J'ai souvent eu occasion de parler dans ces Mémoires[462] de Françoise

d'Aubigné, qui, dès qu'elle fut unie à Scarron, fut aimée et recherchée

par madame de Sévigné. Mais dans les lettres de celle-ci, à partir de

l'époque où nous sommes parvenus, on voit succéder aux louanges qu'elle

lui accordait un esprit de dénigrement qui étonne. En cela madame de

Sévigné n'exprimait pas ses sentiments personnels, elle n'était que

l'écho de madame de Coulanges, des anciennes amies et protectrices de

madame de Maintenon et de toute la cour, à l'exception de ce petit

nombre de personnes unies entre elles pour arracher le roi au scandale

donné à ses sujets par ses adultères amours. Il est nécessaire, pour

l'intelligence des lettres de madame de Sévigné et encore plus pour la

parfaite connaissance de l'histoire du siècle de Louis le Grand,

d'éclaircir les causes d'un tel changement envers une femme justement

célèbre, que la considération et la faveur générales entourèrent, dès

son entrée dans le monde et pendant toute sa jeunesse, d'une auréole

lumineuse qui disparut aussitôt qu'elle eut obtenu toute la confiance de

Louis le Grand. Les nuages qui, depuis cette époque, la voilèrent aux

regards des contemporains ne se sont pas encore dissipés et ont causé

cette divergence dans l'opinion, ces jugements contradictoires qui ont

égaré les historiens quand ils ont voulu scruter les causes des

événements qu'ils avaient à raconter. Les personnes qu'on croit être

parvenues à un rang élevé par l'exercice d'un pouvoir occulte sont

rarement jugées avec impartialité; on les apprécie moins par ce qu'elles

ont dû et pu être que par ce qu'on eût désiré qu'elles fussent. Leurs

vertus et leurs qualités tournent contre elles dans notre esprit, parce

qu'elles sont autres que celles dont nous eussions voulu les décorer ou

incompatibles avec elles. Les historiens, pour de telles personnes,

aiment mieux s'efforcer de les imaginer que les peindre, de les deviner

que les définir; ils en tracent des portraits fantastiques, sans

ressemblance comme sans vérité.

[462] _Mémoires sur Sévigné_, I, 74, 463, 466, 467, 469; II, 127,

172, 448, 450, 451, 452; III, 62, 95, 96, 212, 219, 279; IV, 88,

89, 91, 93, 94, 96, 144, 270, 314.

Cependant nulle complication dans la vie de Françoise d'Aubigné; nulle

contradiction entre ses discours, ses actions et ses écrits; nulle

aberration dans sa conduite. Rien de plus uniforme, de plus certain que

les motifs qui la firent agir. Son caractère ne se démentit jamais; le

monde changea souvent autour d'elle et pour elle, mais elle, ne changea

point; dans la pauvreté et dans la richesse, dans l'abaissement et dans

les grandeurs, durant les années glorieuses du règne de Louis XIV et

durant ses désastres, elle fut toujours la même. Madame de Maintenon

est le personnage historique sur lequel on possède le plus de documents

émanés de sa bouche ou tracés par sa plume: il est donc à regretter que

les historiens, même les plus judicieux, aient préféré des satires

contemporaines, quelques _pastiches_ maladroits des lettres de Coulanges

et de Sévigné, des mémoires rédigés d'après des bruits de cour et des

traditions mensongères aux témoignages certains et authentiques fournis

par elle-même, et qu'ils aient converti une simple et intéressante

histoire en un vulgaire et incompréhensible roman.

Je n'ai pas sans doute le projet de recommencer l'histoire si souvent

écrite de madame de Maintenon; elle n'appartient qu'en partie au sujet

qui m'occupe; mais je dois éclaircir les particularités qui la

concernent, intéressantes à connaître pour les lecteurs de ces Mémoires.

Quoique la vie de madame de Sévigné se soit en partie écoulée dans les

mêmes lieux et au milieu des mêmes sociétés que celle de madame de

Maintenon, ces deux vies, si on les écrivait avec les mêmes intentions

que j'ai eues en composant ces Mémoires, sont des sujets qui n'ont

presque aucune connexité. La vie de madame de Sévigné se termine avec la

gloire du grand siècle; celle de madame de Maintenon s'est prolongée au

delà même des jours de Louis XIV, qui a malheureusement survécu à son

siècle. C'est durant les vingt années qui s'écoulèrent entre la mort de

madame de Sévigné et celle du roi que madame de Maintenon apparaît comme

une des figures principales que l'historien doit retracer entières au

milieu d'événements que madame de Sévigné n'a point connus, de personnes

qu'elles n'a pas vues ou qui de son temps ne figuraient point encore sur

la grande scène du monde. Il me suffira donc de jeter un regard

rétrospectif sur les premières années de la vie de madame de Maintenon

et de bien apprécier la nature de son intimité avec Louis XIV et de ses

rapports avec madame de Montespan lorsque celle-ci était plus que jamais

heureuse et fière de l'amour qu'elle inspirait au roi.

Cette belle _pauvresse_[463], qu'à l'âge de seize ans l'avarice d'une

parente livrait à la merci d'une jeunesse ardente, de grands seigneurs,

d'hommes de lettres et d'éminents artistes qui se rassemblaient chez

Scarron, avait les cheveux châtain clair; ses beaux yeux noirs

brillaient d'un doux éclat, mais s'assombrissaient soudainement lorsque

quelque émotion pénible traversait son âme[464]. La grâce, l'esprit, la

raison s'unissaient en elle dans une juste mesure pour plaire à

l'enfance, à l'âge viril, à la vieillesse. Naturellement impatiente,

vive, enjouée[465], formée à la rude école de l'adversité, elle devint

calme, réfléchie et d'une grande égalité d'humeur. Fière et

orgueilleuse, le besoin de se faire des protecteurs la rendit insinuante

et complaisante. La religion, à laquelle (selon les expressions mêmes

d'un de ses plus grands détracteurs[466]) elle savait faire parler un

langage doux, juste, éloquent et court, inspirait à son cœur de

généreuses résolutions. L'infortune lui ravit l'âge des illusions, et la

fit avancer toute jeune dans celui de la réflexion et de l'expérience

que donne le monde. Ce qu'on appelle le monde, le beau monde, est un

_diorama_. Vu de loin, vous y contemplez un ciel brillant, des paysages

délicieux, des palais enchantés et dorés: approchez, voyez et touchez;

tout cela n'est plus qu'une toile salie par des couleurs. Françoise

d'Aubigné put se convaincre de cette triste vérité presque au sortir de

l'enfance. C'était l'époque du règne des précieuses, de l'amour

platonique et d'une licencieuse galanterie; le culte de la beauté

occupait encore plus les esprits que la politique; on se déclarait sans

ridicule amant d'une femme; elle vous accueillait comme tel sans se

compromettre. Les poëtes surtout, amoureux par état et auxquels toute

liberté en vers était permise, célébrèrent donc sans façon la belle

gorge[467] de la jeune _Indienne_, ses belles mains, sa taille élancée,

le parfait ovale de sa figure, sa physionomie fine et spirituelle, son

beau teint[468]; et comme on savait que l'infirme vieillard dont elle

était devenue la compagne avait bien pu l'épouser, mais non en faire

réellement sa femme, les plus brillants, les plus renommés, les plus

dangereux séducteurs d'alors s'empressèrent autour d'elle, et la

regardèrent[469] comme une proie facile à saisir. Une triple force la

défendait contre leurs attaques: la religion, l'orgueil de son nom et

de ses vertus et le besoin de s'attirer des éloges. Pour lutter avec

succès contre l'adversité, la nature lui avait donné tous les moyens de

séduire, et pour résister à la séduction ce que je ne puis exprimer

autrement que par l'aptitude négative de son tempérament[470]. Elle

était du nombre de celles qui, très-sensibles aux caresses que les

femmes aiment à se prodiguer entre elles en témoignage de leur mutuelle

tendresse et qu'avec plus de réserve elles échangent avec l'autre sexe,

ont une répugnance instinctive à se soumettre à ce qu'exige d'elles

l'amour conjugal pour devenir mères, moins par la persistance d'une

primitive pudeur que par l'effet d'une nature qui leur a refusé ce

qu'elle a accordé à tant d'autres avec trop de libéralité[471].

Françoise d'Aubigné eut souvent besoin d'être rassurée par son

confesseur sur les scrupules que lui firent naître ses complaisances aux

contrariantes importunités de son royal époux à un âge où elle ne

pouvait plus espérer d'engendrer de postérité[472]. L'ancienneté non

contestée de sa noblesse et l'illustration qu'elle avait reçue de son

grand-père lui valurent d'être tenue sur les fonts de baptême par la

femme du gouverneur de la ville où elle naquit et par le gouverneur de

la province. Sa mère, femme instruite, de courage et de vertu, devenue

veuve et réduite à la misère, fut obligée de gagner sa subsistance par

le travail de ses doigts, et commença pour sa fille cette éducation qui

devait développer splendidement tous les germes d'une heureuse nature.

Aussitôt qu'elle put tenir une aiguille, Françoise d'Aubigné apprit à

travailler, et acquit, pour tous les ouvrages de femme, une adresse de

fée et une application infatigable. Enfant, elle charmait les yeux

maternels par sa prévoyante et courageuse activité à remplir les tâches

les plus difficiles, comme les plus humbles, d'un ménage pauvre. Par la

suite, lorsqu'elle eut équipage et gens à ses ordres, pour qu'un secret

important fût bien gardé, elle arrangea de ses propres mains, comme

aurait pu le faire un tapissier exercé, la chambre où elle élevait la

royale postérité qui lui était confiée. Elle devint, très-jeune, savante

dans les détails les plus minutieux de l'économie domestique, et put

parfaitement, lorsqu'elle fut grande dame, former des servantes et bien

choisir les intendants et les serviteurs de la grande maison de

Saint-Cyr. Dès qu'elle sut lire, elle apprit dans les Vies de

Plutarque, dans les écrits de Théodore-Agrippa d'Aubigné, son

grand-père, le rang qu'elle aurait pu tenir dans le monde sans les

honteux désordres de son père, et elle pressentit ce qu'elle pourrait

devenir un jour. De là cette soif orgueilleuse de considération et de

bonne renommée, qui fut le mobile de toute sa vie[473] et la principale

cause de son élévation. Ce sentiment, auquel se joignit ensuite le désir

ardent du salut, ne l'abandonna jamais. Ces deux penchants se

fortifièrent en elle avec l'âge et devinrent ses uniques passions;

passions inconciliables, et qui ne tendaient pas au même but: elle le

savait, et ses résolutions furent livrées à deux impulsions contraires.

Jamais elle ne put assurer le triomphe complet de celle qui l'élevait

vers le ciel sur celle qui l'entraînait vers l'abîme. L'humilité de ses

aveux, si souvent répétés, de ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de

l'amour-propre_» constate l'impuissance de ses efforts. C'est que la

religion, qui lui commandait ce sacrifice, était elle-même la cause qui

l'empêchait de l'accomplir[474]. En lui assignant une place éminente

dans l'estime de ceux qui alors formaient l'opinion du monde, la

religion entretenait en elle une ambition de s'élever sans cesse, et

madame de Maintenon ne pouvait se repentir des succès dus aux vertus

qu'elle pratiquait avec amour. Lorsqu'elle fut assise près du trône,

quand elle fut devenue la compagne du grand monarque, Fénelon, dans un

avis sur ses défauts, qu'elle avait transcrit de sa main, lui reprochait

«d'être trop sensible au plaisir de soutenir sa prospérité avec

modération et à celui de paraître par le cœur au-dessus de la place

qu'elle occupait[475].» Mais n'est-ce pas rendre le christianisme

impossible que d'exiger ce genre de perfection de l'humanité? Doit-on

expulser du monde la vertu, en lui refusant d'être sensible à la seule

récompense que le monde peut lui accorder?

[463] MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_ (29 avril

1713), t. II, p. 380, édit de 1765.--LA BEAUMELLE, t. VIII, p.

289-293.

[464] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, 2e édit., p. 464.

[465] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 109, ch.

VIII.

[466] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame_ de Maintenon,

recueillis par les dames de Saint-Cyr; Paris, Olivier Fulgence,

éditeur, 1846, in-12, p. 1-12.--Le P. LAGUILLE, _Fragments de

Mémoires sur la vie de madame_ DE MAINTENON, dans les _Archives

littéraires de_ VANDERBOURG, vol. XII, trimestre d'octobre 1806,

p. 363 à 370. Lisez _Navailles_ au lieu de Noailles, et

_Neuillant_ au lieu de Neuillans.--_Mémoires sur Sévigné_, 1re

partie, p. 404.

[467] Poésies de LA MESNARDIÈRE, in-folio, pièce intitulée

_Galanterie_, et dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 54 et

55.

[468] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, p.

464-69, et la 2e partie, p. 448, 449, 450, 451 à 453.

[469] DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12,

p. 273.

[470] _Lettres de messire_ GODETZ DES MARAIS _à madame de

Maintenon_, Bruxelles, 1755, in-8º, p. 108 et _passim_. C'est le

t. IX de la collection des lettres données par la Beaumelle, et

t. XV de toute sa collection sur Maintenon; conférez encore t.

VI, p. 79 des _Mémoires_.

[471] MAINTENON, _Lettres_ (8 janvier 1680, lettre de l'abbé

Gobelin), t. II, p. 69 de l'édit. gr. in-12; Amsterdam, 1656,

Dresde, 1753, petit in-12, p. 142; Nancy, 1752, t. I, p. 158;

Paris, 1806, p. 81.--DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_,

1846, in-12, p. 273.

[472] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p.

239.--Mademoiselle D'AUMALE, _Mémoires_, ms. cité par la

Beaumelle, t. I; p. 150 et 151 des _Mém. p. s. à l'hist. de M. et

dus. de Louis XIV_.--Conférez ci-après les notes et

éclaircissements.

[473] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de

Maintenon_, 1846, in-12, p. 5.

[474] MAINTENON, _Entretien III_, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_,

etc., édit. 1756, t. VI, p. 174-176.

[475] Avis de M. DE FÉNELON à madame de Maintenon, dans les

_Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. III, p. 212, édit. de LA

BEAUMELLE, Amsterdam, 1756.

Tout concourut dans Françoise d'Aubigné à soumettre sa raison aux

vérités de la religion et à imprégner son âme de la foi de ses

promesses. Les misères de son enfance, l'adversité si longtemps

combattue reportaient sans cesse ses pensées et ses espérances de

bonheur vers le ciel. Elle avait une mère catholique; mais une tante

riche la prit avec elle, et profita de son esprit précoce pour lui

donner une forte instruction religieuse. Née dans la religion

protestante, cette tante (madame de Villette) voulut lui donner une

éducation protestante, et elle s'attacha surtout à lui faire connaître

les vérités fondamentales du christianisme; elle grava dans sa jeune

âme, elle insinua dans son esprit naturellement réfléchi tout ce qui

pouvait raffermir la croyance de la révélation contre les attaques des

incrédules. Mais le zèle du catholicisme de sa mère et d'une parente

dure et avare l'arracha à la tendresse et aux soins de cette tante,

qu'elle chérissait: on la mit au couvent pour la forcer à abjurer la

religion qu'on lui avait enseignée.

Dans les premières années du dix-septième siècle, deux femmes

instruites[476] et pieuses, dont les noms mériteraient d'être plus

connus, avaient, dans l'intention de s'opposer aux invasions du

protestantisme, fondé à Paris, dans la rue Saint-Jacques, une maison

d'instruction qui devint bientôt célèbre par l'excellence de l'éducation

que les jeunes filles pauvres y recevaient. Des religieuses ursulines

séculières et ensuite des ursulines cloîtrées dirigèrent cette maison,

qui fut la pépinière et le modèle des nombreux couvents du même ordre

répandus dans toute la France. Les ursulines de Niort, où Françoise

d'Aubigné fut mise, émanaient de celles de Paris; mais elles n'étaient

ni aussi éclairées ni aussi habiles. Françoise d'Aubigné s'attacha la

maîtresse des pensionnaires; et, quoique âgée seulement de onze ans,

elle la suppléait dans ses fonctions, faisait lire, écrire, travailler

ses compagnes et avait soin de les tenir propres. Cette instruction et

ces soins ennuyaient sa maîtresse, qui aimait à se livrer à des

occupations moins fastidieuses[477]. La vanité de la jeune d'Aubigné fut

singulièrement enflée par la confiance qui lui était accordée; et quand

les religieuses voulurent lui faire abjurer les dogmes de sa croyance,

elle résista. Alors on voulut l'intimider; on lui fit un crime de ses

raisonnements et de ses pratiques protestantes, ou la soumit aux plus

serviles fonctions, et, ne pouvant vaincre sa résistance, on la rendit à

sa mère, qui était dans l'impossibilité de payer pour elle une pension.

Un sentiment profond de sympathie pour ses condisciples pauvres comme

elle, et l'orgueil blessé d'avoir été méconnue, laissa dans l'âme de la

jeune d'Aubigné une empreinte ineffaçable. Sa mère la plaça à Paris dans

la maison principale des ursulines de la rue Saint-Jacques. Ce fut là

que Françoise d'Aubigné trouva des supérieures qui surent apprécier

toutes les ressources que présentait, pour une facile conversion, la

précoce intelligence de cette jeune fille. Sans se scandaliser, comme

les religieuses de Niort, de ses manières d'adorer Dieu, sans gêner sa

liberté, les ursulines de Paris firent comprendre à leur jeune élève,

par le bel ordre qui régnait dans leur maison, celui qui était

nécessaire au maintien de la bonne harmonie de la société chrétienne. On

lui enseigna comment Jésus-Christ avait lui-même institué l'ordre de son

Église en donnant à ses apôtres la mission de répandre et d'interpréter

sa doctrine et d'instituer leurs successeurs; que par conséquent le

premier devoir de tout croyant qui voulait être un parfait chrétien

était de se soumettre, en matière de foi et d'actes religieux, à ses

supérieurs ecclésiastiques, à ceux auxquels avait été déléguée, par

transmission successive, la puissance apostolique. Françoise d'Aubigné,

convaincue, abjura, et fit avec toute la ferveur d'une néophyte sa

première communion. Elle fut reconnaissante envers celles qui lui

avaient enseigné cette belle et féconde doctrine de l'Église catholique.

En elle était déjà le germe de la femme qui traça, d'après le modèle de

cette maison des Ursulines, les _Constitutions_ de Saint-Cyr[478]; qui

écrivit l'_Avis à madame la duchesse de Bourgogne_, tant admiré de Louis

XIV[479], les admirables lettres à l'_abbesse de Gomer-Fontaine et aux

dames de Saint-Louis_[480], l'_Esprit de l'institut des Filles de

Saint-Louis_[481], les _Conversations_, les _Proverbes_ composés pour

ses élèves chéries[482].

[476] Demoiselle Avrillot, femme d'Acaric, maître des requêtes,

et dame Madeleine L'Huillier, veuve de M. le Roux de

Sainte-Beuve.--Voyez JAILLOT, _Recherches sur Paris, quartier

Saint-Benoît_, p. 141 et 157, t. V. On a un portrait, gravé en

1673, de Madeleine L'Huillier, décédée le 29 août 1640.

[477] DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_,

recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 7 et 8.

[478] _Les Souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues

amoureuses de la cour_, avec les notes de M. DE VOLTAIRE, au

château de Ferney, 1770, in-12, p. 112.--_Ibid._, Paris, 1806,

Renouard, in-12, p. 193.--_Ibid._, collection des _Mémoires_ de

Petitot et Monmerqué, t. LXVI, p. 448. Dans ces trois éditions il

y a une faute grave: c'est d'avoir mis Noisy-le-Sec an lieu de

Noisy (le berceau de Saint-Cyr). Cette faute est copiée de la

Beaumelle.

[479] _Avis de madame_ DE MAINTENON _à madame la duchesse de

Bourgogne_. LA BEAUMELLE, _Lettres de madame de Maintenon_,

Amsterdam, 1756, t. III, p. 201-10.--LÉOPOLD COLLIN, _Lettres de

madame de Maintenon_, t. VI, p. 114, édit. 1806.

[480] _Ibid._, t. III, p. 1-10.

[481] MAINTENON, _l'Esprit_, etc., 1699, in-12; 1711, 1808, in-12

et in-18.

[482] _Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON,

publiées par M. de Monmerqué, 1 vol. in-18, 1818, 3e

édit.--_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON, précédées

d'une notice par M. de Monmerqué, 1828, in-18.--_Mémoires de

madame_ DE MAINTENON; Paris, édit. Fulgence, 1846, in-12, p. 402,

ch. XXII.

C'est en recueillant les bienfaits d'une instruction supérieure à celle

qu'elle avait reçue et en mangeant le pain de la charité que, jeune

fille pauvre, Françoise d'Aubigné éprouva par la suite le besoin de

partager son nécessaire avec de jeunes filles pauvres, de leur procurer

le bonheur par l'instruction morale et religieuse. Ainsi la grande dame

qui fonda et dirigea à Saint-Cyr un si haut et si complet enseignement

se plaisait encore, lors des voyages de Fontainebleau, à faire le

catéchisme aux _pauvresses_ dans l'église d'Avon. Ce goût pour les

fonctions d'institutrice de la jeunesse, Françoise d'Aubigné le conserva

toute sa vie. Agée de plus de soixante ans, elle écrivait à l'évêque

d'Autun avec le style de Montaigne: «Quand vous auriez envie de me

plaire, vous ne me parleriez pas mieux sur mes inclinations, qui sont

toutes portées à l'instruction et au potage[483].»

[483] _Lettres de madame_ DE MAINTENON à M. de Caylus, évêque

d'Autun (26 juin 1709).--Dans les _Mélanges_ publiés par la

Société des bibliophiles français, 1827, in-8º, p. 3.--MAINTENON,

_Lettres à madame de Glapion_, t. III, p. 181.

Les religieuses de la rue Saint-Jacques, en élevant avec tant de soin la

jeune orpheline, espéraient faire pour leur ordre une acquisition

précieuse. Sa pauvreté ne lui laissait (elles le croyaient) d'autre

ressource que le cloître. Son avare parente, qui ne voulait pas l'avoir

à sa charge, lui déclara qu'elle ne devait pas hésiter à prendre ce

parti. Mais l'influence qu'elle avait acquise sur ses compagnes, qui

toutes la prenaient pour amie et pour conseil, lui avait donné le

sentiment de sa supériorité. Elle aurait bien consenti à rester dans un

couvent, pourvu qu'elle en fût l'abbesse. Active d'esprit et de corps,

persévérante et réfléchie, d'un caractère énergique, plus la fortune

faisait peser sur elle sa main de plomb, plus elle se refusait à ployer

sous le joug de la dure nécessité, plus elle répugnait à aliéner son

indépendance. Si l'éducation et le malheur lui avaient donné de

l'aptitude pour se renfermer dans les asiles de la prière, elles

l'avaient encore mieux préparée aux agitations et aux intrigues du

monde. C'est dans le château de Mursay qu'élevée avec sa cousine de

Villette elle avait commencé son instruction profane. A Niort, et

peut-être aussi à Paris, un gentilhomme de sa province, vaniteux, mais

spirituel, écrivain disert et châtié[484], ami des plus célèbres

précieuses[485], des littérateurs et des savants, savant lui-même[486],

se plut de bonne heure à lui donner des leçons; et lorsqu'elle fut

sortie de l'adolescence, il les lui continua avec ce zèle intéressé que

donne l'amour dont ne peut se défendre un homme qui, dans la force de

l'âge, reçoit fréquemment des témoignages de reconnaissance d'une

innocente et gracieuse beauté à laquelle il prodigue ses soins.

[484] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, 1692, in-12, t. I, p. 107, 126,

135, 162, 326, 333, 370. Lettres à Mitton, le plus grand puriste,

en fait de langage, de cette époque.--Conférez ces _Mémoires sur

Sévigné_, t. II, p. 255, 419.

[485] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 96, 97, 115, 116, 149,

150, etc. Lettres à mesdames de Sablé, de Lesdiguières, à Mlle de

Scudéry, etc.

[486] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 6, 84, 145, 150, 159,

215. Lettres à Balzac, Ménage, Simon, Saint-Pavin, etc.--_Ibid._,

t. I, p. 60, 159. Lettres à Pascal et à Bourdelot.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 15 / 34 段