d'Aubigné, qui, dès qu'elle fut unie à Scarron, fut aimée et recherchée
par madame de Sévigné. Mais dans les lettres de celle-ci, à partir de
l'époque où nous sommes parvenus, on voit succéder aux louanges qu'elle
lui accordait un esprit de dénigrement qui étonne. En cela madame de
Sévigné n'exprimait pas ses sentiments personnels, elle n'était que
l'écho de madame de Coulanges, des anciennes amies et protectrices de
madame de Maintenon et de toute la cour, à l'exception de ce petit
nombre de personnes unies entre elles pour arracher le roi au scandale
donné à ses sujets par ses adultères amours. Il est nécessaire, pour
l'intelligence des lettres de madame de Sévigné et encore plus pour la
parfaite connaissance de l'histoire du siècle de Louis le Grand,
d'éclaircir les causes d'un tel changement envers une femme justement
célèbre, que la considération et la faveur générales entourèrent, dès
son entrée dans le monde et pendant toute sa jeunesse, d'une auréole
lumineuse qui disparut aussitôt qu'elle eut obtenu toute la confiance de
Louis le Grand. Les nuages qui, depuis cette époque, la voilèrent aux
regards des contemporains ne se sont pas encore dissipés et ont causé
cette divergence dans l'opinion, ces jugements contradictoires qui ont
égaré les historiens quand ils ont voulu scruter les causes des
événements qu'ils avaient à raconter. Les personnes qu'on croit être
parvenues à un rang élevé par l'exercice d'un pouvoir occulte sont
rarement jugées avec impartialité; on les apprécie moins par ce qu'elles
ont dû et pu être que par ce qu'on eût désiré qu'elles fussent. Leurs
vertus et leurs qualités tournent contre elles dans notre esprit, parce
qu'elles sont autres que celles dont nous eussions voulu les décorer ou
incompatibles avec elles. Les historiens, pour de telles personnes,
aiment mieux s'efforcer de les imaginer que les peindre, de les deviner
que les définir; ils en tracent des portraits fantastiques, sans
ressemblance comme sans vérité.
[462] _Mémoires sur Sévigné_, I, 74, 463, 466, 467, 469; II, 127,
172, 448, 450, 451, 452; III, 62, 95, 96, 212, 219, 279; IV, 88,
89, 91, 93, 94, 96, 144, 270, 314.
Cependant nulle complication dans la vie de Françoise d'Aubigné; nulle
contradiction entre ses discours, ses actions et ses écrits; nulle
aberration dans sa conduite. Rien de plus uniforme, de plus certain que
les motifs qui la firent agir. Son caractère ne se démentit jamais; le
monde changea souvent autour d'elle et pour elle, mais elle, ne changea
point; dans la pauvreté et dans la richesse, dans l'abaissement et dans
les grandeurs, durant les années glorieuses du règne de Louis XIV et
durant ses désastres, elle fut toujours la même. Madame de Maintenon
est le personnage historique sur lequel on possède le plus de documents
émanés de sa bouche ou tracés par sa plume: il est donc à regretter que
les historiens, même les plus judicieux, aient préféré des satires
contemporaines, quelques _pastiches_ maladroits des lettres de Coulanges
et de Sévigné, des mémoires rédigés d'après des bruits de cour et des
traditions mensongères aux témoignages certains et authentiques fournis
par elle-même, et qu'ils aient converti une simple et intéressante
histoire en un vulgaire et incompréhensible roman.
Je n'ai pas sans doute le projet de recommencer l'histoire si souvent
écrite de madame de Maintenon; elle n'appartient qu'en partie au sujet
qui m'occupe; mais je dois éclaircir les particularités qui la
concernent, intéressantes à connaître pour les lecteurs de ces Mémoires.
Quoique la vie de madame de Sévigné se soit en partie écoulée dans les
mêmes lieux et au milieu des mêmes sociétés que celle de madame de
Maintenon, ces deux vies, si on les écrivait avec les mêmes intentions
que j'ai eues en composant ces Mémoires, sont des sujets qui n'ont
presque aucune connexité. La vie de madame de Sévigné se termine avec la
gloire du grand siècle; celle de madame de Maintenon s'est prolongée au
delà même des jours de Louis XIV, qui a malheureusement survécu à son
siècle. C'est durant les vingt années qui s'écoulèrent entre la mort de
madame de Sévigné et celle du roi que madame de Maintenon apparaît comme
une des figures principales que l'historien doit retracer entières au
milieu d'événements que madame de Sévigné n'a point connus, de personnes
qu'elles n'a pas vues ou qui de son temps ne figuraient point encore sur
la grande scène du monde. Il me suffira donc de jeter un regard
rétrospectif sur les premières années de la vie de madame de Maintenon
et de bien apprécier la nature de son intimité avec Louis XIV et de ses
rapports avec madame de Montespan lorsque celle-ci était plus que jamais
heureuse et fière de l'amour qu'elle inspirait au roi.
Cette belle _pauvresse_[463], qu'à l'âge de seize ans l'avarice d'une
parente livrait à la merci d'une jeunesse ardente, de grands seigneurs,
d'hommes de lettres et d'éminents artistes qui se rassemblaient chez
Scarron, avait les cheveux châtain clair; ses beaux yeux noirs
brillaient d'un doux éclat, mais s'assombrissaient soudainement lorsque
quelque émotion pénible traversait son âme[464]. La grâce, l'esprit, la
raison s'unissaient en elle dans une juste mesure pour plaire à
l'enfance, à l'âge viril, à la vieillesse. Naturellement impatiente,
vive, enjouée[465], formée à la rude école de l'adversité, elle devint
calme, réfléchie et d'une grande égalité d'humeur. Fière et
orgueilleuse, le besoin de se faire des protecteurs la rendit insinuante
et complaisante. La religion, à laquelle (selon les expressions mêmes
d'un de ses plus grands détracteurs[466]) elle savait faire parler un
langage doux, juste, éloquent et court, inspirait à son cœur de
généreuses résolutions. L'infortune lui ravit l'âge des illusions, et la
fit avancer toute jeune dans celui de la réflexion et de l'expérience
que donne le monde. Ce qu'on appelle le monde, le beau monde, est un
_diorama_. Vu de loin, vous y contemplez un ciel brillant, des paysages
délicieux, des palais enchantés et dorés: approchez, voyez et touchez;
tout cela n'est plus qu'une toile salie par des couleurs. Françoise
d'Aubigné put se convaincre de cette triste vérité presque au sortir de
l'enfance. C'était l'époque du règne des précieuses, de l'amour
platonique et d'une licencieuse galanterie; le culte de la beauté
occupait encore plus les esprits que la politique; on se déclarait sans
ridicule amant d'une femme; elle vous accueillait comme tel sans se
compromettre. Les poëtes surtout, amoureux par état et auxquels toute
liberté en vers était permise, célébrèrent donc sans façon la belle
gorge[467] de la jeune _Indienne_, ses belles mains, sa taille élancée,
le parfait ovale de sa figure, sa physionomie fine et spirituelle, son
beau teint[468]; et comme on savait que l'infirme vieillard dont elle
était devenue la compagne avait bien pu l'épouser, mais non en faire
réellement sa femme, les plus brillants, les plus renommés, les plus
dangereux séducteurs d'alors s'empressèrent autour d'elle, et la
regardèrent[469] comme une proie facile à saisir. Une triple force la
défendait contre leurs attaques: la religion, l'orgueil de son nom et
de ses vertus et le besoin de s'attirer des éloges. Pour lutter avec
succès contre l'adversité, la nature lui avait donné tous les moyens de
séduire, et pour résister à la séduction ce que je ne puis exprimer
autrement que par l'aptitude négative de son tempérament[470]. Elle
était du nombre de celles qui, très-sensibles aux caresses que les
femmes aiment à se prodiguer entre elles en témoignage de leur mutuelle
tendresse et qu'avec plus de réserve elles échangent avec l'autre sexe,
ont une répugnance instinctive à se soumettre à ce qu'exige d'elles
l'amour conjugal pour devenir mères, moins par la persistance d'une
primitive pudeur que par l'effet d'une nature qui leur a refusé ce
qu'elle a accordé à tant d'autres avec trop de libéralité[471].
Françoise d'Aubigné eut souvent besoin d'être rassurée par son
confesseur sur les scrupules que lui firent naître ses complaisances aux
contrariantes importunités de son royal époux à un âge où elle ne
pouvait plus espérer d'engendrer de postérité[472]. L'ancienneté non
contestée de sa noblesse et l'illustration qu'elle avait reçue de son
grand-père lui valurent d'être tenue sur les fonts de baptême par la
femme du gouverneur de la ville où elle naquit et par le gouverneur de
la province. Sa mère, femme instruite, de courage et de vertu, devenue
veuve et réduite à la misère, fut obligée de gagner sa subsistance par
le travail de ses doigts, et commença pour sa fille cette éducation qui
devait développer splendidement tous les germes d'une heureuse nature.
Aussitôt qu'elle put tenir une aiguille, Françoise d'Aubigné apprit à
travailler, et acquit, pour tous les ouvrages de femme, une adresse de
fée et une application infatigable. Enfant, elle charmait les yeux
maternels par sa prévoyante et courageuse activité à remplir les tâches
les plus difficiles, comme les plus humbles, d'un ménage pauvre. Par la
suite, lorsqu'elle eut équipage et gens à ses ordres, pour qu'un secret
important fût bien gardé, elle arrangea de ses propres mains, comme
aurait pu le faire un tapissier exercé, la chambre où elle élevait la
royale postérité qui lui était confiée. Elle devint, très-jeune, savante
dans les détails les plus minutieux de l'économie domestique, et put
parfaitement, lorsqu'elle fut grande dame, former des servantes et bien
choisir les intendants et les serviteurs de la grande maison de
Saint-Cyr. Dès qu'elle sut lire, elle apprit dans les Vies de
Plutarque, dans les écrits de Théodore-Agrippa d'Aubigné, son
grand-père, le rang qu'elle aurait pu tenir dans le monde sans les
honteux désordres de son père, et elle pressentit ce qu'elle pourrait
devenir un jour. De là cette soif orgueilleuse de considération et de
bonne renommée, qui fut le mobile de toute sa vie[473] et la principale
cause de son élévation. Ce sentiment, auquel se joignit ensuite le désir
ardent du salut, ne l'abandonna jamais. Ces deux penchants se
fortifièrent en elle avec l'âge et devinrent ses uniques passions;
passions inconciliables, et qui ne tendaient pas au même but: elle le
savait, et ses résolutions furent livrées à deux impulsions contraires.
Jamais elle ne put assurer le triomphe complet de celle qui l'élevait
vers le ciel sur celle qui l'entraînait vers l'abîme. L'humilité de ses
aveux, si souvent répétés, de ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de
l'amour-propre_» constate l'impuissance de ses efforts. C'est que la
religion, qui lui commandait ce sacrifice, était elle-même la cause qui
l'empêchait de l'accomplir[474]. En lui assignant une place éminente
dans l'estime de ceux qui alors formaient l'opinion du monde, la
religion entretenait en elle une ambition de s'élever sans cesse, et
madame de Maintenon ne pouvait se repentir des succès dus aux vertus
qu'elle pratiquait avec amour. Lorsqu'elle fut assise près du trône,
quand elle fut devenue la compagne du grand monarque, Fénelon, dans un
avis sur ses défauts, qu'elle avait transcrit de sa main, lui reprochait
«d'être trop sensible au plaisir de soutenir sa prospérité avec
modération et à celui de paraître par le cœur au-dessus de la place
qu'elle occupait[475].» Mais n'est-ce pas rendre le christianisme
impossible que d'exiger ce genre de perfection de l'humanité? Doit-on
expulser du monde la vertu, en lui refusant d'être sensible à la seule
récompense que le monde peut lui accorder?
[463] MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_ (29 avril
1713), t. II, p. 380, édit de 1765.--LA BEAUMELLE, t. VIII, p.
289-293.
[464] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, 2e édit., p. 464.
[465] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 109, ch.
VIII.
[466] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame_ de Maintenon,
recueillis par les dames de Saint-Cyr; Paris, Olivier Fulgence,
éditeur, 1846, in-12, p. 1-12.--Le P. LAGUILLE, _Fragments de
Mémoires sur la vie de madame_ DE MAINTENON, dans les _Archives
littéraires de_ VANDERBOURG, vol. XII, trimestre d'octobre 1806,
p. 363 à 370. Lisez _Navailles_ au lieu de Noailles, et
_Neuillant_ au lieu de Neuillans.--_Mémoires sur Sévigné_, 1re
partie, p. 404.
[467] Poésies de LA MESNARDIÈRE, in-folio, pièce intitulée
_Galanterie_, et dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 54 et
55.
[468] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, p.
464-69, et la 2e partie, p. 448, 449, 450, 451 à 453.
[469] DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12,
p. 273.
[470] _Lettres de messire_ GODETZ DES MARAIS _à madame de
Maintenon_, Bruxelles, 1755, in-8º, p. 108 et _passim_. C'est le
t. IX de la collection des lettres données par la Beaumelle, et
t. XV de toute sa collection sur Maintenon; conférez encore t.
VI, p. 79 des _Mémoires_.
[471] MAINTENON, _Lettres_ (8 janvier 1680, lettre de l'abbé
Gobelin), t. II, p. 69 de l'édit. gr. in-12; Amsterdam, 1656,
Dresde, 1753, petit in-12, p. 142; Nancy, 1752, t. I, p. 158;
Paris, 1806, p. 81.--DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_,
1846, in-12, p. 273.
[472] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p.
239.--Mademoiselle D'AUMALE, _Mémoires_, ms. cité par la
Beaumelle, t. I; p. 150 et 151 des _Mém. p. s. à l'hist. de M. et
dus. de Louis XIV_.--Conférez ci-après les notes et
éclaircissements.
[473] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de
Maintenon_, 1846, in-12, p. 5.
[474] MAINTENON, _Entretien III_, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_,
etc., édit. 1756, t. VI, p. 174-176.
[475] Avis de M. DE FÉNELON à madame de Maintenon, dans les
_Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. III, p. 212, édit. de LA
BEAUMELLE, Amsterdam, 1756.
Tout concourut dans Françoise d'Aubigné à soumettre sa raison aux
vérités de la religion et à imprégner son âme de la foi de ses
promesses. Les misères de son enfance, l'adversité si longtemps
combattue reportaient sans cesse ses pensées et ses espérances de
bonheur vers le ciel. Elle avait une mère catholique; mais une tante
riche la prit avec elle, et profita de son esprit précoce pour lui
donner une forte instruction religieuse. Née dans la religion
protestante, cette tante (madame de Villette) voulut lui donner une
éducation protestante, et elle s'attacha surtout à lui faire connaître
les vérités fondamentales du christianisme; elle grava dans sa jeune
âme, elle insinua dans son esprit naturellement réfléchi tout ce qui
pouvait raffermir la croyance de la révélation contre les attaques des
incrédules. Mais le zèle du catholicisme de sa mère et d'une parente
dure et avare l'arracha à la tendresse et aux soins de cette tante,
qu'elle chérissait: on la mit au couvent pour la forcer à abjurer la
religion qu'on lui avait enseignée.
Dans les premières années du dix-septième siècle, deux femmes
instruites[476] et pieuses, dont les noms mériteraient d'être plus
connus, avaient, dans l'intention de s'opposer aux invasions du
protestantisme, fondé à Paris, dans la rue Saint-Jacques, une maison
d'instruction qui devint bientôt célèbre par l'excellence de l'éducation
que les jeunes filles pauvres y recevaient. Des religieuses ursulines
séculières et ensuite des ursulines cloîtrées dirigèrent cette maison,
qui fut la pépinière et le modèle des nombreux couvents du même ordre
répandus dans toute la France. Les ursulines de Niort, où Françoise
d'Aubigné fut mise, émanaient de celles de Paris; mais elles n'étaient
ni aussi éclairées ni aussi habiles. Françoise d'Aubigné s'attacha la
maîtresse des pensionnaires; et, quoique âgée seulement de onze ans,
elle la suppléait dans ses fonctions, faisait lire, écrire, travailler
ses compagnes et avait soin de les tenir propres. Cette instruction et
ces soins ennuyaient sa maîtresse, qui aimait à se livrer à des
occupations moins fastidieuses[477]. La vanité de la jeune d'Aubigné fut
singulièrement enflée par la confiance qui lui était accordée; et quand
les religieuses voulurent lui faire abjurer les dogmes de sa croyance,
elle résista. Alors on voulut l'intimider; on lui fit un crime de ses
raisonnements et de ses pratiques protestantes, ou la soumit aux plus
serviles fonctions, et, ne pouvant vaincre sa résistance, on la rendit à
sa mère, qui était dans l'impossibilité de payer pour elle une pension.
Un sentiment profond de sympathie pour ses condisciples pauvres comme
elle, et l'orgueil blessé d'avoir été méconnue, laissa dans l'âme de la
jeune d'Aubigné une empreinte ineffaçable. Sa mère la plaça à Paris dans
la maison principale des ursulines de la rue Saint-Jacques. Ce fut là
que Françoise d'Aubigné trouva des supérieures qui surent apprécier
toutes les ressources que présentait, pour une facile conversion, la
précoce intelligence de cette jeune fille. Sans se scandaliser, comme
les religieuses de Niort, de ses manières d'adorer Dieu, sans gêner sa
liberté, les ursulines de Paris firent comprendre à leur jeune élève,
par le bel ordre qui régnait dans leur maison, celui qui était
nécessaire au maintien de la bonne harmonie de la société chrétienne. On
lui enseigna comment Jésus-Christ avait lui-même institué l'ordre de son
Église en donnant à ses apôtres la mission de répandre et d'interpréter
sa doctrine et d'instituer leurs successeurs; que par conséquent le
premier devoir de tout croyant qui voulait être un parfait chrétien
était de se soumettre, en matière de foi et d'actes religieux, à ses
supérieurs ecclésiastiques, à ceux auxquels avait été déléguée, par
transmission successive, la puissance apostolique. Françoise d'Aubigné,
convaincue, abjura, et fit avec toute la ferveur d'une néophyte sa
première communion. Elle fut reconnaissante envers celles qui lui
avaient enseigné cette belle et féconde doctrine de l'Église catholique.
En elle était déjà le germe de la femme qui traça, d'après le modèle de
cette maison des Ursulines, les _Constitutions_ de Saint-Cyr[478]; qui
écrivit l'_Avis à madame la duchesse de Bourgogne_, tant admiré de Louis
XIV[479], les admirables lettres à l'_abbesse de Gomer-Fontaine et aux
dames de Saint-Louis_[480], l'_Esprit de l'institut des Filles de
Saint-Louis_[481], les _Conversations_, les _Proverbes_ composés pour
ses élèves chéries[482].
[476] Demoiselle Avrillot, femme d'Acaric, maître des requêtes,
et dame Madeleine L'Huillier, veuve de M. le Roux de
Sainte-Beuve.--Voyez JAILLOT, _Recherches sur Paris, quartier
Saint-Benoît_, p. 141 et 157, t. V. On a un portrait, gravé en
1673, de Madeleine L'Huillier, décédée le 29 août 1640.
[477] DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_,
recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 7 et 8.
[478] _Les Souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues
amoureuses de la cour_, avec les notes de M. DE VOLTAIRE, au
château de Ferney, 1770, in-12, p. 112.--_Ibid._, Paris, 1806,
Renouard, in-12, p. 193.--_Ibid._, collection des _Mémoires_ de
Petitot et Monmerqué, t. LXVI, p. 448. Dans ces trois éditions il
y a une faute grave: c'est d'avoir mis Noisy-le-Sec an lieu de
Noisy (le berceau de Saint-Cyr). Cette faute est copiée de la
Beaumelle.
[479] _Avis de madame_ DE MAINTENON _à madame la duchesse de
Bourgogne_. LA BEAUMELLE, _Lettres de madame de Maintenon_,
Amsterdam, 1756, t. III, p. 201-10.--LÉOPOLD COLLIN, _Lettres de
madame de Maintenon_, t. VI, p. 114, édit. 1806.
[480] _Ibid._, t. III, p. 1-10.
[481] MAINTENON, _l'Esprit_, etc., 1699, in-12; 1711, 1808, in-12
et in-18.
[482] _Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON,
publiées par M. de Monmerqué, 1 vol. in-18, 1818, 3e
édit.--_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON, précédées
d'une notice par M. de Monmerqué, 1828, in-18.--_Mémoires de
madame_ DE MAINTENON; Paris, édit. Fulgence, 1846, in-12, p. 402,
ch. XXII.
C'est en recueillant les bienfaits d'une instruction supérieure à celle
qu'elle avait reçue et en mangeant le pain de la charité que, jeune
fille pauvre, Françoise d'Aubigné éprouva par la suite le besoin de
partager son nécessaire avec de jeunes filles pauvres, de leur procurer
le bonheur par l'instruction morale et religieuse. Ainsi la grande dame
qui fonda et dirigea à Saint-Cyr un si haut et si complet enseignement
se plaisait encore, lors des voyages de Fontainebleau, à faire le
catéchisme aux _pauvresses_ dans l'église d'Avon. Ce goût pour les
fonctions d'institutrice de la jeunesse, Françoise d'Aubigné le conserva
toute sa vie. Agée de plus de soixante ans, elle écrivait à l'évêque
d'Autun avec le style de Montaigne: «Quand vous auriez envie de me
plaire, vous ne me parleriez pas mieux sur mes inclinations, qui sont
toutes portées à l'instruction et au potage[483].»
[483] _Lettres de madame_ DE MAINTENON à M. de Caylus, évêque
d'Autun (26 juin 1709).--Dans les _Mélanges_ publiés par la
Société des bibliophiles français, 1827, in-8º, p. 3.--MAINTENON,
_Lettres à madame de Glapion_, t. III, p. 181.
Les religieuses de la rue Saint-Jacques, en élevant avec tant de soin la
jeune orpheline, espéraient faire pour leur ordre une acquisition
précieuse. Sa pauvreté ne lui laissait (elles le croyaient) d'autre
ressource que le cloître. Son avare parente, qui ne voulait pas l'avoir
à sa charge, lui déclara qu'elle ne devait pas hésiter à prendre ce
parti. Mais l'influence qu'elle avait acquise sur ses compagnes, qui
toutes la prenaient pour amie et pour conseil, lui avait donné le
sentiment de sa supériorité. Elle aurait bien consenti à rester dans un
couvent, pourvu qu'elle en fût l'abbesse. Active d'esprit et de corps,
persévérante et réfléchie, d'un caractère énergique, plus la fortune
faisait peser sur elle sa main de plomb, plus elle se refusait à ployer
sous le joug de la dure nécessité, plus elle répugnait à aliéner son
indépendance. Si l'éducation et le malheur lui avaient donné de
l'aptitude pour se renfermer dans les asiles de la prière, elles
l'avaient encore mieux préparée aux agitations et aux intrigues du
monde. C'est dans le château de Mursay qu'élevée avec sa cousine de
Villette elle avait commencé son instruction profane. A Niort, et
peut-être aussi à Paris, un gentilhomme de sa province, vaniteux, mais
spirituel, écrivain disert et châtié[484], ami des plus célèbres
précieuses[485], des littérateurs et des savants, savant lui-même[486],
se plut de bonne heure à lui donner des leçons; et lorsqu'elle fut
sortie de l'adolescence, il les lui continua avec ce zèle intéressé que
donne l'amour dont ne peut se défendre un homme qui, dans la force de
l'âge, reçoit fréquemment des témoignages de reconnaissance d'une
innocente et gracieuse beauté à laquelle il prodigue ses soins.
[484] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, 1692, in-12, t. I, p. 107, 126,
135, 162, 326, 333, 370. Lettres à Mitton, le plus grand puriste,
en fait de langage, de cette époque.--Conférez ces _Mémoires sur
Sévigné_, t. II, p. 255, 419.
[485] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 96, 97, 115, 116, 149,
150, etc. Lettres à mesdames de Sablé, de Lesdiguières, à Mlle de
Scudéry, etc.
[486] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 6, 84, 145, 150, 159,
215. Lettres à Balzac, Ménage, Simon, Saint-Pavin, etc.--_Ibid._,
t. I, p. 60, 159. Lettres à Pascal et à Bourdelot.