de lettres: les Lavardin, les Boucherat et les d'Harouis me rendent
compte de tout. M. de Harlay demanda trois millions[405], chose qui ne
s'est jamais donnée que quand le roi vint à Nantes; pour moi, j'aurais
cru que c'eût été pour rire. Ils promirent d'abord, comme des insensés,
de les donner; et en même temps M. de Chaulnes proposa de faire une
députation au roi pour l'assurer de la fidélité de la province et de
l'obligation qu'elle lui a d'avoir bien voulu envoyer des troupes pour
la remettre en paix, et que sa noblesse n'a eu aucune part aux désordres
qui sont arrivés. M. de Saint-Malo se botte aussitôt pour le clergé;
Tonquedec voulait aller pour la noblesse; mais M. de Rohan (président
des états) a voulu aller, et un autre pour le tiers[406]. Ils passèrent
tous trois avant-hier à Vitré; il est inouï qu'un président de la
noblesse ait jamais fait une pareille course... On ne voit point l'effet
de cette députation; pour moi, je crois que tout est réglé et joué, et
qu'ils nous rapporteront quelque grâce. Je vous le manderai; mais
jusqu'ici nous n'en voyons pas davantage[407].»
[405] Dans le procès-verbal de l'assise de ces états, il est dit
simplement, sous la date du 11 novembre 1675: «MM. les
commissaires sont rentrés... M. de Harlay a demandé trois millions
pour le roy, et les états les ont accordés.» _Recueil_, etc., ms.
de la Bibl. nat., p. 377.
[406] Cet autre, que madame de Sévigné ne daigne pas nommer,
était M. de la Gascherie-Charette, maire de Nantes. (_Rec. ms._,
p. 377.)
[407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 210, édit.
G.; t. IV, p. 90, édit. M.
Puis elle continue trois semaines après, et dit:
«M. de Lavardin est mon résident aux états; il m'instruit de tout; et
comme nous mêlons quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui
avais mandé, pour lui expliquer mon repos et ma paresse ici:
.... D'ogni oltraggio e scorno
La mia famiglia e la mia greggia illese
Sempre qui fur, ne strepito di Marte
Ancor turbò questa remota parte[408].
[408] TASSO, _Ger. liber._, canto VII, st. 8. Mad. de Sévigné
venait alors de relire le Tasse avec Charles de Sévigné, comte de
Montmoron, doyen du parlement de Bretagne, parent des Sévigné,
homme d'esprit, grand amateur de devises et qui faisait des vers.
Voyez les lettres du 17 novembre 1675, du 20 octobre 1675 et du
15 septembre 1680. Le comte de Montmoron mourut le 30 septembre
1684 (voyez la lettre du 4 octobre 1684).
«A peine ma lettre a-t-elle été partie qu'il est arrivé à Vitré huit
cents cavaliers, dont la princesse (de Tarente) est bien mal contente:
il est vrai qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme
dans un pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles
VIII et Louis XII. Les députés sont revenus de Paris; M. de Saint-Malo,
qui est Guémadeuc, votre parent, et sur le tout une _linote mitrée_,
comme disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des
bontés du roi et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues pour
lui, sans faire attention à la ruine de la province, qu'il a apportée
agréablement avec lui; ce style est d'un bon goût à des gens pleins, de
leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa Majesté est
contente de la Bretagne et de son présent; qu'elle a oublié le passé, et
que c'est par confiance qu'on envoie ici huit mille hommes, comme on
envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire[409].»
[409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1675), t. IV, p. 236, édit.
G.; t. IV, p. 113, édit. M.
Et précédemment elle avait dit:
«Nos députés, qui étaient courus si extravagamment porter la nouvelle du
don, ont eu la satisfaction que notre présent a été reçu sans chagrin;
et, contre l'espérance de toute la province, ils reviennent sans
rapporter aucune grâce. Je suis accablée des lettres des états; chacun
se presse de m'instruire: ce commerce de traverse me fatigue un peu. On
tâche d'y réformer les libéralités et les pensions, et l'on reprend de
vieux règlements qui couperaient tout par la moitié; mais je parie qu'il
n'en sera rien; et comme cela tombe sur nos amis les gouverneurs,
lieutenants généraux, commissaires du roi, premiers présidents et
autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien
retrancher[410].»
[410] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 222, édit.
G.; t. IV, p. 101, édit. M.
Elle se trompait encore, et elle se trouva bientôt dans l'heureuse
nécessité d'annoncer à sa fille qu'elle a trop mal jugé ses
compatriotes.
«Nos états sont finis[411]; il nous manque neuf cent mille francs de
fonds; cela me trouble à cause de M. d'Harouis. On a retranché toutes
les pensions et qualifications à moitié. M. de Rohan n'osait, dans la
tristesse où est cette province, donner le moindre plaisir; mais M. de
Saint-Malo, _linote mitrée_, âgé de soixante ans, a commencé, vous
croyez que c'est les prières de quarante heures; c'est le bal à toutes
les dames et un grand souper: ç'a été un scandale public. M. de Rohan,
honteux, a continué. C'est ainsi que nous chantons en mourant,
semblables au cygne; car mon fils le dit, et il cite l'endroit où il l'a
lu: c'est sur la fin de Lucrèce[412].»
[411] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), p. 252, édit. G.; t.
IV, p. 128.
[412] Il y a dans toutes les éditions de Sévigné Quinte-Curce;
mais il est certain qu'il faut lire Lucrèce (Lucretius Carus),
qui en effet, au vers 547 du IVe chant de son poëme, parle du
chant du cygne. Quinte-Curce n'en fait pas mention, et les autres
auteurs qui en ont parlé sont Callimaque, Eschyle, Théocrite,
Euripide, Ovide, Properce.
Ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle manifestait ces sentiments,
c'était encore dans les visites qu'elle faisait à Vitré et dans les
cercles de hauts personnages des états, dans ses entretiens avec la
femme du gouverneur, la duchesse de Chaulnes; et elle applaudissait aux
discours de son fils, qui soutenait les mêmes opinions[413]. Pour ce
dernier, ce n'était pas le moyen d'avancer ni d'être bien en cour; mais,
indépendamment des motifs de bien public et d'intérêt particulier qui
faisaient désapprouver à madame de Sévigné la facilité des députés de
Bretagne à voter d'aussi fortes contributions sur le pays où elle avait
sa plus grande propriété, une autre cause agissait fortement sur elle:
c'était l'amitié qu'elle avait pour d'Harouis, son cousin germain, qui
avait contracté mariage avec Madeleine de Coulanges, morte en 1662. La
mauvaise situation pécuniaire de ce financier était un secret qui
commençait à se divulguer, et l'on doutait qu'il pût réaliser la somme
de trois millions qui avait été votée.
[413] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p 114, édit.
M.; t. IV, p. 271, édit. G.--_Ibid._ (22 décembre 1675), t. IV,
p. 270, édit. G.; t. IV, p. 143, édit. M.
Le 11 décembre, madame de Sévigné avait écrit à sa fille:
«Je crois que nous ne laisserons pas de trouver ou du moins de promettre
toujours les trois millions, sans que notre ami (M. d'Harouis) soit
abîmé; car il s'est coulé une affection pour lui dans les états qui fait
qu'on ne songe qu'à l'empêcher de périr[414].» Cela était impossible.
D'Harouis était un homme sans ordre, qui se faisait beaucoup de
partisans en donnant l'argent sans compter avec lui-même ni avec l'État.
De l'aveu même de madame de Sévigné (qui changea d'opinion sur son
compte), «cette passion d'obliger tout le monde sans mesure et sans
raison, offusquant toutes les autres, le rendait injuste[415].»
L'affection qu'on avait pour lui, dont parle madame de Sévigné, était
grande, et l'empêcha de faire faillite à cette époque où sa perte
paraissait certaine[416]. Mais en fermant les yeux sur son désordre on
rendit son malheur plus infaillible, et on fit perdre beaucoup d'argent
à la province. Il put cependant vivre ainsi durant douze ans encore, et
était devenu le créancier de madame de Sévigné[417]; mais en 1687 il fut
fait un nouveau règlement général par les états de Bretagne réunis à
Saint-Brieuc, afin de remédier aux abus qui s'étaient introduits pendant
les années de négligence; et le chapitre XIV de ce règlement, concernant
uniquement le trésorier général et ses commis, soumit ces comptables à
un contrôle rigoureux[418]. D'Harouis se trouva dans l'impossibilité de
rendre ses comptes. C'est alors que l'on nomma la Briffe, conseiller
d'État[419], pour examiner la gestion du trésorier des états de
Bretagne, qui fut arrêté et interrogé; et c'est peu de temps après que
la Fontaine, écrivant au prince de Conti, lui disait[420]:
La Briffe est chargé des affaires
Du public et du souverain.
Au gré de tous il sut enfin
Débrouiller ce chaos de dettes
Qu'un maudit compteur avait faites.
[414] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit.
G.; t. IV, p. 119, édit. M.
[415] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1690), t. X, p. 267, édit.
G. Conférez cette lettre avec celle du 24 septembre 1675, t. IV,
p. 7, édit. M.; t. IV, p. 114, édit. M.--_Ibid._ (29 janvier
1692), t. IX, p. 326, édit. M.--_Ibid._ (19 février 1690), t. IX,
p. 364, édit. M.
[416] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 90, édit.
M.
[417] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1684), t. IV, p. 139, édit. M.
[418] _Registre ms. de la tenue des états de Bretagne de_ 1629 à
1703. (Bl.-Mant., 75, p. 472, ch. XIV du règlement intitulé _du
Trésorier des états et de ses commis_, ms. de l'Institut.)
[419] _Lettres inédites de madame de_ GRIGNAN _à son mari_;
Paris, décembre 1830, p. 11 (12 p. publiées par M. Monmerqué).
[420] LA FONTAINE, _Œuvres_, Paris, Lefèvre, 1827, t. VI, p.
180. (Lettre au prince de Conti, novembre 1689.)
D'Harouis, _ce maudit compteur_, fut complétement ruiné et mis à la
Bastille, où il mourut le 10 novembre 1699[421]. Il justifia, dans sa
disgrâce, la tendresse que madame de Sévigné avait pour lui. D'Harouis a
joui du bonheur bien rare de conserver dans l'infortune les amis qu'il
s'était acquis dans sa prospérité; et Saint-Simon, dans ses
Mémoires[422], fait à ce sujet cette remarque: «C'est, je crois,
l'unique exemple d'un comptable de deniers publics avec qui ses maîtres
et tout le public perdent sans que sa probité en ait reçu le plus léger
soupçon. Les perdants même le plaignirent; tout le monde s'affligea de
son malheur; ce qui fit que le roi se contenta d'une prison perpétuelle.
Il la souffrit sans se plaindre, et la passa dans une grande piété, fort
visité de beaucoup d'amis et secouru de plusieurs.» Presque toujours la
religion recevait dans ses bras les hommes de ce siècle, les consolait
dans leur infortune et, par l'attente du bonheur éternel, les rattachait
à la vie!
[421] Voyez extrait du _Journal de France_ dans la note de M.
Monmerqué sur SÉVIGNÉ, t. X, p. 227, édit. 1820, in-8º.
[422] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 372.
CHAPITRE X.
1675-1676.
L'opinion du peuple se tourne contre Louis XIV, et attribue les
malheurs publics à ses amours avec madame de Montespan.--Le parti
religieux cherche à se séparer d'elle.--Un prêtre refuse
l'absolution à madame de Montespan.--Le curé et Bossuet sont
consultés, et déclarent tous deux que le prêtre a fait son
devoir.--Bossuet et Bourdaloue profitent de cette circonstance pour
persuader au roi et à madame de Montespan de se séparer.--Ils le
promettent.--Le roi et madame de Montespan communient tous deux le
jour de la Pentecôte.--Le roi écrit à Colbert pour qu'il pourvoie
aux dépenses de madame de Montespan, et fasse en sorte de la
distraire.--Elle construit Clagny.--Le roi revient de l'armée, et
ordonne que madame de Montespan soit réintégrée à Versailles, mais
avec l'intention de ne pas renouer son commerce avec elle.--Madame
de Montespan cherche à le faire changer de résolution.--Elle y
parvient.--Son triomphe est complet.--La cour reprend sa splendeur
et ses plaisirs.--Racine fait jouer _Iphigénie_.--Boileau compose
l'épître à Seignelay contre les flatteurs.--On rejoue l'opéra de
_Thésée_.--Le ministre de Pomponne mène madame de Sévigné à ce
spectacle.--Vers du Prologue: ils sont tout entiers à la louange du
roi.
Madame de Sévigné, en donnant à sa fille de désastreuses nouvelles,
ajoute: «Le peuple dit que c'est à cause de _Quantova_ (madame de
Montespan[423].»
[423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit.
G.; t. III, p. 338, édit. M.
Ce peu de mots nous apprend que l'opinion publique, qui s'était montrée
si favorable à la jeunesse de Louis XIV, se tournait contre lui. Ses
amours avec la Vallière, sur lesquelles se reflétaient les premiers
rayons de sa gloire, avaient trouvé plus de sympathie que de blâme. La
mémoire de Henri IV, plus récente et plus populaire que celle de saint
Louis, avait habitué la nation à considérer le libre commerce avec la
beauté comme un des priviléges et presque une des qualités d'un roi
français. Mais la prolongation des guerres engagea de plus en plus le
gouvernement dans la voie du despotisme. Par les impôts excessifs les
fortunes privées furent anéanties, et les populations appauvries par le
sang versé sur les champs de bataille. Les provinces étaient
mécontentes, et ne pouvaient pardonner à Louis XIV son luxe, ses
prodigalités et le scandale de sa liaison avec une femme mariée. Il se
forma à la cour un parti composé d'hommes sincèrement attachés au
monarque et à la monarchie, dans l'espoir d'opérer une réforme
salutaire. Ce parti, qu'on pouvait appeler le parti pieux, parce que ses
principaux chefs se faisaient remarquer par leur zèle pour la religion,
était peu considérable; mais il était puissamment soutenu par les
dignitaires ecclésiastiques et par le contraste que présentaient alors
les mœurs sévères des magistrats, des bourgeois industrieux, économes
et rangés et la classe licencieuse, besoigneuse, des nobles grands
seigneurs, des courtisans et des militaires. Dès que ce parti s'aperçut
que la pensée du salut acquérait tous les jours plus de force dans
l'esprit du roi, il espéra le rendre tout entier à sa _bonne petite
Espagnole_, à la reine, que, par intérêt pour sa dynastie, par
attachement, par conscience d'honnête homme, le roi n'avait jamais
entièrement négligée[424]. Bourdaloue et Bossuet, qui donnaient les
appuis de la raison à la foi, et à la piété la chaleur du sentiment,
considéraient tous deux comme l'acte le plus méritoire envers Dieu et le
plus utile à l'humanité, de soumettre aux préceptes de la religion et
aux lois de l'Église le plus puissant souverain du monde. Ils
employaient pour y parvenir tous les moyens qui n'étaient pas
incompatibles avec leurs scrupules religieux. La victoire qu'ils avaient
remportée sur la Vallière leur permettait d'en espérer une plus décisive
encore; mais ce second triomphe était plus difficile à obtenir. Ils
n'avaient pas, il est vrai, à combattre dans Montespan ce sentiment
profond, inaltérable, sincère, désintéressé qui faisait de la Vallière
une victime disposée à quitter la vie plutôt qu'à renoncer à son amour;
mais cet amour de la Vallière était sans joie, sans consolation, sans
espérance, et torturait le cœur de celle qu'il subjuguait, par le
supplice incessant de la jalousie. On put donc persuader à cette
infortunée qu'elle échapperait au désespoir en se jetant au pied de la
croix, et que là le calme de ses sens, les extases de l'amour divin lui
feraient anticiper, dès cette vie même, les pures délices que Dieu, dans
la vie éternelle, réserve à ses élus.
[424] MADAME, duchesse d'Orléans, _Fragments de lettres_, 1788,
in-12, t. I, p. 175, 176.--_Mémoires_, édit. 1732, in-8º, p. 45
et 90--_Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, ch. V, p. 166.
Bien différente était Montespan, qui, en devenant la maîtresse de Louis
XIV, avait moins cédé à l'amour qu'à la séduction. Si, en public, elle
se conformait à tout ce qu'exigeaient d'elle l'étiquette de la cour et
son titre de dame d'honneur; quand Louis était chez elle, le roi
disparaissait, elle ne voyait plus que l'amant. Voluptueuse et tendre,
capricieuse et fière, par sa conversation pleine d'à-propos, de verve et
de gaieté, par ses saillies, qu'on n'oublie pas et qu'on répète, elle ne
permettait pas à l'ennui de se glisser dans ces longs tête-à-tête. Elle
satisfaisait son amour-propre et la haute opinion que Louis XIV avait de
lui-même en faisant ressortir par des mots piquants les ridicules et les
faiblesses de ceux qui l'approchaient. Elle avait avec lui des rapports
de ressemblance dans ses qualités et dans ses défauts, qui devaient
contribuer à la force et à la durée de leur mutuel attachement. Comme
lui elle aimait le faste, le luxe et la grandeur; plus que lui elle
avait le goût et le sentiment des arts et de la poésie; elle prenait
intérêt à tout ce qui pouvait augmenter la gloire de la France, et ses
idées sur la politique et les affaires d'État étaient justes et élevées.
De toutes les femmes que Louis XIV a aimées, elle fut certainement la
seule qui obtint sur lui un véritable empire, la seule qui força les
ministres à compter avec elle, la seule qui ait osé combattre les
préventions justes ou injustes du monarque tout-puissant et qui, en
toute circonstance, ait lutté courageusement en faveur de ses amis ou de
ceux qu'elle avait pris sous sa protection. Aussi fut-elle, de toutes
les maîtresses de Louis XIV, la seule que les courtisans aient
regrettée.
Montespan était encore trop enivrée de l'orgueilleux plaisir de l'avoir
emporté sur sa rivale pour qu'on pût espérer que ses scrupules lui
donnassent la force de rompre ses liens. Ceux qui entreprenaient de
faire d'elle une maîtresse répudiée et de lui ôter le seul dédommagement
du sacrifice de son honneur, sacrifice que la noble fierté de sa
naissance et les vertueux penchants de sa jeunesse lui avaient rendu
pénible[425], ceux-là devenaient nécessairement ses ennemis déclarés. En
travaillant à la conversion de la Vallière lorsque Louis XIV était épris
de Montespan, on n'avait pas la crainte de déplaire et de s'attirer une
disgrâce à laquelle personne alors n'était insensible; mais la pieuse
ligue qui entreprenait d'enlever au roi celle qui le charmait par son
esprit autant que par ses grâces et sa beauté pouvait craindre les
terribles effets de son ressentiment.
[425] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. V, p.
403.
Les hommes religieux qui formaient cette ligue ne pouvaient être retenus
par de telles considérations; ils savaient que Louis et Montespan, en
cédant à la force de leur passion, ne renonçaient pas pour cela à
l'héritage de Jésus-Christ, mais qu'ils considéraient comme un privilége
de leur rang de pouvoir s'écarter de quelques-uns de ses divins
commandements, pourvu qu'ils se soumissent à ceux plus impérieusement
exigés par l'Église. Cette aberration, qui leur était commune avec un
grand nombre de catholiques peu fervents, moins élevés qu'eux en
dignités, ne les aveuglait pas au point qu'à l'approche des grandes
fêtes leur conscience ne fût troublée et leur repos intérieur détruit
par de puissants scrupules.
Le jeudi saint 11 avril (1675), madame de Montespan se présenta au
tribunal de la pénitence devant un prêtre de sa paroisse, se croyant
assurée d'obtenir l'approbation nécessaire pour communier le jour de
Pâques (14 avril). Le prêtre[426] lui refusa l'absolution. L'orgueil de
Montespan fut révolté d'une telle audace. Elle s'en plaignit au roi,
qui fit venir le curé[427]. Celui-ci déclara que le prêtre avait fait
son devoir. Le roi appela près de lui Bossuet; et Bossuet non-seulement
approuva la conduite du prêtre, mais il dit au roi que l'Église avait
toujours décidé[428] «que, dans des circonstances semblables, une
séparation entière et absolue était une disposition indispensable pour
être admis à la participation des sacrements.» Le roi fut singulièrement
troublé en apprenant, de la bouche du prélat qui avait toute sa
confiance, qu'alors qu'il se disposait à affronter à la guerre de
nouveaux périls il ne pouvait faire ses pâques, à moins de se soumettre
aux décisions de L'Église. Bossuet saisit cette occasion pour agir
fortement sur l'esprit du monarque: Louis XIV consentit à tout. Le
prélat fut chargé d'aller annoncer à madame de Montespan la résolution
du roi, de faire ses efforts pour la persuader à en prendre
volontairement une semblable et à s'éloigner de la cour. «Mes paroles,
écrivait Bossuet au roi, ont fait verser à madame de Montespan beaucoup
de larmes; et certainement, sire, il n'y a point de plus juste sujet de
pleurer que de sentir qu'on a engagé à la créature un cœur que Dieu
veut avoir. Qu'il est malaisé de se retirer d'un funeste engagement!
Mais cependant, sire, il le faut; ou il n'y a point de salut à
espérer[429].»
[426] Il se nommait Lecuyer.
[427] Thibault.
[428] BOSSUET, _Lettres_, t. XXXVII, p. 86, 92, 98.--DE BAUSSET,
_Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II, p. 45 et 55.
[429] BOSSUET, _Œuvres_, t. XXXVII, p. 82 et suiv.
Madame de Montespan parut décidée à se conformer aux intentions du roi
et comme lui se soumettre aux injonctions de Bossuet. Elle se retira à
Clagny, et Louis XIV s'empressa de donner des ordres à Colbert[430] pour
qu'il pourvût à toutes les dépenses qu'elle voudrait y faire. Le roi
enjoignit au ministre de prévenir les désirs de celle qu'il lui était si
pénible d'affliger et de lui procurer toutes sortes de distractions.
Madame de Montespan usa largement des dons du roi. A l'aide de Mansart
et de Le Nôtre et des habiles artistes qu'ils appelèrent à leur aide,
elle fit de Clagny un magnifique séjour, une miniature de Versailles; et
les sommes auxquelles Colbert dut pourvoir pour cette résidence
excédèrent de beaucoup celles que le roi avait, l'année précédente, paru
honteux d'exiger du sage administrateur de ses finances. Par une lettre
écrite de son camp près de Dôle[431], Louis XIV donnait ordre à Colbert
de commander pour madame de Montespan un collier de belles perles, des
boucles d'oreilles, des bracelets, des boutons et des boîtes ornées en
diamants, d'autres en pierres de toutes couleurs. Avant de faire cette
commande, qui est minutieusement détaillée dans sa lettre, Louis XIV
commence par dire au ministre: «Madame de Montespan ne veut pas
absolument que je lui donne des pierreries; cela paraît extraordinaire,
mais elle ne veut pas entendre raison sur les présents. Je veux avoir de
quoi lui prêter à point nommé ce qu'elle désirera.»
[430] LOUIS XIV, _Lettres_ (28 mai et 8 juin 1675), t. V, p. 533,
536, 537 des _Œuvres_, 1806, in-8º.--CHAMPOLLION-FIGEAC,
_Documents hist. sur l'hist. de France_, 1843, in-4º.
[431] Lettre de LOUIS XIV à Colbert (9 juin 1674), dans les
_Documents historiques inédits_ publiés par Champollion-Figeac,
1843, in-4º, p. 526 et 527.
Dans sa nouvelle et élégante retraite, madame de Montespan reçut de
fréquentes visites de la reine; toute la cour s'empressa autour d'elle,
et jamais elle ne fut comblée de plus d'honneurs, ne parut jouir de plus
de crédit et de puissance[432] que depuis qu'elle sembla vouloir
renoncer à toutes les grandeurs du monde et à tout attachement
illégitime.
[432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 14 juin 1675), t. III, p. 416,
418 et 419, édit. G.; t. III, p. 295, 296 et 297, édit. M.
Le roi était parti de Saint-Germain le samedi 11 mai, pour rejoindre son
armée de Flandre. Il n'avait pas manqué à la promesse faite à Bossuet,
et il autorisa le prélat à lui écrire pour l'entretenir dans les pieuses
dispositions qu'il lui avait inspirées. Ce fut alors que l'illustre
précepteur de l'héritier du trône transmit au roi lui-même, pour son
usage personnel, des instructions qui sont d'admirables monuments de son
zèle apostolique[433]. Pénétré de l'importance de sa mission, Bossuet
écrivait en même temps au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour moi,
je vous en conjure; et priez-le pour qu'il me délivre du plus grand
poids dont un homme puisse être chargé, et qu'il fasse mourir tout
l'homme en moi, pour n'agir que pour lui seul[434].»
[433] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II,
p. 52, 54 et 55, liv. V, VIII, IX et X.--BOSSUET, _Œuvres_, t.
XXXVII, p. 52.
[434] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, p. 49
(lettre du 20 juin 1675).
Bossuet, qui comprenait que le succès de cette grande œuvre dépendait
principalement de madame de Montespan, ne la négligeait pas. Il écrivait
au roi, à son sujet: «Je vois autant que je puis madame de Montespan,
comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille; elle
s'occupe beaucoup de bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des
vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis à Votre
Majesté. Dieu veuille les mettre à tous deux dans le fond du cœur et
achever son ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violence, tant
d'efforts que vous avez faits sur vous-même ne soient pas
inutiles[435]!»