Elle pria Bossuet de traiter d'abord de cette affaire avec madame de

Montespan; celle-ci, effrayée d'un si étrange projet, le combattit, et

tâcha même de le rendre impossible en le tournant en ridicule. Montespan

voyait sa rivale, par cette immolation, devenir un objet d'admiration et

de pitié; et, ce qui la touchait plus fortement, elle pressentait que le

blâme d'avoir permis un si cruel sacrifice rejaillirait sur elle, et

ferait ressortir plus fortement le scandale qu'elle donnait au monde.

L'austère prélat insista; et tel était alors l'empire de la religion,

même sur les rois les plus absolus, que Louis XIV, quoiqu'il en eût le

désir, n'osa pas s'opposer à Bossuet et l'empêcher de continuer son

œuvre[205]. Madame de la Vallière, pour transporter à Dieu cette

sensibilité qui débordait, évita tout ce qui pouvait rappeler en elle le

désir de plaire au roi; elle eut soin de se vêtir avec plus de

simplicité et de modestie; elle rechercha les occasions d'humiliation

que faisait naître le triomphe de sa rivale. Celle-ci, aigrie par la

jalousie, les saisissait avec un empressement qu'elle croyait cruel;

mais elle se trompait, la Vallière lui savait gré de ses rigueurs. Elle

s'exerçait à souffrir. Elle répondait à Montespan avec douceur; elle la

parait de ses propres mains. Quand la Vallière reconnut que Montespan ne

lui inspirait plus aucun mouvement de jalousie, quand elle sentit

qu'elle lui faisait éprouver un sentiment de bienveillance et de

compassion, elle cessa de désespérer de sa force. Elle se sentit

suffisamment transformée pour exécuter son effrayante résolution. Elle

aimait encore Louis plus qu'elle-même; mais cet amour était bien faible

en comparaison de celui dont elle se sentait embrasée pour Jésus-Christ.

Ce fut alors que, pour effacer les vains fantômes de sa vie passée et

pour s'affermir dans cet état de volupté divine dont elle était

redevable à la grâce, elle écrivit ces _Réflexions sur la miséricorde de

Dieu_ dont on lui a dérobé longtemps après le manuscrit pour le

publier[206]. Cet ouvrage n'est qu'une continuelle prière pour demander

à Dieu le don de la prière. Elle trouva dans ses aspirations religieuses

un calme si grand, un tel désir d'une autre existence qu'il devint

évident pour ceux qui la voyaient que Louis XIV lui-même n'aurait pu,

par les plus tendres protestations, la ramener à lui. Sa tranquille joie

augmentait à mesure que le temps approchait où elle devait se renfermer.

Bossuet, accoutumé à ces retours de l'âme, dont il était un si grand et

si heureux artisan, en fut cependant étonné; et il écrivit au maréchal

de Bellefonds: «C'est la force et l'humilité qui accompagnent toutes ses

pensées. Elle ne respire plus que la pénitence; et, sans être effrayée

de l'austérité de la vie qu'elle est prête à embrasser, elle en regarde

la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d'en craindre la

peine. Cela me ravit et me confond: je parle, et elle fait; j'ai les

discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre

dans le désir de me taire et de me cacher; et je ne prononce pas un seul

mot où je ne croie prononcer ma condamnation[207].» Dans la chambre même

de la duchesse de la Vallière, Bossuet écrit encore: «C'est s'abîmer

dans la mort que de se chercher soi-même. Sortir de soi-même pour aller

à Dieu, c'est la vie.» Cette seule phrase peut nous faire juger avec

quelle énergique éloquence le prélat encourageait la Vallière à

persister dans sa pieuse résolution.

[205] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 55-66

(lettres au maréchal de Bellefonds, datées de Saint-Germain, le

25 décembre 1673, 27 janvier 1674; de Versailles, le 8 février et

6 avril 1674).

[206] LA VALLIÈRE, _Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par

une dame pénitente_; Paris, Antoine Dezallier, 1680, in-12. C'est

la première édition; elle fut achevée d'imprimer le 20 juin 1680.

Une nouvelle édition parut, augmentée de prières tirées de

l'Écriture sainte et du récit abrégé de la vie pénitente et de la

sainte mort de madame la duchesse de la Vallière; Paris,

Christophe David, 1726, in-12.--Conférez l'abbé LEQUEUX,

_Histoire de la Vallière_, dans les _Lettres_, 1768, in-12, p.

25.--Une nouvelle édition des _Réflexions_ et des _Lettres_ a été

donnée par Maradan en 1807; elle est précédée d'une _Vie

pénitente de madame de la Vallière_, par madame DE GENLIS.

[207] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 66

(lettre au maréchal de Bellefonds, Versailles, ce 6 avril

1674).--_Ibid._ (lettres du 27 janvier 1674), t. XXXVII, p. 58.

«J'étais curieuse de savoir (écrivait madame la duchesse d'Orléans)

pourquoi elle était restée si longtemps comme une suivante chez la

Montespan. Elle me dit que Dieu avait touché son cœur; qu'il lui avait

fait connaître son péché, et qu'elle avait pensé qu'il fallait en faire

pénitence et souffrir, par conséquent, ce qui lui serait le plus

douloureux... Et puisque son péché avait été public, il fallait que sa

pénitence le fût aussi... Elle avait offert à Dieu toutes ses douleurs,

et Dieu lui avait inspiré la résolution de ne servir que lui; mais

qu'elle se regardait comme indigne de vivre auprès d'âmes aussi pures

que l'étaient les autres carmélites. On voyait que cela partait du

cœur[208].»

[208] Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine,

_Mémoires_, édit. 1832, in-8º, p. 58.--Id., _Fragments_, 1788,

in-12 (lettres du 1er mars 1719), t. I, p. 113.--Id., _Mémoires

de la cour de Louis XIV et de la Régence_, Paris, 1805, in-8º, p.

56.

On ne la jugea pas d'abord ainsi à la cour et dans le monde; ce monde

croit difficilement aux sublimes efforts de la vertu religieuse.

Mademoiselle de la Vallière était moins aimée que madame de Montespan,

parce que, nulle pour tout autre que pour son amant, préoccupée de la

pensée qu'elle avait perdu ses droits à la considération, elle était mal

à l'aise avec les autres femmes. Étrangère aux intrigues, à l'ambition,

elle n'avait et ne voulait exercer aucun empire sur Louis XIV[209]; elle

ne se rendait utile à personne; bonne, modeste, douce et tendre, sans

aucun défaut, mais sans éminentes qualités. Aimer et être aimée, c'était

sa vie. Une influence assez grande sur son amant pour verser des

bienfaits, pour conférer la puissance ou les richesses pouvait seule

relever cette femme de l'abaissement où elle s'était placée par ses

faiblesses, même avec un roi.

[209] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1674), t. XLIII, p. 382.

La religion, en précipitant la Vallière au pied des autels, la releva de

cet abaissement. Mais on ajouta d'abord peu de foi, sinon à la

sincérité, du moins à la durée de son repentir. Son prompt retour après

sa retraite de Chaillot devait faire croire que cette retraite avait été

un stratagème de l'amour; et on eut la même opinion quand le bruit se

répandit qu'elle songeait à se retirer de la cour. Ce bruit fut ensuite

démenti, et la duchesse de la Vallière fut l'objet des railleries de

toutes les femmes, même de madame de Sévigné, qui (le 15 décembre 1673)

écrivait à madame de Grignan: «Madame de la Vallière ne parle plus

d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit. Sa femme de chambre s'est

jetée à ses pieds pour l'en empêcher. Peut-on résister à cela[210]?»

[210] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 263 et

264, édit. G.; t. III, p. 172, édit. M.

Madame de Sévigné jugeait en femme vulgaire une femme qui ne l'était

plus. La religion l'avait régénérée; elle lui avait donné une élévation,

une énergie de caractère, une prévoyance pour l'avenir, une vigueur de

pensée étrangère jusqu'alors à cette âme indolente et faible. La

Vallière ne restait à la cour que pour régler, par l'entremise de

Colbert, ce qui concernait la fortune de ses enfants. Par le canal de

madame de Montespan, elle obtint encore du roi, auquel elle ne voulait

rien demander, que la marquise de la Vallière, sa belle-sœur[211], fût

mise dans le nombre des nouvelles dames d'honneur de la reine qu'on

avait ajoutées aux anciennes[212].

[211] Sur le frère de la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_

(16 octobre 1676), t. V, p. 176, édit. G.; t. V, p. 10, édit.

M.--_État de la France_, 1678, in-12, p. 376.

[212] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 524 (lettre à la reine de

Portugal, en date du 23 mai 1674).--_État de la France_, 1677, p.

376. La marquise de la Vallière est dans cet _État_ la dernière

inscrite de celles de la création du 1er janvier 1674.

La veille de son départ de la cour, la Vallière soupa chez madame de

Montespan, où mademoiselle de Montpensier alla lui faire ses adieux; et

le lendemain, vendredi 20 avril (1674), elle entendit la messe du roi.

Louis XIV partit aussitôt après pour se rendre en Franche-Comté assiéger

Besançon, et madame de la Vallière monta en carrosse, et alla,

vis-à-vis le Val-de-Grâce, se renfermer au couvent des grandes

Carmélites du faubourg Saint-Jacques[213].

[213] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 383 (année 1674).

De quelle admiration durent être saisies toutes ces austères

religieuses, tout habituées qu'elles étaient aux prodiges de la grâce

divine et aux miracles du repentir, lorsqu'elles virent entrer dans leur

cloître cette belle femme, disant à la mère Claire du Saint-Sacrement,

leur prieure: «Ma mère, j'ai fait toute ma vie un si mauvais usage de ma

volonté que je viens la remettre entre vos mains, pour ne la plus

reprendre!» Jusqu'à sa mort et pendant trente-six ans elle n'eut pas un

seul instant la pensée de cesser d'être fidèle à cet engagement[214].

[214] L'abbé LEQUEUX, _Lettres de madame de la Vallière, morte

religieuse carmélite, avec un abrégé de sa vie pénitente_, p. 47.

Cet acte solennel ne persuada pas encore madame de Sévigné; elle eut de

la peine à croire à l'entière conversion de celle qui cependant, au

milieu de sa plus grande fortune et de sa plus haute élévation, avait

voulu que Mignard la peignît au milieu de ses deux enfants, tenant un

chalumeau à la main, où pendait une bulle de savon autour de laquelle on

lisait écrit: _Sic transit gloria mundi_: «Ainsi passe la gloire du

monde[215].»

[215] _La Vie de Pierre Mignard_, Paris, 1730, in-12, p. 100; et

dans l'édition d'Amsterdam, 1731, in-12, p. 84.

Madame de Sévigné, huit jours après l'entrée de madame de la Vallière

aux Carmélites, écrit au comte de Guitaud, alors gouverneur des îles

Sainte-Marguerite:

«Je veux parler de madame la duchesse de la Vallière. La pauvre personne

a tiré la lie de tout; elle n'a pas voulu perdre un adieu ni une larme.

Elle est aux Carmélites, où, huit jours durant, elle a vu ses enfants et

toute la cour (c'est-à-dire ce qui en reste[216]). Elle a fait couper

ses cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front. Elle

caquète et dit merveilles. Elle assure qu'elle est ravie d'être dans une

solitude; elle croit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle

nous fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemps madame

de la Fayette après avoir été deux jours à Ruel, que, pour elle, elle

s'accommoderait bien de la campagne[217].»

[216] Le roi était devant Besançon et la reine à Dijon.

[217] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 340, édit.

G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann,

1814, in-8º, p. 6.--_Id._, édit. Bossange, 1819, in-12, p. 5.

Six semaines après, le troisième dimanche de la Pentecôte (le 3 juin),

la Vallière revêtit l'habit des carmélites, et quitta, ayant à peine

trente ans, son nom et ses titres pour prendre celui de _sœur Louise de

la Miséricorde_. Cette cérémonie de la vêture attira un auditoire

nombreux au discours que prononça dans cette occasion l'évêque

d'Aire[218]. Nous ignorons si madame de Sévigné revint de Livry, où elle

était au commencement de juin, pour assister à cette cérémonie; mais

nous savons qu'elle n'assista pas à la cérémonie plus auguste qui eut

lieu l'année suivante, le mardi (4 juin 1675) de la Pentecôte, lorsque

la Vallière, ayant terminé son noviciat, prononça ses vœux, reçut le

voile noir des mains de la reine, et dit au monde un éternel adieu.

Madame de Sévigné exprima ainsi à sa fille les regrets qu'elle éprouvait

de ne s'être point trouvée ce jour-là aux Carmélites avec la reine,

MADEMOISELLE, mademoiselle d'Orléans, la duchesse de Longueville, la

duchesse de Guise et beaucoup d'autres princesses et dames, dit _la

Gazette_[219]:

«La duchesse de la Vallière fit hier profession. Madame de Villars

m'avait promis de m'y mener, et, par un malentendu, nous crûmes n'avoir

point de places. Il n'y avait qu'à se présenter, quoique la reine eût

dit qu'elle ne voulait pas que la permission fût étendue. Tant y a que

Dieu ne le voulut pas. Madame de Villars en a été affligée. Elle fit

donc cette action, cette belle et courageuse personne, comme toutes les

autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle était d'une

beauté qui surprit tout le monde; mais ce qui vous étonnera, c'est que

le sermon de M. de Condom (Bossuet) ne fut pas aussi divin qu'on

l'espérait[220].»

[218] BOSSUET, _Lettres au maréchal de Bellefonds_ (6 avril

1674), t. XXXVII, p. 65, édit. 1818, in-8º.--_Sermon sur la

vêture de madame la duchesse de la Vallière_, par M. l'abbé DE

FROMENTIÈRES, dans les _Lettres de madame la duchesse_ DE LA

VALLIÈRE, 1767, in-12, p. 39, 145, 191. L'abbé Jean-Louis de

Fromentières fut évêque d'Aire le 14 janvier 1673, et mourut en

décembre 1684.

[219] _Recueil des Gazettes nouvelles pour_ 1675, Paris, 1676,

in-4º, no 57, p. 409.--L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la

Vallière_, p. 59, et dans le _Recueil des Oraisons funèbres_ de

BOSSUET, 1762, in-12, p. CLI.

[220] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.;

t. III, p. 283, édit. M.

Le jugement que porte madame de Sévigné de ce discours paraîtra exact à

ceux qui ne le liront pas avec les favorables préventions de l'historien

du grand prélat[221], qui en a jugé différemment. Cette action de la

Vallière était plus sublime que la plus sublime éloquence. «Au moment

où on la mit sous le drap mortuaire (dit la duchesse d'Orléans), je

versai tant de larmes que je ne pus me laisser voir davantage. Après la

cérémonie elle vint me trouver pour me consoler, et elle me dit qu'il

fallait plutôt la féliciter que la plaindre, puisque son bonheur

commençait dès ce moment[222].»

[221] DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, 4e édit., 1824, in-12, t.

II, p. 40 à 42. Il est dit, dans le recueil des _Oraisons

funèbres_ de Bossuet, 1762, in-12, p. 424, que Bossuet n'a jamais

publié lui-même ce sermon sur la Vallière ni communiqué son

manuscrit. Et cependant on ajoute: «Il fut imprimé plusieurs fois

depuis 1691, année où il fut inséré dans un recueil de pièces

d'éloquence.»

[222] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et Fragments_,

in-8º, 1832, p. 58.--Id., _Mémoires de la cour de Louis XIV_,

1827, in-8º, p. 56.

Cinq ans après, madame de Sévigné revit encore madame de la Vallière; et

sa correspondance nous prouve que toujours elle conserva pour elle les

généreux sentiments qu'elle a manifestés dans les dernières lettres que

nous avons citées.

Le 5 janvier 1680 elle écrit à sa fille[223]:

«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE (mademoiselle de

Montpensier), qui eut la bonne pensée de mander à madame de Lesdiguières

de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu. Je fus ravie de l'esprit

de la mère Agnès (Gigault de Bellefonds, sœur du maréchal); elle me

parla de vous comme vous connaissant par sa sœur (la marquise de

Villars). Je vis madame Stuart, belle et contente. Je vis mademoiselle

d'Épernon (elle s'était faite carmélite par la douleur que lui causa la

mort du chevalier de Fiesque en 1648), qui ne me trouva pas défigurée;

il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues..... Mais

quel ange m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti (le gendre de

la Vallière) la tenait au parloir. Ce fut, à mes yeux, tous les charmes

que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni bouffie ni jaune; elle

est moins maigre et plus contente; elle a ses mêmes yeux et ses mêmes

regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les

lui ont ni creusés ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne

grâce ni au bon air. Pour sa modestie, elle n'est pas plus grande que

quand elle donnait au monde une princesse de Conti; mais c'est assez

pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, me parla de vous si

bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne

que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et

l'honore tendrement; elle est son directeur; ce prince est dévot et le

sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une

grande dignité pour elle.»

[223] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 janvier 1680), t. VI, p. 286, édit.

G.; t. VI, p. 92, édit. M.

Et plus tard madame de Sévigné oppose à l'orgueil des autres maîtresses

de Louis XIV le souvenir de cette «petite violette qui se cachait sous

l'herbe, honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse[224].»

C'est encore madame de Sévigné qui, en annonçant à sa fille la mort du

frère de madame de la Vallière (gouverneur et grand sénéchal de la

province du Bourbonnais), nous fait connaître l'admiration et les

regrets peut-être (les passions sont si capricieuses et produisent sur

les volontés humaines des effets si bizarres!) que fit éprouver à Louis

XIV ce grand triomphe, dans la Vallière, de la religion sur l'amour.

[224] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er septembre 1680), t. VII, p. 190,

édit. G.; t. VI, p. 443, édit. M.--Conférez les vers de la

_Couronne de Julie_ (la duchesse de Montausier).

«M. de la Vallière est mort... Sœur Louise de la Miséricorde fit

supplier le roi de conserver le gouvernement pour acquitter les dettes,

sans faire mention de ses neveux. Le roi lui a donc donné ce

gouvernement, et lui a mandé que, s'il était assez homme de bien pour

voir une carmélite aussi sainte qu'elle, il irait lui dire lui-même la

part qu'il prend de la perte qu'elle a faite[225].»

[225] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1676), t. V, p. 170, édit.

G.; t. V, p. 30, édit. M.

Louis XIV était sincère: la pensée du salut, qui devait bientôt le

préoccuper assez fortement pour mettre un terme à la licence de ses

mœurs, lui faisait mieux comprendre qu'à tous ceux qui l'entouraient ce

que pouvait sur le cœur de la Vallière la passion pour Dieu. Il savait,

lui, le grand coupable, que, pour avoir la plus forte part aux prières

de cette vraie religieuse, il devait respecter l'enceinte où elle

s'était retirée. Madame de Montespan était aussi tourmentée; mais alors,

dans l'enivrement de la faveur, elle ne pouvait avoir cette même

délicatesse de sentiment, et elle crut se montrer généreuse en

accompagnant plusieurs fois la reine, dont elle était une dame

d'honneur, dans ses visites aux grandes Carmélites. Madame de Montespan,

par des questions indiscrètes et par l'offre plus indiscrète encore de

ses services, s'attira une réponse courte, froide et digne de madame de

la Vallière; réponse faite, dit madame de Sévigné, d'un air tout aimable

et avec toute la grâce, l'esprit et la modestie imaginables[226].

[226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit.

G.; t. IV, p. 272, édit. M.--Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT,

_Lettres_, 1710.

Peu d'années après, Montespan, retirée de la cour, mais non du monde,

et, dans le monde, tourmentée du désir de faire son salut, apprécia

mieux Louise de la Miséricorde; elle en fit son amie, sa consolatrice et

enfin le directeur de sa conscience[227].

[227] Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT, par une dame

pénitente, 1710, et l'Annuaire de l'Aube pour 1849, 2e partie, p.

25.--_Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par une dame

pénitente_, 1685 et 1686, in-12, p. 170.

La Vallière occupe plus de place dans la vie de Louis XIV par son

repentir que par son amour. Cette belle victime, offerte à Dieu en

expiation des désordres de ce roi, fit sur lui une impression profonde,

que ni les autres maîtresses ni les distractions de la guerre ou de la

politique ne purent effacer. La Vallière ne fut jamais plus présente à

la pensée de Louis XIV que depuis qu'elle eut abandonné sa cour; jamais

elle ne lui apparut sous des traits plus divins que lorsqu'il se fut

interdit sa vue. Il saisissait avec joie les occasions de lui continuer

ses bienfaits dans ses parents, dans ses enfants. Aux occasions

solennelles de mort ou de mariage il était satisfait d'apprendre que la

reine et toute la cour donnaient à la Vallière des témoignages d'intérêt

et de vénération[228]. C'est dans son cloître, au pied des autels, que

la Vallière a préparé, à son insu, la chute de Montespan et le long

règne de Maintenon.

[228] CAYLUS, _Souvenirs_, édit. de Renouard, 1806, in-12, p.

89.--_Ibid._, t. LXVI, p. 384 de la Collect. de Petitot, 1828,

in-8º.

Si Louis XIV, par sa conduite réservée envers Louise de la Miséricorde,

a été taxé d'ingratitude et d'oubli, c'est que le monde ne connaît

d'autre passion que celle qu'inspirent les enchantements de la volupté,

de l'esprit ou des talents, et qu'il ignore la force d'un attachement

où l'âme et le cœur ont la principale part. Louis XIV y était sensible.

On sait qu'en voyant la veuve de Scarron amaigrie par la douleur d'avoir

perdu l'aîné des enfants de Montespan, confié à ses soins et âgé de

trois ans, il avait dit: «Elle sait bien aimer; il y aurait du plaisir à

être aimé d'elle[229].» Et cependant, à cette époque, cette femme lui

déplaisait souverainement, parce qu'elle plaisait trop à sa maîtresse.

[229] _Les souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues

amoureuses de la cour, avec des notes de_ M. DE VOLTAIRE;

_seconde édition, augmentée de la défense de Louis XIV, pour

servir de suite à son Siècle_; au château de Ferney, 1770, in-12

(186 pages), p. 31. C'est la meilleure édition; elle a été faite

sur le manuscrit donné à Voltaire par M. de Caylus (_Souvenirs_,

1806, in-12, p. 89, édit. de Renouard).--_Idem._, Collection

Petitot, t. LXVI, p. 384, in-8º, 1828, édit. M. Voyez ces

_Mémoires sur la Vallière, sur Sévigné_, t. II, p. 191, 247, 297,

505, 506; III, 45, 237, 240, 319, 325; IV, 89.

CHAPITRE VI.

1674-1675.

Le parti religieux et le parti mondain se disputent l'influence sur

Louis XIV.--Réforme dans la maison de la reine.--Les filles

d'honneur sont remplacées par les dames du palais.--Effets de cette

mesure.--Scrupules religieux de madame de Sévigné.--Sa visite à

Port-Royal des Champs.--Son admiration pour le P. Bourdaloue.--Mort

du grand Condé.--Bourdaloue console le duc de Gramont après la mort

du comte de Guiche.--Madame de Sévigné détrompe sa fille, qui croit

que l'on peut être à la cour longtemps triste.--Changement dans les

spectacles de la cour.--Pour quelle raison _le Malade imaginaire_

ne fut pas joué à la cour.--Molière et Lulli étaient rivaux.--Après

la mort de Molière, Louis XIV charge Colbert de réorganiser les

spectacles de Paris.--L'Opéra devient le spectacle

dominant.--Alliance de Quinault et de Lulli.--On répète chez madame

de Montespan l'opéra d'_Alceste_.--La Rochefoucauld est appelé à

ces représentations.--Éloge que fait de cet ouvrage madame de

Sévigné.--Le chœur des suivants de Pluton cité.--L'impulsion

donnée à l'Opéra ne profite qu'à la musique

instrumentale.--L'Italie reste supérieure à la France pour tout le

reste.--Madame de Sévigné va à un opéra.--Des musiciens.--Molière

chez Pelissari.--Des sociétés de Paris à cette époque.--Madame

Pelissari réunit chez elle les littérateurs médiocres.--Composition

de l'Académie française.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la

mort prochaine de Chapelain.--Cause de son peu de sympathie pour

cet ancien maître de son enfance.--Elle devient l'admiratrice de

Boileau.--Elle entend la lecture de son _Art poétique_ chez

Gourville et chez M. de Pomponne.--Ce poëme est livré à

l'impression.--L'auteur y intercale, au moment de la publication,

quatre vers pour célébrer la seconde conquête de la

Franche-Comté.--Ces quatre vers nuisent à ceux qui les suivent,

auparavant composés.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 7 / 34 段