Rouville Bussy avait eu trois filles de sa cousine Gabrielle de
Toulongeon[322], qu'il avait épousée le 8 avril 1643 et qu'il perdit
quatre ans après[323]. Cette femme jolie, aimable et spirituelle,
enlevée au monde à la fleur de l'âge, fut vivement regrettée de son mari
et de madame de Sévigné, qui, par cette raison, eut pour ces aînées des
enfants de Bussy une préférence que justifièrent leurs aimables
qualités. Une de ces trois filles, Charlotte, était morte probablement
en bas âge. Il en restait deux, qui, sous tous les rapports, faisaient
honneur à la famille des Rabutin. Nous ne dirons rien de la plus âgée,
Diane de Rabutin: celle-là, de tous les siens, avait «certes choisi la
meilleure part.» Faite pour plaire par son esprit, par l'élégance et la
gentillesse de ses manières, elle s'était consacrée à Dieu; elle était
cette pieuse religieuse de Sainte-Marie de la Visitation[324] dont
madame de Sévigné disait: «Je me hâte de l'aimer beaucoup, afin de
n'être pas obligée de trop la respecter[325].» La plus jeune des filles
de Bussy issues de Gabrielle de Toulongeon était Louise-Françoise, que
nous avons fait connaître à nos lecteurs dans la quatrième partie de ces
Mémoires[326]. Par les qualités de son esprit, par l'amabilité de son
caractère, c'était, de toutes les filles de Bussy, la plus brillante,
celle qui, par les charmes de sa conversation et de son style
épistolaire, ressemblait le plus à madame de Sévigné. Elle a une large
part dans la correspondance de Bussy avec sa cousine; et c'est afin que
tout ce que nous dirons d'elle par la suite soit bien compris des
lecteurs que nous nous sommes livré à ces détails sur tous les
personnages qui composaient la famille de Bussy. On se rappelle comment
Louise-Françoise (qu'on nommait exclusivement mademoiselle de Bussy
parce qu'elle était l'aînée de toutes les filles de Bussy, pouvant être
mariée) faisait tout l'agrément de la maison paternelle. Une passion
funeste, dont nous aurons à considérer les phases sous leur véritable
point de vue, lui acquit, à une certaine époque, une courte, mais
malheureuse célébrité. Le séducteur qui en fit sa victime, dans un
libelle écrit avec l'intention avouée de la diffamer[327] et de la
rendre odieuse, a cependant tracé de Louise-Françoise, alors veuve du
marquis de Coligny, le portrait suivant: «Madame de Coligny est de la
plus belle taille du monde; son air est modeste, doux et majestueux.
Rien ne déplaît de ce qu'elle montre, et tout ce qu'elle cache coûte à
sa beauté. On la respecte quand on la voit, on l'aime dès qu'on la
connaît; et les gens qui ne lui ont pas trouvé l'art de plaire n'avaient
pas de quoi sentir qu'elle plaît sans art.»
[322] 1re partie des _Mémoires sur madame de Sévigné_, p. 101,
ch. VII; 2e partie, p. 407, et 4e partie, p. 195 et 452.
[323] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p 207.--_Ibid._,
_Mémoires_, édit. d'Amsterdam, 1721, t. I, p. 93 et 125.
[324] _Nouvelles Lettres du comte_ DE BUSSY, t. V, p. 163.
[325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. II, p. 73, édit. G.
(24 mai 1672), t. II, p. 75, édit. G., et t. II, p. 61 et 62,
édit. M.--_Ibid._ (24 et 28 janvier 1672), t. II, p. 351 et 359;
t. II, p. 303 et 304.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 488,
édit. G.; t. II. p 352, édit. M.
[326] Conférez la 4e partie des _Mémoires sur madame_ DE SÉVIGNÉ,
p. 309, ch. IX. Nous avons dit dans cet endroit _la fille aînée
de Bussy_, en parlant de Louise-Françoise, parce qu'elle était
l'aînée de ses autres filles à marier; mais Diane de Rabutin, la
religieuse, était de dix-huit mois plus âgée qu'elle.
[327] DE LA RIVIÈRE, réponse à Bussy, dans le _Recueil de pièces
fugitives sur des sujets intéressants_, Rotterdam, Bradshaw,
1743, in-12, page 21. Nous aurons à réformer l'opinion commune
sur la Rivière.
Nos lecteurs n'ont pas oublié comment le marquis de Coligny, qui s'était
présenté pour épouser Louise-Françoise, fut écarté pour faire place aux
prétentions du comte de Limoges, qui plut encore moins que Coligny à
mademoiselle de Rabutin[328]. Après la mort du jeune comte de Limoges,
Coligny, malgré le refus qu'il avait éprouvé, se remit sur les rangs; et
Bussy, jugeant qu'il ne fallait pas laisser passer le temps opportun
pour marier sa fille (elle avait vingt-huit ans et demi), agréa les
propositions du jeune marquis. Madame de Sévigné eut indirectement
connaissance de cette intention de Bussy, et elle interrogea son cousin
pour savoir ce qui en était; il lui répondit[329]: «L'époux donc, ma
cousine, est presque aussi grand que moi; il a plus de trente ans, l'air
bon, le visage long, le nez aquilin et le plus grand du monde; le teint
un peu plombé, assez de la couleur de celui de Saucourt (chose
considérable[330] en un futur). Il a dix mille livres de rentes sur la
frontière du comté de la Bresse, dans les terres de Cressia, de Coligny,
d'Andelot, de Valfin et de Loysia, desquelles il jouit présentement par
la succession de Joachim de Coligny, frère de sa mère. Le comte de
Dalet, son père, remarié, comme vous savez, avec mademoiselle d'Estaing,
jouit de la terre de Dalet et de celle de Malintras, et après sa mort
elles viennent au futur par une donation que son père et sa mère firent,
dans leur contrat de mariage, de ces deux terres à leur fils aîné: elles
valent encore dix mille livres de rente et plus. Une de ses tantes vient
de lui faire donation d'une terre de trois mille livres de rente après
sa mort. Son intention est de prendre emploi aussitôt qu'il sera marié.
Sa maison de Cressia, qui sera sa demeure, est à deux journées de Chaseu
et à trois de Bussy. J'ai donné à ma fille tout le bien de sa mère dès à
présent, et je ne la fais pas renoncer à ses droits paternels.»
[328] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 310.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (3 avril 1675), t. III, p. 377, édit. G.; t. III, p.
260, édit. M.--BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_, ms. de
l'Institut, p. 114. Cette lettre est datée du 8 avril 1675, et
dans ces Mémoires tout le commencement est supprimé.
[329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, 7 avril 1675), t. III, p.
381, édit. G.; t. III, p. 262, édit. M.--_Suite des Mémoires du
comte_ BUSSY DE RABUTIN, ms. de l'Institut, p. 114. Mais la lettre
est datée de Chaseu, du 12 avril 1675; le commencement manque dans
le ms. comme pour la lettre précédente. Les éditeurs ont peut-être
réuni deux lettres en une seule; cela expliquerait la différence des
dates.
[330] Le vrai nom est Soyecourt; pour le sens de cette phrase de
Bussy, voyez ces _Mémoires_, I, 244 et 288; II, p. 416.
Ainsi Bussy avait tout arrangé et tout prévu pour le bonheur de sa fille
chérie: aussi madame de Sévigné, à qui on demanda, par préférence, son
consentement à ce mariage, le donna-t-elle de grand cœur[331]; et à
Chaseu, le 5 novembre 1675, fut célébré le mariage du marquis de Coligny
de Gilbert de Langheac, comte de Dalet, avec Louise-Françoise de
Rabutin, qui devint ainsi la marquise de Coligny[332].
[331] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. V, p. 136.--_Ibid._
(9 octobre 1675), p. 142, édit. G.; t. IV, p. 29, édit.
M.--_Ibid._ (3 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G.
[332] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, 1751; in-12, t. I,
p. 25, note 14.
Elle eut un fils dès la première année de son mariage, et les vaniteuses
espérances de Bussy, partagées par madame de Sévigné, parurent ainsi se
réaliser. Ils étaient tous deux flattés de voir le beau nom des Coligny
greffé sur celui des Rabutin. Le petit-fils de Bussy (Marie-Roger) fut
d'abord nommé d'Andelot[333]. Joli de figure, aimable et spirituel, il
fut un objet de tendresse et d'orgueil pour son grand-père, qui,
toujours frivole jusque dans sa vieillesse, dit des vers pour favoriser
les premières amours de cet adolescent avec une jeune et jolie fille de
la maison de Damas[334]. Avant même que Françoise de Rabutin fût
accouchée de d'Andelot[335], Coligny était mort, peu regretté de sa
femme, qu'il avait quittée aussitôt après son mariage, pour se rendre à
l'armée du maréchal de Schomberg, où il fut tué[336]. Sa veuve hérita de
l'usufruit de tous ses biens. Elle aliéna bientôt le beau nom de
Coligny, sans vouloir porter celui que lui imposait un second mariage,
dont nous aurons à raconter les romanesques circonstances. Elle prit par
la suite le nom de son beau-père, avec lequel elle eut un procès,
qu'elle gagna, et se fit appeler comtesse de Dalet[337]. Ce fut sous ce
nom qu'elle publia les Mémoires de son père, décédé. Son fils, qui avait
pris le nom de Coligny-Saligny, le changea pour celui de Langheac, qui
était le nom de famille de son grand-père[338]; et comme il n'eut que
des filles par son mariage avec Jeanne-Palatine de Dio de Montpeyroux,
le nom même de Langheac, qui, quoique moins illustre que celui de
Coligny, rappelait une très-ancienne noblesse, disparut de la postérité
mâle des Bussy. Ainsi le temps se joue de la présomption de ceux qui
s'efforcent d'échapper à son pouvoir[339]!
[333] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février 1687), t. VIII, p. 320,
édit. G.; t. VIII, p. 425, édit. M.
[334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1692), t. X, p 429, édit.
G.--_Ibid._, (2 juillet 1690), t. X, p. 311, édit. G.
[335] Madame de Grignan à Bussy, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars
1676), t. IV, p. 368, et dans la _Suite des Mémoires de_ BUSSY,
p. 164 verso, ms. de l'Institut.
[336] Il fut tué devant Condé et enterré dans le chœur de la
grande église de cette ville. Voyez la lettre de Bussy fils à son
père, en date du 7 juillet 1676, p. 177 verso de la _Suite des
Mém. de_ BUSSY, ms. de l'Institut.--BUSSY, _Lettres_ (8 juillet
1676, lettre de Schomberg), t. IV, p. 268.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6
juillet 1676), t. V, p. 4, édit. G.; t. IV, p. 367, édit. M.
[337] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G.;
t. V, p. 417, édit. M.--(31 mai 1690), t. IX, p. 379, édit. M.;
t. X, p. 291, édit. G.--(31 janvier 1692), t. IX, p. 491, édit.
M.; t. X, p. 429, édit. G.
[338] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mars et 2 juillet 1690), t. X, p. 236
et 311, édit. G.--MONMERQUÉ, _Notice sur le comte de
Coligny-Saligny_, dans les Mémoires du comte DE COLIGNY-SALIGNY,
1841, in-8º, p. XI.
[339] Marie-Roger, comte de Langheac, petit-fils de Bussy de
Rabutin par madame de Coligny, sa fille, mourut à Avignon en
1746. Voyez MONMERQUÉ, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1676), t.
IV, p. 414, édit. M., note _b_.
CHAPITRE VIII.
1675.
Tristesse de madame de Sévigné.--Mort de son oncle
Chésières.--Départ de madame de Grignan pour la Provence, et de
Retz pour la Lorraine.--Retz fait faire son portrait pour madame de
Grignan.--Il donne sa démission du cardinalat.--Elle n'est pas
acceptée.--Portrait de Retz par la Rochefoucauld.--Amitié de madame
de Sévigné pour Retz.--Elle se rend chez M. de Caumartin pour
recevoir ses adieux.--Retz veut donner une cassolette d'argent à
madame de Grignan.--Madame de Grignan la refuse.--Douleur
qu'éprouve madame de Sévigné de se séparer de Retz.--Différence du
caractère de madame de Grignan et de celui de madame de
Sévigné.--Madame de Sévigné se décide à quitter Paris pour se
rendre en Bretagne.
A la gaieté qu'avaient introduite dans la correspondance de madame de
Sévigné les lettres de Bussy et de Guitaud et au plaisir qu'elle
éprouvait de se trouver réunie avec ceux qui lui étaient chers succéda
l'expression de la tristesse la plus accablante.
Madame de Sévigné perdit son oncle Chésières[340]; sa fille retourna en
Provence; Retz, son bon cardinal, la quitta pour aller en Lorraine, et
son fils alla rejoindre son régiment. «Je n'ai pas vécu depuis six
semaines, écrivait-elle au comte de Guitaud. L'adieu de ma fille m'a
désolée et celui du cardinal de Retz m'a achevée. Il y a des
circonstances, dans ces deux séparations, qui m'ont assommée[341].»
[340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 avril et 10 mai 1675), t. III, p.
383 et 385, édit. G.--_Ibid._ (28 mai 1675), t. III, p. 391 et
422, édit. G.
[341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346, no 370, édit. G. Cette
lettre est déplacée, elle est à tort datée _juin_ 1674; elle doit
être transposée à la page 393, après la lettre no 388, et datée
du 18 juin 1675.--Conférez _Lettres inédites de madame_ DE
SÉVIGNÉ, 1814, p. 8 et 9, où cette lettre ne porte aucune date.
La date fausse commence avec l'édition stéréotype, 1819, in-12,
p. 7.
Louis de la Tour-Coulanges, seigneur de Chésières, troisième fils de
l'aïeul maternel[342] de madame de Sévigné, son premier tuteur, mourut
en avril, après une courte maladie de dix jours, lorsqu'il était encore
plein de vie[343]: il fut regretté de Bussy, de madame de Sévigné et des
nombreux amis qu'il s'était faits.
[342] Ceci rectifie une erreur que nous avons commise, t. I, p. 9
de ces _Mémoires_.
[343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mai 1675), ms. de l'Institut, p.
118.--(10 mai 1675), t. III, p. 385, édit. G.--(30 avril 1675),
t. III, p. 383, édit. G.; t. III, p. 264 et 266, édit. M.
Peu après, madame de Grignan partit de Paris; sa mère la conduisit
jusqu'à Fontainebleau. En cette ville, à l'auberge du _Lion d'or_,
qu'elle prit en aversion[344], madame de Sévigné s'en sépara le 24
mai[345], jour à jamais néfaste pour elle et qu'elle rappelle bien
souvent avec douleur[346]. Elle écrivit alors à Bussy: «Les sentiments
que j'ai pour la _Provençale_, il faut les cacher à la plupart du monde,
parce qu'ils ne sont pas vraisemblables[347];» puis, après sa
séparation, elle se réfugie seule à Livry, et sa correspondance avec
madame de Grignan recommence par ces mots: «Quel jour, ma fille, que
celui qui ouvre l'absence[348]!» et elle soulage, comme de coutume, sa
peine par l'expression de sa vive tendresse. Elle entretient madame de
Grignan du cardinal de Retz, qui alors faisait faire son portrait par un
religieux de Saint-Victor, dans le dessein d'en faire cadeau à la
_Provençale_.
[344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1676), t. IV, p. 504, édit. G.;
t. IV, p. 355, édit. M.
[345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1675), _suite des Mémoires de_
BUSSY, ms. de l'Institut, p. 120, t. III, p. 389, édit. G., mal
datée du 14 mai.
[346] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mai 1676), ms. de l'Institut; t. IV,
p. 462, édit. G.--(26 août 1675), t. I, p. 5, édit. G.--(7 août
1675), t. III, p. 506, édit. G.
[347] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mars 1675), _Suite des Mémoires de_
BUSSY, ms. de l'Institut, p. 104, t. III, p. 369, édit. G.; t.
III, p. 254, édit. M., datée, dans les deux éditions, du 24
janvier 1675. Cette date est fausse.--_Ibid._, _Lettres_ (25 mai
1675), t. III, p. 273, édit. M.; t. III, p. 391, édit. G.
[348] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1675), t. III, p. 27, édit. M.;
t. III, p. 393, édit. G. (7 août 1675), t. III, p. 506, édit. G.;
t. III, p. 366-7, édit. M.
Madame de Sévigné, ainsi que je l'ai déjà dit[349], ignorait qu'alors
Retz se préparât à donner un grand exemple au monde. Quand elle connut
sa résolution, son attachement pour lui s'accrut en même raison que son
admiration et ses regrets. Par nature et par habitude, Retz ne pouvait
se passer d'exercer l'activité de son esprit. Les loisirs forcés de sa
retraite de Commercy avaient pesé lourdement sur son existence. Il avait
cherché une distraction à son ennui en écrivant le récit des événements
de la Fronde. C'était retracer l'histoire de sa jeunesse si brillante et
si scandaleuse, alors que le bouillonnement des passions et
l'effervescence de l'imagination marquaient tous ses jours par une
variété de plaisirs, d'agitation et d'intrigues. Le souvenir s'en était
gravé dans sa mémoire en traces ineffaçables; les déposer sur le papier
et les laisser après sa mort était pour lui un besoin; il y trouvait du
charme[350]. Mais il semble que cette tâche fut la dernière
satisfaction qu'il voulut accorder à son orgueil; car lorsqu'il l'eut
terminée il parut comme subitement touché de la grâce et décidé à mener
une vie de religieux et de pénitent. C'est au même temps qu'il
s'apprêtait à quitter Paris pour aller se renfermer dans le monastère de
Saint-Mihiel qu'on apprit qu'il avait écrit au roi pour se démettre de
son cardinalat[351]. Quoi qu'il en puisse être (car à Dieu seul
appartient de sonder jusque dans les plus profonds replis de la
conscience humaine), madame de Sévigné crut à la conversion de Retz;
elle s'alarma des suites qu'elle pourrait avoir. Le 7 juin, elle écrit à
sa fille: «Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée. Nous étions
en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je
trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de
Saint-Mihiel (dom Hennezon), à qui nous donnons, ce me semble, comme en
dépôt, la personne de Son Éminence. Il me parut un fort honnête homme,
un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui,
qui le gouverne même sur sa santé, et l'empêchera de prendre le feu trop
chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi, et ce sera encore un jour
douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de
Fontainebleau[352].» Personne, parmi les amis des Sévigné, ne craignit
comme elle que Retz ne prit «le feu trop chaud sur la pénitence;» on ne
voulut pas croire à la sincérité de conversion de celui qui, cependant,
avait été élevé par le pieux Vincent de Paul. La Rochefoucauld fit, à
cette occasion, un portrait de Retz qui est un des morceaux les plus
ingénieux, les mieux peints et les mieux écrits qui soient sortis de sa
plume. Sévigné en transmit une copie à madame de Grignan; ce portrait se
termine ainsi: «La retraite que Retz vient de faire est la plus fausse
action de sa vie: c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil sous
prétexte de dévotion; il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il
s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui[353].»
[349] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame_ DE
SÉVIGNÉ durant les premières conquêtes de Louis XIV, 3e partie,
p. 112 et 114.
[350] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de
Commercy_, t. II, p. 166 et 168.
[351] Lettres de Louis XIV au duc de Pomponne et au cardinal
d'Estrées en date des 3, 19 et 27 juin, 12 juillet, 20 et 23
septembre et 11 octobre 1675, au duc et au cardinal d'Estrées, à
l'abbé Servien, _Mémoires du cardinal_ DE RETZ, Paris. 1836,
in-8º, p. 612 à 614, tome 1er de la _Collection des Mémoires sur
l'histoire de France_, édit. Michaud et Poujoulat.
[352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p 410, édit. G.;
t. IV, p. 299, éd. M.
[353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 428, édit.
G.; t. III, p. 304, édit. M.
Mais s'éloigner du monde quand le monde s'éloigne de nous est déjà un
acte de sagesse auquel bien des sages ne peuvent se résoudre. Et ce qui
montre dans Retz un esprit supérieur, dompté par la religion et élevé
par elle au-dessus des rivalités et des rancunes de parti qui l'avaient
dominé si longtemps, c'est que madame de Sévigné, qui le connaissait et
savait l'apprécier, ne craignit pas de lui communiquer le portrait que
la Rochefoucauld avait tracé de lui, et qu'il en fut satisfait. Dans
cette peinture, qu'il ne devait pas être censé connaître, il ne fit
attention qu'aux traits conformes à la vérité qui lui étaient
favorables, et bien saisis, bien touchés par son satirique
adversaire[354].
[354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit.
M.; t. III, p. 443, édit. G.
Madame de Sévigné ne doutait donc pas que son ami, son parent Retz ne
fût mû par les motifs les plus respectables. Elle écrivait à Bussy, en
lui parlant de ce cher cardinal: «Le monde, par rage de ne pouvoir
mordre sur un aussi beau dessein, dit qu'il en sortira. Hé bien,
envieux, attendez donc qu'il en sorte! et, en attendant, taisez-vous.
Car, de quelque côté qu'on puisse regarder cette action, elle est belle;
et si l'on savait comme moi qu'elle vient purement du désir de faire son
salut et de l'horreur de sa vie passée, on ne cesserait de
l'admirer[355].»
[355] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 142, édit.
G.; t. IV, p. 31, édit. M.
Lorsque madame de Sévigné écrivait des Rochers ces lignes, Pomponne
avait mandé au cardinal d'Estrées que «le roi ne voulait pas que cet
ambassadeur fît aucune instance auprès du pape pour l'engager à
rétracter le refus qu'il avait fait d'accepter la démission de Retz; et
il lui donnait ordre, au contraire, d'assurer à Sa Sainteté que Sa
Majesté ne pourrait voir qu'avec satisfaction qu'un sujet de ce mérite
fût conservé dans le sacré collége[356].»
[356] _Lettres de_ POMPONNE au cardinal _d'Estrées_ (en date des
23 septembre et 11 octobre 1675). Dans les _Mémoires_ DE RAIS,
_Nouvelle Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de
France_, 1836, in-8º, p. 614.
Ainsi Retz resta cardinal, et même le pape lui donna l'ordre de sortir
de sa retraite de Saint-Mihiel. Il alla de nouveau résider à Commercy;
il reprit ses insignes et le train de vie d'un prince de l'Église, mais
non avec le même luxe[357]. Madame de Sévigné en avertit sa fille, et
lui mande qu'elle peut lui écrire avec la liberté permise à un grand
dignitaire ecclésiastique; et même de ne pas s'interdire avec lui
quelques _chamarrures_ qu'elle eût été forcée de supprimer s'il avait
continué à vivre en cénobite[358].
[357] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit.
M.; t. IV, p. 165, édit. G.
[358] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 23 octobre; 6 et 13 novembre
1675), t. IV, p. 35, 54, 74, 75, 86, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p.
146, 169, 192, 205, édit. M.
Cependant Retz ne donna aucun lieu de croire que la résolution qu'il
avait prise ne fût pas sincère. Il édifia par sa piété, se fit aimer des
pauvres par sa bienfaisance et des riches par sa bonté; sa modération,
sa douceur, l'égalité de son humeur et les charmes de sa conversation
lui firent des amis de tous ceux qui l'approchaient. A Saint-Mihiel et à
Commercy il avait inspiré une telle vénération au peuple que tout le
monde, hommes, femmes et enfants, se mettait à genoux sur son
passage[359].
[359] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de
Commercy_, t. II, p. 172.
Madame de Sévigné se rendit à la maison de campagne de M. de Caumartin
pour faire ses adieux à Retz le 18 juin[360]; et alors elle écrit à sa
fille:
«Je vous assure, ma très-chère, qu'après l'adieu que je vous fis à
Fontainebleau, et qui ne peut être comparé à nul autre, je n'en pouvais
faire un plus douloureux que celui que je fis hier au cardinal de Retz
chez M. de Caumartin, à quatre lieues d'ici... Madame de Caumartin
(c'est à elle que Retz avait adressé ses Mémoires) arriva de Paris, et,
avec tous les hommes qui étaient restés au logis, elle vint nous trouver
dans le bois. Je voulus m'en retourner à Paris; ils m'arrêtèrent à
coucher sans beaucoup de peine. J'ai mal dormi; le matin, j'ai embrassé
notre cher cardinal avec beaucoup de larmes et sans pouvoir dire un mot
aux autres. Je suis revenue ici, où je ne puis me remettre encore de
cette séparation: elle a trouvé la fontaine assez en train; mais, en
vérité, elle l'aurait rouverte quand elle aurait été fermée.»
[360] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 19 juin 1675), t. III, p. 422,
édit. G.; t. III, p. 299, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t.
III, p. 325, édit. M.
Retz voulait faire présent d'une cassolette d'argent à madame de
Grignan, qui, malgré les instances de sa mère, la refusa obstinément, et
mécontenta ainsi par sa hauteur le cardinal et madame de Sévigné[361].
Et cependant, sans sa fin prématurée, Retz, qui comme cardinal devait
encore être utile à Louis XIV, aurait été le protecteur du jeune marquis
de Grignan, ainsi que, dans le temps de sa grande puissance de factieux,
il l'avait été du jeune marquis de Sévigné, son parent, quand il épousa
Marie de Rabutin-Chantal[362]. Aussi madame de Sévigné écrit-elle à sa
fille précisément à ce sujet: «Vous ne trouverez personne de votre
sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous êtes seule de
votre avis.»
[361] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 août 1675), t. III, p. 431;
t. IV, p. 47, édit. G.; t. III, p. 307 et 421, édit. M.--_Ibid._
(9 septembre 1675), t. IV, p. 90, édit. G.; t. III, p. 460, édit.
M.
[362] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mai 1680), t. VI, p. 269,
édit. M., et la note.--_Ibid._ (25 août 1680), t. VI, p. 433,
édit. M.; t. VI, p. 489, édit. G., et t. VII, p. 179, édit. G.
Retz avait bien annoncé à madame de Sévigné son projet de retraite à
Saint-Mihiel et sa démission du cardinalat; mais il lui avait caché les
efforts que le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France à Rome, faisait
pour que le pape et le sacré collége ne refusassent point cette
démission. Elle apprit tout cela par d'Hacqueville, et ses inquiétudes
furent d'autant plus vives qu'on lui dit aussi que le roi avait le
dessein de donner ce chapeau si délaissé par Retz à Forbin-Janson[363],
l'évêque de Marseille, qu'elle considérait comme l'ennemi de M. de
Grignan. Aussi sa joie fut grande lorsqu'elle apprit que Retz était,
comme elle dit, _recardinalisé_[364].
[363] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 402, édit. G.;
t. IV, p. 26.
[364] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit.
M.; t. IV, p. 169, édit. G.