[257] DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t.

III, p. 202-207.

[258] QUINAULT, _Alceste_, tragédie, acte III, scène 3, t. IV, p.

182 du _Théâtre de_ M. QUINAULT, 1715, in-12.

Cependant l'impulsion donnée par la faveur de Louis XIV au théâtre de

l'Opéra, décoré du nom d'Académie, ne profita bien qu'à la musique et à

la danse. La France resta toujours inférieure à l'Italie sous le rapport

des machines et des décorations comme sous celui du chant et de la

poésie. Les plus belles pièces de Quinault ne sont pas comparables aux

plus médiocres de Métastase; et néanmoins aucun de nos poëtes, depuis

Louis XIV, n'a réussi mieux que Quinault dans ce genre de composition.

Mais l'Opéra français devint, dès son début au Palais-Royal, supérieur

dans la musique instrumentale. Le poëme, les danses, les ballets

n'excitaient qu'un plaisir secondaire en comparaison des belles

symphonies que Lulli composait; ses opéras ressemblaient à des concerts.

C'est ce dont se plaint amèrement la Bruyère, ce grand peintre de la

société française dans le grand siècle[259]. Les imitateurs du Florentin

profitèrent du goût régnant pour composer des opéras courts, presque

sans récitatifs, tout en symphonies et qui pouvaient se passer des

prestiges du théâtre. Un musicien nommé Molière (qui n'avait rien de

commun que le nom avec le grand comique) paraît avoir particulièrement

réussi dans ces opéras-concerts, dont l'abbé Tallemant composait les

paroles et qu'il faisait chanter chez lui et dans des fêtes

particulières[260]. Le 5 février (jour anniversaire de sa naissance),

madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je m'en vais à un petit opéra de

Molière, beau-père d'Itier[261], qui se chante chez Pelissari; c'est une

musique très-parfaite. M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y

seront.»

[259] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. I, no XLVII, p. 165.

[260] B. DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_,

t. III, p. 178.--PAVILLON (lettre à mademoiselle Itier),

_Œuvres_, édit. 1750, in-12, p. 96.

[261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit.

M.; t. III, p. 233, édit. M.

Pelissari était un riche financier, ami de Gourville et de

d'Hervart[262]. Madame de Sévigné l'avait connu chez Fouquet au temps de

la Fronde, et avec lui, comme avec Jeannin de Castille, elle était

restée liée. Déjà les plus grands personnages de ce temps aimaient à se

réunir chez ces riches roturiers, qui acquirent dans le siècle suivant

une influence toujours croissante. Le jeu, la bonne chère faisaient

éprouver à tous ces hommes de la cour des plaisirs plus vifs que ceux

qu'ils devaient à la magnificence du monarque, parce que les plus élevés

parvenaient, par la familiarité même de leur excessive politesse, à

faire régner dans ces cercles, honorés par leur présence, tout le charme

d'une parfaite égalité sans rien perdre des avantages que leur donnait

la supériorité de leur rang et de leur naissance; et depuis lors ce fut

là le triomphe du savoir-vivre et du suprême bon ton. Ainsi nous voyons

madame de Sévigné, vivement pressée de se rendre à une invitation de la

duchesse de Chaulnes avec les cardinaux de Retz et de Bouillon, préférer

un souper chez Gourville[263], où elle devait se réunir avec toute sa

société, M. de la Rochefoucauld, madame de la Fayette, M. le Duc, le

comte de Briord[264], son aide de camp, madame de Thianges, madame de

Coulanges, Corbinelli. Madame de Sévigné ne pouvait être attirée chez

Pelissari que les jours de concerts et de grandes réunions. La société

de madame Pelissari était toute différente de la sienne. Celle-ci

recevait beaucoup d'hommes de lettres, mais c'étaient précisément ceux

qui régnaient alors à l'Académie et qui n'avaient aucun succès à l'hôtel

de la Rochefoucauld. Pavillon était le Voiture de ce _pastiche_ de

l'hôtel de Rambouillet[265]. Le jour que madame de Sévigné se rendit

chez madame Pelissari pour entendre l'opéra de Molière, elle dut y

trouver Cotin, qui récita peu après, en séance publique, des vers à la

louange du roi; Gilles Boileau[266], l'ami de Cotin et l'ennemi de

Despréaux, son frère; puis Furetière, Charpentier, l'abbé Tallemant,

Perrault, le vieux Bois-Robert, Quinault, Regnier, Desmarais, Benserade

et d'autres moins connus. C'étaient alors les coryphées de l'Académie

française, peuplée en majeure partie de grands seigneurs, loués par

leurs confrères en vers et en prose. Ceux-ci formaient une ligue en

faveur des médiocrités intrigantes; ils exaltaient le siècle présent, et

dépréciaient tous les siècles qui l'avaient précédé. Leur règne allait

cesser. A la vérité Despréaux et la Fontaine devaient attendre dix ans

encore leur admission à l'Académie; mais déjà depuis deux ou trois ans

l'ennemi avait commencé à pénétrer dans la place. Bossuet avait été reçu

de l'Académie en 1671, Racine et Fléchier en 1673, le savant Huet, qui

écrivait des poëmes charmants dans la langue de Virgile, en 1674.

Benserade, sans beaucoup d'avantages pour l'illustre compagnie, allait y

remplacer Chapelain. Madame de Sévigné ne manque pas de donner à madame

de Grignan des nouvelles de ce dernier, si connu d'elle et de toute sa

famille: «M. Chapelain se meurt; il a une manière d'apoplexie qui

l'empêche de parler; il se confesse en serrant la main; il est dans sa

chaise comme une statue: ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes.

Adieu, ma bonne[267].»

[262] DE GOURVILLE, _Mémoires_ (1657), collect. de Petitot, t.

LII, p. 317-341.

[263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit.

G.; t. III, p. 233, édit. M.--PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t.

I, p. LXXVIII, Remarques sur Briord.

[264] Voyez _Lettres de_ LOUIS XIV au comte de Briord, la Haye,

1726, pet. in-12, 209 pag.; pièces justificatives, 50 pag.

[265] PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. I, p. 154. Conférez t.

I, p. 146, 148, 152, 157, 165, et t. II, p. 202, 205, 284.

[266] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º,

1729, t. II, p. 158.

On est étonné du peu d'affection que manifeste en cette circonstance

madame de Sévigné pour l'ancien précepteur des MM. de la Trousse, ses

parents; pour celui qui, avec Ménage, lui avait donné à elle-même des

leçons dont elle avait si bien profité. Mais Chapelain, qui avait été

une des grandes notabilités littéraires chez la marquise de Sablé[268],

dans les réunions hebdomadaires de mademoiselle de Scudéry et à l'hôtel

de Rambouillet, où Arnauld d'Andilly l'avait introduit[269], où ses

liaisons avec les solitaires de Port-Royal lui donnaient de

l'importance; cet auteur tant prôné, si magnifiquement récompensé par

les ducs de Longueville et de Montausier; ce juge souverain en matière

de goût, selon Balzac[270], était devenu ridicule par la publication de

son grand poëme et par son avarice[271]. On convenait que Boileau

Despréaux, pour répondre aux reproches que lui adressait le spirituel de

Coupeauville[272] d'avoir si maltraité le chantre malencontreux de la

célèbre Pucelle, avait eu raison de dire: «Mais je n'ai été que le

secrétaire du public; je ne suis coupable que d'avoir dit en vers ce que

tout le monde dit en prose[273].» Madame de Sévigné fut tout étonnée de

voir le satirique «s'attendrir pour le pauvre Chapelain,» et elle lui

pardonnait de s'être montré si cruel en vers, puisqu'il était si tendre

en prose[274]. Elle admirait plus que personne le talent de Despréaux,

et recherchait les réunions ou il faisait des lectures de son _Art

poétique_, qui devait bientôt paraître et faire époque dans la

littérature française.

[267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 223,

édit. G.; t. III, p. 139, édit. M.--Chapelain ne mourut que

plusieurs mois après cette lettre, le 22 février 1674.

[268] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 399, 416,

édit. in-8º; t. IV, p. 152, 170, édit. in-12.--D'OLIVET,

_Histoire de l'Académie françoise_, édit. 1729, in-4º, t. II, p.

124.

[269] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. III, p. 470.

[270] _Vie de Costar_, t. VI, p. 263 des _Historiettes_ de TALLEMANT

DES RÉAUX, et _ibid._, p. 264 et 265. Lettres autographes d'Arnauld

d'Andilly et de Chapelain.

[271] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º,

t. II, p. 128.

[272] CLAUDE DUVAL DE COUPEAUVILLE, abbé de la Victoire, mort en

1676. Conférez sur ce personnage SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février

1671), éd. G.; t. I, p. 265, édit. M. (M. M. a corrigé sa note

ailleurs.)--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 303-332

(et la note 726 à la page 330), édit. in-8º; t. IV, p. 87, 88, et la

note 1.--_Ménagiana_, t. II, p. 1; t. III, p. 79.

[273] _Œuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1747,

t. I, p. 154. Note sur le vers 203 de la satire IX.

[274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 264,

édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.

Le 15 décembre (1673), elle écrit: «Je dînai hier avec M. le Duc, M. de

la Rochefoucauld, madame de Thianges, madame de la Fayette, madame de

Coulanges, l'abbé Têtu, M. de Marsillac et Guilleragues, chez Gourville.

Vous y fûtes célébrée et souhaitée; et puis on écouta la _Poétique_ de

Despréaux, qui est un chef-d'œuvre[275].»

[275] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 262,

édit. G.; t. III, p. 171, édit. M.

Elle n'entendit cette fois qu'une portion du poëme; car, un mois après,

elle écrit encore: «De Pomponne m'a priée de dîner demain avec lui et

Despréaux, qui doit lire sa _Poétique_.» Le surlendemain, elle commence

ainsi une autre lettre: «J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne,

comme je vous avais dit; et puis (on dînait alors à midi), jusqu'à cinq

heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de

la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y était. Nous parlâmes deux ou

trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir entendre[276].»

[276] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1674), t. III, p. 307,

édit. G.; t. III, p. 209, édit. M.

J'ai dit que madame de Sévigné entendit la lecture de l'_Art poétique_

en entier. En effet, ce poëme était achevé, puisque Boileau l'inséra

dans la première édition de ses œuvres, dont il devait bientôt faire

commencer l'impression et qui parut six mois après la date de la lettre

de madame de Sévigné. Il y a cependant des vers, dans ce poëme, que

l'auteur ne composa qu'après la lecture qu'il en avait faite chez M. de

Pomponne: ce sont ceux où la conquête de la Franche-Comté est célébrée.

Cette conquête ne fut commencée que six semaines après cette lecture et

terminée seulement cinq jours après l'impression des _Œuvres diverses

du sieur D***_. [Despréaux].

Condé, qui, lorsqu'il s'était révolté, avait servi et commandé chez les

Espagnols, connaissait leurs hommes d'État et leurs guerriers; il lui

fut donc facile de préparer la seconde conquête de la _comté de

Bourgogne_[277]. Rentrée, par le traité d'Aix-la-Chapelle, sous la

domination espagnole, cette province était mécontente des dons gratuits

et des subsides que l'Espagne avait exigés d'elle pour le rétablissement

des fortifications détruites par la France et pour l'entretien des

garnisons que la guerre forçait d'y placer. Mais cette fois aussi, mieux

fortifiée, plus garnie de troupes et préparée depuis longtemps pour

l'état de guerre, on ne pouvait plus la surprendre; et la conquérir

était devenu plus difficile. Louis XIV empêcha très-habilement les

Suisses, qui craignaient de devenir les voisins de la France, de se

joindre aux Espagnols, en offrant au roi d'Espagne de déclarer la

neutralité de la Franche-Comté. Il s'y refusa, quoique sollicité par les

Suisses, qui s'étaient joints à Louis pour cette négociation. Dès lors

l'état de guerre qui existait entre l'Espagne et la France légitima

l'attaque de la Franche-Comté, et les Suisses n'eurent aucune raison

valable pour s'y opposer. Gourville, l'homme de Condé, Bouchu,

l'intendant de la Bourgogne, le marquis de Vaubrun préparèrent les

succès de cette attaque par leurs secrètes négociations avec le prince

d'Aremberg, le marquis de Listenay et don Guignones[278]. Le maréchal

de Navailles commença l'invasion; il prit Gray en trois jours, le 1er

mars; Vesoul, le 10[279]. Le siége de Besançon, fait par le roi en

personne, fut pénible: cette place ne se rendit qu'après huit jours de

tranchée, le 15 mai; et la citadelle, le 22. Dôle ouvrit ses portes le 6

juin, après sept jours de tranchée; et la Feuillade entra dans Salins le

22 juin, après un siége de sept jours. Mais la conquête de la

Franche-Comté ne fut complétée que le 5 juillet, lorsque le marquis de

Renel (ami et allié de Bussy) eut pris Lure et Fauconier[280].

[277] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 82, ch. V.

[278] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements

à l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 262

et 270. Depuis le 7 janvier 1674 jusqu'au 11 mars, toutes ces

lettres sont à tort datées de 1673; c'est 1674 qu'il faut lire.

Ces fautes ne sont pas corrigées dans la table.

[279] _Mémoires du duc_ DE NAVAILLES _et_ DE LA VALETTE, 1702,

in-12, p. 285.--DU LONDEL, _Fastes des rois_, 1697, in-8º, p.

213, 214.

[280] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir à

l'éclaircissement de l'histoire militaire de Louis XIV_, t. II,

p. 320.

Comme le volume des œuvres diverses de Despréaux ne fut achevé

d'imprimer que le 10 juillet, et qu'après les vers où il célèbre la

conquête de la Franche-Comté près des deux tiers de son volume étaient à

imprimer, et que le privilége du roi est daté du 12 juin, il en résulte

que ce fut après avoir livré son manuscrit à l'imprimeur, c'est-à-dire

après le 22 juin, et sur les épreuves mêmes de son ouvrage, que Boileau,

sans craindre qu'on lui révoquât son privilége, ajouta les vers

suivants, adressés, comme ceux qui les précèdent, aux auteurs qui

voudront célébrer les victoires de Louis XIV:

Mais tandis que je parle une gloire nouvelle

Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle.

Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé;

Besançon fume encor sur son roc foudroyé.

Remarquons que ce fut au détriment du poëme que ces quatre vers furent

intercalés. Les vers qui les suivent étaient, avant cette intercalation,

à la suite de ceux sur le passage du Rhin et de la conquête de la

Hollande, et s'appliquaient mieux à ce passage et à cette conquête qu'au

siége de Besançon et de Salins. Quel auteur, dit le poëte,

Chantera le Batave, éperdu dans l'orage,

Soi-même se noyant pour sortir du naufrage;

Dira les bataillons sous Mastricht enterrés,

Dans ces affreux assauts du soleil éclairés?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues

Devaient à ce torrent apporter tant de digues?

Est-ce encore en fuyant qu'ils pensent l'arrêter

Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter[281].

[281] _Œuvres diverses_ du sieur D***, avec le _Traité du

sublime_ de Longin; Paris, chez Denis Thierry, 1674, in-4º, p.

140 et 141. (Au dernier feuillet: «Achevé d'imprimer pour la

première fois le 10 juillet 1674).»

Quand Despréaux écrivit ces vers, on était à la fin de l'année 1673. Le

Rhin avait été passé le 12 juin 1672, et Maestricht s'était rendu au roi

le 29 juin 1673. Ces exploits, quoique récents, étaient déjà anciens;

ils avaient fatigué les muses adulatrices, et ces vers, au moment de

leur publication, formaient un anachronisme. Louis XIV, dès la fin

d'octobre de l'année précédente, pour mieux attaquer l'Espagne, avait

commencé à retirer ses troupes de la Hollande: le _Batave éperdu_, au

lieu de fuir, rentrait dans ses foyers. Les forces qui avaient envahi la

république étaient postées sur le haut Rhin; et Bonne, mal fortifiée,

avait capitulé le 12 novembre 1673, après huit jours de siége. La

conquête de la Franche-Comté, célébrée par le poëte avant même d'être

achevée, avait pour les lecteurs le mérite si grand de la nouveauté;

mais les vers qui suivaient, depuis l'évacuation des places conquises

sur la Hollande, n'étaient plus d'accord avec l'histoire. Le _Batave_,

ligué avec toute l'Europe, après avoir fait rebrousser le torrent

dévastateur, espérait l'anéantir ou lui imposer des digues qu'il ne

pourrait franchir: il ne parvint alors qu'à en détourner le cours.

Condé, à la tête d'une poignée de troupes, soutint, dans les plaines des

Pays-Bas, le choc des puissances armées; Luxembourg, son disciple, leur

ferma les passages de la Suisse; Turenne, ceux de l'Alsace, et il les

rejeta au delà du Rhin[282]. Louis XIV, couvert par l'habileté de ses

grands capitaines, put, en achevant la conquête de la Franche-Comté,

compléter ainsi le sol de la France, depuis maintenu par la Providence

dans son intégrité, malgré soixante ans de délire révolutionnaire et

d'usurpations insensées[283].

[282] DESORMEAUX, _Histoire de Louis, prince de Condé_, 1769,

in-12, p. 380.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773,

in-12, t. II, p. 240 à 304.--DESCHAMPS, _Dernières campagnes de

M. de Turenne_, dans l'_Histoire du vicomte de Turenne_, t. III,

p. 306-406--PELLISSON, _Histoire de Louis XIV_, Paris, 1749,

in-12, t. III, p. 227-228.

[283] LOUIS XIV, _Œuvres_, _fragment sur la conquête de la

Franche-Comté_.--Et le général GRIMOARD, _Précis sur la conquête

de la Franche-Comté_, dans les _Œuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p.

453 et 473.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissement à

l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 273,

286.

CHAPITRE VII.

1674-1675.

M. et madame de Grignan viennent à Paris.--M. de Grignan retourne

en Provence.--Madame de Grignan reste avec madame de Sévigné

pendant quinze mois.--Correspondance de madame de Sévigné avec

Guitaud et avec Bussy.--Bussy obtient la permission de venir à

Paris, et vit pendant six mois dans la société de madame de Sévigné

et de madame de Grignan.--Ouverture de l'assemblée des communautés

de la Provence le 3 novembre.--L'évêque de Toulouse forme

opposition à M. de Grignan.--Grignan est soutenu par Guitaud,

gouverneur des îles Sainte-Marguerite.--Correspondance de Bussy et

de madame de Sévigné.--Détails sur la femme et les enfants de

Bussy.--Sur l'aîné de ses fils, Nicolas, marquis de Bussy.--Sur

Marie-Thérèse de Bussy, marquise de Montalaire.--Sur

Michel-Celse-Roger de Bussy, évêque de Luçon.--Sur Louise de

Rouville de Clinchamps, seconde femme du comte de

Bussy-Rabutin.--Sur Diane de Rabutin, chanoinesse.--Sur

Louise-Françoise de Bussy.--Sur le mariage de celle-ci avec Gilbert

de Langheac, marquis de Coligny.--Coligny est tué.--Sa veuve se

remarie.--Elle ne prend pas le nom de son nouveau mari, et se fait

nommer comtesse de Dalet.--Son fils, le comte de Langheac, meurt

sans postérité mâle.

Ce fut dans cette belliqueuse année, et lorsque la France était assiégée

par cette multitude d'ennemis que lui avaient faits l'ambition et la

despotique arrogance de son monarque, que madame de Sévigné put goûter,

plus complétement qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps, les douceurs

de l'amour maternel et celles de l'amitié. Elle en éprouvait le besoin

pour se consoler de l'ennui et de la fatigue qu'entraînent avec eux les

plaisirs du monde, les liaisons passagères de la société et les

intrigues de la cour.

Elle était enfin parvenue à obtenir un congé pour M. de Grignan[284]; il

arriva à Lyon avec sa femme au commencement de février[285] et à Paris

vers le 15 du même mois (1674).

[284] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 315, édit.

G.; t. III, p. 217, édit. M.

[285] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit.

G.; t. III, p. 235, édit. M.

Le comte de Grignan retourna au mois de mai suivant en Provence[286],

mais madame de Grignan ne se sépara de sa mère qu'un an après: leur

commerce de lettres fut donc interrompu pendant quinze mois entiers.

Dans cet intervalle de temps, madame de Sévigné entretint une

correspondance active avec son cousin Bussy, le comte de Guitaud et M.

de Grignan. Elle n'eut pas non plus, durant toute cette année et les six

premiers mois de l'année suivante, besoin d'écrire à celui qu'elle

nommait son _bon cardinal_. Retz résida pendant tout ce temps à Paris,

passant de longues heures avec madame de Sévigné et avec sa fille[287],

dont il préférait la société à toutes les autres. De son côté, madame de

Sévigné trouvait qu'il était l'homme de France dont la conversation

était la plus agréable, l'homme le plus charmant qu'on pût voir; et ce

qui contribuait surtout à le lui faire trouver tel, c'est qu'il semblait

partager son admiration pour madame de Grignan et sympathiser à ses

faiblesses maternelles[288]. Sévigné était à l'armée, mais il venait par

intervalle se réunir à sa mère et à sa sœur et jouir avec elles des

plaisirs de la cour[289]. Le petit-cousin de Coulanges et Corbinelli _le

fidèle Achate_, l'officieux d'Hacqueville étaient aussi alors à Paris;

et Gourville et Guilleragues, et les hommes de lettres qui fréquentaient

les hôtels des la Rochefoucauld et des Condé, et toute la brillante

jeunesse de ces sociétés montraient d'autant plus d'empressement encore

à se rapprocher de madame de Sévigné qu'ils étaient certains de

rencontrer toujours près d'elle la belle comtesse de Grignan, la reine

de la Provence, si longtemps regrettée, si ardemment attendue.

[286] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mai 1674), t. III, p. 341, édit. G.;

t. III, p. 237, édit. M.; t. III, p. 19 et 20 de l'édit. de 1754.

[287] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai et 15 juin 1674.), t. III, p.

393-409, édit. G.; t. III, p. 237, édit. M.--_Ibid._ (25 mai et

19 juin 1675), t. III, p. 386, 391 et 422, édit. G.; t. III, p.

267, 272, 299, édit. M.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, ms.

(lettre à madame de Grignan, datée du 12 mai). C'est la même que

celle qui est datée du 10 mai dans les édit., t. III, p. 386.

[288] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 361, édit.

G.; t. III, p. 248 (27 mai 1675), p. 304, édit. M.

[289] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1674), t. III, p. 333, édit.

G.; t. III, p. 212, édit. M.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p.

238, édit. M.; t. III, p. 343, édit. G.; t. III, p. 275, édit.

M.--_Ibid._ (5 février 1674), t. III, p. 337, édit. G.; t. III,

p. 235, édit. M.

Il semble que rien ne manquait au bonheur de madame de Sévigné; mais

elle était arrivée à un âge ou les joies les plus vives sont amorties

par tout ce que l'existence humaine a de triste et de sérieux. Elle

n'avait que quarante-huit ans; et aux souhaits que, selon l'usage, sa

fille lui exprimait au premier jour de l'an (1674) elle répondit[290]:

«Vous me dites mille douceurs sur le commencement de l'année: rien ne

peut me flatter davantage; vous m'êtes toutes choses, et je ne suis

appliquée qu'à faire que tout le monde ne voie pas toujours à quel point

cela est vrai. J'ai passé le commencement de l'année assez brutalement;

je ne vous ai dit qu'un pauvre petit mot; mais comptez, mon enfant, que

cette année et toutes celles de ma vie sont à vous: c'est un tissu,

c'est une vie tout entière qui vous est dévouée jusqu'au dernier soupir.

Vos moralités sont admirables; il est vrai que le temps passe partout,

et passe vite. Vous criez après lui, parce qu'il vous emporte quelque

chose de votre belle jeunesse; mais il vous en reste beaucoup. Pour moi,

je le vois courir avec horreur, et m'apporter en passant l'affreuse

vieillesse, les incommodités et enfin la mort. Voilà de quelle couleur

sont les réflexions d'une personne de mon âge; priez Dieu, ma fille,

qu'il m'en fasse tirer la conclusion que le christianisme nous

enseigne.»

[290] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 297, édit.

G.; t. III, p. 201, édit. M.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 9 / 34 段