ce qui éloignait de madame de

Sévigné tous les membres de cette assemblée, et donnait de l'importance

à l'évêque de Saint-Malo, qu'elle n'aimait pas. Accoutumée dès sa

jeunesse à scruter les actes du pouvoir, elle n'avait jamais vu qu'avec

déplaisir et avec les sentiments d'une ancienne frondeuse l'obséquiosité

des états en Bourgogne et en Bretagne et leur déplorable facilité à

voter l'argent des contribuables. Ce secret penchant au blâme et à la

résistance s'était encore accru par les derniers événements. La manière

dont madame de Sévigné mande à sa fille qu'à Rennes on a jeté des

pierres au duc de Chaulnes, lorsqu'il voulut haranguer le peuple pour

apaiser l'émeute, prouve qu'elle n'était nullement contristée de

l'avanie qu'avait éprouvée le gouverneur: «Il y a eu même à Rennes une

_colique pierreuse_. M. de Chaulnes voulut, par sa présence, dissiper le

peuple; il fut repoussé chez lui à coups de pierres. Il faut avouer que

cela est bien insolent[550].»

[549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 26 août 1675), t. III, p. 504; t.

IV, p. 55.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. 122.--Conférez

la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333. Les lettres de

convocation pour la tenue des états de Bretagne sont datées du 16

septembre 1675. (_Recueil ms._, etc., de la Bibl. nat., p. 371.)

Madame de Sévigné partit le 9 du même mois.--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(26 juin 1675), t. III, p. 434, édit. G; t. III, p. 309, édit.

M.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.

[550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 424, édit.

G.; t. III, p. 300, édit. M.

Cette fois ce n'était pas même sur la route facile de Rennes, de Vitré

et des Rochers qu'elle devait voyager; c'était vers Nantes et au delà de

la Loire que l'urgence de ses affaires l'appelait. Enfin sa vigueur

commençait à s'altérer par l'annonce des infirmités qui assiégent

souvent les femmes de son âge; elle avait quarante-neuf ans[551]. Elle

déguise autant qu'elle peut à sa fille ces perturbations de son

tempérament; mais à Bussy elle dit: «J'ai bien eu des vapeurs, et cette

belle santé, que vous avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques,

dont j'ai été humiliée comme si j'avais reçu un affront[552].» Elle fut

obligée d'avoir recours à la science du docteur Bourdelot (Pierre

Michon), ce célèbre médecin des Condé et de la reine Christine. Madame

de Sévigné aimait les soins qu'il prenait d'elle; mais il l'ennuyait par

les vers détestables qu'il composait à sa louange et à celle de madame

de Grignan[553].

[551] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675?), t. III, p. 448, 467,

édit G.; t. III, p. 339, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t.

III, p. 448, édit. G.; t. III, p. 323 et 324, édit. M.--_Ibid._

(19 août 1675), t. IV, p. 35, édit. G.; t. III, p. 411, édit. M.

[552] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.;

t. III, p. 371, édit. M.--_Ibid._ (5, 10 et 24 juillet 1675), t.

III, p. 435, 448 et 467, édit. G.; t. III, p. 439, édit. M.

[553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 233

et 267, édit. G.; t. IV, p. 111 et 141, édit. M.

Depuis la mort de Turenne, madame de Sévigné avait des craintes qu'elle

tâchait sagement de réprimer, mais qui lui faisaient redouter

l'isolement et la solitude des Rochers: «J'emporte, dit-elle à madame de

Grignan, du chagrin de mon fils; on ne quitte qu'avec peine, les

nouvelles de l'armée. Je lui mandais comme à vous, l'autre jour, qu'il

me semblait que j'allais mettre ma tête dans un sac, où je ne verrais ni

n'entendrais rien de tout ce qui va se passer sur la terre[554].»

[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 93

et 101, édit. G.; t. III, p. 463 et 469, édit. M.

Ce qui ajouterait encore à toutes les contrariétés qu'éprouvait madame

de Sévigné en faisant ce voyage de Bretagne, c'est qu'elle l'avait tant

différé que sa femme de chambre Hélène, qui était enceinte, avait

atteint son neuvième mois et ne pouvait la suivre; elle prit le parti,

pour la désennuyer pendant son absence, de lui laisser le soin de

_Marphise_, sa chienne favorite, et se contenta, pour son service, d'une

jeune fille nommée Marie, qui jetait sa gourme, et fit cependant aussi

bien qu'Hélène[555]. Tous ces contre-temps la rendaient si triste

qu'elle refusa, trois jours avant son départ, une invitation qui lui fut

faite par les Condé d'aller passer quelques jours à Chantilly: elle

préféra au palais, aux jardins enchanteurs, à la princière société de

cette splendide résidence la solitude sauvage de Livry, remplie des

souvenirs de sa fille et du bonheur dont elle avait joui en la

possédant. «Je fus avant-hier, toute seule (dit-elle), à Livry, me

promener délicieusement avec la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus

depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien

trouvée de cette petite équipée. Je devais bien cette honnêteté à la

belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à

Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez

libre pour faire un si délicieux voyage: ce sera pour le printemps qui

vient[556].»

[555] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 29 septembre 1675), t. IV, p.

97-117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.

[556] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1675), t. IV, p. 85, édit.

G.; t. III, p. 455, édit M.

Après avoir vu, dans la matinée, du Lude, grand maître de l'artillerie,

depuis peu fait duc, et madame de la Fayette; après s'être laissé

conduire à la messe par la bonne madame de la Troche, madame de Sévigné

partit le lundi 9 septembre, sans autre compagnie que l'abbé de

Coulanges et cette fille Marie dont nous venons de parler[557]. La

Mousse était à Autry, chez madame de Sanzei, et Coulanges s'en alla à

Lyon. Madame de Sévigné se dirigea d'abord sur Orléans; son carrosse

était attelé de quatre chevaux. Elle n'oublia pas d'emporter avec elle

son _petit ami_, c'est-à-dire le portrait de sa fille[558]. Avant de

monter en voiture, elle écrit à celle-ci une longue lettre pleine de

nouvelles et de faits intéressants. Elle parodie plaisamment trois vers

de l'opéra de _Cadmus_:

«Je vais partir, belle Hermione;

Je vais exécuter ce que l'_abbé_ m'ordonne,

Malgré le péril qui m'attend.

C'est pour dire une folie, car notre province est plus calme que la

Saône[559].» Cela n'était pas exact; elle le savait, mais elle voulait

rassurer sa fille.

[557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 117,

édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.

[558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 septembre 1675), t. IV, p. 87,

94, édit. G.; t. III, p. 463, édit. M.--_Ibid._ (20 septembre

1675), t. IV, p. 107 et 109, édit. G.; t. IV, p. 475, édit. M.

[559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. 92, édit.

G.; t. III, p. 461, édit. M.--_Cadmus et Hermione_, tragédie,

acte II, scène IV.--Le _Théâtre de_ M. QUINAULT (1735), t. IV, p.

95.--Madame de Sévigné a pu assister à la représentation de cet

opéra, dont la musique était de Lulli. Il fut joué sur le théâtre

du Bel-Air en 1672, et le 17 avril 1673 sur le théâtre du

Palais-Royal, après la mort de Molière. Voyez la _Vie de

Quinault_, t. I, p. 35 des _Œuvres_.

Puis elle revient aussitôt aux pensées sérieuses que lui inspire le

service de Turenne, que l'on exécutait en grande pompe dans le moment où

elle écrivait: «Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier

me le proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis: je n'en ai

jamais vu de si bon. N'admirez-vous pas ce que fait la mort de ce héros

et la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons plus?

Ah! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien

n'est bon que d'avoir une belle âme: on la voit en toute chose, comme au

travers d'un cœur de cristal. On ne se cache point: vous n'avez point

vu de dupes là-dessus. On n'a jamais pris l'ombre pour le corps. Il faut

être si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.

Vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts.»

Elle se délassait dans sa voiture, pendant tout le cours de son voyage,

de la société un peu ennuyeuse du _bon abbé_ en lisant la _Vie du

cardinal Commendon_, que Fléchier avait récemment traduite du

latin[560], et aussi les lettres qu'elle recevait de sa fille sur

l'_Histoire des croisades_, «qui est très-belle pour ceux qui ont lu le

Tasse,» et la _Vie d'Origène_, par un auteur janséniste (Pierre-Thomas

des Fossés), et qu'elle trouvait divine[561]. Mais, par des motifs moins

exempts de blâme, le ridicule que madame de Grignan versait sur madame

de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait rire aux

larmes[562].

[560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 96, édit.

G.

[561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), l. IV, p. 105,

édit. G.

[562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 sept. 1675), t. IV, p. 91, 93,

édit. G.

Madame de Sévigné coucha à Orléans; et le lendemain (10 septembre) elle

s'embarqua sur la Loire, munie d'une lettre de sa fille, qu'elle reçut

au moment de se mettre en bateau, et remplie d'admiration en voyant les

rives de ce fleuve, «si belles, si agréables, si magnifiques.»

Cette navigation était pour elle toute volontaire. «Le temps et les

chemins, dit-elle, sont admirables: ce sont de ces jours de cristal où

l'on ne sent ni chaud ni froid. Notre équipage nous amènerait fort bien

par terre; c'est pour nous divertir que nous allons sur l'eau[563].»

[563] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 97,

98 et 100, éd. G.

Le détail de son embarquement, qu'elle donne à son cousin de Coulanges,

nous prouve que cette manière de se rendre d'Orléans à Nantes était plus

commune dans ce siècle qu'elle ne l'a été dans le nôtre, où la voie de

transport de terre est préférée.

«A peine sommes-nous descendus ici (Orléans) que voilà vingt bateliers

autour de nous, chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il a

menées et la bonté de son bateau. Jamais les couteaux de Nogent ni les

chapelets de Chartres n'ont fait plus de bruit. Nous avons été longtemps

à choisir: l'un nous paraissait trop jeune, l'autre trop vieux; l'un

avait trop d'envie de nous avoir, cela nous paraissait d'un gueux dont

le bateau était pourri; l'autre était glorieux d'avoir mené M. de

Chaulnes. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon

fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés[564].»

[564] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 98, 99,

édit. G.

Elle débarqua à deux lieues de Tours, à Mont-Louis; et de là, traversant

par terre l'espace de quatre kilomètres qui sépare la Loire et le Cher,

elle alla coucher (le 13 septembre) à Veretz[565], dans le château

originairement bâti par Jean de la Barre, comte d'Étampes, et qui

appartenait alors à l'abbé d'Effiat[566], connu de nos lecteurs par

l'impôt qu'il préleva sur la marquise de Courcelles[567].

[565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100,

édit. G.; t. III, p. 467, édit. M.

[566] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 et 17 septembre), t. IV, p. 100-103,

édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.

[567] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 160.

«J'ai couché cette nuit à Veretz. M. d'Effiat savait ma marche; il me

vint prendre sur le bord de l'eau, avec l'abbé (de Coulanges). Sa maison

passe tout ce que vous avez jamais vu de beau, d'agréable, de

magnifique, et le pays est le plus charmant qu'_aucun autre qui soit sur

la terre habitable_: je ne finirais pas. M. et madame de Dangeau y sont

venus dîner avec moi, et s'en vont à Valence. M. d'Effiat vient de nous

ramener ici (c'est à Tours, d'où la lettre est datée); il n'y a qu'une

lieue et demie d'un chemin semé de fleurs... Nous reprenons demain

notre bateau, et nous allons à Saumur[568].... . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[568] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100 et

101, édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.

«Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison;

je vous écrivis de Tours. Je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous

repleurâmes M. de Turenne..... Il y a trente lieues de Saumur à

Nantes[569]. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit;

nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre

hôtellerie, sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et

nous arrivâmes à minuit dans un _tugurio_ (une cabane) plus pauvre, plus

misérable qu'on ne peut vous le représenter; nous n'y avons trouvé que

deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche sur

quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller; j'aurais bien ri sans

l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage.

Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour, et nous étions si

parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avons été près

d'une heure avant de prendre le fil de notre discours. Nous voulons,

contre vent et marée, arriver à Nantes; nous ramons tous.»

[569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 et

104, édit. G.; t. III, p. 472, édit. M.

En passant, à la poste d'Ingrande, madame de Sévigné met la lettre

qu'elle vient d'écrire, et deux jours après elle est à Nantes. Là elle

se hâte d'annoncer son arrivée à sa fille[570]: «Je vous ai écrit sur la

route et même du bateau, autant que je l'ai pu. J'arrivai ici à neuf

heures du soir, au pied de ce grand château que vous connaissez, au

même endroit où se sauva notre cardinal (de Retz). On entend une petite

barque; on demande: _Qui va là?_ J'avais ma réponse toute prête; et en

même temps je vois sortir par la petite porte M. de Lavardin, avec cinq

ou six flambeaux de poing devant lui, accompagné de plusieurs nobles,

qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis

assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable; elle

donna une grande idée de moi à mes bateliers. Je soupai fort bien; je

n'avais ni dormi ni mangé depuis vingt-quatre heures. J'allai coucher

chez M. d'Harouis. Ce ne sont que festins au château et ici. M. de

Lavardin ne me quitte pas; il est ravi de causer avec moi[571].»

[570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 106,

édit. G.; t. III, p. 473, édit. M.

[571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit.

G.; t. I, p. 27, édit. M.; et 2e partie de ces _Mémoires_, 2e

édit., p. 9 et 10.

«... Nous allons à la Seilleraye[572], M. de Lavardin m'y vient

conduire; et de là aux Rochers, où je serai mardi.»

Elle resta sept jours à Nantes, et d'Harouis la conduisit lui-même après

dîner à son beau château de la Seilleraye, à quatorze kilomètres à l'est

de Nantes[573], où elle resta deux jours; elle partit le 15 septembre.

M. de Lavardin la mit en carrosse, et M. d'Harouis l'accabla de

provisions. Elle arriva le jour suivant aux Rochers[574]. De la

Seilleraye à Vitré, par la route directe de Châteaubriant et la Guerche,

on mesure dix myriamètres, ou vingt-cinq lieues de poste; et madame de

Sévigné, pour franchir cet espace en un jour, a dû d'avance envoyer des

chevaux de relais sur la route, ce qui lui était facile, puisqu'elle

avait amené avec elle six chevaux et deux hommes; et au besoin, si ses

équipages n'eussent pas suffi, elle eût eu recours à ceux du lieutenant

général et du trésorier de Bretagne.

[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 109

et 114, édit. G.; t. III, p. 475, édit. M.

[573] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111 et

112, édit. G.; t. IV, p. 1. édit. M.

[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 115 et

117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.

Voilà les seuls détails que nous avons pu recueillir sur ce voyage de

madame de Sévigné, qui, avec juste raison, inquiéta si fort ses amis.

«Ils ont fait, écrit-elle, l'honneur à la Loire de croire qu'elle

m'avait abîmée: hélas! la pauvre créature! je serais la première à qui

elle eût fait ce mauvais tour. Je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il

n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière.» Et, en effet, bien loin

de s'en trouver plus mal, le violent exercice qu'elle se donna lui

rendit la santé, que les remèdes des médecins de Lorme et Bourdelot[575]

avaient peut-être contribué à détruire. «Ma santé, dit-elle, est comme

il y a six ans; je ne sais d'où me revient cette fontaine de

Jouvence[576].» Ces paroles prouvent que ce n'était pas par raison de

santé que madame de Sévigné préféra les tracas, les fatigues, les

dangers d'une aventureuse navigation aux douceurs d'une pérégrination

faite en calèche richement attelée, roulant sur une belle route par un

temps chaud, pur et serein et avec l'escorte de deux serviteurs à

cheval.

[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.;

t. III, p. 363, édit. M.

[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117,

édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.

Ses lettres nous révèlent les véritables motifs de cette équipée et ce

qui se passait dans son âme. Elle était contrariée de la nécessité

d'être obligée de quitter Paris, de la pauvreté provinciale[577] où

allait être réduite sa correspondance avec sa fille, de l'inquiétude que

lui causaient pour son fils les nouvelles de l'armée[578]. Elle était

triste, vaporeuse[579]. De tous les maux qui assiégent la vie, l'ennui

est celui auquel les femmes du grand monde sont le plus exposées,

qu'elles redoutent le plus et qu'elles savent le moins supporter; pour y

échapper elles ne reculent devant aucune extravagance. Madame de Sévigné

craignait surtout l'atteinte de ce mal durant un trajet lent et long,

seule avec le bon et vieil abbé, sans son fils, sans la Mousse, sans

Corbinelli, sans même son Hélène, enfin sans aucun des êtres qui avaient

coutume de causer avec elle, de l'intéresser, de la distraire. Elle

avait autrefois navigué sur la Loire; elle avait conduit sa fille au

couvent des Filles-Sainte-Marie, à Nantes. Dès cette époque, elle

adorait cette enfant belle et gracieuse, âgée de dix ans, et elle

l'avait mise en pension chez les pieuses filles de l'ordre fondé par son

aïeule, afin qu'elle y reçût les instructions chrétiennes pour sa

première communion. C'était le beau temps de la jeunesse de madame de

Sévigné, et elle eut un désir extrême de contempler de nouveau les rives

qui devaient lui retracer avec vivacité de si agréables et de si

touchants souvenirs. Aussi, sans se déguiser ce que sa résolution

présentait de difficultés et d'inconvénients et ce qu'elle avait de

téméraire, au moment de quitter le rivage elle fut saisie d'une sorte

d'ivresse joyeuse, bientôt suivie d'un léger repentir; ce qui ne

l'empêcha pas d'exécuter son projet avec courage et gaieté.

[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 107,

édit. G.; t. III, p. 470, édit. M.

[578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 sept. 1675), t. IV, p. 93, 100

et 102.

[579] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.;

t. III, p. 371, édit. M.

«C'est une folie, dit-elle, de s'embarquer quand on est à Orléans,

peut-être même à Paris; il est vrai cependant qu'on se croit obligé de

prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter des

chapelets...»

«_Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau, fort loin de mon

château_; je pense que je puis achever, _Ah! quelle folie!_ car les eaux

sont si basses et je suis si souvent engravée que je regrette mon

équipage, qui ne s'arrête pas et qui va toujours. On s'ennuie sur l'eau

quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une

mademoiselle de Sévigné.» Et à son cousin de Coulanges elle dit: «Nous

allons voguer sur la belle Loire; elle est un peu sujette à déborder,

mais elle en est plus douce[580].»

[580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 (11

septembre), t. IV, p. 99, édit. G.

Immédiatement avant d'entrer en bateau elle avait écrit à madame de

Grignan: «Enfin, ma fille, me voilà prête à m'embarquer sur notre Loire!

Vous souvient-il du joli voyage que nous y fîmes[581]?»

[581] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 99, édit.

G.

Pour elle, ce souvenir ne la quitte pas; et toujours il lui faut parler

de ce voyage quand elle passe devant le lieu qui lui en rappelle

quelques circonstances:

«Je me ressouvins, dit-elle, l'autre jour, à Blois, d'un endroit si

beau, où nous nous promenions avec le petit comte des Chapelles, qui

voulait retourner le sonnet d'Uranie:

Je veux finir mes jours dans l'amour de MARIE.»

Et de Nantes elle écrit à sa fille: «J'ai vu nos sœurs de Sainte-Marie,

qui vous adorent encore, et se souviennent de toutes les paroles que

vous prononçâtes chez elles[582].»

[582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 107

et 114, édit G.; t. III, p. 474, et t. IV, p. 7, édit. M.--Les

sœurs de Sainte-Marie logeaient à Nantes, près de la cour de

Saint-Pierre.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 18 / 34 段