retour d'un voyage à Saint-Germain. Elle y était allée pour voir ces
mêmes personnes si contraires à Bussy et pour elle si amicales. Voici ce
qu'elle dit de ce voyage en écrivant à sa fille: «Je viens de
Saint-Germain, où j'ai été deux jours avec madame de Coulanges et M. de
la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes, le soir, notre cour
à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous... Mais
s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes
et de femmes, vieux et jeunes, qui me parlèrent de vous, ce serait
nommer quasi toute la cour. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait
presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta
d'autorité pour souper chez M. de Marsillac, dans un appartement
enchanté, avec madame de Thianges et madame Scarron, M. le Duc et M. de
la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous
sommes revenues[163].»
[163] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 257, 258,
édit. G.; t. III, p. 167, édit. M.--Sur les anciens plans gravés
de Saint-Germain en Laye comme sur ceux de Fontainebleau, on
trouve l'emplacement de tous ces hôtels des grands de la cour, et
entre autres de ceux de Condé, de la Rochefoucauld et de
Vivonne.--Conférez 1re partie, p. 365, 483; IVe, p. 273.
Ce fut deux jours après qu'elle reçut de Bussy la lettre suivante[164]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Paris, le 13 décembre 1673.
«Vous pouvez vous souvenir, madame, de la conversation que nous eûmes
l'autre jour. Elle fut presque toute sur les gens qui pouvaient
traverser mon retour; et quoique je pense que nous les ayons tous
nommés, je ne crois pas que nous ayons parlé des voies dont ils se
servent pour me nuire. Cependant j'en ai découvert quelques-unes depuis
que je vous ai vue; et l'on m'a assuré, entre autres, que madame Scarron
en était une. Je ne l'ai pas cru au point de n'en pas douter un peu;
car, bien que je sache qu'elle est aimée des personnes qui ne m'aiment
pas, je sais qu'elle est encore plus amie de la raison, et il n'en
paraît pas à persécuter, par complaisance seulement, un homme de
qualité, qui n'est pas sans mérite, accablé de disgrâces. Je sais bien
que les gens d'honneur entrent et doivent entrer dans les ressentiments
de leurs amis; mais quand ces ressentiments sont ou trop aigres ou
poussés trop loin, il est (ce me semble) de la prudence de ceux qui
agissent de sang-froid de modérer les passions de leurs amis et de leur
faire entendre raison. La politique conseille ce que je vous dis,
madame, et l'expérience apprend à ne pas croire que les choses sont
toujours en même état. On l'a vu en moi; car enfin, quand je sortis de
la Bastille, ma liberté surprit tout le monde. Le roi a commencé de me
faire de petites grâces sur mon retour, dans un temps où personne ne les
attendait; et sa bonté et ma patience me feront tôt ou tard recevoir de
plus grandes faveurs. Il n'en faut pas douter, madame: les disgrâces ont
leurs bornes comme les prospérités. Ne trouvez-vous donc pas qu'il est
de la politique de ne pas outrer les haines et de ne pas désespérer les
gens? Mais quand on se flatterait assez pour croire que le roi ne
radoucira jamais pour moi, où est l'humanité? où est le christianisme?
Je connais assez les courtisans, madame, pour savoir que ces
sentiments-là sont très-faibles en eux; et moi-même, avant mes malheurs,
je ne les avais guère. Mais je sais la générosité de madame Scarron, son
honnêteté et sa vertu; et je suis persuadé que la corruption de la cour
ne les gâtera jamais. Si je ne croyais ceci, je ne vous le dirais pas,
car je ne suis point flatteur; et même je ne vous supplierais pas comme
je fais, madame, de lui parler sur ce sujet; c'est l'estime que j'ai
pour elle qui me fait souhaiter de lui être obligé, et croire qu'elle
n'y aura pas de répugnance. Si elle craint l'amitié des malheureux, elle
ne fera rien pour avoir la mienne; mais si l'amitié de l'homme du monde
le plus reconnaissant (et à qui il ne manquait que la mauvaise fortune
pour avoir assez de vertu) lui est considérable, elle voudra bien me
faire plaisir.»
[164] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst.,
in-4º, p. 51.
A cette lettre verbeuse, mais assez adroite, madame Scarron fit une
prudente et courte réponse, contenue dans le billet suivant de madame de
Sévigné à Bussy[165].
[165] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN (ms. de l'Inst.), p.
52 verso. Ce billet de madame de Sévigné est inédit et a échappé
à ses soigneux éditeurs.
BILLET DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.
«A Paris, ce 15 décembre 1673.
«Je fis voir hier soir à madame Scarron la lettre que vous m'avez
écrite. Elle m'a dit n'avoir jamais entendu nommer votre nom en mauvaise
part. Du reste, elle a très-bien reçu votre civilité. Elle ne trouvera
jamais occasion de vous servir qu'elle ne le fasse. Elle connaît votre
mérite et plaint vos malheurs.»
Dans une longue lettre à sa fille[166], écrite le même jour
que le billet qu'on vient de lire, madame de Sévigné annonce
très-laconiquement, en ces termes, que Bussy va quitter Paris: «Bussy a
ordre de retourner en Bourgogne. Il n'a pas fait la paix avec ses
principaux ennemis.»
[166] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 265,
édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.
La permission accordée à Bussy de prolonger son séjour à Paris finissait
le jour même où madame de Sévigné écrivait le billet que nous avons
transcrit[167]. Mais Bussy avait, dès le 2 décembre, écrit au roi et à
M. de Pomponne pour obtenir une nouvelle prolongation de séjour, et ces
lettres furent envoyées à Saint-Germain en Laye, où était la cour. Ce ne
fut que par une lettre de M. de Pomponne, datée de Saint-Germain le 17
décembre, que Bussy fut informé du refus du roi[168]. Madame de Sévigné,
par son intimité avec de Pomponne, savait donc avant Bussy que la
permission ne lui serait pas accordée; et on voit, d'après la suite des
_Mémoires_ de celui-ci, qu'elle ne lui en a rien dit. On n'est jamais
pressé d'annoncer une mauvaise nouvelle à un ami. Ce refus affligea
beaucoup Bussy, et le mit dans une grande perplexité. Ses affaires
n'étaient point terminées, ses espérances de rentrer en grâce
s'évanouissaient, et il craignait de déplaire au roi et de s'attirer sa
colère s'il prolongeait son séjour à Paris. Il prit cependant ce dernier
parti, et fit ses adieux aux secrétaires d'État, à tous ses amis et à
toutes les femmes de sa connaissance; de sorte qu'on le crut en
Bourgogne, tandis qu'il était caché dans Paris. Il confia son secret au
seul duc de Saint-Aignan; et, de la retraite où il se tenait renfermé,
il faisait parvenir des lettres qu'il datait de son château de Bussy. Il
écrivit au roi, au secrétaire d'État Châteauneuf, au comte de Vivonne, à
madame de Thianges et à divers puissants personnages[169].
[167] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 48, 49, 50 et 52
verso.
[168] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p. 48 et
50.--Lettres de Bussy au roi et à M. de Pomponne, Paris, ce 2
décembre 1673, p. 54 et 55.--Lettre de Pomponne à Bussy,
Saint-Germain en Laye, le 17 décembre 1673.
[169] _Suite des Mémoires_, p. 58 (ms. de l'Inst.).--Lettre de
Bussy au roi, datée de Bussy, le 31 décembre 1673--Bussy-Rabutin,
_lettres_, t. V, p. 322, 323, 327, à la marquise de Villeroy, le
15 décembre, au duc de Montpensier, à madame de Thianges; 2e
édit., p. 58, 59.--Lettre de Bussy au comte de Vivonne à Bussy,
Paris, 13 janvier 1674; à madame de Pisieux, le 19 décembre; à
mademoiselle Armantières, le 28 décembre 1673.
Néanmoins, malgré toutes ces précautions, le secret transpira; Bussy
n'avait pu se résoudre à le cacher à sa cousine[170]. Madame de Sévigné
avait depuis un mois le bonheur de posséder sa fille avec elle
lorsqu'elle apprit que Bussy était resté à Paris, et elle s'empressa
d'aller rendre visite au captif volontaire; le billet qu'il lui adressa
le lendemain de cette visite, en lui envoyant du vieux vin de Cotignac
qui lui avait été donné autrefois par madame de Monglas, prouve
évidemment que Bussy avait reçu des reproches de la mère et de la fille.
Il s'ensuivit des explications et des épanchements réciproques, dont le
cœur de Bussy dut être satisfait; il écrit alors à sa cousine: «Je ne
vous aime pas plus que je ne vous aimais hier matin; mais la
conversation d'hier soir me fait plus sentir ma tendresse; elle était
cachée au fond de mon cœur, et le commerce l'a ranimée. Je vois bien
par là que les longues absences nuisent à la chaleur de l'amitié aussi
bien qu'à celle de l'amour[171].»
[170] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_. Manuscrit cité par M. Monmerqué,
_Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. III, p. 236, no 1, édit. M.
[171] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Paris, 20 mars 1674), t. III, p. 338,
édit. G.; t. III, p. 236, édit. M.
Le duc de Saint-Aignan, ce fidèle ami de Bussy, vint souvent le visiter
secrètement. Il se chargea de remettre ses lettres au roi et de plaider
sa cause. Bussy demandait qu'il lui fût permis d'aller combattre en
Flandre comme volontaire, sous les ordres de Condé; et Saint-Aignan
suppliait le roi de lui accorder au moins cette faveur[172]. Les
entretiens qui eurent lieu à ce sujet entre Louis XIV et son complaisant
courtisan sont des scènes d'intérieur des plus curieuses, qui confirment
tout ce que nous avons dit sur les sentiments du monarque à l'égard de
Bussy.
[172] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 61 verso.--Le duc
de Saint-Aignan rapporte sa conversation avec le roi au 7 avril
1674.
Le roi dit: «Saint-Aignan, on accuse Bussy d'être l'auteur des chansons
qui courent contre les ministres et contre quelques personnes de ma
cour. Je ne crois pas cela, mais on le dit.»
Saint-Aignan répond: «Bussy trouve bien étrange, sire, d'être toujours
accusé et jamais convaincu; et, pour déconcerter la malice de ses
ennemis, il demande à Votre Majesté de trouver bon qu'il se remette à la
Bastille et que les accusations soient de nouveau jugées.»
«Bussy perd l'esprit,» dit le roi.
«Nullement, sire; et pour être convaincu que Bussy n'est pas fou, il
prie Votre Majesté de lire la lettre qu'il a écrite au roi, et de
prendre un recueil de pièces qu'il m'a chargé de lui remettre, et qui,
j'en suis certain, divertiront le roi, s'il veut se donner la peine d'y
jeter les yeux.»
Louis XIV répondit qu'il recevrait tout cela quand il serait habillé; et
en effet il fit appeler Saint-Aignan au sortir de son prie-Dieu, reçut
les manuscrits et les lettres, et rentra dans son cabinet[173].
[173] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 62
verso.--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE
BUSSY-RABUTIN, 2e partie, p. 23.--Conférez LOUIS XIV, _Œuvres_,
t. V, p. 445 (mémoires militaires).
Ainsi se termina ce premier entretien. Le duc de Saint-Aignan promit de
faire plus, et il tint parole.
Le jeudi 19 avril (le jour même où Louis XIV partit de Versailles pour
aller conquérir la Franche-Comté), Bussy reçut une longue lettre du duc
de Saint-Aignan, dans laquelle celui-ci lui rendait compte de deux
autres entretiens qu'il avait eus avec le roi à son sujet. «Je
m'approchai, dit le duc, du lit du roi, mardi 17, à neuf heures du
matin, et, m'étant mis à genoux, je pris la liberté de lui dire:
Oserai-je, sire, demander à Votre Majesté si elle a lu le livre que je
lui ai donné de la part du comte de Bussy; et, au cas qu'elle ne l'ait
pas encore lu, si elle l'emportera avec elle?»
«Le roi me répondit:
«A propos, Saint-Aignan, j'ai un reproche à vous faire! Bussy est à
Paris, et vous ne m'en avez rien dit.»
«Je lui répondis:
«Mon Dieu! sire, y va-t-il du service de Votre Majesté de lui donner ces
sortes d'avis? Un pauvre homme de qualité, malheureux, est accablé
d'affaires; pour y mettre quelque ordre, il se cache le plus qu'il peut,
et cependant il se trouve des gens assez lâches pour lui rendre en cet
état de méchants offices.»
«Mais enfin (me répliqua le roi), après que le temps que je lui avais
donné est expiré, il faut qu'il s'en aille. Cela a trop paru, et si vous
ne voulez vous charger de lui dire de ma part (à cause que vous êtes son
ami), je serai contraint de le lui faire dire par quelque autre moins
doucement.»
Saint-Aignan osa répliquer, et le roi s'adoucit et dit: «Je n'ai pas
encore lu son recueil; il est dans ce petit cabinet, sur ma table.»
Saint-Aignan répondit:
«Sire, il faut l'emporter; et je voudrais que Votre Majesté y voulût
joindre le premier tome de ses _Mémoires_. Outre qu'il est bien écrit,
le roi y verrait de petites histoires galantes qui le divertiraient.»
Le roi termina en disant:
«Songez seulement à lui dire ce que je vous ai dit, et à mon retour
toutes choses nouvelles.»
Saint-Aignan ne se rebuta pas; fidèle ami et habile courtisan, il
connaissait tout le pouvoir de l'importunité sur une volonté flottante.
Il retourna à Versailles le surlendemain, jour fixé pour le départ du
roi, et pénétra de très-grand matin et lorsque le roi était encore
couché. Après avoir pris congé de lui et baisé un bout de ses draps, il
lui déclara, les yeux humides, qu'il n'avait pu encore se résoudre à
parler au pauvre comte de Bussy de ce qu'il lui avait commandé de lui
dire, parce que Bussy serait parti à l'instant même, au préjudice d'une
affaire importante toute prête à être jugée; et que, d'ailleurs, lui
Saint-Aignan espérait encore de la bouche du roi un ordre moins
rigoureux.
«Eh bien! dit le roi, qu'il demeure encore quinze jours ou trois
semaines, et qu'il s'en aille chez lui après. Entendez-vous,
Saint-Aignan? Dites-lui cela au moins, n'y manquez pas.»
«Je le ferai, sire,» répliqua Saint-Aignan.
En effet, quatre jours après ce dernier entretien, Bussy gagna son
procès. Il écrivit au roi, qui alors était au camp devant Besançon, pour
lui témoigner la reconnaissance de cette nouvelle permission. Il adressa
sa lettre au secrétaire d'État Châteauneuf, dont la réponse, quoique
très-polie et même affectueuse, ne lui parut pas, par la souscription,
assez respectueuse pour être adressée par un ministre à un ancien
lieutenant général mestre de camp de la cavalerie légère, tel que lui.
Le 12 mai, les trois semaines qui lui avaient été accordées par le roi
étant expirées, Bussy partit avec sa fille Françoise, et retourna en
Bourgogne[174].
[174] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN (ms. de
l'Inst.), no 221, p. 67 verso.
Dans les circonstances qui avaient accompagné le refus fait à
Saint-Aignan, Bussy trouvait des motifs d'espérance. La guerre faite en
Franche-Comté avait déterminé le roi à faire venir la reine à Dijon, et
l'on croyait généralement que Louis XIV en prendrait occasion de
rappeler près de lui un personnage aussi utile en Bourgogne que l'était
Bussy. C'est ce que nous apprend MADEMOISELLE dans une réponse qu'elle
fit à une lettre que Bussy lui avait écrite. Elle-même souffrait
cruellement du refus du roi de consentir à son mariage avec Lauzun, et
plaignait Bussy; elle lui écrivait en parlant du roi: «Il est comme
Dieu; il faut attendre sa volonté avec soumission et tout espérer de sa
justice et de sa bonté sans impatience, afin d'en avoir plus de mérite.»
Bussy écrivit aussi à MADEMOISELLE pour la prier d'offrir à la reine de
venir s'installer dans son château. «Le bruit est en ce pays-ci, dit-il
dans sa lettre, que la reine viendra faire ses dévotions à Sainte-Reine.
Si Sa Majesté prend cette pensée, je voudrais lui pouvoir offrir ma
maison; et j'en sortirais, pour ne pas me présenter devant elle en
l'état où je suis à la cour. Elle serait mieux logée que dans le village
de Sainte-Reine, et n'en serait qu'à une demi-lieue. En tout cas,
MADEMOISELLE, si la reine ne me faisait pas cet honneur, je l'espérerais
de V. A. R.; je l'en supplie très-humblement[175].»
[175] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 67-68. Lettre de
Bussy à MADEMOISELLE, en date de Bussy, du 28 mai 1674, p.
74.--Lettre de MADEMOISELLE à Bussy, Dijon, le 2 juin 1674. La
lettre est signée ANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS.--Conférez sur
cette signature l'_État de la France_, 1677, p. 468 et
469.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 334.
La reine ne vint pas à Sainte-Reine. Bussy, à chaque nouvelle victoire,
écrivait une lettre au roi; mais la conquête de la Franche-Comté
s'acheva, et Louis XIV était de retour à Versailles sans que Bussy eût
rien obtenu de lui[176].
[176] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 512 (lettre datée de
Versailles, le 1er juillet 1674, au maréchal de Turenne).--_Suite
des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 75 et 75 _bis_. (Lettre de
madame Scudéry à Bussy, à Paris, 23 juin 1674.--Réponse de Bussy,
datée de Bussy, le 26 juin 1674.)
CHAPITRE V.
1674.
Madame de Sévigné sollicite un congé pour M. de Grignan, afin qu'il
puisse venir en cour avec sa femme.--Gloire et puissance de Louis
XIV.--Par son influence le grand Sobieski est roi de Pologne.--Le
duc d'York épouse la princesse de Modène.--Portrait de Louis
XIV.--Son ascendant sur sa cour.--Les filles d'honneur sont
remplacées près de la reine par les dames du palais.--Louis XIV
avait tous les goûts, toutes les passions.--Les femmes étaient
nécessaires à son existence.--Détails sur la reine; comment Louis
XIV se conduisait envers elle.--Madame de Montespan cherche à
inspirer au roi les affections de la paternité.--Elle donne des
bals d'enfants.--Description de ces bals par madame de
Sévigné.--Amours de Louis XIV avec la Vallière.--Lettres patentes
qui lui confèrent le titre de duchesse.--Sa fille, madame de Blois
(princesse de Conti), brille à la cour dès son plus jeune
âge.--Montespan triomphe de la Vallière, et celle-ci se décide à se
retirer de la cour.--Elle y reste encore par esprit de
religion.--Le maréchal de Bellefonds, Bossuet, Bourdaloue la
soutiennent dans le projet qu'elle a formé de se retirer aux
Carmélites.--Méprise de madame de Sévigné à son sujet.--La Vallière
entre aux Carmélites.--Sa prise d'habit.--Ses vœux.--Jugement de
madame de Sévigné sur le discours de Bossuet.--Ce que dit la
Vallière à la duchesse d'Orléans après la cérémonie.--Visite que
lui fait madame de Sévigné, cinq ans après, aux Carmélites.--Grâce
que le roi accorde à la Vallière.--Visite que lui fait madame de
Montespan, et questions indiscrètes qu'elle lui adresse.--Influence
qu'eut la retraite de la Vallière sur Louis XIV.--Pourquoi il
s'abstint de l'aller voir.--La conduite du roi en cette occasion a
été mal interprétée.--Réflexion à ce sujet, confirmée par un mot de
Louis XIV à la veuve de Scarron.
Pendant les quatre mois d'hiver que madame de Sévigné passa avant
l'arrivée de sa fille à Paris, elle fut sans cesse occupée à faire
valoir à la cour les services de son gendre en Provence, à demander
qu'il fût appelé à Paris et qu'il vînt avec sa femme saluer le roi et se
concerter avec ses ministres sur les affaires de son gouvernement. La
bonne gestion et l'affermissement de l'autorité du comte de Grignan
dépendaient, selon elle, de cette faveur et de l'accueil qui lui serait
fait par Sa Majesté.
Comme ce voyage était arrêté ou prévu, madame de Sévigné, dans les
lettres qu'elle écrivait à sa fille, n'oubliait rien de ce qui pouvait
la tenir au courant des intrigues de la cour. Objet d'imitation et
d'envie, la splendeur de cette cour rayonnait sur l'Europe entière. Son
monarque était à la fois servi par son génie, par sa fortune et par le
hasard. L'habileté de ses ennemis ne servait qu'à faire éclater la
supériorité de ses généraux et de ses hommes d'État. Son nom était
respecté et sa puissance redoutée jusqu'aux extrémités du monde. La
gloire des héros de l'étranger semblait n'être qu'un apanage de la
sienne. Autour de lui la poésie, l'éloquence, les sublimes conceptions
de la science, les prodiges de l'industrie agrandissaient,
ennoblissaient les destinées de l'humanité.
Le mari d'une des filles d'honneur de la reine, le grand Sobiesky,
simple mousquetaire de Louis XIV, fut, par l'influence de ce monarque,
élu roi de Pologne, et sauva deux fois l'Europe chrétienne en la
préservant, par sa double victoire, de l'invasion des Turcs, alors si
redoutables[177].
[177] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673, 1er janvier 1674, 4
juin et 11 août, 18 décembre 1676, 23 octobre 1683), t. III, p.
270, 288; t. IV, p. 470, et t. V, p. 41 et 71; t. VII, p. 396,
édit. G.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 426.--CHOISY, _Mém._, t.
LXIII, p. 429, 423, 491, 514.--BARRIÈRE, _la Cour et la Ville_,
p. 39.--SALVANDY, _Histoire de Pologne_, liv. VII, t. II, p. 346
et 349.
Marié pour la seconde fois par les soins de Louis XIV[178], le duc
d'York, qui eût paru digne du trône s'il n'y fût jamais monté, vint
cette année (1673) présenter au roi de France la princesse de Modène, sa
nouvelle épouse[179], et par la suite la ramena en France, comme son
dernier asile, quand, dépouillé de sa couronne, il eut accompli sa
destinée[180].
[178] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 368 et 369.
[179] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 6 novembre 1673), t. III, p. 208
et 210, édit. G.; t. III, p. 128 et 130, édit. M.
[180] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1688, 17 janvier et 2 mars
1689), t. IX, p. 102, 103, 109, 119, édit. G.
Rien d'important n'avait lieu en Europe sans que Louis XIV n'apparût
comme un moteur puissant ou comme un obstacle invincible; mais c'est
surtout sur sa propre cour que son ascendant était le plus fortement
senti. Là était son existence propre et individuelle, tous ses moyens de
bonheur, tous les appuis de son trône, tous les exécuteurs de ses
volontés. La nature lui avait donné la vigueur de tempérament et
l'activité d'esprit nécessaires pour acquérir toutes les gloires et
s'approprier toutes les jouissances du pouvoir suprême. L'orgueil de son
rang et de ses succès lui faisait tout rapporter à sa personne. L'État,
c'était lui; et, par une conséquence nécessaire de ce sentiment égoïste,
le gouvernement de sa cour, de sa famille, de son gynécée était pour lui
des affaires d'État. Pour celles-là il n'avait point d'autre ministre
que lui-même, il ne se fiait qu'à lui seul. A une foi sincère, à un vif
désir du salut il unissait tous les goûts, toutes les passions qui
s'opposent à l'accomplissement des devoirs et des sacrifices qu'il
exige. Il aimait le beau, le magnifique en toutes choses. Les arts, la
musique, la danse le charmaient. Il se complaisait dans l'admiration des
grandes batailles, des actes d'héroïsme et de courage, dans les
appareils guerriers, dans les opérations de siéges savamment combinées,
dans les terribles mêlées des batailles et, au milieu des forêts, dans
le bruyant tumulte des grandes chasses. Il se délectait, il s'admirait
lui-même dans le faste et le bruit des fêtes pompeuses qu'il avait
ordonnées. Il avait encore des penchants plus impérieux, plus
personnels, plus dangereux: il aimait le jeu; il aimait les femmes, mais
non avec cet amour qui les avilit. Il mettait autant de prix à s'en
faire aimer qu'à les posséder. Pour lui, nul commerce avec elles ne
pouvait avoir de durée sans celui de l'âme et de la pensée. Chez lui le
cœur désirait toujours avoir quelque part dans les caprices passagers
des sens. D'un tempérament robuste, l'habitude ne lui permettait pas de
se contraindre dans les intervalles de repos que les grossesses ou les
infirmités imposaient à la maîtresse dont il était épris; mais alors il
fallait encore que celles qui le rendaient infidèle, en affrontant les
lois de la pudeur, parussent entraînées par la passion qu'il leur
inspirait; et comme il était un des plus beaux hommes de son royaume, il
suffisait aux beautés dont il était assiégé d'assortir leurs regards aux
illusions de son amour-propre. De là cette politesse attentive envers
les femmes de tous rangs, dont il fut le plus parfait modèle; cette
élégance des manières, si fort en honneur à la cour d'Anne d'Autriche et
à l'hôtel de Rambouillet, qui, par l'empire que Louis XIV avait acquis
sur sa cour, a régi la société française pendant tout le cours de son
règne et qui, malgré les mœurs crapuleuses du règne suivant, malgré nos
hideuses révolutions, n'ont pu, après un siècle et demi, disparaître
entièrement du caractère national.
Cependant tant d'entraînements opposés et d'inclinations contraires
créaient à Louis XIV des obstacles pour le gouvernement de sa cour. Sa
renommée remplissait le monde, et le monde s'occupait de lui. On
cherchait à pénétrer dans les secrets de l'existence intérieure de celui
dont l'influence était si forte sur la fortune des États et des
individus. Voilà pourquoi ce qui concerne ses maîtresses et les
anecdotes de sa vie privée sont des faits qui ont une grande importance
historique; mais ils ont besoin qu'on leur applique ce même esprit
critique sans lequel l'histoire ne peut nous retracer qu'une image
incomplète et fantastique du passé.