maison de la reine. Il supprima les filles d'honneur, qui, pour la
plupart, avaient une réputation équivoque, à laquelle le roi avait
beaucoup contribué[181]. Elles furent remplacées par des femmes mariées
à de hauts personnages et portant de grands noms. Ce furent d'abord cinq
dames d'honneur ou dames du palais, ajoutées aux sept qui existaient
déjà. Elles furent toutes assujetties auprès de la reine au même service
que les filles d'honneur, sans qu'aucune d'elles pût s'en exempter, même
lorsqu'elles étaient enceintes[182]. Madame de Sévigné nous apprend que
les uns attribuaient cette mesure à l'inquiète jalousie de Montespan,
et d'autres à ce que, pour écarter une seule de ces filles d'honneur, on
les renvoya toutes. Ces conjectures sont démenties, selon nous, par les
faits que madame de Sévigné elle-même nous apprend. «Le roi, dit-elle,
veut de la soumission. Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut
séparer aucune femme de son mari ou de ses devoirs; on n'aime pas le
bruit, à moins qu'on ne le fasse[183].»
[181] _Requeste des filles d'honneur persécutées à madame D. L.
V._ (de la Vallière). _Recueil des histoires galantes_; à
Cologne, chez Jean le Blanc, p. 346.--_Amours des dames illustres
de notre siècle_; à Cologne, chez Jean le Blanc, p. 381.
[182] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1673), t. III, p. 242,
édit. G.; t. III, p. 153, édit. M.--_Ibid._ (1er et 5 janvier
1674), t. III, p. 288, 292, 297.--_État de la France_, 1669, p.
361.--_Ibid._, 1677, p. 346, et 1678, p. 376.
[183] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1673), t. III, p. 245,
édit. G.; t. III, p. 156, édit. M.--_Ibid._ (8 janvier 1674), t.
III, p. 299, édit. G.; t. III, p. 205, édit. M.--Madame la
duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_, p. 47,
édit. 1832.--_Ibid._, éd. 1833, p. 46.
Louis XIV se dégageait peu à peu, par les années, de la tyrannie de sa
constitution chaleureuse, et il cédait de plus en plus au sentiment de
dignité morale qui ne l'abandonna jamais entièrement. Il voulait
racheter par son respect pour la religion et par les services qu'il
croyait lui rendre les graves infractions faites à ses saintes lois. Il
ne lui suffisait pas que les dames du palais eussent un bon renom de
fidélité conjugale, il aurait désiré auprès de sa pieuse épouse des
femmes qui lui ressemblassent. Alors prévalut, parmi celles qui
voulaient parvenir aux dignités et aux honneurs (le nombre en était
grand), une pruderie et une affectation de piété dont madame de Sévigné,
dans l'intime secret de sa correspondance avec sa fille, se moque en
toute occasion. «La princesse d'Harcourt, dit-elle, danse au bal, et
même toutes les petites danses; vous pouvez penser combien on trouve
qu'elle a jeté le froc aux orties et qu'elle a fait la dévote pour être
dame du palais! Elle disait il y a deux jours: Je suis une païenne
auprès de _ma sœur_ d'Aumont. On trouve qu'elle dit bien présentement:
_La sœur_ d'Aumont n'a pris goût à rien; elle est toujours de méchante
humeur, et ne cherche qu'à ensevelir les morts. La princesse d'Harcourt
n'a point encore mis de rouge; elle dit à tout moment: J'en mettrai si
la reine ou M. le prince d'Harcourt me le commandent. La reine ne lui
commande pas, ni le prince d'Harcourt; de sorte qu'elle se pince les
joues, et l'on croit que M. de Sainte-Beuve (savant casuiste et
théologien de la Sorbonne) entre dans ce tempérament[184].»
[184] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 316, édit.
G.; t. III, p. 218, édit. M.--Conférez la 4e partie de ces
_Mémoires_, p. 277, et t. III, p. 374.
Lorsque Mazarin, d'après les considérations de la politique, décida que
le roi de France s'unirait à l'infante d'Espagne, le jeune monarque,
alors dans toute la fougue de l'âge, était épris de Marie Mancini.
L'infante espagnole, timide, froide et gauche, avec ses grands yeux d'un
bleu pâle, sa figure d'un blond argenté, son teint d'un blanc blafard,
le vermillon de ses lèvres épaisses qui faisait ressortir le peu de
blancheur de ses dents, contrastait désagréablement avec les attraits de
cette belle et gracieuse Italienne au teint coloré, à la taille élancée,
à la parole chaleureuse, aux regards enflammés[185]. Le jeune roi fut
obligé de résister à ses plus ardents désirs et de refouler dans son
cœur ses plus tendres sentiments en recevant dans ses bras
Marie-Thérèse. Celle-ci ne put jamais inspirer de l'amour à son époux;
mais elle était bonne, douce, pieuse; et de toutes les femmes qui se
passionnèrent pour Louis jusqu'à l'idolâtrie aucune ne l'aima plus
fortement, plus constamment. Il le savait, et, malgré toutes les
séductions qui l'entraînaient, il eut toujours pour elle les procédés
d'un honnête homme qui connaît tout le prix d'une épouse fidèle et d'un
roi qui n'ignore pas qu'un des plus grands intérêts de sa politique est
celui de perpétuer sa race. Il en eut six enfants; tous moururent
jeunes, excepté le premier, qui fut dauphin; et comme cet aîné fut un
homme d'un esprit médiocre et d'un caractère peu aimable, malgré les
soins de Montausier et de Bossuet, ou peut-être en partie à cause de ces
soins, Louis XIV préférait à tous ses enfants ceux qu'il eut de ses
maîtresses. Mais il environna toujours de respect et d'hommages sa
compagne couronnée, la mère du Dauphin et de toute la progéniture
légitime et royale. Soumise à toutes ses volontés, elle les devinait
dans ses yeux; elle ne pensait, elle n'agissait que par lui; la peur de
lui déplaire la glaçait d'effroi, et son amour augmentait sa crainte.
Pour qu'aucune femme n'aigrît en elle les sentiments de jalousie qui la
tourmentaient, Louis XIV ne se contenta pas de remplacer les filles
d'honneur par des dames du palais, il renvoya dans leur pays toutes les
femmes de chambre espagnoles que la reine[186] avait amenées avec elle,
et mit à leur place des femmes de chambre françaises. Ce changement
parut dur à Marie-Thérèse; mais elle n'osa pas s'en plaindre, et ce fut
par madame de Montespan qu'elle obtint de pouvoir garder la plus jeune
et la plus chérie de ses femmes espagnoles[187].
[185] Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit, p.
151-155.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine,
_Mémoires_, édit. de Busoni, 1832, p. 90.--MOTTEVILLE,
_Mémoires_, t. XL, p. 52, 53.
[186] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires_, 1833, in-8º, p.
90, 91. _Lettres originales de madame_ CHARLOTTE-ÉLISABETH DE
BAVIÈRE, _veuve de_ MONSIEUR; 1788, in-12, t. I, p. 84 et 85.
[187] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 5 janvier 1674), t. III, p. 286
et 292, édit. G.; t. III, p. 288 et 292, édit. M.
Marie-Thérèse, élevée pour un trône, avait cependant de la grandeur et
de la dignité; ce fut elle qui répondit naïvement qu'elle n'avait pu
devenir amoureuse d'aucun homme à la cour de son père, parce qu'il n'y
avait d'autre roi que lui. Elle savait tenir une cour; mais, élevée dans
l'ignorance et sans goût pour la lecture, elle aimait les jeux de
cartes; ce qui plaisait d'autant plus aux dames d'honneur et aux femmes
admises à l'honneur de faire habituellement sa partie qu'elle ne savait
pas bien jouer, et qu'elle perdait presque toujours. Celles qui, par
leurs charges, étaient obligées de l'accompagner partout ne
sympathisaient pas avec sa dévotion, et trouvaient pénible d'aller tous
les jours à vêpres, au sermon, au salut: «Ainsi, disait à ce propos
madame de Sévigné, rien n'est pur en ce monde[188].»
[188] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 216,
édit. G.; t. III, p. 133 et 134, édit. M.--L'_État de la France_,
édit. 1669, p. 361, 362, 363.--Édit. 1677, p. 341, 347.--Édit.
1678, p. 377.
Lorsqu'il allait faire la guerre en personne, Louis XIV transportait la
reine et sa cour dans les lieux les moins éloignés des opérations
militaires. Quand ses plans de campagne devaient se porter hors du
royaume et auraient exposé la reine à quelques dangers, il la laissait
à Versailles et la décorait du titre de régente. Si donc Marie-Thérèse
ne suffisait pas au bonheur de Louis XIV, elle y contribuait, et ne le
troublait en rien. Il n'en était pas de même des maîtresses: leur
rivalité, celle de leurs enfants, qui tous issus du même père se
croyaient les mêmes droits aux bienfaits et à la faveur, y fomentaient
des divisions et des haines[189]. Le passage suivant d'une des lettres
de madame de Sévigné nous dessine trop exactement l'état de la cour sous
ce rapport, à l'époque dont nous nous occupons, pour que nous ne le
transcrivions pas:
«...Parlons de Saint-Germain: j'y fus il y a trois jours... J'allai
d'abord chez M. de Pomponne... Nous allâmes chez la reine avec madame de
Chaulnes. Il n'y eut que pour moi à parler. La reine dit sans hésiter
qu'il y avait trois ans que vous étiez partie et qu'il fallait revenir.
Nous fûmes ensuite chez madame Colbert, qui est extrêmement civile et
sait très-bien vivre. Mademoiselle de Blois dansait; c'est un prodige
d'agrément et de bonne grâce. Desairs dit qu'il n'y a qu'elle qui le
fasse souvenir de vous; il me prenait pour juge de sa danse, et c'était
proprement mon admiration que l'on voulait: elle l'eut, en vérité, tout
entière. La duchesse de la Vallière y était; elle appelle sa fille
_mademoiselle_, et la princesse l'appelle _belle maman_. M. de
Vermandois y était aussi. On ne voit point encore d'autres enfants. Nous
allâmes voir MONSIEUR et MADAME; vous n'êtes point oubliée de MONSIEUR,
et je lui fais toujours mes très-humbles remercîments. Je trouvai
Vivonne, qui me dit: _Maman mignonne_, embrassez, je vous prie, le
gouverneur de Champagne.--Et qui est-ce? lui dis-je.--C'est moi,
reprit-il.--Et qui vous l'a dit?--C'est le roi, qui vient de me
l'apprendre tout à l'heure. Je lui en fis mes compliments tout chauds.
Madame la comtesse (de Soissons) l'espérait pour son fils[190].»
[189] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1681 et 1668), t. XLIII, p. 20 et
121.--MOTTEVILLE, _Mémoires_ (1661), t. XL, p. 154.--CAYLUS,
_Souvenirs_, t. LXVI, p. 434-35, édit. de Voltaire; Ferney, 1770,
p. 93.
[190] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 303, édit.
G.; t. III, p. 206-207, édit. M.
Presque tous les grands intérêts de cour, au moment où ces lignes furent
écrites, y sont touchés.
Le gouvernement de Champagne était devenu vacant par la mort
d'Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, arrivée le 7 juin 1673.
Il était naturel que ce gouvernement fût donné à son fils aîné,
Louis-Thomas. Sa mère était Olympe Mancini, surintendante et chef du
conseil de la maison de la reine[191], qui avait conservé un grand
crédit à la cour; mais madame de Montespan l'emporta sur elle, et fit
donner ce gouvernement à son frère, le duc de Vivonne. Alors dans toute
la force et l'éclat de sa puissance, madame de Montespan triomphait par
la certitude d'être aimée sans redouter sa rivale. Lorsque, par un
retour de tendresse, Louis XIV avait impérieusement redemandé la
Vallière aux saintes filles du couvent de Chaillot[192], celle-ci,
pressentant son malheur, dit: «Hélas! mes sœurs, vous me reverrez
bientôt.» Bientôt, en effet, l'abandon et la froideur toujours
croissants de celui qui l'avait accoutumée à tant d'adoration et
d'hommages rouvrirent plus saignantes et plus déchirantes les blessures
faites à son cœur. Elle vit enfin arriver ces jours de douleur et de
larmes, où la mélancolique expression de ses beaux yeux, qui tant de
fois avaient fait repentir Louis XIV de ses infidélités et rallumé
l'ardeur d'une flamme languissante, ne trouvait plus en lui aucune
sympathie. Une nouvelle séparation était devenue indispensable; elle dut
enfin s'y résigner; mais, incertaine, timide et tremblante au moindre
signe de la volonté d'un maître qui avait cessé d'être amant, elle
n'osait pas lui résister; elle ne savait ni comment rester avec lui ni
comment le quitter. Il fuyait la présence, il évitait les regards de
celle qui aurait voulu lui sacrifier sa vie. Sa vie! elle ne lui
appartenait plus; elle était au père de ses enfants, enfants du sang
royal, reconnus légitimes. Dans les commencements, le jeune monarque
avait consenti à ce que la Vallière couvrît ses faiblesses des ombres du
mystère. Deux enfants nés de ce commerce amoureux furent mis au monde et
baptisés comme nés de père et de mère supposés; ces enfants moururent
peu après leur naissance[193], et le secret de ces passagères existences
ne fut pas alors révélé. Louis XIV se lassa de ces feintes, qui le
gênaient et qui lui paraissaient peu d'accord avec la dignité royale; il
voulut se montrer généreux jusque dans le désordre de ses mœurs, il
voulut imposer à l'opinion et se mettre au-dessus d'elle. Il rendit ses
sujets confidents de ses plaisirs, et les admit à contempler la beauté
de celle qui l'avait subjugué. Toute sa cour devait participer à
l'enivrement de sa joie et de son bonheur. Il donna des fêtes splendides
dont la Vallière fut l'objet. Au lieu de désavouer les enfants qu'il en
obtint, il les reconnut et les légitima. La sincérité de ses sentiments
et de son admiration pour sa belle maîtresse éclate dans les lettres
patentes données après la naissance de mademoiselle de Blois, lorsqu'il
érigea, pour elle et pour sa mère, la terre de Vaujour et la baronnie de
Saint-Christophe en duché-pairie, sous le nom de _la Vallière_.
[191] _État de la France_, 1678, in-12, p. 375.
[192] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XII et XIII, p.
212 et 240.
[193] TASCHEREAU, _Revue rétrospective_, numéro XI, août 1834, p.
251 à 255.
«Nous avons cru, dit-il, par cet acte[194], ne pouvoir mieux exprimer
dans le public l'estime toute particulière que nous faisons de notre
très-chère, bien-aimée et très-féale Louise-Françoise de la Vallière
qu'en lui conférant les plus hauts titres d'honneur... Quoique sa
modestie se soit souvent opposée au désir que nous avions de l'élever
plus tôt dans un rang proportionné à notre estime et à ses bonnes
qualités, néanmoins l'affection que nous avons pour elle et la justice,
ne nous permettant plus de différer les témoignages de notre
reconnaissance pour un mérite qui nous est connu, ni de refuser plus
longtemps à la nature les effets de notre tendresse pour Marie-Anne,
notre fille naturelle, en la personne de sa mère...»
[194] _Lettres patentes_ données à Saint-Germain en Laye au mois
de mai 1667, et registrées au parlement le 13.--Ces lettres
patentes sont rapportées dans l'ouvrage de Dreux du Radier
intitulé _Mémoires et anecdotes des reines et régentes de
France_, t. VI, p. 415 du même ouvrage, édit. 1782.
C'est le 2 octobre 1666 que la Vallière accoucha de cette fille, dite
_mademoiselle de Blois_; et son frère, le comte de Vermandois, qui fut
aussi légitimé, naquit, jour pour jour, un an après elle. Les trois
enfants de Louis XIV et de madame de Montespan, le duc du Maine[195],
le comte de Vexin[196] et mademoiselle de Nantes[197], furent aussi
légitimés. Ils s'élevaient sous l'admirable tutelle de Françoise
d'Aubigné, veuve de Scarron. Les enfants de madame de la Vallière furent
confiés aux soins de la femme du ministre Colbert. Les enfants de
Montespan étaient trop jeunes à l'époque dont nous traitons pour être
montrés à la cour. Il n'en était pas de même de ceux de la Vallière; ils
étaient charmants, et Louis XIV se plaisait à les voir développer leurs
grâces enfantines.
[195] Né le 31 mars 1670, mort à Sceaux le 14 mai 1736.
[196] Né le 20 juin 1672, mort le 10 janvier 1683.
[197] Née en juin 1673 à Tournay (MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
XLIII, p. 381), morte le 16 juin 1743.
Montespan avait intérêt à nourrir dans le cœur de Louis XIV cette
prédilection pour son illégitime postérité; et à peine relevée de sa
dernière couche, ne pouvant danser, elle imagina de faire danser des
enfants dans les bals de la cour. Ainsi on vit MONSIEUR, frère du roi,
danser avec mademoiselle de Blois, ayant à peine huit ans, et le Dauphin
avec MADEMOISELLE, sa cousine, âgée de douze à treize ans[198]. Ces bals
ressemblaient peu à ceux qui se donnaient dans la jeunesse de Louis XIV,
au temps du règne de la Vallière; mais le roi s'y amusait et y dansait.
Plusieurs des belles femmes de la cour, craignant l'ennui, sous divers
prétextes s'abstenaient d'y paraître; ce qui ne déplaisait nullement à
madame de Montespan, qui n'avait aucun désir de les faire briller.
[198] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lundi, 8 janvier 1674), t. III, p. 299,
édit. G; t. III, p. 203, édit. M.
Dans les lettres de madame de Sévigné à sa fille pendant le mois de
janvier 1674 et avant le départ du roi pour le siége de Besançon, nous
lisons: «Il y a des comédies à la cour et un bal toutes les semaines. On
manque de danseuses...»
Et huit jours après:
«Le bal fut fort triste, et finit à onze heures et demie. Le roi menait
la reine; le Dauphin, MADAME; le comte de la Roche-sur-Yon, mademoiselle
de Blois, habillée de velours noir avec des diamants, et un tablier et
une bavette de point de France[199].»
[199] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 306, édit.
G.; t. III, p. 209, édit. M.--Sur mademoiselle de Rouvroi, voyez
SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 414; et Lettre de LE
CAMUS, évêque de Grenoble (5 juin 1675), dans les _Œuvres_ de
Louis XIV, t. V, p. 534.
Huit jours après elle écrit encore:
«Ces bals sont pleins de petits enfants; madame de Montespan y est
négligée, mais placée en perfection; elle dit que mademoiselle de
Rouvroi est déjà trop vieille pour danser au bal: MADEMOISELLE,
mademoiselle de Blois, les petites de Piennes, mademoiselle de
Roquelaure (un peu trop vieille, elle a quinze ans); mademoiselle de
Blois est un chef-d'œuvre: le roi et tout le monde en est ravi; elle
vint dire au milieu du bal à madame de Richelieu: Madame, ne
sauriez-vous me dire si le roi est content de moi? Elle passe près de
madame de Montespan, et lui dit: Madame, vous ne regardez pas
aujourd'hui vos amies. Enfin, avec de certaines _chosettes_ sorties de
sa belle bouche, elle enchante par son esprit, sans qu'on croie qu'on
puisse en avoir davantage[200].»
[200] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 317-318,
édit. G.; t. III, p. 218-219.
On sait que cette délicieuse enfant fut depuis cette princesse de Conti
célèbre par la majesté de son port et la beauté de ses traits, celle-là
même qui, par la grâce et la légèreté de sa danse, troublait le sommeil
du poëte:
L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas
Reçu l'empreinte de ses pas[201].
[201] LA FONTAINE, _le Songe_, dans ses _Œuvres_, 1827, t. VI,
p. 189.
Ainsi les enfants de la Vallière servaient de divertissement à sa
rivale; et Louis, sans en être ému, trouvait bon qu'une autre que celle
qui les avait mis au monde s'en emparât pour lui procurer de la
distraction et le rendre sensible aux sentiments de la paternité.
Montespan, par ses couches fréquentes, fut conduite à ce calcul; mais
elle eut la douleur de voir qu'une autre en recueillît les fruits. Le
duc du Maine, prince si faible et si médiocre, mais enfant précoce, fut
le préféré de Louis: loin que sa mère en profitât, il prépara le règne
de l'habile institutrice que Montespan avait appelée près d'elle pour
élever sa royale famille.
Quant à la Vallière, son cœur était encore trop opprimé par sa passion
pour trouver des consolations dans les joies maternelles. La vue de ses
enfants lui rappelait au contraire tout ce qu'avaient de cruel
l'indifférence et l'abandon de celui qui les honorait de ses paternelles
tendresses. Elle eut la pensée de se retirer près de son amie,
mademoiselle de la Mothe d'Argencourt[202], dans le couvent de Chaillot,
qui eût ainsi réuni deux victimes d'un même amour. Sa mère l'engageait à
prendre ce parti. Celle-ci calculait que sa fille avait à peine trente
ans, et que sa beauté, ses grandes richesses, son titre de duchesse
qu'elle tenait du roi détermineraient quelque grand et puissant
personnage à demander sa main. Le bruit courait que le duc de
Longueville et Lauzun en étaient amoureux et désiraient l'épouser. Elle
pourrait donc reparaître dans le monde avec un double avantage, briller
encore à la cour, et éclipser Montespan, qui, quoique supérieure à elle
par la naissance, lui était inférieure par le rang. Nul doute qu'un
mariage honorable n'eût été pour la Vallière le meilleur parti et le
seul qui pût lui assurer une existence calme et heureuse; mais pour que
ce mariage pût avoir lieu il fallait qu'elle le voulût et que le roi y
donnât son adhésion. La Vallière fut toujours incapable d'aucun calcul
d'intérêt personnel. Sa passion avait triomphé de sa pudeur; mais son
âme était restée chaste et pure, toujours ouverte aux aspirations de la
piété et du repentir, et elle eût considéré comme une honte de s'unir à
un autre homme que l'unique auquel son honneur avait été sacrifié. Louis
XIV était incapable de faire souffrir à celle qu'il avait tant aimée le
moindre des outrages dont on l'a accusé; mais, sans désirer que la
Vallière restât à sa cour, il craignait, en la laissant s'éloigner, de
lui accorder trop de liberté. Il l'empêchait de voir sa mère, qu'il
n'estimait pas et dont il se défiait; et il favorisait indirectement ses
longs entretiens avec le maréchal de Bellefonds, bien connu pour sa
pieuse ferveur et par son étroite liaison avec Bossuet. Bellefonds
soutint la Vallière dans la résolution qu'elle voulait prendre de
s'éloigner de Louis XIV, de ne plus le revoir, de diriger vers Dieu
toutes ses pensées, toutes ses affections. Il fallait, pour exécuter
cette courageuse résolution, le consentement de Louis XIV, auquel elle
n'était pas libre de désobéir, auquel elle n'aurait pas voulu refuser de
se soumettre lors même qu'elle en eût eu le pouvoir. Elle pensa d'abord
à se retirer au couvent des Capucines. Mais le maréchal de Bellefonds
avait une sœur qui était prieure des Carmélites de Paris. La Vallière
la rendit confidente de ses peines, et celle-ci parvint à lui persuader
que plus grande serait son expiation, plus grandes seraient la grâce de
Dieu et ses espérances de salut. Fortement préoccupée de cette pensée,
la Vallière eut l'idée de se faire carmélite. C'était là une rude et
difficile détermination à prendre. L'austérité des règles prescrites par
sainte Thérèse faisait pâlir d'effroi la piété la plus fervente; et pour
celle dont la vie s'était écoulée dans les délices du luxe et de la
mollesse, au milieu des pompes et des orgueilleuses jouissances de la
grandeur, se faire carmélite, c'était s'immoler vivante dans un tombeau,
comme une vestale criminelle des temps antiques, sans espérance de
trouver comme elle, par la mort, une prompte fin à son supplice.
[202] Sur mademoiselle la Mothe d'Argencourt, voyez les
_Mémoires_ sur SÉVIGNÉ, 2e partie, chap. IX, p. 109, 114.
Aussi la Vallière hésitait-elle beaucoup. A mesure que la religion
s'emparait de sa pensée, le repentir même de ses fautes ravivait dans
son cœur ses souvenirs d'amour, et sa tendresse pour ses enfants
renaissait avec plus de force. Elle regrettait surtout de se séparer de
sa charmante fille, mademoiselle de Blois[203]. Cependant de nombreuses
conférences avec Bossuet, avec le P. Bourdaloue, le P. Cazan et avec de
Rancé, abbé de la Trappe[204], achevèrent de l'affermir dans sa
résolution. Mais elle voulait que cette résolution fût inébranlable, et
la peur qu'elle avait d'en être détournée par le roi lui faisait
craindre de lui en parler.
[203] Lettre de madame DE LA VALLIÈRE au maréchal de Bellefonds
(3 février 1674), citée dans BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, livre
V, t. II, p. 35, édit. in-12.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII,
p. 382.--_Madame_ DE LA VALLIÈRE, _Lettres_, 1747, in-12, p. 27.
[204] L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la Vallière_, p. 27,
dans les Lettres de madame la duchesse de la Vallière, 1767,
in-12.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Fragments de lettres_,
1788, in-12, t. I, p. 112.--Idem, _Mémoires_, Paris, 1832, in-8º,
p. 58.