«D'Hacqueville (écrit-elle à sa fille) m'a fait grand plaisir, cette

dernière fois, de m'ôter la colère que j'avais contre le cardinal

d'Estrées. Il m'apprend que le nôtre (le cardinal de Retz) a été refusé

en plein consistoire, sur sa propre lettre, et qu'après cette dernière

cérémonie il n'a plus rien à craindre; de sorte que le voilà trois fois

cardinal malgré lui, du moins les deux dernières; car pour la première,

s'il m'en souvient, il ne fut pas trop fâché[365]. Écrivez-lui pour vous

moquer de son chagrin. D'Hacqueville en est ravi: je l'en aime. Je

reçois souvent de petits billets de ce cher cardinal; je lui en écris

aussi. Je tiens ce léger commerce mystérieux et très-secret: il m'en est

plus cher.»

[365] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 150, édit.

G.; t. IV, p. 37 et 38, édit. M.

Ce qui attache le plus à madame de Sévigné quand on lit ses lettres, ce

qui devait la rendre adorable, c'est moins le brillant de son esprit que

les qualités de son cœur. On lui pardonne volontiers son amour

extravagant pour sa fille en faveur de sa vivacité, de sa franchise, de

sa constance en amitié. Elle était aussi expansive, aussi affectueuse

que sa fille était froide et réservée. Dans une lettre où madame de

Sévigné se montre toujours plus charmée de sa correspondance avec

madame de Grignan, elle manifeste bien clairement la différence qui

existait entre elles deux et comment l'excès de sa tendresse mettait

obstacle aux jouissances de leur réunion, comment elles ne pouvaient

s'accorder sur la nature des sentiments que l'une et l'autre

ressentaient pour Dieu et pour leurs amis.

«Vous ne sentez pas, dit-elle, l'agrément de vos lettres; il n'y a rien

qui n'ait un tour surprenant. Nous avons bien compris votre réponse au

capucin: _Mon père, qu'il fait chaud!_ et nous ne trouvons pas que, de

l'humeur dont vous êtes, vous puissiez jamais aller à confesse: comment

parler à cœur ouvert à des gens inconnus? C'est bien tout ce que vous

pouvez faire à vos meilleurs amis... Je vous remercie, ma fille, de la

peine que vous prenez de vous défendre si bien d'avoir jamais été

oppressée de mon amitié; il n'était pas besoin d'une explication si

obligeante; je crois de votre tendresse pour moi tout ce que vous pouvez

souhaiter que j'en pense: cette persuasion fait le bonheur de ma vie.

Vous expliquez très-bien aussi cette volonté que je ne pouvais deviner,

parce que vous ne vouliez rien; je devais vous connaître; et sur cet

article je ferai encore mieux que je n'ai fait, parce qu'il n'y a qu'à

s'entendre. Quand mon bonheur vous redonnera à moi, croyez, ma bonne,

que vous serez encore plus contente de moi mille fois que vous ne

l'êtes. Plût à Dieu que nous fussions déjà à portée de voir le jour où

nous pourrons nous embrasser[366]!»

[366] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 433, édit.

G.; t. III, p. 309, édit. M.

Madame de Grignan, qui n'avait pas, comme sa mère la conscience timorée

d'une janséniste, ne comprenait pas comment madame de Sévigné, à cause

de la tendresse qu'elle lui portait, n'osait s'approcher de la sainte

table, et elle l'avait raillée sur ses scrupules. Madame de Sévigné lui

répond:

«Vous riez, mon enfant, de la pauvre amitié; vous trouverez qu'on lui

fait trop d'honneur de la prendre pour un empêchement de la dévotion; il

ne lui appartient pas d'être un obstacle au salut. On ne la considère

jamais que par comparaison; mais je crois qu'il suffit qu'elle remplisse

tout le cœur pour être condamnable; et quoi que ce puisse être qui nous

occupe de cette sorte, c'est plus qu'il n'en faut pour n'être pas en

état de communier. Vous voyez que l'affaire du syndic (la nomination du

marquis de Maillane[367]) m'avait mise hors de combat; enfin, c'est une

pitié que d'être si vive: il faut tâcher de calmer et de posséder un peu

son âme; je n'en serai pas moins à vous, et j'en serai un peu plus à

moi-même. Corbinelli me priait fort d'entrer dans ce sentiment; il est

vrai que son absence me donne une augmentation de chagrin: il m'aime

fort, je l'aime aussi; il m'est bon à tout ce que je veux. Mais il faut

que je sois dénuée de tout pendant mon voyage en Bretagne; j'ai tant de

raisons pour y aller que je ne puis pas y mettre la moindre

incertitude[368].»

[367] Voyez ci-dessus, ch. II et III de cette 5e partie de ces

_Mémoires_, p. 18 et 36; et DEPPING, _Correspondance

administrative sous le règne de Louis XIV_, in-4º, 1850, p.

407.--_Lettre_ de l'évêque de Marseille à Colbert, en date du 17

décembre 1672.

[368] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436.

Pauvre mère! combien ce voyage de Bretagne, qui l'éloignera de sa fille,

lui pèse! Ni ses judicieuses réflexions ni les conseils de Corbinelli

ne lui servent de rien; et elle est encore obligée de demander pardon à

la _philosophie_ de sa fille de lui faire voir tant de faiblesse. «Mais

(ajoute-t-elle), une fois entre mille, ne soyez point fâchée que je me

donne le soulagement de vous dire ce que je souffre si souvent sans en

rien dire à personne. Il est vrai que la Bretagne nous va encore

éloigner; c'est une rage: il semble que nous voulions nous aller jeter

chacune dans la mer, et laisser toute la France entre nous deux. Dieu

nous bénisse[369]!»

[369] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 440, édit.

G.; t. III, p. 315, édit. M.

Elle ne put se résoudre à partir pour la Bretagne sans avoir terminé les

affaires de sa fille[370]. Elle fut aussi fort occupée de son fils.

Sévigné s'ennuyait de ne point obtenir d'avancement; il voulait résigner

son grade de guidon des gendarmes et devenir colonel d'un régiment; il

espérait avoir celui du comte de Sanzei, son parent, tué à l'affaire de

Consabrick[371]. Madame de Sévigné sollicitait cette place pour son

fils. La veuve du comte de Sanzei était Anne-Marie de Coulanges, sœur

d'Emmanuel de Coulanges et par conséquent la cousine de madame de

Sévigné: il semble donc que ce régiment appartenait à la famille des

Coulanges et des Sévigné. Malgré les sollicitations du vicomte de

Marsilly, que madame de Sévigné nommait son résident auprès de Louvois,

on ne donna point ce régiment à Sévigné, qui fut très-mécontent de ce

refus[372]. Sa mère désirait le marier et l'arracher à ses intrigues

d'amour, qui nuisaient à sa santé et l'empêchaient de s'occuper de son

avancement[373].

[370] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436, édit.

G.; t. III, p. 311, édit. M.

[371] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19, 28 et 30 août 1675), t. IV, p. 32,

34, 69, 75, édit. G.--_Ibid._ (4 septembre), p. 77 et 78, édit.

G.--_Ibid._, t. III, p. 396, 402, 408, 426, 447, 449, édit. M.

[372] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7, 21, 26 août 1675), t. III, p. 494 et

499; t. IV, p. 24, édit. G.; t. III, p. 360, 419, 426, édit. M.

[373] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 504, édit. G.;

t. III, p. 125, édit. M.

Tandis que la cour abandonnait Fontainebleau, où elle avait passé tout

l'été, madame de Sévigné se décidait à quitter la capitale pour se

rendre en Bretagne[374]. Elle n'ignorait pas que cette province était en

révolte ouverte; mais elle était entraînée par la nécessité de ses

affaires[375].

[374] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 442, édit.

G.; t. III, p. 317, édit. M.

[375] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet et 2, 6, 7, 9, 16, 19, 27 et

28 août), t. III, p. 475, 480, 487, 492; t. IV, p. 9, 25, 27, 57,

64 à 73, édit. G.

CHAPITRE IX.

1674-1675.

Madame de Grignan s'alarme du projet de madame de Sévigné d'aller

en Bretagne.--Succès de Louis XIV; conquête de la Franche-Comté, du

Roussillon.--Bataille de Senef.--Accroissement des impôts.--Misère

du peuple, qui se révolte en Bretagne et en Guienne.--Le duc de

Chaulnes quitte Cologne et se rend en Bretagne.--On annonce qu'on

va y envoyer des troupes.--Le duc de Chaulnes s'y oppose.--Une

émeute à Rennes.--Madame de Sévigné diffère son voyage.--Elle se

décide à aller à Nantes.--Forbin conduit six mille hommes en

Bretagne.--Le duc de Chaulnes, détesté des Bretons, sévit contre

eux.--Madame de Sévigné veut qu'on agisse avec énergie contre les

révoltés, mais désapprouve le despotisme de Louis XIV.--Refus fait

à madame de Froulay.--Tragique histoire d'un passementier à

Paris.--Les états de Bretagne s'assemblent à Dinan.--Sommes

accordées.--Madame de Sévigné s'indigne du servilisme des

députés.--Elle blâme l'évêque de Saint-Malo.--Libertés de la

province violées par l'envoi des troupes.--Remontrances au roi à ce

sujet.--Madame de Sévigné manifeste ses sentiments

désapprobateurs.--Elle approuve son fils, qui les

partage.--D'Harouis, trésorier des états.--Mauvaise situation de

ses affaires.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce sujet.--Elles

se réalisent par la suite.--Les comptes de d'Harouis sont

examinés.--Vers de la Fontaine à ce sujet.--D'Harouis est condamné

à une prison perpétuelle.--Il est plaint et secouru.

Aussitôt que madame de Grignan eut appris que sa mère se disposait à se

rendre en Bretagne, elle s'alarma, et lui écrivit pour la détourner de

faire ce voyage. Madame de Sévigné lui répondit:

«Vous êtes bonne sur vos lamentations de Bretagne; je voudrais avoir

Corbinelli; vous l'aurez à Grignan. Je vous le recommande; et moi j'irai

voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron (du

duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne). On dit qu'il y a cinq ou six

cents bonnets bleus en Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus,

pour leur apprendre à parler. La haute Bretagne est sage, et c'est mon

pays[376].»

[376] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1675), t. IV, p. 73.

Elle se trompait. Il est bien vrai que partout Louis XIV triomphait. La

conquête de la Franche-Comté était achevée. Le comte de Schomberg avait

défait les Espagnols et les avait chassés du Roussillon[377]. La flotte

des Hollandais, commandée par Ruyter, avait été repoussée de

Belle-Ile[378] et de la Martinique[379]. Le prince d'Orange, après le

sanglant combat de Senef[380], avait été forcé de lever le siége

d'Oudenarde. Turenne avait battu les Allemands à Ensisheim[381], à

Mulhausen[382], à Turkheim[383]. Vaubrun avait pris Dachstein[384].

Vivonne, après avoir dispersé l'armée navale d'Espagne, était entré dans

Messine[385] et d'Estrades avait mis une garnison dans la citadelle de

Liége[386]. Dinan s'était rendu au maréchal de Créquy[387], Huy au

marquis de Rochefort[388], Limbourg au duc d'Enghien[389]. La Suède fait

une diversion en faveur de la France[390]. Les colonies nouvellement

fondées prospèrent, et le roi nomme le premier évêque de Québec[391].

Sobieski s'assied sur le trône de Pologne par l'influence de Louis XIV,

et la femme de la cour du grand monarque qu'il avait épousée devient

reine de la Pologne[392]. Enfin madame de Sévigné écrivait: «Rien

n'égale le bonheur des Français.» Et cependant c'est alors qu'il y eut

des révoltes alarmantes en Guienne et en Bretagne, et qu'on craignit

pour la Normandie, où les ennemis de la France entretenaient des

intelligences. L'accroissement des impôts et la nécessité d'appesantir

le joug du despotisme, qui en était la conséquence, furent la cause de

ces troubles. Les dépenses de la guerre, les constructions de

Versailles, le luxe de la cour, les largesses faites aux courtisans, aux

maîtresses, aux ministres forcèrent Colbert, qui avait aussi part à ces

largesses, de recourir à des taxes inaccoutumées, nuisibles à

l'agriculture et au commerce. On afferma ces nouveaux impôts à des

traitants, qui les rendaient, par leurs exactions, plus odieux au

peuple. Les taxes sur le papier timbré et sur la vaisselle d'étain

offensèrent surtout la Guienne; celles sur le tabac parurent

intolérables aux paysans bretons[393]. Ces mécontentements étaient

sourdement excités par les parlements, que Louis XIV avait contraints

(février 1673) à enregistrer sans délibération ses édits avant de

s'occuper d'aucune autre affaire; ce qui les réduisait à n'être plus que

des cours de justice, et leur ôtait toute importance politique. Le feu

de la rébellion était aussi attisé par les membres du tiers état, qui

étaient punis par l'exil ou par la prison s'ils se permettaient de

parler avec liberté dans les assemblées provinciales ou lorsqu'ils se

montraient opposés aux demandes du gouvernement. Le duc de Chaulnes,

qu'on avait tiré du congrès de Cologne pour l'envoyer dans son

gouvernement de Bretagne, avait averti Colbert du danger que courait

l'ordre public si on ne renonçait pas à l'exécution stricte et

rigoureuse des impôts, si on ne remédiait pas aux vexations des

traitants. Mais Colbert, qui voulait partout une comptabilité uniforme,

répondit que les édits étaient exécutés en Languedoc et en Bourgogne; et

il enjoignit au duc de Chaulnes de faire en sorte qu'il en fût de même

en Bretagne[394]. Comme il y avait eu une légère émeute à Rennes, on

donna ordre aux archers de Normandie de se rendre dans cette ville. De

Chaulnes écrivit que l'exécution d'une telle mesure était le moyen de

faire soulever Rennes et toute la province. Il espérait, si on révoquait

cet ordre, pouvoir assurer la tranquillité. Il était parvenu à la

rétablir sans rigueur et sans violence. «Il n'y a, écrivait-il, qu'en

l'évêché de Quimper où les paysans s'attroupent tous les jours; et toute

leur rage est présentement contre les gentilshommes, dont ils ont reçu

de mauvais traitements[395]. Il est certain que la noblesse a traité

fort rudement les paysans; ils s'en vengent présentement, et ont exercé

déjà, vers cinq ou six, de très-grandes barbaries, les ayant blessés et

pillé leurs maisons, et même brûlé quelques-unes[396].» Le duc de

Chaulnes ne se maintint pas longtemps dans ces dispositions

bienveillantes; il y eut, le 18 juillet[397], une nouvelle émeute à

Rennes, et madame de Sévigné la raconte ainsi à sa fille:

[377] _Relation de ce qui s'est passé en Catalogne_, 1678, in-12,

Paris, Quinet, 194 pages. Il prit Bellegarde le 27 juillet 1675.

[378] Le 28 juin 1674.

[379] Le 21 juillet 1674. Ruyter avait quarante-six vaisseaux.

[380] Le 11 août 1674.

[381] Le 4 octobre 1674.

[382] Le 29 décembre 1674.

[383] Le 5 janvier 1675.

[384] Le 29 janvier 1675.

[385] Le 11 février 1675.

[386] Le 27 mars 1675.

[387] Le 29 mai 1675.

[388] Le 6 juin 1675.

[389] Le 21 juin 1675.

[390] Vers le milieu de janvier 1675.

[391] Le 23 avril 1675.

[392] Le 21 mai 1674.

[393] _Nouvelles ou Mémoires historiques_, in-12 (par mad.

Daulnois), t. I, p. 185 et 186.

[394] FORBONNAIS, _Recherches sur les finances de la France_,

édit. de 1758, in-12, t. II, p. 105, 123, 131.--CLÉMENT, _Hist.

de Colbert_, p. 344, 348, 365.

[395] Le duc DE CHAULNES, _Lettres à Colbert_ (30 juin 1675),

dans DEPPING, _Correspondance administr. sous le règne de Louis

XIV_, in-4º, 1850, p. 54, 348, 545, 546, 561.--CLÉMENT, _Histoire

de la vie et de l'administration de Colbert_, in-8º, p. 370.

[396] Le duc DE CHAULNES, dans DEPPING, _Correspondance

administrative de Louis XIV_, 1850, in-4º, t. I, p. 547.

[397] CLÉMENT, _Vie de Colbert_, p. 371.

«On a recommencé, dit-elle, à piller un bureau à Rennes; madame de

Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours. On

me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont

retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que, si

les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de

Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop

vrai qu'on doit envoyer des troupes; et on a raison de le faire, car,

dans l'état où sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins[398].»

[398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675), t. III, p. 459, édit.

G.; t. III, p. 334, édit. M.--FEUQUIÈRES, _Lettres inédites_,

1845, in-8º, t. II, p. 169.

La légèreté avec laquelle madame de Sévigné parle des souffrances du

peuple blesse avec raison les sentiments des lecteurs modernes et lui a

été souvent reprochée. Il est bien vrai que, redoutant pour ses amis et

pour elle-même les suites de la révolte, elle désirait qu'elle fût

réprimée avec énergie; mais elle blâmait, elle détestait la tyrannie qui

rendait cette répression nécessaire et les cruelles rancunes du

gouverneur, son ami. Cette insensibilité qui nous surprend n'est

qu'apparente, et le ton léger avec lequel elle s'exprime est une amère

ironie. Nombre de fois, dans sa correspondance, elle manifeste toute

l'indépendance d'une janséniste, d'une ancienne frondeuse, du parti sous

les drapeaux duquel avaient lutté, avaient combattu les Condé, les la

Rochefoucauld, les Retz, qui étaient restés ses amis. Elle se moque et

elle bafoue la servilité des courtisans, l'immoralité des gens d'Église,

l'avidité des ministres et des gens en place, la facilité des états de

Bretagne à prodiguer l'argent des contribuables; et, malgré son

admiration sincère pour Louis XIV, elle déteste en lui son arrogante

domination et sa dureté despotique.

«La royauté (écrit-elle à madame de Grignan) est établie au delà de ce

que vous pouvez vous imaginer; on ne se lève plus, on ne regarde plus

personne. L'autre jour, une pauvre mère tout en pleurs, qui a perdu le

plus joli garçon du monde, demandait cette charge à Sa Majesté, elle

passa. Ensuite, et tout à genoux, cette pauvre madame de Froulay (elle

réclamait le prix de la charge de maréchal des logis qu'elle avait

achetée pour son fils, tué à la guerre) se traîna à ses pieds, lui

demandant avec des cris et des sanglots qu'elle eût pitié d'elle: Sa

Majesté passa sans s'arrêter[399].»

[399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 août 1675), t. IV, p. 46, édit. G.;

t. III, p. 21, édit. M.; t. II, p. 58, édit. de la Haye, 1726,

in-4º.

Madame de Sévigné annonce ainsi le prochain départ du roi: «Je vous ai

mandé, ma très-chère, comme nos folies de Bretagne m'arrêtaient pour

quelques jours. M. de Forbin (le bailli de Forbin, capitaine-lieutenant

de la première compagnie des mousquetaires et lieutenant général) doit

partir avec six mille hommes pour punir notre Bretagne, c'est-a-dire la

ruiner. Ils s'en vont par Nantes; c'est ce qui fait que je prendrai la

route du Mans avec madame de Lavardin.» Cependant elle se décida à

passer par Nantes, et put se convaincre qu'on faisait plus que ruiner la

province[400].

[400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472, édit.

G.; t. III, p. 345, édit. M.

«Nos pauvres Bas-Bretons (mande-t-elle à sa fille quand elle fut arrivée

au terme de son voyage) s'attroupent quarante, cinquante par les champs;

et dès qu'ils voient les soldats ils se jettent à genoux, et disent _Mea

culpa_; c'est le seul mot de _français_ qu'ils sachent, comme nos

Français disaient qu'en Allemagne le seul mot de _latin_ qu'on disait à

la messe, c'était _Kyrie, eleison_. On ne laisse pas de pendre ces

pauvres Bas-Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les

dépêche[401].»

[401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 113, édit.

G; t. IV, p. 6, édit. M.

C'est alors même que madame de Sévigné annonce qu'on a fait filer les

troupes en Bretagne et que M. de Pomponne a donné à M. de Forbin les

noms des terres de son fils pour qu'elles fussent ménagées qu'elle fait

connaître à sa fille les affreuses conséquences de l'énormité des taxes

dans les provinces, dans la capitale, dans les villes, aussi bien que

dans les campagnes. «Voici, dit-elle, une petite histoire qui se passa

il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans le faubourg

Saint-Marceau, était taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises; il

ne les avait pas. On le presse et represse; il demande du temps, on le

lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se

vit en cet état, la rage s'empara de son cœur; il coupa la gorge à

trois de ses enfants qui étaient dans sa chambre; sa femme sauva le

quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu

dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir c'est de n'avoir pas

tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez, ma fille, que cela est

vrai comme si vous l'aviez vu, et que depuis le siége de Jérusalem il ne

s'est pas vu une telle fureur[402].»

[402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472-73,

édit. G.; t. III, p. 345, édit. M.

L'assise des états de Bretagne s'ouvrit, cette année, le 9 novembre

(1675), dans la salle des Jacobins de Dinan; elle fut close le 12

décembre. Les trois millions demandés au nom du roi et les

gratifications au duc de Chaulnes, au marquis de Lavardin et à l'évêque

de Saint-Malo (président de l'Église), etc., furent accordés sans

difficulté. Cependant, malgré la terreur qui pesait sur les états, ils

osèrent envoyer des commissaires au roi, pour s'opposer à ce qu'on mît

en Bretagne des troupes en quartier d'hiver: ils représentèrent que

c'était une mesure illégale et contraire aux droits et aux franchises de

la province. Je transcrirai ici ce qui est dit à ce sujet dans le

procès-verbal de l'assise sur la réponse faite au nom du roi:

«_Du 10 décembre 1675._ Monseigneur le duc de Chaulnes est entré en

l'assemblée, et a dit qu'ayant écrit à Sa Majesté que la province était

alarmée de ce que Sa Majesté, au préjudice des contrats faits entre Sa

Majesté et elle, y avait envoyé des troupes en quartier d'hiver, il

avait reçu une lettre de Sa Majesté par laquelle elle l'assurait que ce

qu'elle en avait fait était par nécessité, se trouvant chargée d'une

infinité de troupes qu'elle avait été obligée de distribuer dans les

provinces; que cela ne tirerait à conséquence, et que Sa Majesté

conserverait toujours les priviléges de la province[403].»

[403] _Recueil ms. de la Bibl. nat. de la tenue des états de

Bretagne_, p. 379.

Madame de Sévigné cette fois, animée d'un vrai patriotisme breton, fait

bien ressortir tout ce que cette réponse à la protestation avait de

dérisoire, et montre en même temps combien elle ressentait vivement le

malheur des populations; mais quoiqu'elle blâme ses amis, ce n'est pas

sur eux qu'elle dirige les traits les plus acérés de sa critique.

Ceux-ci, le duc de Chaulnes et le marquis de Lavardin étaient cependant

les premiers exécuteurs des ordres du roi et de ses ministres; mais,

dans les intervalles de ces orages passagers de la politique, les deux

premiers couvraient madame de Sévigné de leur protection et la

garantissaient de toutes vexations: dans les temps calmes, ils la

comblaient de soins, de louanges, de politesse, et ils ajoutaient

infiniment aux agréments de son séjour aux Rochers. Elle n'accusait pas

non plus d'Harouis, qui, en qualité de trésorier des états, était le

surintendant des finances, le Fouquet de la Bretagne; de même que

Fouquet, fastueux, grand, généreux, prodigue des richesses, peu

scrupuleux sur les moyens d'en acquérir, et, comme lui, se précipitant

aussi par la ruine dans la prison. Madame de Sévigné ne voyait en

d'Harouis qu'un parent qui lui était dévoué, qu'un ami désintéressé,

toujours prêt à venir à son secours dans tous ses embarras d'affaires;

et elle avait autant d'amitié pour lui qu'elle en avait eu pour

Fouquet, avec plus d'admiration encore[404].

[404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 112,

édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.--Sur d'Harouis, voy. 4e partie,

29, 33.

C'est sur un autre parent des Sévigné, sur Sébastien de Guémadeuc,

évêque de Saint-Malo, qu'elle se plaît à épancher tout le fiel de sa

censure. Cependant il n'avait eu que la plus petite part aux maux dont

elle se plaignait; il avait été envoyé en qualité de commissaire près du

roi pour faire des représentations contre la mise des troupes en

quartier d'hiver, et avait eu le malheur de rapporter cette réponse dont

elle se plaint avec juste raison. Quoique cette fois les états se

tinssent loin d'elle, elle était parfaitement bien informée de tout ce

qui s'y passait, et elle en instruit madame de Grignan.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 12 / 34 段