1675).
Par sa docilité à suivre les conseils de Bossuet, madame de Montespan
put communier le 2 juin, jour de la Pentecôte[436], deux jours avant la
profession de foi de madame de la Vallière[437]. Le roi communia le même
jour, dans son camp de Latines[438], «avec beaucoup de marques de
piété,» dit Pellisson. Il avait près de lui son nouveau confesseur.
C'était le P. la Chaise, jésuite. La Chaise était un gentilhomme, âgé de
cinquante-un ans, auteur d'un excellent abrégé de philosophie. On le
disait sévère, et Bossuet avait fondé de grandes espérances sur son
concours: il se trompait. Il eût été mieux servi par le confesseur
janséniste de madame de Sévigné, qui lui refusa de la laisser communier,
comme firent le roi et madame de Montespan, le jour de la Pentecôte,
parce que la préoccupation de sa fille l'empêchait d'être suffisamment à
Dieu; rigueur que madame de Sévigné approuva, en bonne janséniste. «Je
me suis trouvée si uniquement occupée et remplie de vous, dit-elle,
que, mon cœur n'étant capable de nulle autre pensée, on m'a
défendu de faire mes dévotions à la Pentecôte; et c'est savoir le
christianisme[439].»
[436] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 411, édit. G.;
t. III, p. 290, édit. M.
[437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.;
t. III, p. 283, édit. M.
[438] PELLISSON, _Lettres historiques_, 1729, in-12 (3 juin
1675), t. II, p. 276.--SÉVIGNÉ, loc. cit.
[439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 405, édit. G.;
t. III, p. 285, édit. M.
Le roi revint, non pas tel qu'il était à son départ: les pieuses
exhortations de Bossuet ne s'étaient pas entièrement effacées de son
esprit. Le prélat avait fait promettre une séparation absolue comme
condition essentielle du salut, et par conséquent demandé, exigé[440]
que madame de Montespan fût expulsée de la cour. A cet égard l'auteur du
_Traité de Philosophie_, le P. la Chaise, se montra moins rigoureux que
Bossuet. Les courtisans amis de madame de Montespan qui étaient à
l'armée avec le roi tournèrent en ridicule l'exigence de l'évêque.
Était-il possible de bannir entièrement de la cour une dame d'honneur de
la reine, que l'exercice de sa charge y attachait nécessairement? Et qui
ne voyait qu'en croyant éviter un scandale le prélat en causait un plus
grand, dont tout le monde se préoccuperait? Le roi, persuadé par ces
discours, se décida à ne pas tenir sa promesse. Bossuet, informé de son
changement de résolution, voulut encore tenter un dernier effort. Il
alla résolument de lui-même au-devant de Sa Majesté, et la joignit à
huit lieues de Versailles. Sans être appelé, Bossuet parut inopinément
devant Louis XIV. Son visage était triste et sévère: «Ne me dites rien!
lui cria le roi dès qu'il l'aperçut de loin. J'ai donné des ordres pour
qu'on préparât au château le logement de madame de Montespan.»
[440] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1824, in-12, t. II, p.
60.
«Le roi (écrit à sa fille madame de Sévigné, qui ignorait tout ce qui
s'était passé entre Bossuet et Louis XIV) arriva dimanche matin à
Versailles (21 juillet 1675); la reine, madame de Montespan et toutes
les dames étaient allées, dès le samedi, reprendre tous leurs
appartements ordinaires. Un moment après être arrivé, le roi alla faire
ses visites. La seule différence, c'est qu'on joue dans les grands
appartements que vous connaissez[441].» Cette différence était grande:
elle indiquait que, bien que la séparation absolue exigée par Bossuet au
nom de l'Église n'eût pas eu lieu, cependant Louis XIV hésitait encore,
et qu'il se contentait de jouir de la présence et de la société d'une
femme dont les grâces, l'enjouement, l'esprit, l'élévation des
sentiments, les sympathies pour sa gloire étaient devenus pour lui un
dédommagement indispensable aux peines et aux soucis de la royauté. Tout
n'était donc pas perdu pour madame de Montespan; et ce qui le prouve
c'est ce qu'écrit madame de Sévigné à sa fille quatre jours après: «La
cour s'en va à Fontainebleau; c'est MADAME qui le veut. Il est certain
que l'_ami de Quantova_ (Louis XIV) a dit à sa femme et à son curé par
deux fois: «Soyez persuadés que je n'ai pas changé les résolutions que
j'avais en partant; fiez-vous à ma parole, et instruisez les curieux de
mes sentiments[442].»
[441] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 24 juillet 1675), t. III, p.
456, édit. G.; t. III, p. 331, édit. M.--BUSSY, _Suite des
Mémoires_, ms. de l'Institut, p. 129 et 130 (lettre à madame de
Scudéry, du 20 juillet 1675).--_Supplément aux Mémoires et
Lettres de M. le comte_ DE BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 189.
[442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 470, édit. G.; t. III, p.
343, édit. M.
Dominé par l'influence des habitudes de sa jeunesse, Louis XIV, on le
savait, ne pouvait se contraindre: il s'abandonnait sans résistance et
sans scrupule aux séductions des belles femmes de sa cour, par
lesquelles il était sans cesse assiégé; mais aucune de celles qui
avaient profité des intervalles laissés à ses désirs par les grossesses
ou les courtes absences de madame de Montespan n'avait pu parvenir à
toucher son cœur, à intéresser son esprit. Toutes n'avaient obtenu que
le facile et honteux triomphe d'être pendant quelques mois, ou même
quelques heures, l'objet préféré du caprice des sens; toutes n'avaient
fait que fortifier, par la comparaison, le vif attachement qu'il avait
pour sa maîtresse. Si, par tous les moyens qu'elle possédait d'agir sur
son esprit, elle était restée à la cour dans l'unique but de seconder le
parti religieux et de rendre à la reine son époux, madame de Montespan,
majestueuse et belle, serait devenue l'objet de l'admiration générale;
elle eût exercé sur les affaires d'État une salutaire influence, que, du
vivant de Louis XIV, aucune femme à la cour n'a su obtenir; elle eût
paru incorporée à la gloire du grand siècle comme une divinité
bienfaisante: elle eût régné!
Telle avait été, après les communions de la Pentecôte, l'espérance du
parti moral et religieux, de Montausier, du maréchal de Bellefonds, des
Colbert, des duchesses d'Albret, de Richelieu. On apprend, par les
lettres de madame de Sévigné, quelle brillante et honorable existence
pour madame de Montespan cet espoir seul avait fait naître. Madame de
Sévigné écrit à sa fille, tandis que le roi était encore à l'armée au
camp de Nerhespen[443]: «Vous jugez très-bien de _Quantova_. Si elle ne
peut point reprendre ses vieilles brisées, elle poussera son autorité et
sa grandeur au-dessus des nues; mais il faudrait qu'elle se mît en état
d'être aimée toute l'année sans scrupule. En attendant, sa maison est
pleine de toute la cour; les visites se font alternativement, et sa
considération est sans bornes.»
[443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1675), t. III, p. 439, édit.
G.; t. III, p. 314, édit. M.--PELLISSON, _Lettres historiques_
(28 juin 1675), t. II, p. 334.
Cependant dès lors même on doutait de la constance du roi et de madame
de Montespan à garder la résolution qu'ils avaient prise. A propos de la
grande-duchesse de Toscane (Marguerite-Louise d'Orléans), qui, après
quinze ans de séjour, avait quitté son mari et venait en France[444]
dans l'espoir de plaire à Louis XIV, le même jour où la vue du saint
sacrement qu'on portait à deux soldats suisses qui allaient être
fusillés comme déserteurs donna au roi l'idée de leur faire grâce[445],
madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je suis persuadée qu'elle aimerait
fort cette _maison_ (c'est-à-dire le cœur du roi), qui n'est point à
louer. Ah! qu'elle n'est point à louer! et que l'autorité et la
considération seront poussés loin si la conduite du retour est habile!
Cela est plaisant, que tous les intérêts de _Quanto_ et toute sa
politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses
amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom. Vous ne
sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses
ouvriers (à Clagny), qui sont au nombre de douze cents; le palais
d'Appollidon[446] et les jardins d'Armide en sont une légère
description. La femme de son ami solide (_la reine_) lui fait des
visites, et toute la famille tour à tour; elle passe nettement devant
toutes les duchesses; et celle qu'elle a placée (_madame de Richelieu_)
témoigne tous les jours sa reconnaissance par les pas qu'elle fait
faire[447].» Et, dans une lettre du mois précédent, elle avait écrit:
«La reine alla hier faire collation à Trianon; elle descendit à
l'église, puis à Clagny, où elle prit madame de Montespan dans son
carrosse, et la mena avec elle à Trianon[448].»
[444] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in
8º, t. XVIII, chap. XXVI, p. 400.
[445] Conférez PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juillet 1675),
t. II, p. 344.
[446] Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Livre de tous les plans,
coupes, profils et élévations du château de Clagny_, 1680,
in-folio.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 499 et
500.
[447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit.
M.; t. III, p. 442, édit. G.
[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 418, édit.
G.; t. III, p. 296.
La séparation du roi et de madame de Montespan ne pouvait être connue à
la cour sans l'être aussi à Paris et dans la province. Madame de Scudéry
en écrivit en ces termes à Bussy-Rabutin: «Le roi et madame de Montespan
se sont quittés, dit-on, s'aimant plus que leur vie, purement par
principe de religion; on dit qu'elle retournera à la cour sans être
logée au château et sans voir jamais le roi que chez la reine... La
douce et tranquille amitié suffit pour bien remplir un cœur. Pour moi,
je trouve que madame de Montespan aura deux paradis au lieu d'un: elle
sera toujours aimée, et elle saura qu'il n'y aura que Dieu au-dessus
d'elle dans son cœur[449].»
[449] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE
BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 184-187.
Mais on apprend, par la réponse de Bussy, que lui ne se laissait point
abuser par ces belles apparences; il en était de même de madame de
Sévigné: elle prévit quel serait le dénoûment de cette amoureuse
épopée. Deux jours après, écrivant encore à sa fille, elle revient sur
cette remarquable visite de la reine à madame de Montespan, et dit: «La
reine fut voir madame de Montespan à Clagny le jour que je vous avais
dit qu'elle l'avait prise en passant; elle monta dans sa chambre, où
elle fut une demi-heure; elle alla dans celle de M. du Vexin[450], qui
était un peu malade, et puis emmena madame de Montespan à Trianon, comme
je vous l'avais mandé. Il y a des dames qui ont été à Clagny: elles
trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantements que
l'on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir
Carthage. La suite de cette histoire ne se ressemblera pas[451].»
[450] Louis-César de Bourbon, comte du Vexin, second fils de
Louis XIV et de madame de Montespan, né le 20 juin 1672; il
n'avait alors que trois ans. Il avait été légitimé en novembre
1673, et mourut en 1683.
[451] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1675), t. III, p. 419, édit.
G.; t. III, p. 297, édit. M.
Madame de Montespan parut quelque temps vouloir participer à la bonne
résolution du roi et se montrer satisfaite «d'être aimée toute l'année
sans scrupule.» Bossuet lui-même crut à cet effort de sa raison, et
c'est peut-être ce qui le fit relâcher de la décision rigoureuse qu'il
avait donnée, au nom de l'Église, de la nécessité d'une séparation
absolue. Il prononça, dit-on, que rien n'empêchait madame de Montespan
de rester à la cour, d'y remplir sa charge de dame d'honneur de la reine
et d'y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs[452].
[452] CAYLUS, _Souvenirs_, collect. des Mémoires relatifs à
l'histoire de France, édit. de Petitot et Monmerqué, 1828, in-8º,
t. LXVI, p. 89.--Et la note de Monmerqué, t. III, p. 269 des
_Lettres de_ SÉVIGNÉ (14 mai 1675).
On peut suivre dans les lettres de madame de Sévigné, qui mit toujours
beaucoup d'empressement à se faire initier, autant qu'elle le pouvait,
dans le secret des petits appartements du roi et à en instruire sa
fille, cette phase curieuse de la liaison des amours de Louis XIV et de
madame de Montespan.
«Toutes les dames de la reine sont précisément celles qui font compagnie
à madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y mange; il y a des
concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est secret; les
promenades en triomphe. Cet air déplairait encore plus à une femme qui
serait un peu jalouse (allusion à la reine); tout le monde est content.
Nous fûmes à Clagny: que vous dirai-je? c'est le palais d'Armide; le
bâtiment s'élève à vue d'œil; les jardins sont faits. Vous connaissez
la manière de Le Nôtre: il a laissé un petit bois sombre qui fait fort
bien; il y a un bois d'orangers dans de grandes caisses; on s'y promène;
ce sont des allées où l'on est à l'ombre; et, pour cacher les caisses,
il y a des deux cotés de petites palissades à hauteur d'appui, toutes
fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins et d'œillets. C'est
assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée
nouveauté qui se puisse imaginer: on aime fort ce bois[453].»
[453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 490 et 500,
édit. G.; t. III, p. 361. Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Les
plans, profits et élévations du château de Clagny_, 1680. Voyez
le plan général, qui est le meilleur commentaire de cette lettre.
Madame de Sévigné avait déjà dit, en parlant de _Quantova_:
«L'attachement est toujours extrême; on en fait assez pour fâcher le
curé et tout le monde, et peut-être pas assez pour elle; car dans son
triomphe extérieur il y a un fonds de tristesse[454].»
[454] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit.
G.; t. III, p. 346.
C'est que ce triomphe n'était pas complet. Il ne suffisait pas à madame
de Montespan d'avoir été, contre le vœu de Bossuet et du parti pieux,
réintégrée au château, d'y faire sa charge, d'être estimée et considérée
de la reine et de toute la cour: tous ces honneurs, toute cette pompe ne
pouvaient la distraire de ses désirs. Louis XIV avait trente-sept ans,
madame de Montespan n'en avait que trente, et, comme lui, elle était
encore dans toute la force, dans tout l'éclat de la beauté. La vive
impression du passé pesait trop fortement sur elle et sur le roi pour
que le présent ne leur devînt pas insupportable. Bussy, qui était
instruit de tout par madame de Scudéry, prédisait avec certitude que
madame de Montespan ne pourrait demeurer à la cour que comme maîtresse.
«On ne remporte, disait-il, la victoire sur l'amour qu'en fuyant. Si,
ayant quitté le roi, elle avait encore du plaisir à s'en croire aimée,
elle ne serait pas selon le cœur de Dieu.»--«Il est vrai (ajoutait-il
avec ce solide jugement que donne l'expérience) que le bon sens voudrait
qu'on ne se chargeât point d'une grande passion, puisqu'on sait bien
qu'elle finira avant la mort; mais chacun se flatte; on ne veut pas
trouver des raisons qui empêchent de faire une chose agréable. Il est
certain que l'amitié est bien plus solide; mais il n'y a que des gens
qui ne sont plus propres à l'amour qui en soient capables[455].»
[455] _Supplément aux Mémoires et Lettres du comte_ DE
BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 185.
Habitués depuis longtemps à se comprendre sans proférer une seule
parole, Louis et Montespan connurent par leurs regards, dès les premiers
moments de leur entrevue, que leur amour mutuel s'était accru par
l'absence et par la contrainte. Alors Montespan, par son attitude, ses
paroles, ses manières, annonça qu'elle avait renoncé au rôle froid qu'on
avait voulu lui imposer, et montra la ferme volonté d'être rétablie dans
tous ses droits et dans la double puissance d'amante et de favorite.
Le roi subissait l'influence de tout le parti pieux. Retenu par la
promesse faite à Bossuet, il résistait encore; mais les charmes
séducteurs de celle dont le son de voix seul suffisait pour l'émouvoir,
les amusants sarcasmes de son brillant esprit, sa folle gaieté, sa
tristesse et ses larmes domptèrent un courage qu'avaient seuls pu
soutenir les dangers et les distractions de la guerre. Le triomphe de
Montespan fut complet; et sa faveur, sa puissance parurent plus grandes
et plus affermies que jamais. Tout prit alors à la cour un aspect plus
gai et plus conforme aux mœurs et aux habitudes qui y régnaient.
L'année put se terminer comme elle avait commencé, lorsque, pendant le
carnaval, au retour de la seconde conquête de la Franche-Comté, on
représenta le dernier ballet où Louis XIV avait dansé et l'opéra de
_Thésée_, par Quinault et Lulli. Malgré les traits satiriques dirigés
contre Lulli et Quinault par Despréaux[456], dans son épître à
Seignelay, récemment publiée (et cette épître avait pour but de
stigmatiser les flatteurs), on reprit les représentations de cet opéra;
et pour cette reprise on négligea _Iphigénie_[457], nouveau et admirable
chef-d'œuvre de Racine. A ce brillant spectacle Pomponne conduisit
l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome, madame de Sévigné, madame de
Vins, M. de la Troche et d'Hacqueville[458]. Le prologue tout entier
était consacré aux louanges du roi, et la décoration représentait les
jardins et la façade du palais de Versailles. Louis XIV entendit encore
chanter les vers suivants:
VÉNUS.
Vénus répand sur lui tout ce qui peut charmer.
MARS.
Malheur, malheur à qui voudra contraindre
Un si grand héros à s'armer!
VÉNUS.
Tout doit l'aimer.
MARS.
Tout doit le craindre.
VÉNUS ET MARS.
Tout doit le craindre,
Tout doit l'aimer.
MARS ET VÉNUS.
Qu'il passe, au gré de ses désirs
De la gloire aux plaisirs,
Des plaisirs à la gloire!
Venez, aimables dieux, venez tous dans sa cour.
Mêlez aux chants de la victoire
Les douces chansons de l'amour.
LE CHŒUR.
Mêlons aux chants de la victoire
Les douces chansons de l'amour[459].
[456] BOILEAU, épître à Seignelay, vers 1, 91, 93, 134, 140, 146,
170, 174.--_Œuvres_ DE BOILEAU DESPRÉAUX, épître IX, 1747,
in-8º, édit. de Saint-Marc, p. 330-393; édit. 1830, in-8º, de
Berriat Saint-Prix, t. II, p. 105 à 119.
[457] RACINE, _Iphigénie_, Paris, Barbin, 1675, in-12 (72 pages).
[458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1675), t. III, p. 468, édit.
G.; t. III, p. 341, édit. M.--L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, coll.
Petitot, t. XXXIV, p. 358.
[459] FÉLIBIEN, _Relation des divertissements de Versailles_
donnés par le roi à toute la cour, au retour de la conquête de la
Franche-Comté, l'année 1674, in-4º (5 pages).--Cinquième journée
du samedi 18 août, p. 426 à 428.--Les frères PARFAICT, _Histoire
du Théâtre françois_, t. XI, p. 318.--DE BEAUCHAMP, _Recherches
sur les théâtres_, t. III, p. 172 et 207.--QUINAULT, _Théâtre_,
édit. 1715, Paris, in-12, t. IV, p. 200 et 201.--Opéra de
_Thésée_, représenté devant Sa Majesté à Saint-Germain en Laye
(le dixième jour de janvier 1675; Paris, Ballard, in-4º, p. 5).
Ce n'étaient pas là les exhortations de Bossuet, ce n'était pas avec de
tels vers,
De morale lubrique,
Que Lulli réchauffait des sons de sa musique,
que Despréaux, accusé à tort d'être un flatteur, louait le grand
monarque. C'est depuis même que l'auteur de _Thésée_ était le plus
comblé des dons de la faveur royale que le courageux législateur du
Parnasse français n'a cessé de flétrir ses fades adulations[460] et de
condamner l'opéra comme un spectacle immoral[461].
[460] BOILEAU, satire II, 20; III, 195; IX, 98; IX, 288.--Lutrin,
II, 92-8.
[461] BOILEAU, satire X, 131, 141-2.
CHAPITRE XI.
1675-1676.
Le parti pieux espère dans l'influence de madame de
Maintenon.--Explication des causes qui font qu'à partir de cette
époque madame de Sévigné ne parle plus de madame de Maintenon
qu'avec un esprit de dénigrement.--Nécessité de jeter une vue
rétrograde sur la vie de madame de Maintenon.--Pourquoi les
historiens se sont égarés à son sujet.--Sa pauvreté, son mariage,
sa figure.--Ce qui la défendait contre la séduction.--Sa
naissance.--Son éducation.--Son désir de s'attirer la considération
et des éloges.--Son impuissance à s'en corriger.--Éducation des
filles pauvres.--Fondation des couvents d'Ursulines.--Françoise
d'Aubigné d'abord mise aux Ursulines à Niort, à Paris, ensuite aux
Ursulines de la rue Saint-Jacques.--Elle abjure la religion
protestante.--Elle se forme dans cette maison aux vertus et aux
talents qu'elle a déployés par la suite.--Sa tante Neuillant
obtient la permission de la faire mener dans le monde.--Elle va
chez Scarron.--Elle devient sa femme.--Bonheur dont elle a joui
pendant les huit années de son union.--A la mort de Scarron, la
reine donne et augmente pour sa veuve la pension qu'elle faisait à
celui-ci.--Madame Scarron se retire au couvent des
Hospitalières.--On veut la marier à un vieux duc.--Elle
refuse.--Elle est désapprouvée.--Ninon et madame de
Villarceaux.--Étroite liaison de madame Scarron avec ces deux
femmes.--Villarceaux veut la séduire, et n'y peut parvenir.--Elle
perd sa pension par la mort de la reine.--Refuse de nouveau de se
marier.--S'apprête à suivre la reine de Portugal.--Madame de
Montespan s'y oppose.--Sa pension est rétablie par le crédit de
Montespan.--Le roi confie à madame Scarron l'éducation de ses
enfants issus de madame de Montespan.--Influence de madame Scarron
sur Montespan.--Madame Scarron achète un marquisat, et le roi la
nomme marquise de Maintenon.--Contrariée par Montespan, elle est
prête à se retirer.--Se brouille avec Montespan.--Obtient de
correspondre directement avec le roi.--Revient de Baréges, et est
rétablie à la cour sur le même pied qu'autrefois.--Durée du règne
de madame de Montespan.--Les sentiments que madame de Maintenon
inspirait au roi différaient de ceux qu'il avait pour les autres
femmes.
Par le triomphe de madame de Montespan, le parti pieux ne fut découragé
ni vaincu; il ne pouvait pas l'être. Sans doute le petit nombre de
personnes qui le composaient n'étaient point indifférentes à la fortune
et aux honneurs; mais il n'était pas non plus formé d'ambitieux sans
principes et de courtisans sans conscience, se faisant de la religion un
honorable moyen d'acquérir du crédit, du pouvoir et des richesses. Les
chefs de ce parti étaient parfaitement convaincus des vérités de la foi;
ils savaient que le roi et sa maîtresse, malgré l'indulgence qu'ils
accordaient à leurs passions, avaient, ainsi qu'eux, de sincères
convictions; et la piété bien connue de la gouvernante des enfants de
madame de Montespan, l'amitié que celle-ci avait pour elle avaient fait
concevoir des espérances par l'ascendant qu'on lui connaissait sur
l'esprit de la favorite: ces espérances avaient été détruites par la
faiblesse du monarque et la mollesse du P. la Chaise; mais d'autres plus
fortes avaient succédé. Les enfants du roi que madame de Montespan avait
confiés à madame de Maintenon étaient ceux que Louis XIV chérissait de
préférence. Par les soins que leur prodiguait cette gouvernante, par
l'éducation qu'elle leur donnait, ils n'avaient pour celle qui les avait
mis au jour qu'une soumission et une tendresse de commande; leurs
sentiments les plus affectueux, les plus tendres se reportaient sur
celle qui leur avait servi de mère. Les dons du roi furent la juste
récompense d'une sollicitude si paternelle et si éclairée. Alors la
gouvernante, devenue plus indépendante, contrariée dans son système
d'éducation, se prévalut de la condition qu'elle avait faite de n'être
obligée de se soumettre qu'aux ordres et aux volontés du roi dans ce qui
concernait les enfants qui lui étaient confiés. L'orgueil de Montespan
fut blessé; la défiance et la jalousie firent disparaître l'attachement
que des sympathies communes avaient formé entre elles. Il n'y eut pas
rivalité, mais désunion. Ce désaccord procura à madame de Maintenon
toute la confiance du parti pieux. Elle en avait été jusqu'alors le
principal appui; elle en devint l'âme, elle en fut le chef.