Pendant que Françoise d'Aubigné était aux Ursulines de la rue

Saint-Jacques, sa tante Neuillant, glorieuse d'avoir contribué à la

conversion de sa nièce, avait obtenu la permission de la mener avec elle

dans la société, et elle la conduisait fréquemment chez Scarron. On sait

le reste[487]. Le plus hideux, le plus célèbre, le plus populaire des

auteurs de ce temps fut charmé de son esprit en lisant une de ses

lettres, ravi de sa figure en la voyant; et Françoise d'Aubigné, pour

échapper au cloître, épousa ce poëte, ce philosophe cynique, mais

pourtant vraiment philosophe, et même philosophe stoïcien, par cet

indomptable courage avec lequel il luttait gaiement contre les

souffrances et la mort. Il se faisait de sa plume un moyen d'existence,

écrivant, selon l'occasion et le besoin, facilement, agréablement, des

pièces de théâtre, des contes, des romans, des épîtres, des satires, des

stances, des rondeaux, des lettres en vers et en prose, de grands poëmes

en style burlesque; style qu'il mit à la mode, style détestable, mais

original, que lui seul a su bien manier, en se jouant toujours

heureusement de sa muse, des lecteurs et de lui-même; encore plus

empressé de plaire au public en général qu'aux grands et aux délicats de

la haute société, qu'il amusait néanmoins par son enjouement et les jeux

de son esprit[488].

[487] Voyez ci-dessus, _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 228-31,

ch. XVI, et p. 466-469, ch. XXXIV.

[488] SCARRON, _les dernières Œuvres_, 1700, in-12, t. I, p.

229. Héro et Léandre, ode burlesque.--_Ibid._, _Œuvres de_ M.

SCARRON, Amsterdam, 1737, in-12, t. VIII, p. 339.--Conférez la

_Prison_ de M. D'ASSOUCY, Paris, 1674, p. 10.

Dans tout le cours d'une vie qui pour Françoise d'Aubigné se prolongea

jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, la période la plus heureuse

fut celle des neuf années que cette gracieuse beauté passa dans son

union avec Scarron, qui, en l'épousant, fut obligé de renoncer à un

canonicat, portion notable de son modique revenu; mais elle jeta un

rayon doré sur les dernières et douloureuses années de cet infirme et

généreux vieillard. Il l'avait adoptée moins comme son épouse que comme

sa secourable fille. C'est dans ces neuf années que se développèrent les

éminentes qualités qu'on admire en elle. Madame de Maintenon se retrouve

tout entière dans madame Scarron; c'est la même femme qui se continue

bienfaisante et chérie jusqu'au dernier souffle de sa longue existence.

Elle savait être à la fois à Dieu et au monde. Toutes les personnes que

Scarron aimait ou qui avaient de l'affection pour lui, tous ceux qui se

plaisaient dans sa société et s'étaient déclarés ses amis ou ses

protecteurs restèrent en tout temps les amis de Françoise d'Aubigné.

Ceux qu'elle fréquenta dans sa jeunesse furent ceux qu'elle protégea

dans son âge mûr[489]. Elle avait bien raison de se comparer à la cane

qui regrette sa bourbe quand lui revenait en souvenance l'appartement

qu'elle occupait chez Scarron. Cette salutaire contrainte qu'elle

recommande tant aux élèves de Saint-Cyr[490] ne l'empêchait pas de

s'abandonner à la gaieté de son âge et aux joyeux entretiens de

l'aimable et spirituelle société qu'elle recevait chez elle. Elle

jouissait alors de l'amitié de tous, sans rien perdre de l'estime, de la

considération et du respect qui lui étaient dus. Quand elle quittait son

modeste logis et qu'elle cédait aux invitations, elle se retrouvait à

l'aise dans le salon de Ninon, dans les jardins de Vaux, «où l'on pense,

disait-elle, avec tant de raison, où l'on badine avec tant de

grâce[491].» Elle se dédommageait ainsi de l'ennui qu'elle s'imposait

pour plaire à ses puissantes protectrices dans les hôtels d'Albret et de

Richelieu.

[489] Conférez SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam, 1637, in-18, t. I,

p. 32, 35, 43, 45, 47, 62, 64, 78, 90-9, 101-29, 124, 163, 167.

Lettres de Scarron à la comtesse de Fiesque, à mademoiselle de

Neuillant, à la marquise de Sévigné, à madame Renaud de Sévigné,

au marquis et à la marquise de Villarceaux, au comte de Vivonne,

au maréchal d'Albret.

[490] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. 184 à

192.

[491] MAINTENON, _Lettres_ (25 mai 1648, à madame Fouquet), t. I,

p. 25, édit. L. B. 1756. Conférez 1re partie de ces _Mémoires sur

Sévigné_, ch. XXXIV, p. 464.

Lorsque Scarron mourut, Françoise d'Aubigné se trouva de nouveau dénuée

de toute fortune; mais la reine mère lui continua la pension qu'elle

faisait à son mari, et même l'augmenta d'un quart. Elle donna ce quart

aux pauvres[492]. Elle n'avait plus d'époux à soutenir, plus d'autres

besoins que les siens. A toutes les époques de sa vie, l'économie fit sa

richesse. Elle s'isola des grandes dames ses protectrices. En ayant

auprès d'elles la même assiduité qu'avant son veuvage, elle se serait

exposée à refuser leurs largesses; nulle ne sut mieux qu'elle conserver

avec dignité son indépendance en vivant de peu. Elle se retira chez les

ursulines de la rue Saint-Jacques, et ensuite elle alla demeurer chez

les religieuses de la Charité-Notre-Dame. Ce couvent, fondé par Anne

d'Autriche[493] pour soigner les pauvres femmes malades, était près de

la Place-Royale et de la rue des Tournelles, où elle avait demeuré[494].

Elle se trouvait ainsi dans le voisinage de ses plus intimes

connaissances. Dans cet asile, âgée alors de vingt-cinq ans et dans tout

l'éclat de sa beauté, elle parut oublier le monde; le monde vint la

chercher[495]. Lorsqu'elle était la femme de Scarron, elle payait par

d'utiles services les bienfaits qu'elle recevait; elle avait su, en se

rendant agréable à tous, devenir nécessaire à plusieurs. Quand les

libéralités ne purent plus profiter qu'à elle seule, elle les refusa,

alléguant que son modique revenu lui suffisait avec luxe[496], et elle

parut vouloir se consacrer uniquement à la piété et aux œuvres de

charité. Cela ne pouvait convenir aux sociétés qui perdaient de leur

agrément par son absence. On voulut la reprendre et l'arracher à sa

retraite. On s'ingéra pour lui donner un rang et une existence. A

l'instigation de ses protectrices et de ses amies, un vieux duc se

proposa pour l'épouser[497]. Il était riche, mais débauché, sans esprit:

elle le refusa. On se choqua; on ne put comprendre que la femme qui

s'était déterminée à épouser Scarron pût dédaigner un tel parti; il fut

décidé qu'elle était orgueilleuse et ingrate, et le monde se retira

d'elle. Mais Ninon l'approuva. Ninon avait été la meilleure amie de

Scarron[498], qui demeurait dans son voisinage et se faisait souvent

transporter chez elle pour y dîner[499]. La marquise de Villarceaux, qui

s'était montrée «toute bonne, toute généreuse» pour le pauvre Scarron,

sut gré à sa veuve d'avoir refusé le vieux duc, et la vit plus

souvent[500]. Le marquis de Villarceaux, l'admirateur, l'ami et le

bienfaiteur de Scarron, était l'amant de Ninon, et fut le seul qu'elle

ait aimé de cœur. La veuve de Scarron ne demandait rien à personne,

mais elle était jalouse de la considération qu'on lui avait toujours et

partout témoignée; et elle ne se vit pas sans peine désapprouvée et

délaissée de tous ceux qui avaient été ses protecteurs et ses amis. Les

témoignages d'affection qu'elle reçut alors de Ninon et de madame de

Villarceaux la touchèrent vivement. Elle répondit par un redoublement

d'attentions et de complaisances. Elle accepta les invitations de Ninon

comme celles de madame de Villarceaux. Ninon et madame Scarron

partagèrent occasionnellement le même lit[501]. Comme les Soyecourt, les

Vardes, les Bussy, les du Lude, les Villeroi, le mari de madame de

Villarceaux passait pour un des hommes de la cour qui réussissait le

plus facilement à se faire aimer des dames; il désira vivement pouvoir

mettre dans la galerie de celles dont il avait triomphé la belle

Françoise d'Aubigné. Chez sa femme, chez Ninon, chez Scarron,

Villarceaux eut tout le loisir de mettre à profit ses moyens de

séduction, et Françoise d'Aubigné, dans une intimité journalière, devint

constamment l'objet des soins empressés, des discours flatteurs et

passionnés de l'amant de Ninon[502]. Ainsi que Ninon, et selon les

mœurs et les habitudes de ce temps, Françoise d'Aubigné acceptait comme

amis ceux qui se déclaraient ses amants. Parmi eux Villarceaux était un

des plus aimables, un de ceux qui lui plaisaient le plus. Personne

alors, même parmi ceux qui s'adonnaient le plus à répandre de

scandaleuses médisances, ne fut tenté d'entacher l'honneur de la femme

de Scarron. La réputation de sa vertu, la constante amitié de Ninon et

de madame de Villarceaux[503] eussent ôté toute vraisemblance à de

telles imputations. Ce ne fut qu'après que l'étonnante élévation de

Françoise d'Aubigné l'eut exposée aux traits acérés de l'envie et de la

haine[504] que la calomnie put jeter des doutes injurieux sur cette

femme[505] si aimée et si respectée de tous durant tout le temps de son

humble fortune.

[492] MAINTENON, _Lettres_ (1660), t. I, p. 34, édit.

1756.--_Ibid._, t. I, p. 32, Nancy, 1752, in-12.--_Ibid._,

Dresde, 1753, p. 28, in-12.

[493] JAILLOT, _Recherches sur Paris_, quartier Saint-Antoine, p.

88, et HURTAUT, _Dictionnaire de la ville de Paris_, t. III, p.

230.

[494] DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, p. 49 et 50.

[495] TALLEMANT DES RÉAUX, _les Historiettes_, t. V, p. 263,

édit. in-8º, et t. IX, p. 129, édit. in-12. Historiette du petit

Scarron.

[496] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, p.

19.--,LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de

Maintenon_, t. II, p. 110.

[497] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 230, ch. XVI.

[498] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 37 et 38, édit. 1756;

_ibid._, t. I, p. 37, édit. 1752; _ibid._, p. 30 et 31, édit.

1753.

[499] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 48.--_Les dernières

Œuvres de Monsieur_ SCARRON (_sic_), t. I, p. 34, Paris, 1669,

in-12 (lettre au marquis de Villarceaux).

[500] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46 (lettre à la marquise de

Villarceaux, p. 48, lettre au marquis de Villarceaux).--_Ibid._,

_les dernières Œuvres de M._ SCARRON, 1669, in-12, p. 25 et 31.

[501] MAINTENON, _Lettres_ (8 mars 1666), _ibid._, édit.

d'Amsterdam, chez Sweares, t. I, p. 32; édit. 1756, t. I, p. 37

et 38, Amsterdam, aux dépens de l'éditeur.--_Ibid._, édit. de

Nancy, 1752, in-12, p. 37; édit. de Dresde, in-12, p. 31; édit.

de Léopold Collin, Paris, 1806, t. I, p. 33.--DRET, _Mémoires de

madame de Lenclos_, 1751, in-18, p. 74, à tort contredit par LA

BEAUMELLE, _Mémoires sur Maintenon_, t. I, p. 217.--DOUXMESNIL,

_Mémoires et Lettres de Lenclos_, 1751, p. 22.--TALLEMANT, t. I,

p. 130.

[502] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e partie, p. 468-9, ch.

XXXIV.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. V, p. 262, édit.

1834; t. IX, p. 128, édit. in-12.--VOLTAIRE, _Œuvres_, t. XXXIX, p.

404.

[503] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 28, édit. 1756 (27 août

1607, à madame de Villarceaux).

[504] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, édit. in-12.

Historiette de Scarron, t. IV, p. 128; t. V, p. 262 de l'édition

in-8º.

[505] CAYLUS, _Mém._, collect. Petitot, t. LXVI, p.

420.--_Ibid._, édit. de Voltaire, au château de Ferney, 1770, p.

76 et 77, et la note de Voltaire.--_Ibid._, édit. Renouard, 1806,

in-12, p. 148.

Singulier mélange de contrastes et de ressemblances que les destinées de

Françoise d'Aubigné et de Ninon de Lenclos! Toutes deux parvinrent à un

grand âge, toutes deux restèrent longtemps unies, et durent cesser de se

voir sans cesser de ressentir l'amitié qui les avait rapprochées. Leurs

attraits, leur art de plaire, leur rare esprit de conduite, la sûreté de

leur commerce, firent le charme des sociétés de leur temps. Toutes deux

devinrent célèbres et se concilièrent, à des degrés divers et par des

moyens différents, la considération du monde. L'une ne s'est jamais

départie de la philosophie épicurienne, qui permettait tout aux

passions; l'autre fut constamment fidèle à la religion, qui ne leur

permettait rien. L'une fut le modèle de son sexe; malheur à toute femme

qui, séduite par le succès de l'autre, oserait la prendre pour

modèle[506]!

[506] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 111;

_ibid._, 1re partie, p. 236-243, 254-263.

La mort de la reine mère, au mois de janvier 1666, enleva à madame

Scarron la pension qu'elle recevait, et la misère retomba sur elle de

tout son poids. Elle se vit forcée d'avoir recours à ses anciennes

protectrices. Toutes s'employèrent pour obtenir le rétablissement de sa

pension. Louis XIV fut fatigué des sollicitations des femmes de sa cour

en faveur de la veuve de Scarron. Colbert était là, et le jeune roi

ferme encore dans la résolution que le ministre lui avait inspirée de ne

pas charger le trésor de dépenses inutiles et improfitables. Le nom de

l'auteur de la _Mazarinade_[507] faisait d'ailleurs sur le monarque une

désagréable impression: il refusa. Le grand personnage qui avait voulu

épouser Françoise d'Aubigné crut l'occasion favorable pour s'offrir de

nouveau[508], et elle se trouva encore, comme avant son mariage avec

Scarron, forcée de choisir entre le couvent ou un époux. Elle rejeta

l'un et l'autre. Pour ne recevoir de dons de personne, elle se détermina

à prendre un parti violent qui lui coûtait beaucoup, puisqu'il lui

enlevait son indépendance, rompait toutes ses habitudes et des liens

d'amitié qui lui étaient chers: elle résolut de s'exiler. La princesse

de Nemours allait épouser Alphonse VI, roi de Portugal: Françoise

d'Aubigné consentit à la suivre à Lisbonne, en se plaçant sous les

ordres de sa _donna cameira_[509] ou dame d'honneur. La nouvelle de ce

départ émut ses nombreux amis «de la Place-Royale et de Saint-Germain,»

c'est-à-dire de la ville et de la cour.

[507] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. IX, p. VI, VII.

[508] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de

Maintenon_, liv. VI, c. IV, t. II, p. 109.

[509] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 41, édit. 1656; _ibid._, p.

38, édit. 1758; _ibid._, t. I, p. 35, Nancy, 1752; _ibid._, p.

41, Dresde, 1753; _ibid._, t. I, p. 39, édit. de 1806. Dans les

éditions seules de 1752 et 1753 la lettre est complétement datée

(30 juin 1666), et il y a _dona almera_.

Madame de Montespan, que sa sœur madame de Thianges, le maréchal

d'Albret et Villeroi avaient informée de ce départ, s'y opposa. Elle

obtint pour madame Scarron le rétablissement de sa pension et un

gracieux accueil du roi[510], qui doublait le prix de cette faveur. La

reconnaissance de Françoise d'Aubigné pour madame de Montespan fut

proportionnée au service qu'elle lui avait rendu. Madame Scarron n'avait

pas sans terreur prévu les privations qu'elle s'imposait en quittant la

France, en s'éloignant de tout ce qui lui faisait aimer la vie. Quoique

sa piété se fût accrue par la douleur d'avoir perdu sa protectrice et

avec elle ses moyens d'existence, elle ne pouvait, même avec le secours

du sévère confesseur[511] qu'elle s'était choisi, dompter cette

coquetterie naturelle aux femmes que leur beauté ou les charmes de leur

esprit ont habituées aux douceurs d'une société aimable et polie, dont

elles accroissent la joie par leur seule présence. Françoise d'Aubigné

pratiquait très-bien, par des moyens dont la pureté d'intention lui

déguisait le danger, cet art que l'exemple de Ninon, plus âgée et plus

avancée qu'elle dans la science du monde, lui avait enseigné, de

désintéresser ceux qu'elle désirait s'attacher, en les forçant de

préférer à l'enivrement produit par ses grâces et ses attraits la douce

séduction de l'estime et de la confiance que leur inspiraient son

esprit, son abandon aimable et sa solide raison.

[510] _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 95 à 97.

[511] MAINTENON, _Lettres_, édit. 1756, t. II, p. 1 à 96 (à

l'abbé Gobelin).--Madame DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_,

p. 54 à 58.

Madame de Montespan avait travaillé pour elle-même en obligeant madame

Scarron; celle-ci lui plut par ses entretiens enjoués, par sa

discrétion, son tact délicat des convenances, son aversion pour les

grandes affaires de la politique, son éloignement pour les intrigues de

cour, qui étaient pour madame de Montespan une occupation

principale[512]. Ce qui surtout, dans Françoise d'Aubigné, charmait

madame de Montespan, c'était cette morale toute chrétienne, stricte,

mais non austère, qu'elle se plaisait à considérer comme un refuge

assuré dans un avenir lointain. Françoise d'Aubigné avait moins de

brillant, moins de soudaineté et d'originalité dans l'esprit que

Montespan, mais plus de justesse, de discernement et de finesse. Dégagée

qu'elle était du joug des passions, elle avait dans les idées et dans

les sentiments une netteté, une sûreté de jugement, une constance et une

rectitude d'action que ne possédait pas madame de Montespan, sans cesse

en proie aux agitations et aux inquiétudes de l'amour, de la jalousie,

de l'ambition. Montespan d'ailleurs était moins instruite que Françoise

d'Aubigné, qui écrivait avec cette facilité et cette grâce particulières

à plusieurs femmes de ce temps et avec l'exactitude grammaticale d'un

académicien. Par ce talent, par ses connaissances pratiques de la

science domestique, par ses qualités essentielles comme par celles qui

sont frivoles, madame Scarron se rendit indispensable à madame de

Montespan, qui ne s'en séparait qu'avec peine. Tant que dura l'éducation

du duc du Maine et avant qu'à l'âge de dix ans il fût remis entre les

mains des hommes, madame Scarron demeura à la cour, dans les

appartements de madame de Montespan[513], et fut initiée à tous les

secrets de sa vie intérieure, à toutes les particularités de sa liaison

avec le roi, et souvent consultée avec fruit. Elle sut profiter de la

confiance qu'elle avait obtenue pour favoriser l'élévation des grands

personnages qui l'avaient aidée au temps de sa détresse. Les d'Albret,

les Richelieu, les Montchevreuil et autres[514] usèrent avantageusement

de la facilité qu'elle avait de se faire écouter. On peut même affirmer

que jamais son influence sur Louis XIV ne fut plus grande que

lorsqu'elle s'exerçait par le crédit d'une autre. On ne l'ignorait pas;

et jamais on ne fut plus empressé auprès d'elle, jamais elle ne se fit

plus d'amis et ne rendit plus de services que lorsqu'elle ne pouvait

rien par elle-même et ne voulait rien pour elle-même. Le roi,

qu'importunait sa présence lorsqu'il aurait désiré être seul avec sa

maîtresse, ne s'habitua que difficilement, et non sans une sorte de

jalousie, à voir madame de Montespan prendre tant de plaisir dans le

commerce intime d'une femme si bien connue pour la sévérité de ses

principes[515]. Les premiers dons de Louis XIV à Françoise d'Aubigné,

après le rétablissement de sa pension, ne furent dus qu'à l'importunité

de Montespan; ce fut elle qui insista fortement, et sans y être excitée

par personne, pour que son amie, sa protégée reçût, par l'achat et la

possession d'une terre, un titre et un nom plus convenable que celui de

veuve Scarron[516].

[512] CAYLUS, _Souvenirs_, p. 66, édit. Raynouard, 1806; collect.

Petitot, t. LXVI, p. 270; _ibid._, p. 13 de l'édition de

Voltaire, du château de Ferney, 1770, in-12.--Madame DU PÉROU,

_Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, p. 44, 47 et

48.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, 30 septembre

1713, t. II, p. 440.

[513] DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 44-8,

235.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, Paris,

1806, in-8º (10-11 septembre 1805), t. III, p. 218.

[514] Madame DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846,

in-12, p. 21 et 22.

[515] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p.

62-95-97-279.

[516] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit.

1829, t. XIII, p. 102 et 103.

Mais alors tout était changé pour Françoise d'Aubigné; elle s'était

chargée d'élever les enfants du roi et de Montespan. Sa destinée fut

fixée[517] selon ses désirs, selon ses goûts, selon sa vocation. Elle

était par là appelée à faire le meilleur emploi de ses éminentes

facultés, à donner tous les soins d'une tendre mère aux enfants de son

roi[518], à leur inculquer les vérités de la foi, à diriger leurs

premiers penchants, à guider leurs premiers pas dans ce monde splendide

et corrompu où ils devaient apparaître, à recueillir enfin pour

récompense, pour prix des soins qu'elle leur donnait l'affection et le

respect de leur âge mûr. Elle se promettait, par leur moyen, d'obtenir

un salutaire ascendant sur l'esprit de leur mère, de cette belle

Mortemart, qu'elle avait connue autrefois si jeune, si vertueuse, si

fortement imbue des principes de religion qu'elle conservait encore.

Françoise d'Aubigné espérait payer ainsi les bienfaits qu'elle pourrait

recevoir de Louis XIV par des bienfaits plus grands, et devenir un des

humbles instruments que Dieu avait choisis pour ramener dans la voie du

salut le plus grand des souverains.

[517] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 213-215.

[518] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 144.

Tels étaient les projets de la veuve Scarron; on sait le courage et

l'habileté qu'elle mit à les exécuter. Les commencements répondirent à

ses ambitieuses espérances: l'éducation du jeune duc du Maine fut, de la

part du roi, récompensée par des dons qui mirent pour toujours Françoise

d'Aubigné à l'abri du besoin dont elle avait si longtemps souffert. Elle

put acheter (le 27 décembre 1674) la terre de Maintenon[519], qui était

un marquisat; le roi lui donna lui-même le titre de marquise de

Maintenon. Sous l'éclat de ce dernier nom disparut alors celui de

Scarron: il ne servit plus qu'à marquer dans l'histoire la distance

prodigieuse qu'a franchie Françoise d'Aubigné pour parvenir à la

miraculeuse élévation où elle s'est trouvée portée.

[519] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, le 10 novembre 1674),

t. I, p. 106, édit. 1756.--_Ibid._ (16 juillet 1674), t. II, p.

6. Lettre à l'abbé Gobelin.--Duc DE NOAILLES, _Histoire de madame

de Maintenon_, 1848, in-8º, t. I, p. 485.

Elle avait réussi du côté du roi dans le plan qu'elle s'était tracé;

mais c'est à l'époque même de ses premiers succès qu'elle fut sur le

point d'échouer et qu'elle parut résolue à quitter la cour, à se

renfermer dans son château ou dans une maison religieuse, à faire une

retraite qui ne lui fit rien perdre des éloges et de la considération du

monde, dont elle était de plus en plus jalouse[520].

[520] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, 31 octobre 1674), t.

II, p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12,

édit. 1756.

Madame de Montespan, comme toutes les femmes que leurs passions, leurs

plaisirs ou leur ambition entraînent dans le mouvement rapide du monde,

prenait peu de souci de ses enfants, et trouvait très-bon qu'ils

préférassent à leur mère celle qui s'occupait d'eux sans cesse et qui

les élevait avec un zèle éclairé. Françoise d'Aubigné, d'ailleurs, avait

soin d'assujettir ses élèves aux démonstrations d'une tendresse

respectueuse envers leurs augustes parents; mais l'accomplissement de ce

devoir ressemblait peu à l'amoureuse soumission qu'ils témoignaient pour

leur gouvernante. Elle se montra très-habile à inspirer à l'aîné de ces

enfants les saillies charmantes d'un esprit enfantin; et on peut juger

avec quelle mesure, quelle délicatesse elle savait se servir de

l'intelligence précoce de cet enfant pour flatter sa mère quand on a lu

les quelques pages intitulées: _Œuvres diverses d'un auteur de sept

ans_, qu'elle fit imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et dont elle

composa l'épître dédicatoire adressée à madame de Montespan[521].

[521] _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou recueil des

ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant l'année

1677 et dans le commencement de l'année 1678_, Paris,

in-4º.--Conférez _Nouvelles de la république des lettres_,

février 1685, t. IV, 2e édit., 1686, p. 203 à 209. L'épître

dédicatoire se trouve dans les _Lettres_ DE MAINTENON, édit.

1806, t. I, p. 54.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 16 / 34 段