Il y avait à la cour deux partis qui se disputaient l'influence sur le

roi. L'un, composé de tous les courtisans dévoués qui avaient part à

ses largesses, de ceux qui désiraient obtenir à tout prix des grades,

des commandements militaires, des gouvernements, de grandes charges, des

intendances, des ambassades, des emplois lucratifs, des distinctions

honorifiques: ceux-là pensaient que Louis XIV devait continuer le cours

de ses conquêtes; que ses maîtresses, le faste de ses palais, de ses

fêtes, de sa maison étaient des démonstrations obligées de sa grandeur

et des manifestations nécessaires de sa puissance. Louvois et Montespan

étaient les appuis naturels de ce parti. Le parti contraire aurait voulu

que Louis XIV renonçât à ses maîtresses; qu'il épargnât à ses sujets le

scandale de ses amours avec une femme mariée; qu'il restreignît ses

dépenses et mît un terme à son ambition et qu'il n'excitât pas la haine

des souverains et de toute l'Europe contre lui et contre la France. Dans

ce parti étaient tous ceux qui voyaient le bien public dans le règne de

la religion et des mœurs. Colbert, homme réglé dans sa conduite,

pensait ainsi; mais il ne pouvait avoir sur son parti la même influence

que Louvois sur le sien[230]. Chargé de l'administration des finances,

il était obligé de mettre sans cesse de nouveaux impôts pour suffire à

des dépenses qui s'accroissaient sans cesse; il ne le pouvait qu'en

appesantissant de plus en plus le joug du despotisme sur les parlements,

les assemblées des états, les magistrats municipaux, les membres de

toutes les corporations qui jouissaient de quelque liberté, tous

partisans de la paix et d'une sage réforme. La confiance que Louis XIV

avait en Colbert comme habile administrateur était encore un obstacle

qui lui faisait perdre tout crédit sur les hommes les plus honorables.

Louis XIV ne lui imposait pas seulement le devoir de régler les finances

de l'État, d'organiser la marine, le commerce; il ne se fiait qu'à lui

pour ses dépenses privées, et il le chargeait du détail de celles qui

concernaient ses maîtresses. Il n'oublia jamais que Colbert avait été

sous Mazarin un excellent intendant; il s'en servait toujours comme tel,

et rendait ce grand ministre complice des désordres que celui-ci aurait

voulu empêcher. Plus que Louvois, et avec juste raison, Colbert excitait

l'envie. Il est vrai qu'en travaillant sans cesse au bien de l'État il

travaillait aussi à l'accroissement de sa fortune et à l'élévation de sa

famille. Dans le clergé, dans la diplomatie et dans la marine les

Colbert occupaient les principaux emplois, étaient revêtus des plus

hautes dignités. Ne pouvant restreindre le roi dans son penchant à la

profusion, Colbert en profitait pour son compte. Il laissa à sa mort

douze millions, qui font vingt-quatre millions de notre monnaie

actuelle. Cette fortune n'était pas, comme celle de Fouquet, le fruit de

coupables manœuvres; mais, en définitive, c'était le trésor et les

impôts sur les peuples, ruinés par la guerre, qui subvenaient aux

générosités du monarque et à celles des provinces et des villes en

faveur des ministres, de leurs parents et de leurs amis. Cependant ce

parti, qui était véritablement celui des bonnes mœurs et le plus

favorable aux intérêts du roi et du pays, ne manquait pas de soutiens à

la cour: la religion lui en créait, pleins d'activité et de zèle. Parmi

eux on comptait le duc de Beauvilliers et le maréchal de Bellefonds,

Pomponne et beaucoup d'autres; enfin, il avait dans Bossuet et dans

Bourdaloue deux apôtres sublimes.

[230] DEPPING, _Correspondance administrative de Louis XIV_.

Lettres du roi à Colbert (18 mai et 19 juin 1674), dans les

_Documents historiques tirés des collections manuscrites de la

Bibliothèque royale_, 1843, in-4º, t. II, p. 524, 525 et 526.

Tous fondaient leur espoir sur l'auguste empire de la religion, qui

parvient toujours à faire entendre sa voix puissante quand les passions

sont apaisées. La foi était vivante dans l'âme de madame de Montespan

comme dans celle de Louis XIV, et elle se manifestait dans tous les deux

par leur exactitude à s'assujettir aux pratiques religieuses que

l'Église prescrit.

Ce parti considéra avec raison comme un premier succès la religieuse

retraite de la Vallière, et comme un second le renvoi des filles

d'honneur. Quel qu'ait été le motif qui fit agir Montespan, il est

certain que ce fut elle qui eut la principale part à cette réforme,

qu'elle la désira et la voulut avec toutes ses conséquences. Madame de

Sévigné, en donnant à madame de Grignan des détails sur l'intérieur de

_Quantova_ (c'est le nom chiffré par lequel elle désigne madame de

Montespan), dit: «Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut séparer

aucune femme de son mari ni de ses devoirs; on n'aime pas le bruit, à

moins qu'on ne le fasse[231].»

[231] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit.

G.; t. III, p. 203, édit. M.

On avait pensé à madame de Grignan pour être dame du palais; mais sans

doute que madame de Montespan la trouva trop jeune et trop belle[232].

[232] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), édit. G., t. III, p.

268.

Madame de Grignan dut peu regretter de n'avoir pas été nommée. Avec les

filles d'honneur disparurent les joies et la gaieté de cette cour

brillante: toute liberté en fut bannie; le service pénible et

l'étiquette sévère auxquels les dames du palais furent assujetties

firent souffrir celles qui avaient brigué avec ardeur ces charges

lucratives et honorifiques. La contrainte et l'ennui s'appesantirent

jusque sur les bals et les divertissements que le roi donnait

fréquemment[233].

[233] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 29 janvier 1674), t. III, p. 324

et 331, édit. G.; t. III, p. 225 et 231, éd. M.--_Lettres des_

FEUQUIÈRES (25 janvier 1674), t. II, p. 248.

Cependant cette réforme eut un très-heureux effet sur les mœurs; madame

de Sévigné elle-même, qui plaisante sur les femmes devenues subitement

dévotes, fut alors plus fortement tourmentée par les scrupules que lui

causait souvent son amour excessif pour sa fille; elle trouva très-bien

que l'animosité que celle-ci lui avait inspirée contre l'évêque de

Marseille lui eût attiré un refus d'absolution. Elle dit à madame de

Grignan: «Ce confesseur est un fort habile homme; et si les vôtres ne

vous traitent pas de même, ce sont des ignorants, qui ne savent pas leur

métier[234].»

[234] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 249, édit.

G.; t. III, p. 160, édit. M. Voyez ci-après chap. X, p. 198.

On voit par là que madame de Sévigné avait lu le traité du grand Arnauld

sur la _fréquente communion_. Dans la lettre où elle dit à sa fille que

d'Hacqueville ne voudrait pas des douceurs d'un attachement tel que

celui qu'elle a pour elle, parce qu'il est mêlé de trop d'inquiétude et

de tourments, elle ajoute: «D'Hacqueville a raison de ne vouloir rien de

pareil; pour moi, je m'en trouve fort bien, pourvu que Dieu me fasse la

grâce de l'aimer encore plus que vous: voilà ce dont il est question.

Cette petite circonstance d'un cœur que l'on ôte au Créateur pour le

donner à la créature me donne quelquefois de grandes agitations. La

_Pluie_ (M. de Pomponne) et moi nous en parlions l'autre jour

très-sérieusement. Mon Dieu, qu'elle est à mon goût cette _pluie_! Je

crois que je suis au sien; nous retrouvons avec plaisir nos anciennes

liaisons[235].» On ne peut douter que madame de Sévigné, lorsqu'elle

écrivait cette lettre, n'eût alors la mémoire toute fraîche de

l'admirable petit traité de saint Eucher sur le _mépris du monde_, dont

son ami Arnauld d'Andilly venait de publier une traduction[236],

puisqu'elle reproduit une pensée d'Eucher en se servant des mêmes

expressions.

[235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 268; t.

III, p. 177, édit. M. (1820).

[236] SAINT-EUCHER, _Du mépris du monde_, traduit par ARNAULD

D'ANDILLY dans Pierre le Petit, 1687, in-12 (81 pages), p. 54.

Après le privilége il est dit: «Achevé d'imprimer pour la

première fois le 3 décembre 1671.» Ainsi il y a eu une édition

antérieure, et nous apprenons par l'avertissement que cette

édition contenait aussi le latin. Il manque dans la nôtre.

Quand ses scrupules la préoccupent, elle se rapproche de ses anciens

amis les jansénistes, surtout d'Arnauld d'Andilly; et alors les rigueurs

de l'hiver ne peuvent l'arrêter. Ce fut un 23 janvier (1674) qu'elle

alla voir pour la première fois Port-Royal des Champs; et elle écrit à

sa fille: «Je revins hier du Mesnil (de chez madame Habert de Montmor),

où j'étais allée pour voir le lendemain M. d'Andilly. Je fus six heures

avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la conversation d'un homme

admirable; je vis aussi mon oncle Sévigné, mais un moment. Ce Port-Royal

est une Thébaïde; c'est un paradis; c'est un désert où toute la dévotion

du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le

pays, à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne

connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean-Climaque.

Les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y

achève sa vie. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine

solitude, dont j'ai tant ouï parler: c'est un vallon affreux, tout

propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au

Mesnil, et hier ici (Paris), après avoir embrassé M. d'Andilly en

passant. Je crois que je dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera

pas sans parler de son père (Arnauld d'Andilly) et de ma fille. Voilà

deux chapitres qui nous tiennent au cœur[237].»

[237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 326 et

327, édit. G.; t. III, p. 227, édit. M.

Le penchant de madame de Sévigné pour ses amis les jansénistes ne

diminuait en rien son admiration pour le jésuite Bourdaloue. Elle dit:

«Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame[238] qui

transporta tout le monde; il était d'une force à faire trembler les

courtisans, et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni

si généreusement les vérités chrétiennes[239].»

[238] Le jour de la Purification, le 2 février, ou peut-être le

dimanche 28 janvier; car cette fête commençait le dimanche qui

précédait ce jour et se continuait jusqu'au jour même. Voyez

BOSSUET, _Catéchisme des festes_, 1687, p. 86.

[239] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit.

G.; t. III, p. 234, édit. M.

On connaît ce mot du grand Condé, qui, à l'église, lorsque le P.

Bourdaloue montait en chaire, appuyant une main sur l'épaule de la

duchesse de Longueville assoupie et de l'autre lui montrant la chaire,

lui disait: «Ma sœur, réveillez-vous; voilà l'ennemi!»

Mais c'est lorsque madame de Sévigné peint le père Bourdaloue consolant

le vieux maréchal de Gramont de la perte de son fils aîné, l'espoir de

sa race, qu'elle nous montre toute l'influence de ce prédicateur sur les

grands de cette époque. Elle trace de cette scène un admirable tableau.

Guiche, qui fut exilé pour ses amours avec l'aimable Henriette et pour

son intrigue avec Vardes contre la Vallière, n'était point généralement

aimé. Madame de Sévigné, qui lui plaisait beaucoup par son esprit,

trouvait le sien guindé, ceinturé comme sa personne. Cependant sa mort

fit une sensation profonde. On comprit qu'en lui disparaissait l'homme

de la cour le plus beau, le plus brillant, le plus chevaleresque, le

plus instruit; le comte de Guiche aurait eu toutes les qualités qui font

le héros s'il n'avait eu les défauts qui empêchent de le devenir: la

vanité et la présomption. Ce fut lui qui, en s'élançant le premier dans

le courant rapide du Rhin, assura le passage de ce fleuve. Louis XIV,

témoin de son courage impétueux, lui eût accordé toute sa faveur s'il

avait pu abattre en lui cet orgueil hautain qui le mettait mal à l'aise

avec toute supériorité. Un léger revers à la guerre lui fut si sensible

qu'il en mourut de chagrin[240].

[240] Voyez PROSPER MARCHAND, _Dictionnaire historique_, 1758,

in-folio, p. 296-300.--_Mémoires du comte_ DE GUICHE, Utrecht,

1744, in-12, deux volumes.--Conférez ces _Mémoires_ sur madame de

Sévigné, I, 302; II, 139, 191, 312; IV, 134, 212.--HAMILTON,

_Œuvres_, t. I, p. 25.

«Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche. Le

P. Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta,

sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa

chambre. Il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des

Capucines. Quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant

qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa

mort; qu'il la recevait de la main de Dieu; qu'il perdait le seul et

véritable objet de toute sa tendresse et de toute son inclination

naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie et de violente

douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se jeta sur

un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure plus dans

cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit. Enfin il lui

parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle. Ils furent six heures

ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier, le

mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce

cher fils. Le maréchal y entra en tremblant, plutôt traîné et poussé que

sur ses jambes; son visage n'était plus connaissable. Monsieur le Duc le

vit en cet état, et, en nous le contant chez madame de la Fayette, il

pleurait. Le maréchal revint enfin dans sa petite chambre; il est comme

un homme condamné. Le roi lui a écrit; personne ne le voit[241].»

[241] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 251, édit.

G.; t. III, p. 161, édit. M.--Le comte de Guiche mourut le 29

novembre 1674 à Creutznach dans le palatinat du Rhin, entre les

bras de son frère le comte de Louvigny.--Conférez SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (27 septembre et 4 octobre 1671), t. II, p. 243, 254,

350, édit. G.; et _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME,

_duchesse_ D'ORLÉANS, _princesse Palatine_, édit. 1832, p.

207.--_Lettres des_ FEUQUIÈRES, t. VI, p. 321.

Ce touchant récit fit croire à madame de Grignan que sa mère, ses amis

étaient inconsolables de la mort du comte de Guiche. Mais dans cette

cour, tout occupée de plaisirs et d'ambition, et de gloire et d'amour,

personne ne pouvait paraître triste, surtout lorsque le roi avait

daigné vous consoler. Aussi madame de Sévigné écrit à sa fille: «Hors

le maréchal de Gramont, on ne songe déjà plus au comte de Guiche: voilà

qui est fait[242].» Mais elle fut obligée de s'y reprendre à plusieurs

fois pour ramener madame de Grignan à son unisson. «Ha! fort bien; nous

voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas! ma pauvre enfant,

nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal, qui a repris le soin de

faire sa cour.» Quelques jours après, nouvelle réprimande: «Vous vous

moquez avec vos longues douleurs! Nous n'aurions jamais fait ici si nous

voulions appuyer autant sur chaque nouvelle: il faut expédier; expédiez,

à notre exemple[243].»

[242] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 266,

édit. G.; t. III, p. 175, édit. M.

[243] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1673), t. III, p. 276,

édit. G.; t. III, p. 183, édit. M.--_Ibid._ (28 décembre 1673),

t. III, p. 283, éd. G.; t. III, p. 189, édit. M.

Elle expédie en effet; et il est impossible de trouver dans aucune

correspondance autant de faits intéressants sur les événements publics,

les personnages du temps, les spectacles, la littérature et la vie de

toute une époque, touchés avec tant de concision, d'esprit, de finesse

et de gaieté.

Un grand changement eut lieu dans les spectacles à la cour et à la

ville, car alors Paris se conformait à la cour; c'était le roi qui

réglait l'un et l'autre.

Louis XIV a dit, dans ses Instructions au Dauphin, qu'il est du devoir

d'un monarque de donner des amusements à sa cour, à son peuple, à

lui-même[244]. Les spectacles publics furent donc par lui mis au nombre

des affaires d'État. La mort de Molière les avait désorganisés.

Cependant la comédie n'était pas le genre de spectacle que préférait

Louis XIV: il aimait par-dessus tout la danse, la musique, les belles

décorations; il n'oubliait pas qu'il avait autrefois brillé dans les

ballets composés pour lui. Il avait été, dans sa jeunesse, un très-bon

joueur de guitare[245]; ce qui n'étonne pas quand on sait qu'on lui

donna un maître de cet instrument lorsqu'il était à peine âgé de huit

ans[246]. C'est cette préférence du roi pour la musique qui avait fait

le succès de l'opéra, introduit en France par Mazarin. Mais Molière,

aussi habile directeur de spectacles qu'auteur illustre et bon acteur,

pour donner au roi le goût de la comédie, imagina de joindre à ses

pièces des danses, des chants, des ballets-mascarades, bien ou mal

motivés[247]. Il chargeait Lulli d'en faire la musique; et même, dans la

composition de la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, il fit concorder

heureusement, pour aller plus vite, Lulli, Quinault et Corneille. Le

grand tragique fut lui-même étonné qu'en remplissant le cadre qui lui

était donné sa muse, affaiblie par l'âge, eût retrouvé, pour une

déclaration d'amour, tout le feu de la jeunesse. C'est ainsi que

Molière soutint son théâtre florissant contre les dangereuses rivalités

du théâtre de la rue Guénégaud, où se jouait l'opéra; du théâtre de

l'hôtel de Bourgogne et de celui du Marais, où l'on représentait les

pièces de Racine et celles de Corneille[248].

[244] DUC DE NOAILLES, notes sur les _Mémoires de Louis XIV_;

appendice à la Vie de Maintenon, 1848, in-8º, t. I, p. 558.

[245] _Mémoires de Noailles_, dans Petitot, t. LXIV, p. 104.

Lettre de la princesse des Ursins (11 juillet 1698).

[246] _État général des officiers, domestiques et commensaux du

Roi_, mis en ordre par le sieur DE LA MARTINIÈRE, p. 116. Ce

maître de guitare se nommait Bernard Jourdan, sieur de la Salle,

et c'est le 29 avril 1651 que de la Salle fut placé près du jeune

roi, afin de lui enseigner à jouer de la guitare. Le maître de

luth n'avait que le quart des appointements du maître de guitare.

[247] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 513, 525; t. II,

ch. XXIII, p. 332, 340; t. III, ch. V, p. 98.

[248] Vie de PHILIPPE QUINAULT, dans l'édition de ses _Œuvres_,

1715, in-12, t. I, p. 33-35.--CHAPUZEAU, _le Théâtre français_,

divisé en trois livres, 1674, in-12, p. 198-211.

La musique est un art qui ne parle au cœur et à l'imagination que par

les sons. Par cela même elle convient mieux que les compositions

dramatiques à ceux que l'âge ou la multiplicité des affaires ont rendus,

dans leurs moments de distraction, peu capables d'une attention

soutenue. Tel commençait à être Louis XIV. Lulli s'aperçut du déclin de

son goût pour la comédie. Il s'associa avec Quinault, dont il espérait

avec raison obtenir des opéras meilleurs que ceux de l'abbé Perrin[249];

et, pour empêcher que Molière ne pût réunir dans ses compositions la

comédie et l'opéra, il obtint une ordonnance (22 avril 1672) qui portait

défense aux comédiens d'avoir, pour leurs représentations, plus de deux

voix et plus de six violons. Dès lors Molière, brouillé avec Lulli ne

put se servir de lui pour les ballets du _Malade imaginaire_, et il en

fit composer la musique par Charpentier, musicien aussi habile, mais non

aussi goûté que Lulli, qui le persécuta par jalousie[250]. _Le Malade

imaginaire_ fut cependant représenté sur le théâtre du Palais-Royal, le

10 février 1673, avec toute sa musique, et imprimé la même année[251];

mais il ne fut joué à la cour que l'année suivante[252]. Débarrassé d'un

redoutable rival par la mort de Molière, Lulli resta le directeur

favorisé des divertissements du roi. Quatre des principaux acteurs de la

troupe de Molière s'en étant séparés pour entrer dans la troupe de

l'hôtel de Bourgogne, Colbert fut chargé par Louis XIV de former, des

débris de la troupe du grand comique et de celle du Marais, une nouvelle

troupe qui fut transportée rue Mazarine; et le théâtre du Palais-Royal

fut donné à Lulli pour y établir l'Opéra, décoré du nom d'_Académie

royale de musique_. L'ancien Opéra du marquis de Sourdac disparut, et le

nouvel Opéra fut fondé par l'association de Lulli, de Quinault, de

Vigaroni; le musicien, le poëte et le décorateur formèrent un spectacle

tout nouveau, d'une grandeur et d'une magnificence fort au-dessus de

tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il devint célèbre dans toute

l'Europe, et n'a cessé de contribuer aux progrès de la chorégraphie, de

la musique vocale et instrumentale. Quoique toujours onéreux pour

l'État, il a survécu à tous les désastres de nos révolutions. Malgré la

réunion des talents qui contribuaient à sa réussite, il causa, dans la

nouveauté, plus d'admiration que de plaisir[253], et il ne se soutint

que par la volonté et la munificence de Louis XIV, qui le mit à la mode.

Jamais, depuis, l'empressement du public ne suffit pour entretenir ce

spectacle dans la splendeur et le luxe qui est de son essence; pour

qu'il pût subsister il a fallu que tous les gouvernements qui se sont

succédé en France fussent pour lui plus prodigues encore que n'avait été

Louis XIV.

[249] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre français_, t. XI,

p. 293.

[250] TITON DU TILLET, _Parnasse françois_, Paris, 1732,

in-folio, p. 490.--ROQUEFORT, dans la _Biographie universelle_,

t. VIII, p. 244, article _Charpentier_ (Marc-Antoine). Ce savant

maître de musique de la Sainte-Chapelle naquit à Paris en 1634,

et y mourut en 1702, âgé de soixante-huit ans.

[251] Avec le Prologue, 36 pages in-4º, Paris, 1663, chez

Christophe Ballard.

[252] FÉLIBIEN, _les Divertissements de Versailles_, p. 28.

[253] Conférez LA FONTAINE, _Épître à M. Nyert sur l'Opéra_, et

nos notes dans les _Œuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 108 à

119.--RAGUENET, _Parallèle des Italiens et des Français en ce qui

regarde la musique et l'Opéra_, in-12, Paris, 1702, p. 124.--LA

BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XLVII, t. I, p. 164, édit. W., 1835,

in-8º et in-12.

Ce fut madame de Montespan qui eut la principale part à cette rénovation

de l'Opéra. Pour faire cette révolution théâtrale, elle s'appuya sur

l'opinion de la Rochefoucauld, alors, à la cour, le grand arbitre du

goût. «M. de la Rochefoucauld, dit madame de Sévigné à sa fille, ne

bouge de Versailles; le roi le fait entrer chez madame de Montespan pour

entendre les répétitions d'un opéra qui passera tous les autres: il faut

que vous le voyiez[254].» Cet opéra était celui d'_Alceste ou le

Triomphe d'Alcide_, qui fut le premier que composa Quinault depuis qu'il

avait fait alliance avec Lulli et que la salle du Palais-Royal avait été

accordée à ce dernier pour son spectacle[255]. Le succès de ce nouvel

ouvrage fut grand, et fit oublier à ce public ému et flatté que Molière,

dans cette même salle, en le bafouant le faisait rire. Madame de Sévigné

écrit le 8 janvier 1674: «On joue jeudi l'opéra qui est un prodige de

beauté; il y a des endroits de la musique qui m'ont fait pleurer; je ne

suis pas seule à ne le pouvoir soutenir; l'âme de madame de la Fayette

en est tout alarmée[256].» Je le crois sans peine: celle qui n'avait

jusqu'alors entendu que les opéras de François Perrin, les maigres

instruments de Gabriel Gilbert et les accompagnements monotones de

Cambert[257] devait être agréablement surprise de cette variété

d'instruments, de ces timbales, de ces trompettes qui produisaient, par

leur éclatante harmonie, des effets inconnus à la musique française. Les

récitatifs du musicien florentin, admirés encore de nos artistes

modernes par la vérité de la déclamation et la justesse de la prosodie,

ne devaient pas médiocrement toucher des femmes d'un goût aussi exercé

que madame de la Fayette et madame de Sévigné. Le beau chœur des

suivants de Pluton, qui se réjouissent de la venue d'Alceste dans les

enfers, rehaussé par la musique de Lulli, était surtout propre à alarmer

la constitution maladive et vaporeuse de madame de la Fayette:

Tout mortel doit ici paraître:

On ne peut naître

Que pour mourir.

De cent maux le trépas délivre:

Qui cherche à vivre

Cherche à souffrir.

Chacun vient ici-bas prendre place;

Sans cesse on y passe,

Jamais on n'en sort.

Est-on sage

De fuir ce passage?

C'est un orage

Qui mène au port.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plaintes, cris, larmes,

Tout est sans armes

Contre la mort.

Chacun vient ici-bas prendre place;

Sans cesse on y passe,

Jamais on n'en sort[258].

[254] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 231,

édit. G.; t. III, p. 146, édit. M.--Vie de QUINAULT, dans les

_Œuvres de_ QUINAULT, édit. 1715, p. 34.

[255] Le premier opéra de ces deux auteurs, joué dans cette

salle, fut _Cadmus et Hermione_, représenté le 17 avril 1673;

mais cette pièce avait déjà été jouée au jeu de paume du Bel-Air.

Conférez _Vie de Quinault_, dans les _Œuvres de_ QUINAULT, édit.

1715, in-12.

[256] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit.

G.; t. III, p. 283, édit. M (Corrigez la note dans les deux

édit.).

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 8 / 34 段