le cœur de madame de Sévigné en tâchant de renfermer dans de justes
bornes les soins et les inquiétudes maternelles, pour elle gênantes et
importunes, cependant il est probable qu'elle ne fît jamais de bien
ferventes prières pour la guérir entièrement de cette tendance
passionnée et pour la lui faire reporter vers Dieu, comme le
christianisme le lui ordonnait; ou si elle fit de telles prières, elles
eurent bien peu d'efficacité: nous en avons la preuve dans la seule
lettre qui soit restée de madame de Sévigné à sa fille pendant le séjour
que celle-ci fit auprès d'elle[291]. Voici quelle fut l'occasion de
cette lettre:
Madame de Grignan, aussitôt son arrivée à Paris, devint grosse, fit une
fausse couche, et mit au monde au bout de sept mois un enfant qui ne
naquit pas viable[292]. Dans les deux derniers mois qui précédèrent cet
accouchement, madame de Grignan fut souvent souffrante et langoureuse,
et madame de Sévigné, moins que jamais, ne pouvait être disposée à la
quitter d'un seul instant. Cependant le _Bien bon_, qui suivait partout
madame de Sévigné, s'en était séparé pour se transporter à Livry, où il
se trouvait à la fin de mai avec sa société, composée de plusieurs de
ses parents et de ses amis. Madame de Grignan, que le monde et les
affaires retenaient à Paris, sachant bien que sa mère ne restait en
ville qu'à cause d'elle, la pressait toujours d'aller à Livry, comme
elle avait coutume de faire dans la belle saison. Madame de Sévigné s'y
détermina, et c'est alors qu'elle écrivit à sa fille[293]:
«De Livry, le 1er juin 1674.»
«Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore. C'est une chose bien étrange que la tendresse que
j'ai pour vous! Je ne sais si, contre mon dessein, j'en témoigne
beaucoup; mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux
pas vous dire l'émotion et la joie que m'ont données votre laquais et
votre lettre. J'ai eu même le plaisir de ne point croire que vous
fussiez malade; j'ai été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y
a longtemps que je l'ai dit: quand vous voulez, vous êtes adorable; rien
ne manque à ce que vous faites. J'écris dans le milieu du jardin, comme
vous l'avez imaginé; et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu
avec un grand plaisir, mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai
dit de votre part; ils sont situés d'une manière qui leur ôte toute
sorte d'humilité. Je fus hier deux heures toute seule avec les
hamadryades; je leur parlai de vous; elles me contentèrent beaucoup par
leur réponse. Je ne sais si ce pays tout entier est bien content de moi,
car enfin, après avoir joui de toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher
de dire:
Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste;
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès
de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux
ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie
d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à
nos oncles et cousins. Ils vous adorent, et sont ravis de la
relation...»
[291] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVIII, p. 348
et 349.
[292] Conférez _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms.
autographe de l'Institut, p. 79 verso (lettre du 16 août 1674 à
madame de Sévigné).--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (16 août 1674), t. I,
p. 127, édit. de 1737, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1673), t.
III, p. 242, édit. M.; t. III, p. 351, édit. G. Dans ces deux
dernières éditions cette lettre est tronquée.--_Lettres inédites de
madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann, 1814, in-8º, t. III et IV,
p. 8 et 10.--_Ibid._, Paris, in-12, édit. Bossange et Masson (Paris,
juin et juillet 1674), fausse date, p. 8 et 9.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
(18 juin et 10 juillet, vraie date), t. III, p. 347 et 348, édit. G.
[293] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1674), t. III, p. 343, édit
G.; t. III, p. 239, édit M.--_Lettres de madame_ DE
RABUTIN-CHANTAL (samedi, juin 1674), la Haye, Gosse, 1726, in-12,
t. II, p. 7.--_Ibid._ (à Livry, ce 1er juin 1674), édit. 1726,
sans nom de lieu, dite de Rouen, t. II, p. 23. La date du samedi
de l'édition de la Haye, si on la complétait par l'édition de
Rouen, reporterait cette lettre à l'année 1675, ce qui n'est pas;
il faut mettre: Vendredi 1er juin 1674.
Il est probable que les oncles et les cousins dont parle ici madame de
Sévigné sont l'abbé de Coulanges, son frère de Chezière, de Coulanges,
sa femme, le comte et la comtesse de Sanzei et madame d'Harouis.
Le principal motif du voyage de M. et de madame de Grignan à Paris avait
été d'obtenir, du roi et des ministres, des gardes comme lieutenant
général gouverneur et une allocation de fonds pour cette dépense. Mais
tout le crédit de madame de Sévigné, de tous les Grignan et du comte de
Guitaud échoua contre l'opposition de Forbin d'Oppède, évêque de Toulon,
opposition qui fut aussi forte et aussi efficace qu'avait été celle de
Forbin-Janson, évêque de Marseille, alors absent[294].
[294] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357, 359, 361 et 362.
Le comte de Guitaud était plus fortement dévoué aux intérêts de madame
de Sévigné depuis le voyage qu'elle avait fait à Bourbilly[295]. Il est
dans la vie des époques où l'amitié fait plus de progrès en quelques
heures que durant le grand nombre d'années d'une liaison que la
communauté des intérêts, les liens de parenté ou les convenances ont
prolongée sans la renforcer, sans l'affaiblir et sans la rompre. C'est
lorsqu'après des joies inespérées ou des malheurs accablants, une
circonstance fortuite ou les loisirs de la solitude forcent des
personnes ainsi unies selon le monde à se rapprocher, et déterminent
entre elles des explications franches, des confidences intimes, de
longs et sympathiques entretiens où le cœur se dénude, où l'âme
s'exhale, où rien de nos craintes, de nos projets, de nos espérances, de
nos aversions, de nos préférences, de nos qualités, de nos défauts n'y
est dissimulé. Alors l'estime se fonde sur le respect qu'inspire la
loyauté du caractère; la confiance s'établit, et l'amitié se fortifie
par une tendresse mutuelle que l'on sait être capable de dévouement. Tel
était l'effet qu'avait produit sur le comte et la comtesse de Guitaud le
court séjour de madame de Sévigné. Leur correspondance le prouve[296].
[295] Voyez ci-dessus, ch. I, p. 8-17, et dans les précédentes
parties, t. I, p. 195, 198, 203, 365, 429; t. II, p. 35, 295; t.
III, p. 94, 410; t. IV, p. 68, 127, 132.
[296] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, 1814, in-8º (lettres de M. le
comte de Guitaud, p. 1 à 110, à la comtesse de Guitaud), p. 111,
196; éd. 1819, p. 1-110, et p. 111 à 194.
Le comte de Guitaud avait été nommé gouverneur des îles
Sainte-Marguerite; il avait donc, comme tel, de l'influence en Provence,
et il s'en servait pour soutenir le parti du lieutenant général
gouverneur. Non-seulement son amitié pour madame de Sévigné et pour M.
de Grignan l'y portaient, mais il y était encore excité par un intérêt
personnel. Il était en procès avec un Forbin: il n'en fallait pas tant
pour réveiller dans le cœur de madame de Sévigné son antipathie contre
les Forbin. Elle les appela toujours _les Fourbins_[297], et le procès
que Forbin avait avec Guitaud et les oppositions de l'évêque de Toulon
étaient pour elle de la _Fourbinerie_[298].
[297] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1819, in-12,
p. 7.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 341.
[298] _Lettres inédites_, édit. 1819, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
(30 juin? 1675), t. III, p. 349, édit. G. Cette lettre est à tort
datée de 1674 dans l'édition des lettres inédites et dans
l'édition de G. de S.-G.
Le comte de Guitaud avait vu les choses plus froidement: il pensait que
M. de Grignan devait se borner à demander aux états les cinq mille
francs de gratification, et qu'il avait tort d'insister sur l'allocation
des gardes d'honneur. Guitaud croyait, par l'abandon de cette somme,
prévenir l'opposition de l'évêque de Toulon[299]. Cet évêque avait
besoin du comte de Grignan pour une affaire où les Forbin étaient
intéressés et qui ressortissait de l'autorité du lieutenant général
gouverneur. Mais celui-ci résista; et, dans une lettre du 14 octobre
1674, datée de Grignan, il dit à Guitaud: «L'affaire de mes gardes est
une affaire d'honneur; si je la perds, ces messieurs doivent compter que
je ne saurai jamais revenir pour eux. Ce n'est pas les cinq mille
francs[300] qui me tiennent au cœur, comme vous pouvez croire; car je
les rendrai à la province dans le moment, pourvu qu'il paraisse que j'en
ai été absolument le maître. Je serai encore ici jusqu'à la Toussaint.»
[299] Confér. la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVI, p. 307, et
la 4e partie, ch. IX, p. 245.
[300] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit.
de Gault de Saint-Germain. On lit _cent mille francs_, mais c'est
une faute de copiste ou d'imprimeur: il faut lire _cinq mille_.
L'assemblée des communautés de Provence s'ouvrit le 23 novembre (1674)
par un discours de l'intendant de Rouillé, comte de Meslay, contenant
les éloges ordinaires du roi et de ses victoires. Garidel, l'assesseur,
parla ensuite au nom de M. de Grignan; il demanda le don de cinq cent
mille francs pour le roi, et qu'il fût pourvu au payement des gardes
d'honneur et à une somme de cinq mille francs comme supplément au
traitement de dix-huit mille francs fixé, par les délibérations des
années précédentes, pour le payement des gardes d'honneur[301].
[301] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
des communautés_, tenue à Lambesc dans les mois de novembre et
décembre 1674; Aix, Charles David, 1675, in-4º, p. 4 et 13.
L'évêque de Toulon (Louis Forbin d'Oppède), procureur-joint pour le
clergé, s'opposa au payement des gardes d'honneur et au supplément de
cinq mille francs. Il déclara qu'il protestait d'avance contre toute
délibération qui interviendrait pour accorder une de ces deux sommes.
L'assemblée refusa les gardes d'honneur; elle accorda la somme de cinq
mille francs, non comme supplément de traitement, mais à titre de
gratification et sans tirer à conséquence pour l'avenir[302].
[302] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 4.--Conférez la 4e
partie de ces _Mémoires_, ch. IX, p. 230.
Quoique le résultat des délibérations de cette assemblée fût loin de
satisfaire les prétentions que le comte de Grignan avait manifestées
dans sa lettre au comte de Guitaud, cependant il paraît que celui-ci
contribua à faciliter la décision de l'autorité en faveur de M. de
Grignan, dont l'intendant fit l'éloge dans son discours. Nous apprenons
cela par une lettre de madame de Sévigné, écrite pendant la tenue de
l'assemblée des communautés et adressée au comte de Guitaud, alors dans
le château des îles Sainte-Marguerite: «Parlons des merveilles que vous
avez faites en Provence; vous n'avez pensé qu'aux véritables intérêts de
M. et de madame de Grignan. J'ai trouvé fort dure et fort opiniâtre la
vision de M. de Toulon pour les cinq mille francs à l'assemblée. Je
crois que la permission que donne le roi d'opiner sur cette
gratification ôtera l'envie de s'y opposer. M. de Pomponne a fait
régler aussi le _monseigneur_ qu'on doit dire à M. de Grignan[303] en
présence de l'intendant, quand on vient lui rendre compte de
l'assemblée; et comme ce règlement donnera sans doute quelque chagrin à
M. de Rouillé[304], je crois que M. de Pomponne ne l'enverra qu'à la
fin.»
[303] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, ch. X, p. 278-280.
[304] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (novembre 1674), t. III, p. 362, édit.
G. de S.-G. Il y a dans l'édition _M. de Bouilli_. Gault de
Saint-Germ., qui a donné le premier cette lettre d'après
l'autographe, n'a pas bien su la lire.
Pendant tout le temps du séjour de madame de Grignan à Paris, la
correspondance de Bussy avec madame de Sévigné devint plus active. Bussy
reprit ce ton de galanterie aimable et familière qu'avec elle, dans sa
jeunesse, il ne quittait jamais, et qu'autorisaient l'étroite parenté
qui les unissait et le goût qu'ils avaient l'un pour l'autre. Le séjour
que Bussy faisait à Paris lui avait permis de jouir, pendant l'espace de
six semaines, de la société de madame de Sévigné et de madame de
Grignan. Le souvenir du plaisir que lui avait causé la conversation de
la mère et de la fille se manifeste dans ses lettres, malgré les
retranchements faits, par les éditeurs, de tous les passages inspirés
par une jovialité un peu crue. Scrupule étrange, puisqu'ils ont imprimé
sans aucun changement la réponse de madame de Sévigné, qui, bien loin de
se fâcher de ces gravelures, répond sur le même ton. Bussy avait entendu
dire que sa cousine était tourmentée de vapeurs: il lui écrit que,
d'après un habile médecin qu'il a consulté, son mal ne vient que d'un
excès de sagesse et de vertu; et il lui conseille, afin de vivre
longtemps, de prendre un amant: «Cela vaudra mieux, dit-il, que du vin
émétique.» Il ajoute: «Mon conseil, ma chère cousine, ne saurait vous
paraître intéressé; car si vous aviez besoin de vous mettre dans les
remèdes, étant, comme je suis, à cent lieues de vous, ce ne serait pas
moi qui vous en servirait.» Elle lui répond: «Le conseil que vous me
donnez n'est pas si estimable qu'il l'aurait été du temps de notre belle
jeunesse; peut-être qu'en ce temps-là auriez-vous eu plus de
mérite[305].»
[305] _Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, Paris, Delaulne,
1726, in-12, t. I, p. 117 (Chaseu, ce 16 août 1674), date
conforme dans cette édition au ms. (no 231, in-4º) de la _Suite
des Mémoires_, p. 78 verso. BUSSY prétend, dans ses _Mémoires_,
qu'il avait entendu dire que madame de Sévigné avait failli
mourir d'apoplexie. Celle-ci dément cette nouvelle.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (16 août et 5 septembre 1674), t. III, p. 350 et 352,
édit G.; t. III, p. 241 et 242, édit. M.
L'intérêt se joignait au plaisir que Bussy avait à correspondre avec
madame de Sévigné; presque toute sa famille, à Paris, était en quelque
sorte sous la direction ou la protection de sa cousine. Bussy jugeait le
moment favorable pour la faire agir. De tout temps madame de Sévigné
avait été bien avec le prince de Condé: il était au pouvoir de ce prince
de faire cesser l'exil de Bussy, et madame de Sévigné avait, pour la
seconder dans ses sollicitations, le cardinal de Retz et la belle
comtesse de Grignan.
Le 15 octobre 1674, madame de Sévigné avait écrit à Bussy: «J'ai donné à
dîner à mon cousin votre fils et à la petite chanoinesse de Rabutin, sa
sœur, que j'aime fort. Leur nom touche mon cœur, et leur jeune mérite
me réjouit. Je voudrais que le garçon eût une bonne éducation: c'est
trop présumer que d'espérer tout du bon naturel[306]. Ce fils
(Amé-Nicolas de Bussy-Rabutin) était l'aîné des fils de Bussy, mais du
second lit. C'est lui que madame de Sévigné allait voir quand il était
écolier au collége de Clermont[307]. Il eut, à son entrée dans le monde,
le titre de marquis de Bussy. Le roi lui donna la compagnie de cavalerie
dans le régiment de Cibours[308]; ce fut en considération du père que
cette faveur fut accordée au fils. Le comte de Bussy avait raison de
dire que les offres réitérées de service qu'il faisait au roi à l'entrée
de chaque campagne et les lettres qu'il lui écrivait, tant admirées de
madame de Sévigné, ne déplaisaient point et lui seraient un jour
comptées. Il parut à la cour lorsque les causes qui forçaient le roi à
le tenir éloigné eurent disparu. Louis XIV accorda au comte de Bussy une
pension de quatre mille francs, une de deux mille francs pour son fils
aîné[309], et des bénéfices au cadet. Madame de Sévigné n'avait pas en
vain pressenti les défauts d'éducation du jeune Bussy. Quelques années
après elle avertit son père que le jeune homme passait dans le monde
«pour être trop violent et trop avantageux en paroles.» C'étaient
précisément les défauts de son père, qui prit assez mal cet
avertissement. Quoique Bussy désirât qu'avec la raison et l'esprit qui
le distinguaient son fils améliorât son caractère, il ne lui en voulut
pas trop d'avoir mis, comme il le dit, «sur la chaleur des Rabutin une
dose de la férocité des Rouville[310].» Malgré ses défauts, le marquis
de Bussy fut un brave militaire, qui se concilia la faveur du Dauphin
et de ses supérieurs et parcourut sa carrière d'une manière plus
brillante que son cousin le baron de Sévigné. Malgré l'excellente
éducation que celui-ci avait reçue, malgré son esprit, son savoir, sa
bravoure et les puissants amis de sa mère, il fut obligé d'acheter son
grade; du vivant de madame de Sévigné, il renonça à l'état militaire
sans avoir obtenu aucun avancement; puis, marié et veuf, il termina ses
jours dans l'obscurité d'une pieuse solitude[311]. Quand madame de
Sévigné, le comte et la comtesse de Bussy eurent disparu du monde,
Amable de Bussy, s'abandonnant à tous les défauts de son caractère,
força le roi à lui faire subir la même peine qui avait été infligée à
son père: il fut exilé dans ses terres, où il mourut[312].
[306] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 359, édit
G.; t. III, p. 247, édit. M.
[307] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 475, édit.
G.; t. II, p. 400, édit. M.
[308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1677), t. V, p. 464, édit.
G.; t. V, p. 288, édit. M.
[309] BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (3 mars 1680), t. IV,
p. 425.--(13 novembre 1688), t. VI, p. 317.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
(25 février et 3 novembre 1688), t. VIII, p. 156 et 414, édit. G.
[310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit.
G.--_Ibid._ (25 février 1686), t. VIII, p. 231, édit. G.; t. VII,
p. 365, édit. M.
[311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1690), t. X, p. 232, et tome
I, p. CIX, édit. G.--(5 novembre 1691), t. IX, p. 486, édit. M.;
t. X, p. 423, édit. G.--(10 mai et 7 juillet 1703), t. XI, p. 345
et 394, édit. M.
[312] LA BEAUHELLE, _Mélanges_, mss. cités par Monmerqué dans
SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 366.
Sa sœur, Marie-Thérèse de Bussy-Rabutin, était filleule de madame de
Sévigné; Bussy l'avait fait recevoir chanoinesse au chapitre de
Remiremont; elle était pour lui un correspondant très-habile. Six
semaines avant le dîner dont parle madame de Sévigné dans sa lettre du
14 octobre, Marie-Thérèse avait écrit de Paris à son père pour lui
rendre compte de la sanglante victoire remportée par le prince de Condé
à Senef; elle le fit avec une exactitude de détails qu'auraient enviée
le plus soigneux gazetier et l'écrivain le plus exercé aux narrations
des batailles. Ce fut elle qui annonça à Bussy que Sévigné avait été,
dans ce combat, blessé à la tête, et qu'à cause du grand nombre
d'officiers et de soldats tués on devait convoquer l'arrière-ban[313].
Marie-Thérèse, en 1677, fut mariée à Louis de Madaillan de Lesparre,
seigneur de Montataire, marquis de Lassay. Bussy eut à se louer de son
gendre, quoique son caractère parût s'accorder peu avec le sien[314].
Par sa capacité pour les affaires madame de Montataire fut, avant et
depuis son mariage, très-utile à sa mère, particulièrement dans
l'important procès que celle-ci eut à soutenir contre Gabrielle
d'Estrées de Longueval, veuve du maréchal d'Estrées, et Françoise de
Longueval, chanoinesse de Remiremont, pour partager des biens de son
aïeul maternel[315].
[313] BUSSY, _Lettres_ (14 août 1674), t. IV, p. 136--_Suite des
Mémoires de_ BUSSY, ms., p. 80. Avant de transcrire dans ses
_Mémoires_ cette lettre tout à fait historique et
très-instructive, Bussy dit: «Deux jours après que j'eus écrit
cette lettre (la lettre à madame de Sévigné du 16 août 1674,
qu'on a mutilée), je reçus celle-ci de ma fille de Rabutin, dame
de Remiremont.»
[314] BUSSY, _Discours à ses enfants_; 1694, in-12, p.
441.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1690), t. IX, p. 389, édit.
M.
[315] Voyez MONMERQUÉ dans les notes sur Sévigné, t. VI, p. 355;
t. VII, p. 108; et t. VIII, p. 71 et 417, édit. G.; p. 138, édit.
M. (26 juin et 14 novembre 1688).--SAINT-SIMON, _Œuvres
complètes_, t. X, p. 77.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, 1829,
in-8º, t. V, p. 305.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. G., t. V, p. 5;
VI, 335; VII, 84; X, 291. L'arrêt du 30 mai et du 31 janvier 1689
donna gain de cause à la comtesse de Bussy.
Le jeune frère de madame de Montataire et du marquis de Bussy (Michel
Celse-Roger de Rabutin), qui n'était au temps dont nous parlons âgé que
de six à sept ans, appartient plutôt au dix-huitième siècle qu'au siècle
de Louis XIV. C'est cet homme aimable et spirituel, ami de Voltaire et
de Gresset, renommé comme le _Dieu de la bonne compagnie_ (de cette
époque!), qui fut académicien sans œuvre et évêque sans piété. Élevé au
séminaire, il fut peu connu de madame de Sévigné. Bussy apprend à sa
cousine que le roi a donné à ce fils un prieuré de deux mille livres;
qu'il a soutenu sa thèse en Sorbonne avec l'approbation générale et
qu'il a surtout obtenu le suffrage du P. la Chaise[316]. Ce fut ce fils
de Bussy qui, devenu évêque de Luçon, contribua le plus à la publicité
des lettres de madame de Sévigné à sa fille[317]: il devait trouver
place dans ces Mémoires.
[316] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1690), t. X, p. 237, édit. G.;
t. IX, p. 339, édit. M.
[317] MONMERQUÉ, _Notice bibliographique des différentes éditions
des Lettres de madame de Sévigné_, dans l'édition de Sévigné,
1820, in 8º, t. I, p. 23.
Ces trois enfants de Bussy étaient nés de Louise de Rouville de
Clinchamp, sa seconde femme, qu'il avait épousée en 1650. Louise de
Rouville était peu goûtée de madame de Sévigné, probablement parce
qu'elle montrait peu d'esprit et qu'elle s'occupait uniquement de ses
enfants et des intérêts de sa famille[318]. Madame de Sévigné négligeait
même de répondre aux lettres qu'elle en recevait, ou n'y répondait
qu'indirectement dans les lettres qu'elle adressait à Bussy. Quand une
seule fois elle en agit autrement, c'est pour lui témoigner sa surprise
d'avoir reçu d'elle, en si bons termes, une invitation de s'arrêter
dans son château lorsqu'elle traversait la Bourgogne pour aller en
Provence, et c'est avec ce ton d'assurance et de supériorité d'une femme
de la cour s'adressant à une provinciale: «Est-ce ainsi que vous
écrivez, madame la comtesse? Il y a du Rouville et du Rabutin dans votre
style.» La comtesse de Rabutin ménageait beaucoup madame de Sévigné, à
cause des bontés qu'elle avait pour son fils aîné et du bien qu'elle en
disait alors[319]. Madame de Sévigné a eu le tort de méconnaître le
mérite de la comtesse de Bussy: c'était une épouse dévouée, une
excellente mère et une femme d'une rare capacité pour les affaires;
sollicitant sans cesse pour désarmer les ennemis de son mari, et
attentive à exécuter toutes ses volontés[320]; suivant avec persévérance
de longs et difficiles procès, et sachant les gagner. Bussy lui rendait
justice, et il sait la lui faire rendre par sa cousine. Celle-ci lui
avait écrit qu'elle craignait que la comtesse de Bussy ne se tirât mal
d'une vente considérable de biens qu'elle avait à faire. Bussy répond:
«La peine que vous avez, ma chère cousine, à croire que madame de Bussy
puisse faire vendre le bien de la maréchale d'Estrées, vient de ce que
vous croyez que celle-ci a plus d'esprit que l'autre; et, en effet, il
en pourrait être quelque chose: elle sait mieux vivre et parler; mais
cela ne paye pas les dettes d'une maison, et madame de Bussy sait mieux
les affaires, parce qu'elle s'y est plus appliquée[321].»
[318] BUSSY, _Discours à ses enfants_, 1694, Paris, in-12, p.
240.--Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e édit., I, 204-205; II,
351.
[319] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1672), t. III, p. 93 et 94,
édit. G.; t. III, p. 27 et 28, édit. M.
[320] _Suite des Mémoires de_ BUSSY (ms. de l'Institut), p. 110.
Lettre de Bussy à Pellisson (25 mai 1675).
[321] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit.
G.; t. VI, p. 478, édit. M.