tant que les enfants restèrent en bas âge et lorsqu'ils ne réclamaient
que des soins matériels; mais il n'en fut pas de même lorsque le secret
de leur naissance eut été dévoilé et quand le duc du Maine, ayant paru à
la cour, eut attiré l'attention du roi; quand la gouvernante lui eut
donné le Ragois, neveu de son confesseur, pour précepteur, et eut
annoncé l'intention de diriger entièrement son éducation. Madame de
Montespan voulut s'en mêler; elle éprouva de la résistance. Françoise
d'Aubigné soutenait qu'elle ne devait compte qu'au roi de ses enfants,
parce qu'elle n'avait consenti à se charger de leur éducation qu'à cette
condition. Madame de Montespan, qui jusqu'ici avait traité en amie la
gouvernante, voulut avec hauteur exercer son autorité. Françoise
d'Aubigné faisait en quelque sorte partie du ménage du roi et de madame
de Montespan. Le roi, qui avait l'habitude de les voir ensemble toujours
unies, fut surpris et ennuyé de leurs fréquentes altercations[522]; et
quoiqu'il eût plus qu'aucun homme au monde un tact sûr pour discerner
promptement tous les genres de mérite et qu'il eût conçu de celui de la
gouvernante une idée supérieure encore aux éloges qu'on lui en avait
faits, cependant, comme il était dans le paroxysme de son amour pour
Montespan, il préféra donner à celle-ci la permission de la renvoyer.
Mais il n'était pas facile à madame de Montespan d'user de cette
faculté: désormais elle avait plus besoin de madame de Maintenon que
madame de Maintenon n'avait besoin d'elle.
[522] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Dresde, 1753, in-12, p. 48
et 50 (à l'abbé Gobelin, 6 mai et 16 juin 1671, lisez 1673);
_ibid._, édit. de Nancy, 1752, petit in-12, t. I, p. 54 et 57;
_ibid._, édit. in-12, 1756, grand vol., p. 9-12-14 (31 octobre et
novembre 1674); édit. 1806, t. I, p. 18-23. Les dates de l'année
sont inexactes.
Madame de Montespan comprenait très-bien qu'elle causerait un chagrin
profond à ses enfants si elle les privait d'une gouvernante aussi
tendrement aimée et qu'il eût été impossible de remplacer. Mais c'était
surtout pour elle-même qu'elle désirait garder celle qu'elle avait été
habituée à considérer comme son amie, celle qui l'aidait toujours à
détruire dans l'esprit du roi le mauvais effet de ses caprices et de ses
humeurs, à rompre la monotonie des tête-à-tête et à dissiper les ennuis
et les tristesses de son intérieur.
D'ailleurs, quoique le parti religieux fût contraire à madame de
Montespan, il la ménageait précisément à cause de l'étroite liaison qui
existait entre elle et madame de Maintenon; et celle-ci, par cette
intimité même, avait acquis à la cour une importance au-dessus du rang
qu'elle y occupait: en la disgraciant, madame de Montespan eût
mécontenté le parti qu'elle désirait ménager dans l'intérêt de sa
conscience et de celle du roi. Ainsi madame de Montespan renonça à
l'idée de renvoyer la gouvernante; mais elle résolut de l'éloigner de la
cour en lui procurant un établissement. Elle détermina le vieux duc de
Villars-Brancas à demander sa main[523]. Françoise d'Aubigné refusa ce
parti. Madame de Montespan dissimula, et continua, en présence du roi, à
traiter madame de Maintenon en amie; elle chercha à la réduire à plus
d'obéissance et de soumission par le moyen du roi lui-même. Elle avait
observé que, malgré son humilité chrétienne, Françoise d'Aubigné
ambitionnait surtout l'approbation et l'estime du roi, et que les éloges
qu'il lui donnait ou qu'il faisait de son élève le duc du Maine
«chatouillaient de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.»
[523] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, t. XIII, p. 104.
Ce ne fut plus qu'en l'absence du roi que Montespan se permit envers
elle ces hauteurs insultantes et ces exigences humiliantes qui la
blessaient au cœur; de sorte qu'il fut facile à la favorite, quand elle
était mécontente de la gouvernante, de lui donner tous les torts dans
l'esprit du monarque. C'est ainsi que, selon que Montespan était
satisfaite ou mécontente, la gouvernante recevait de Louis XIV un
accueil plus ou moins gracieux, plus ou moins froid, ou tout à fait
glacial. Ainsi agitée par des alternatives de crainte et d'espérance, et
dans l'incertitude de savoir si elle plaisait ou si elle
déplaisait[524], Françoise d'Aubigné, dont la fierté se révoltait de
voir ses services méconnus, résolut de saisir la première occasion pour
avoir une explication franche et hardie avec Louis XIV[525], de demander
à se retirer de la cour et à cesser de diriger l'éducation des princes
si elle restait sous la dépendance de madame de Montespan, ou à
continuer de faire sa charge si elle avait permission de n'obéir qu'au
roi et de correspondre directement avec lui. Cette occasion se trouva,
cette explication eut lieu[526] à la grande satisfaction du roi:
Françoise d'Aubigné, devenue madame de Maintenon, redoubla d'égards
envers madame de Montespan, et leur amitié ne parut en rien altérée. La
passion du roi pour cette dernière continuait toujours aussi vive, et la
division qui existait entre elle et madame de Maintenon se déroba
longtemps aux regards jaloux et envieux des courtisans.
[524] MADAME DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, p. 19.--$1,
_Mém. p. s. à l'hist. de madame de Maintenon_, t. II, p.
110.--Monmerqué, SÉVIGNÉ, t. VI, p. 240 et 379, note sur la
lettre du 19 avril 1680.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,
II, 139, édit. in-8º; _ibid._, III, édit. in-12, p. 135.--MADAME
DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 19.--LA BEAUMELLE,
_Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon_, t.
II, p. 110.
[525] MAINTENON, _Lettres_ (14 juillet, 31 octobre 1674), t. II,
p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12 de
l'édit. d'Amsterd., 1756.
[526] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame_ DE
MAINTENON, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 22.
Ce secret ne commença à percer que lors du voyage de madame de Maintenon
et du duc du Maine à Baréges.
Le duc du Maine avait eu pendant sa dentition des convulsions qui lui
avaient raccourci une jambe. Il fut décidé qu'on conduirait le jeune
prince à Anvers pour consulter un médecin renommé de cette ville.
Françoise d'Aubigné prit le nom de marquise de Surgères, et partit
incognito avec son élève. Elle arriva à Anvers au milieu d'avril 1674.
De là elle écrivit à madame de Montespan et au roi, et revint
s'installer à Versailles[527]. Le jeune prince revint d'Anvers plus
boiteux qu'il n'était avant de partir, ce qui nécessita deux voyages à
Baréges qui eurent le plus heureux succès. Dans ces deux voyages,
madame de Maintenon rendait compte de la santé du prince au roi et à sa
mère. C'est par cette correspondance que Louis XIV put apprécier tout
l'esprit et le talent d'écrire de madame de Maintenon. Ce roi, si habile
à discerner dans ceux qui l'approchaient tous les genres de mérite,
reconnut que cette gouvernante était capable de développer dans celui de
ses fils qu'il chérissait le plus, non-seulement les grâces de l'enfant,
mais aussi les qualités de l'homme, et de le rendre par là digne du rang
qu'il devait occuper. Louis XIV sut comprendre que la nécessité, cette
mère des grands succès, et la religion, cette consolatrice de l'âme, ne
formèrent jamais de femme plus judicieuse, plus instruite, plus
énergique, plus involontairement gracieuse, plus naturellement vertueuse
que celle qu'avait choisie Montespan pour élever les enfants qu'il avait
eus d'elle.
[527] MAINTENON, _Lettres_ (18 avril 1674), édit. 1756, t. I, p.
52 et 53.--_Mémoires de madame_ DE MAINTENON, recueillis par les
dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_,
collection Petitot, t. XLIII, p. 403.--CAYLUS, _Souvenirs_, t.
LXVI, p. 391.--Les Mémoires manuscrits de mademoiselle D'AUMALE,
cités à cet endroit par M. Monmerqué, _ibid._, p. 40 de l'édit.
de Voltaire, au château de Ferney, 1770, édit. in-12.
En l'année 1675, le mercredi des Cendres, ou l'ouverture du carême,
était le 27 février, et Pâques le 14 avril; c'est dans cet intervalle
qu'a eu lieu le refus d'absolution dont nous avons raconté les
circonstances.
Madame de Maintenon était aux eaux de Baréges lorsqu'elle apprit ce qui
se passait à la cour et dans le camp du roi, le projet de séparation des
deux amants et leurs pieuses résolutions; il n'est pas douteux qu'elle
dut alors en féliciter madame de Montespan et le roi lui-même, auquel
elle rendait compte, dans des lettres qui quelquefois avaient huit ou
dix pages, de tout ce qui concernait les voyages entrepris pour la santé
du duc du Maine[528]. Elle écrivit à plusieurs personnes, on n'en peut
douter, sur ce sujet important pour elle-même et pour l'intérêt de ses
élèves, qu'elle chérissait comme une mère[529]; on la désabusa, et on
lui apprit que Montespan cherchait de nouveau à passionner le roi. Ce
fut alors que commença à percer un secret jusqu'ici caché soigneusement
à toute la cour: ce secret était le désaccord de madame de Montespan et
de madame de Maintenon et la révélation de la cause qui avait produit
cette mésintelligence. Madame de Sévigné se hâta, aussitôt qu'elle le
connut, d'en instruire sa fille.
[528] PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juin 1675, du camp de
Latines), t. II, p. 277.
[529] MAINTENON, _Lettres à l'abbé Gobelin_ (8 mai 1675), in-12,
t. II, p. 32.
«Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra:
c'est que cette belle amitié de _Quantova_ (madame de Montespan) et de
son amie (madame de Maintenon) qui voyage est une véritable aversion
depuis près de deux ans; c'est une aigreur, une antipathie; c'est du
blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est que l'amie
est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de _Quanto_;
elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais non pas à la
mère; elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour
d'elle; elle rend compte à l'un, et point à l'autre: on gronde l'ami (le
roi) d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse; mais on ne croit pas
que cela dure, à moins que l'aversion ne se change ou que le bon succès
d'un voyage ne fît changer ces cœurs. Ce secret roule sous terre
depuis plus de six mois; il se répand un peu, et je crois que vous en
serez surprise. Les amis de l'amie en sont assez affligés[530].»
[530] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 501, édit. G.;
t. III, p. 362, édit. M.
Les amis de madame de Montespan, comme ceux de madame de Maintenon,
étaient également intéressés à déguiser cette désunion et à la nier. Le
crédit des uns et des autres s'affaiblissait par celui que madame de
Maintenon cessait d'avoir auprès de madame de Montespan, et par
l'atteinte que portait au pouvoir de celle-ci, sur l'esprit du roi, la
désapprobation de madame de Maintenon, estimée de toute la cour.
Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné apprend à sa fille
que les amis de madame de Maintenon nient qu'il y ait aucune altercation
sérieuse entre elle et Montespan; et ceci indique les progrès que
faisait cette dernière pour enflammer de nouveau le roi lorsqu'il allait
lui rendre visite.
«Les amis de la _voyageuse_, voyant que le dessous des cartes se répand,
affectent fort d'en rire et de tourner cela en ridicule, ou bien
conviennent qu'il y a eu quelque chose, mais que tout est accommodé. Je
ne réponds ni du présent ni de l'avenir dans un tel pays; mais du passé,
je vous en assure... Pour la souveraineté, elle est établie comme depuis
Pharamond. Madame de Montespan joue en robe de chambre avec les dames du
château (les dames du palais, dont elle faisait partie), qui se trouvent
trop heureuses d'être reçues et qui souvent sont chassées par un clin
d'œil qu'on fait à la femme de chambre[531].»
[531] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
1726, in-12, t. II, p. 55, mercredi 19 août (_corrigez_ 21 août)
1675. Dans toutes les autres éditions, sans exception, le texte
de cet important passage. est faux ou défiguré. Les notes de ces
éditions doivent disparaître.
Les dernières nouvelles que madame de Sévigné transmet à sa fille
prouvent qu'au commencement de septembre madame de Montespan n'était pas
encore parvenue à faire changer le roi de résolution et qu'elle
craignait, en pressant trop vivement la conclusion de son rappel à la
cour, de perdre la confiance et l'estime du monarque.
«Il est certain, dit madame de Sévigné, que l'ami et _Quanto_ sont
véritablement séparés; mais la douleur de la demoiselle est fréquente,
et même jusqu'aux larmes, de voir à quel point l'ami s'en passe bien; il
ne pleurait que sa liberté, et ce lieu de sûreté contre la dame du
château (la reine): le reste, pour quelque raison que ce puisse être, ne
lui tenait plus au cœur. Il a retrouvé cette société qui lui plaît; il
est gai et content de n'être plus dans le trouble, et l'on tremble que
cela ne veuille dire une diminution, et l'on pleure; et si le contraire
était, on pleurerait et on tremblerait encore: ainsi le repos est banni
de cette place. Voilà sur quoi vous pouvez faire vos réflexions, comme
sur une vérité; je crois que vous m'entendez[532].»
[532] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p, 94, édit.
G.; t. III, p. 464, édit. M.
Cette situation ne pouvait durer. Les charmes séducteurs de Montespan,
le son de sa voix, le feu de ses regards, les amusants sarcasmes de son
brillant esprit, sa folle gaieté, sa tristesse et ses larmes domptèrent
bientôt le courage de Louis XIV. Les divertissements du théâtre, auquel
il ne voulut jamais renoncer; la musique de Lulli, les vers de Quinault,
les danses voluptueuses de leurs drames magiques, l'indulgence
intéressée du P. la Chaise facilitèrent le triomphe de Montespan, qui
fut enfin complet. La date et la durée de ce triomphe furent révélées au
monde le 9 mai 1677 par la naissance de la seconde mademoiselle de
Blois, depuis femme du régent, qui fut si laide, et, le 6 juin 1678, par
celle du comte de Toulouse, qui fut si beau. La naissance de
mademoiselle de Tours, morte jeune, venue à terme au mois de janvier
1676, prouva aussi que l'intimité de madame de Montespan avec Louis XIV
était aussi forte après son retour de l'armée qu'avant le départ.
Tout était donc ramené sur l'ancien pied lorsque la _voyageuse_ revint
avec son élève le duc du Maine. Comme elle n'avait jamais varié dans sa
conduite et dans son langage, elle se retrouva aussi bien établie à la
cour que lorsqu'elle l'avait quittée, et même mieux. Son absence lui
avait profité en nécessitant une correspondance directe avec le roi.
L'espoir que le parti religieux avait fondé sur son influence s'accrut
encore par la part qu'elle avait eue dans le succès momentané de ce
parti. On connaissait Louis XIV, dont rien n'ébranlait l'opinion pour
ceux qui avaient su mériter son estime. On savait que la nature de
sentiments exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de
Maintenon était entièrement étrangère à celle qui, par une force
irrésistible, l'entraînait vers madame de Montespan ou vers toute autre
femme.
CHAPITRE XII.
1675-1676.
Turenne est tué.--Effet que produit cette nouvelle.--Lettres
écrites par madame de Sévigné à ce sujet.--La guerre se
rallume.--On crée de nouveaux maréchaux.--Le marquis de Rochefort
est nommé, par l'influence de sa femme, maréchal de France, avec
sept autres lieutenants généraux.--Il meurt.--Détails sur la
maréchale de Rochefort.--Elle devient la maîtresse de Louvois.--Son
crédit à la cour.--La révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné
se décide à partir.--Motifs des regrets qu'elle a de quitter
Paris.--Dérangement de sa santé.--Elle consulte Bourdelot.--Elle va
revoir Livry.--Elle recommence ses lamentations sur la mort de
Turenne.--Elle se rend à Orléans.--S'embarque sur la
Loire.--Entrevue au château de l'abbé d'Effiat.--Elle arrive à
Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Elle avait mis sa
fille au couvent à Nantes.--Souvenirs devant Blois.--Elle arrive à
la Seilleraye.--Récit rétrospectif.--Faits importants relatifs à la
jeunesse de madame de Sévigné rectifiés à propos de ces
souvenirs.--Date de la naissance et de la mort de Sévigné le
fils.--Date de la naissance de madame de Grignan.--Celle-ci est née
avant son frère.--Date du premier voyage de madame de Sévigné à
Nantes.--Age qu'avait mademoiselle de Sévigné quand elle parut dans
le ballet des Arts et quand elle épousa le comte de Grignan.--Duel
de Sévigné avec du Chastellet.--Célébration du mariage de Sévigné
avec Marie de Rabutin-Chantal.--Liaison de la famille d'Ormesson et
de celle de madame de Sévigné.--Madame de Sévigné va aux Rochers et
revient à Paris.--S'occupe d'un procès,--de ses plaisirs,--de
l'Opéra,--et est lancée dans les intrigues de la Fronde.--Détails
fournis par les Mémoires d'Ormesson sur cette époque de la vie de
madame de Sévigné et sur les événements.--Récit sur un des
domestiques de madame de Sévigné qui devint fou furieux, et sur
lequel on opéra la transfusion du sang.
Le vif intérêt qu'excitait dans le grand monde la nouvelle de la
dissension des deux femmes qui approchaient le plus souvent le roi fut
tout à coup absorbé par une autre nouvelle, désastreuse, terrible, qui
frappa de stupeur la France entière et retentit aussitôt dans toute
l'Europe[533]. Ce fut celle de ce boulet qui, tiré au hasard près du
village de Sasbach, dans l'État de Bade, le 27 juillet 1675, frappa
Turenne et le tua[534].
[533] L'annonce dans la _Gazette_ est du 9 août 1675, no 78, p.
582. Il est dit que le roi en avait reçu la nouvelle le 29
juillet, à Versailles.
[534] S.-H*** (SAINT-HILAIRE), _Mémoires_, 1756, in-12, t. I, p.
104.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à
l'histoire militaire du règne de Louis XIV_, 1761, in-12, t. III,
p. 216.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, in-12,
liv. VI, t. II, p. 342; _id._, 1735, in-4º, t. I, p.
581.--RAGUENET, _Histoire de Turenne_, 1732, in-12, t. II, p.
105.
Ce ne fut pas à sa fille, ce ne fut pas à une femme, mais à des hommes,
à des militaires, à Bussy, au comte de Grignan que madame de Sévigné
adressa ces admirables lettres où elle peint sa douleur, celle du roi,
les larmes de toute la cour, la tristesse de Bossuet, l'abasourdissement
des habitants de Paris, s'attroupant à l'entour de l'hôtel du
héros[535]; la consternation et la fureur de sa brave armée; la terreur
des campagnes des bords du Rhin, tranquilles et rassurées par Turenne
contre les invasions de l'ennemi, désormais exposées à ses féroces
représailles; l'effroi de la France entière, et cette vive, cette
universelle émotion causée par la perte d'un seul homme. «Mais cet
homme, disait madame de Sévigné, était le plus grand capitaine et le
plus honnête homme du monde[536].»
[535] Cet hôtel, construit sur le plan de Gomboust et indiqué
comme appartenant en 1652 à un M. de Levassier, était rue
Saint-Louis, au Marais, au coin de la rue Saint-Claude. (Voy.
Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier du Temple, p. 18.)
[536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 477 et
478, édit. G.; _idem_, t. III, p. 348 et 349, édit. M.--LOUIS
XIV, _Œuvres_, t. V, p. 451.
«Dès le lendemain de cette nouvelle, dit encore madame de Sévigné, M. de
Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huit généraux
au lieu d'un: c'est y gagner. En même temps on fit huit maréchaux de
France, savoir: M. de Rochefort, _à qui les autres doivent un
remercîment_; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, d'Estrades,
Navailles, Schomberg et Vivonne: en voilà huit bien comptés. Je vous
laisse à méditer sur cet endroit[537].» Ainsi madame de Sévigné insinue
à sa fille que ces huit maréchaux, que madame de Cornuel appelait
spirituellement la monnaie de M. de Turenne, n'avaient été nommés que
parce que la marquise de Rochefort (Madeleine de Laval, devenue de
Bois-Dauphin), qui était aimée de Louvois, exigea que son mari fût fait
maréchal de France, ce qui ne se pouvait qu'en proposant sept autres
lieutenants généraux plus anciens que lui. Irrité de cette promotion, le
comte de Gramont, son ennemi, lui envoya ce laconique et insolent billet
que madame de Sévigné a rapporté. Rochefort ne jouit pas longtemps du
grade éminent qu'il avait obtenu. Quoique homme d'esprit et de courage,
il s'en montra peu digne en ne secourant[538] pas à temps le brave du
Fay, assiégé dans Philisbourg. Rochefort mourut moins d'un an après sa
nomination, le 22 mai 1676[539], âgé seulement de quarante ans: sa haute
dignité ne profita qu'à sa veuve, qui acquit ainsi à la cour un rang
favorable à l'influence qu'elle ambitionnait d'exercer. C'était une
beauté piquante, née pour le grand monde, l'intrigue et la galanterie.
Elle était liée avec madame de Grignan, dont l'âge se rapprochait du
sien et qui avait alors trente ans. Elle se donna à Louvois, et remplaça
dans l'existence de ce ministre, jusqu'à sa mort, madame Dufrénoy. La
Fare s'en était cru amoureux avant de se persuader qu'il l'était de
madame de la Sablière[540]; mais l'adroite coquette ne parut vouloir
écouter la Fare que pour mieux captiver Louvois, ce qui empêcha la Fare
d'obtenir aucun avancement, et l'obligea de quitter le service[541].
[537] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 350, édit.
M.; t. III, p. 478, édit. G.
[538] PELLISSON, _Lettres historiques_ (24 septembre 1676), t.
III, p. 154.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXV, p.
223-225.--_Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE, 1750, p. 145.
[539] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1676), t. IV, p. 466, 467,
édit. G.; t. III, p. 321, édit. M.
[540] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p.
396.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, chap. X, p. 287,
et la note p. 366.
[541] _Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE; Amsterdam, 1650,
in-12.--LA FARE, _Mémoires_ (1675), collect. Petitot, t. LXV, p.
223.
La maréchale de Rochefort, par l'art facile à certaines natures de se
rendre utiles aux grands et aux puissants, sut, sans beaucoup d'esprit
ni d'efforts, se maintenir toujours bien en cour. Elle fut l'amie, la
confidente de toutes les femmes que Louis XIV s'attacha, de mademoiselle
de la Vallière comme de madame de Montespan; et ce fut elle qui,
d'accord avec Bontemps, servit admirablement les mystérieuses amours de
Louis XIV et de la duchesse de Soubise, et en déroba longtemps la
connaissance au duc son époux, et même, ce qui était plus difficile, à
madame de Montespan. La maréchale de Rochefort se maintint dans une
convenable intimité avec madame de Maintenon; elle fut goûtée de son
élève, la duchesse de Bourgogne, comme elle l'avait été de la seconde
Dauphine[542]. Par une conduite habile, elle contribua pendant longtemps
à donner de la force au parti de Louvois, qui, dans les conseils et à la
cour, disputait au parti de Colbert l'influence sur l'esprit et les
résolutions du monarque; et elle parvint à conserver tout son crédit
lorsque la mort lui eut enlevé l'appui du grand ministre.
[542] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, 29
et 389; II, 171.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, p. 223
(année 1676).--_Ibid._, _Œuvres diverses_, Amsterdam, 1750, p.
141 et 142.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. II, p. 196; t.
III, p. 153, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1674), t. III, p.
188, édit. G.--_Ibid._ (11 septembre 1674), t. IV, p. 467; t. V,
p. 117, édit. G.--_Ibid._ (25 décembre 1679), t. VI, p. 265,
édit. G.; t. III, p. 81, 194, édit. M.; t. IV, 341, 449 et 460,
édit. G.; t. IV, 73, édit. M.
Quand, le lundi, la nouvelle de la mort de Turenne arriva à Versailles,
«on allait, dit madame de Sévigné, à Fontainebleau s'abîmer dans la
joie[543];» mais cet événement changea les dispositions de tout le
monde, et fit hésiter madame de Sévigné elle-même sur son voyage de
Bretagne, qui devenait plus dangereux. Ainsi la mort d'un seul homme
ébranlait l'État, et dérangeait tous les projets de plaisirs ou
d'occupations sérieuses. La guerre, qu'on croyait devoir être bientôt
terminée, se ralluma avec une nouvelle ardeur; il n'y avait plus
d'espoir pour madame de Sévigné d'avoir de longtemps son fils avec elle,
et sa fille l'invitait fortement à profiter de l'intervalle de la
suspension forcée de toutes choses pour faire le voyage de Provence.
Elle en fut très-tentée; mais ses propres affaires l'appelaient en
Bretagne[544] et elles étaient d'une telle gravité qu'elle se vit forcée
de céder aux conseils de son tuteur, l'abbé de Coulanges. Après deux
mois d'hésitation, elle partit. Ce n'est qu'alors qu'elle cessa de
s'entretenir, dans ses lettres, de M. de Turenne, de revenir sans cesse
sur ses admirables qualités, de varier l'expression de ses regrets, de
prévoir les tristes conséquences de sa mort. Le dîner qu'elle fit chez
le cardinal de Bouillon avec madame d'Elbeuf[545] et madame de la
Fayette, pour pleurer ensemble le héros, fut pour elle cependant une
nouvelle occasion de recommencer ses lamentations sur ce triste sujet;
et elle ne cessa d'en parler que quand elle eut fait connaître la
douleur de tous les amis du héros, la profonde affliction de Pertuis,
son capitaine des gardes, qui voulut se démettre de sa place de
gouverneur de Courtray; et enfin quand elle eut décrit la cérémonie des
funérailles à Saint-Denis, où elle assista[546].