Les états de Bretagne se tinrent cette année à Vitré et en même temps

que l'assemblée de Provence. Madame de Sévigné n'y alla point; mais elle

fut parfaitement instruite de ce qui s'y passa. Ils s'ouvrirent le 24

novembre 1673, sous la présidence de la Trémouille, prince de Tarente,

baron de Vitré, et ils ne furent terminés que le 10 janvier 1674. Ils ne

présentèrent pas un spectacle aussi animé ni aussi brillant que ceux où,

deux ans avant, madame de Sévigné s'était trouvée; mais ils ont un

intérêt historique plus puissant. On y vit les derniers efforts des

Bretons pour conserver contre les envahisseurs du despotisme les restes

de leurs libertés, en vain garanties par les traités du double mariage

d'Anne de Bretagne. Les demandes de subsides ayant donné lieu à des

objections de la part de deux députés, Saint-Aubin Treslon et Des Clos

de Sauvage (les noms de ces hommes courageux méritent d'être rappelés),

le duc de Chaulnes, gouverneur, les fit arrêter. Six députés de chaque

ordre furent envoyés au gouverneur pour réclamer contre cette mesure. Le

duc de Chaulnes répondit qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du

roi. Mais la princesse de Tarente intervint auprès de M. de Chaulnes, et

les deux députés furent relâchés. Douze députés furent délégués par les

états pour aller rendre grâces à la princesse[136]. C'est cette affaire

qui fait dire à madame de Sévigné: «il y a eu bien du bruit à nos états

de Bretagne; vous êtes plus sages que nous[137].» Ce qui se passa à ces

états de plus important fut la révocation de plusieurs édits

oppresseurs, depuis longtemps demandée, et en même temps le vote obligé

d'une somme égale au don gratuit, pour suppléer au déficit que

l'abolition des impôts perçus en vertu des édits occasionnait dans le

trésor de l'État. Ainsi plaisir et chagrin en même temps; c'était une

grâce vendue, et non accordée. La chose est très-exactement racontée

dans une lettre de madame de Sévigné à sa fille.

[136] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses

villes de cette province, de 1619 à 1703_, ms. de la Bibl.

nation. (Bl.-Mant.), no 75, p. 357 et 363.

[137] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 265,

édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.

«A propos, on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans notre

province. Le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de _vive

le roi!_ qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on était

hors de soi; on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie et des

remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous

donnons au roi? 2,600,000 livres, et autant de don gratuit. C'est

justement 5,200,000 livres. Que dites-vous de cette petite somme? Vous

pouvez juger par là la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les

édits[138].» Madame de Sévigné ne fait pas mention des gratifications,

parce qu'elles étaient les mêmes tous les ans: 100,000 fr. au duc de

Chaulnes, 20,000 fr. pour ses gardes, 20,000 fr. au marquis de Lavardin,

et ainsi de suite aux ministres de Pomponne, à Louvois, à Colbert, à

Seignelay, son fils, et à leurs commis. Le marquis de Lavardin, comme

lieutenant général, eut 50,000 livres; mais il refusa de toucher la

somme de 10,000 fr. qui lui était accordée pour l'ouverture des états,

donnant en cela l'exemple d'un noble désintéressement qui ne fut pas

imité par le prince de Tarente, lequel reçut 32,000 fr. pour sa

présidence, et 15,000 fr. pour sa femme. Cette province était accablée;

un jeune membre de l'assemblée des états, qui sans doute n'était que

l'organe de beaucoup d'autres, le marquis de Coëtquen, en fit aigrement

la remarque à d'Haroüis, le trésorier de la province. Pour ce fait,

Coëtquen fut rappelé à Paris par sa grand'mère la duchesse de Rohan, et

le duc de Chaulnes lui défendit de paraître aux états. Madame de Sévigné

applaudit à cette mesure despotique, parce que d'Haroüis était son ami

et son allié[139]. Cependant il est facile de s'apercevoir, par

plusieurs passages de ses lettres pleines d'une ironie amère, qu'on a

prise pour de l'indifférence et de l'insensibilité, qu'elle ressentait

vivement la dureté du gouverneur son ami, envers la Bretagne. Le duc de

Chaulnes pouvait tout se permettre; il s'était concilié la faveur du

monarque par sa capacité, sa fermeté, sa vigilance. Peu après la tenue

des états, il repoussa, avec les seules forces de la province, les

ennemis qui avaient voulu faire une descente sur les côtes, et les

força à s'éloigner de Belle-Isle, qu'ils voulaient assiéger[140].

[138] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1674), t. III, p. 287 et

295, éd. G.; t. III, p. 193 et 200, édit. M.--_Recueil de la

tenue des états de Bretagne_, ms. de la Bibl. nation.

(Bl.-Mant.), no 75, p. 365.

[139] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256,

édit. G.; t. III, p. 165, 356, édit. M.--Voyez la 3e partie de

ces _Mémoires_, p. 29; 4e partie, p. 29, 33.

[140] _Recueil des lettres pour servir d'éclaircissement à

l'histoire militaire du règne de Louis XIV_; Paris, 1760, in-12,

t. II, p. 329, 335. Lettre du duc de Chaulnes à Louvois, datée

d'Auray le 30 mai 1674.

CHAPITRE IV.

1673-1674.

Madame de Sévigné retrouve son cousin Bussy à Paris.--Lettre de

Bussy à madame de Sévigné.--Leur amitié s'était refroidie.--Bussy

veut se réconcilier avec madame de la Baume.--Il avait un procès au

conseil, qu'il gagna.--Il va voir madame de la Morésan.--Exemple de

Martel, mis à la Bastille pour défaut de soumission.--Détails sur

l'origine de la liaison de madame de Sévigné avec la marquise de

Martel.--Effrayé par l'exemple de Martel, Bussy demande une

nouvelle prolongation de séjour.--Il écrit au duc de Montausier, à

madame de Thianges, pour qu'elle le réconcilie avec la

Rochefoucauld.--Elle échoue dans cette négociation.--La duchesse de

Longueville intercède pour Bussy auprès de Condé.--La colère de

Condé contre Bussy subsiste.--Bussy écrit à madame de Sévigné une

lettre pour être montrée à madame Scarron.--Madame de Sévigné va à

Saint-Germain en Laye, et couche chez M. de la

Rochefoucauld.--Billet de madame de Sévigné à Bussy, qui lui

transmet la réponse faite par madame Scarron.--Bussy fait demander

au roi une nouvelle prolongation de séjour.--Le refus en était

connu de madame de Sévigné avant d'avoir été notifié à

Bussy.--Bussy fait ses adieux à tout le monde, et reste à Paris

caché.--Il va voir secrètement madame de Sévigné et madame de

Grignan.--Il est visité par le duc de Saint-Aignan.--Deux

entretiens du roi et du duc de Saint-Aignan.--Le roi permet à Bussy

de rester encore trois semaines.--Il part, et retourne en

Bourgogne.--Le roi en Franche-Comté fait venir la reine à

Dijon.--Bussy écrit à MADEMOISELLE pour offrir son château à la

reine et à elle.--A chaque victoire, Bussy adresse une lettre au

roi.--La guerre de Franche-Comté s'achève, et Bussy n'obtient rien.

Lorsque, à la fin du mois d'août 1673, madame de Sévigné, alors au

château de Grignan, écrivait à Bussy: «Je me console de ne point vous

voir à Bourbilly, puisque je vous verrai à Paris[141],» elle croyait

déjà son cousin dans la capitale. Il n'y arriva que le 16 septembre, et

ce ne fut que lorsqu'il se trouvait menacé de ne pouvoir plus y rester

qu'il répondit à cette lettre.

[141] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1673), t. III, p. 171 et 172,

édit. G.; t. III, p. 97, édit. M.--_Suite des Mémoires du comte_

DE BUSSY-RABUTIN, p. 41, ms. de l'Institut. (Dans ce ms., la

lettre est datée du 27 août.)

Voici cette réponse, un peu énigmatique:

«Paris, ce 10 octobre 1673.

«Je viens de demander au roi plus de temps qu'il ne m'avait accordé pour

faire ici mes affaires. Je crois qu'il m'en accordera. Je suis d'accord

avec vous, madame, que la fortune est bien folle; et j'ai pris mon parti

sur ce que sa persécution durera toute ma vie. Les grands chagrins même

ne sont pas sus; et, comme je vous ai déjà mandé, ma raison m'a rendu

fort tranquille. Faites comme moi, madame. Il vous est bien plus aisé,

car le secret de vos peines est fort au-dessous du mien[142].»

[142] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Institut, p. 42 verso.

On s'aperçoit facilement, d'après le ton et le ralentissement de leur

correspondance, que l'amitié qui existait autrefois entre Bussy et sa

cousine n'était plus la même. La susceptibilité orgueilleuse, le

caractère vindicatif et l'immoralité de Bussy avaient considérablement

refroidi cette chaleur de cœur que madame de Sévigné avait éprouvée

pour son cousin. Les années seules l'auraient guérie d'une inclination

qui, dans son jeune âge, n'avait pas été sans péril. Intimement liée

avec tous ceux auxquels Bussy avait déplu et qui, ainsi qu'elle,

brillaient à la cour et dans les hautes sphères de la société, madame de

Sévigné devait souvent entendre des railleries sur ce courtisan émérite

et disgracié, vivant solitairement en province, et qui dans ses

manières, ses discours, ses écrits voulait toujours paraître le type

parfait du gentilhomme, du guerrier, du bel esprit et de l'honnête

homme, c'est-à-dire de l'homme à bonnes fortunes. Madame de Sévigné

avait trop d'usage et de discernement pour ne pas s'apercevoir des

ridicules de Bussy; et dans plusieurs passages des lettres à sa fille

elle y fait allusion, mais avec finesse et avec ménagement. Elle n'avait

plus autant d'admiration pour le talent épistolaire si vanté de Bussy;

il en montrait moins qu'autrefois dans les lettres qu'elle recevait de

lui, et par cette raison peut-être, sans le vouloir, elle en mettait

moins aussi dans les réponses qu'elle lui adressait. Elle lui avait dit

jadis: «Vous êtes le fagot de mon esprit.» Le fagot manquait, et le feu

qu'il devait allumer ne pouvait se produire. Cependant l'étroite parenté

qui les unissait, les souvenirs de jeunesse qui leur étaient communs,

l'habitude d'une longue liaison, surtout l'intérêt du nom que tous deux

portaient, dont tous deux étaient fiers et dont ni l'un ni l'autre

certainement ne ternissait l'éclat, formaient entre eux un attachement

indissoluble et entretenaient une intimité d'autant plus égale qu'ils ne

s'aimaient plus assez pour se quereller.

La seule lettre que madame de Sévigné reçut de Bussy pendant son voyage

fut celle que nous venons de transcrire; mais elle eut de ses nouvelles

par d'autres personnes, car de Bourbilly elle écrit à sa fille: «Bussy

est toujours à Paris, faisant tous les jours des réconciliations; il a

commencé par madame de la Baume. Ce brouillon de temps, qui change tout,

changera peut-être sa fortune[143].»

[143] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 195; t.

III, p. 117.

Madame de Sévigné était mal informée; cette réconciliation qu'elle

redoutait n'eut pas lieu. On en avait parlé dans le monde. Bussy voulait

se faire la réputation d'un homme à qui on devait pardonner toutes ses

fautes, parce que lui, disait-il, n'éprouvait aucun ressentiment contre

ceux qui avaient eu des torts envers lui; et il entrait dans ses

desseins de ne point accréditer ni démentir le bruit de sa

réconciliation avec madame de la Baume. Dès son arrivée à Paris, il

s'empressa d'aller rendre visite à madame de Thianges, «sa parente et sa

bonne amie.»--«Elle me demanda, dit-il, s'il était vrai que je fusse

raccommodé avec madame de la Baume. Je lui dis qu'elle m'avait fait

faire des honnêtetés, auxquelles j'avais répondu de même, et que j'étais

résolu non-seulement de recevoir les amitiés que me pourraient faire

ceux qui m'avaient fait du mal, mais encore de leur faire des

avances[144].»

[144] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Inst., p. 44 verso.

Le principal motif du séjour de Bussy à Paris était une contestation

qu'il avait au conseil pour une somme de 60,000 fr. qu'on lui disputait.

Il gagna son procès[145].

[145] Lettre de Bussy-Rabutin à Louis XIV (26 avril 1674) et à

Châteauneuf, secrétaire d'État, dans la _Suite des Mémoires du

comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst., p. 65 et 66.

Il est bien vrai qu'il fit des tentatives de réconciliation; mais il ne

réussit dans aucune, comme le sut bientôt madame de Sévigné, dont les

secours ne lui faillirent point en cette circonstance. Quand Bussy

écrivait à sa cousine, l'époque de la permission qu'il avait obtenue

pour rester dans la capitale était expirée depuis deux jours, et il

avait demandé à M. de Pomponne une prolongation de séjour, qui lui fut

accordée[146].

[146] Lettre de Bussy-Rabutin à M. de Pomponne, datée de Paris le

8 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy, datée de Nancy le

15 oct., dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Inst., in-4º, p. 42 et 44.--ROGER DE RABUTIN, comte DE BUSSY,

édit. 1737, t. V, p. 85. Mais la lettre est à tort datée du 15

septembre; c'est le 15 octobre qu'il faut lire. (Voy. la 4e

partie de ces _Mémoires_, p. 156 et 344.)

Depuis un mois qu'il était à Paris, il avait employé son temps aux

projets de son ambition plus encore qu'au profit de ses affaires. Il

n'ignorait pas que le roi, bien disposé pour lui par le duc de

Saint-Aignan, consentirait volontiers à faire cesser son exil s'il

pouvait se réconcilier avec Condé et empêcher Louvois de lui être

contraire. Ce fut de ce côté qu'il dirigea d'abord ses efforts. Lorsque

la marquise de la Baume eut la perfidie de laisser publier le manuscrit

des _Amours des Gaules_ qu'il lui avait confié, il rompit entièrement

avec elle, et il ne parlait de ses attraits et de sa personne qu'avec ce

dédain et ce dénigrement qu'aucune femme ne peut pardonner[147]. Depuis

il ne chercha point à renouer une liaison avec une femme qu'il n'aimait

pas et qu'il ne pouvait estimer; mais, comme toujours, il s'efforça de

profiter de ses amitiés de femmes pour se réconcilier avec ceux qui lui

étaient contraires. Il raconte dans ses Mémoires qu'il était depuis

trois ans assez bien vu de madame de la Morésan, qui, par ses attraits,

son esprit caustique et son caractère décidé et tranchant, par son

alliance avec son beau-frère Dufresnoy, le principal commis de Louvois,

était recherchée et redoutée[148]. Le jour où Bussy l'alla voir[149], il

y trouva Dufresnoy. «La conversation, dit-il, avec madame de la Morésan

et moi se passa à nous renouveler des assurances d'amitié. Comme j'y fus

jusqu'à l'entrée de la nuit, il y vint beaucoup de gens, et entre autres

mesdames de la Baume et Louvois; j'en sortis bientôt après, ne pouvant

soutenir la présence de gens que j'aimais si peu[150].» Lorsque Bussy

écrivait à Paris ce fragment de ses _Mémoires_, madame de Sévigné s'y

trouvait aussi; elle dut donc être dissuadée par lui de l'opinion

qu'elle avait eue de sa réconciliation avec madame de la Baume.

[147] Voyez la lettre du comte de Bussy insérée dans les

_Mémoires de_ COLIGNY-SALIGNY, 1841, p. 127, en date du 18 mai

1667.

[148] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 379.--_Supplément aux

Mémoires de_ BUSSY, 2e partie, p. 14 et 17.--BUSSY-RABUTIN,

_Lettres_ (20 juin et 28 novembre 1671), t. V, p. 190 et 315.

[149] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (28 novembre 1673, de madame de la

Morésan au comte de Bussy), t. V, p. 319.

[150] _Supplément aux Mémoires de M. le comte_ DE BUSSY, t. II,

p. 17.--Au lieu de madame Damorisan, il faut lire la Morésan,

comme le prouvent le _Recueil des lettres de_ BUSSY, t. V, p. 319

et 190, et les _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 379 (année

1674).

Bussy s'était empressé de demander une nouvelle permission pour

continuer son séjour à Paris. Il avait alors un exemple récent du danger

que l'on courait, sous un roi tel que Louis XIV, de ne pas se soumettre

aux ordres de ses supérieurs. Le marquis de Martel, vieil officier de

marine, avait passé par tous les grades avant de devenir lieutenant

général à la mer; il trouva dur d'être obligé d'obéir au comte

d'Estrées, vice-amiral d'une plus grande noblesse, mais moins ancien

que lui comme officier, et qui avait gagné son grade de lieutenant

général dans le service de terre. D'Estrées transmit à Martel, par

écrit, un ordre sous une forme qui ne convenait pas à ce dernier[151];

il ne refusait pas d'obéir à l'ordre, mais il voulait que la rédaction

en fût changée. Pour ce léger tort, il fut arrêté par ordre du roi le 31

octobre, et mis à la Bastille. Cette rigueur dut faire de la peine à

madame de Sévigné, qui était liée avec la femme du marquis de Martel

depuis que celui-ci avait donné, sur le beau et célèbre _Royal-Louis_,

vaisseau qu'il commandait[152], une fête à madame de Grignan lorsqu'elle

alla voir le fort de Toulon vers le milieu du mois de mai 1672. La femme

du lieutenant général gouverneur de Provence parut si belle alors, dansa

si bien, que tous les jeunes officiers invités à cette fête en

conservèrent un long souvenir, et que, plusieurs années après, un d'eux

citait madame de Grignan comme le modèle le plus parfait de grâce et de

légèreté dans la danse, en présence de madame de Sévigné, qu'il ne

connaissait pas et dont la satisfaction et l'émotion furent

grandes[153]. La prolongation de séjour accordée à Bussy, par

l'entremise de M. de Pomponne[154], était de deux mois; elle lui fit

concevoir l'espérance de pouvoir obtenir durant ce temps, par ses

démarches, la fin de son exil et la permission de paraître à la cour;

puis enfin d'avoir un commandement, et de prendre sa part de succès et

de gloire dans les guerres qui agrandissaient la France. C'était un

noble orgueil, un rêve chéri auquel Bussy ne put jamais renoncer et qui,

ne s'étant point réalisé, fit le malheur de sa vie.

[151] LOUIS XIV, _Œuvres_ (Lettre du roi au duc de Beaufort, en

date du 8 décembre 1665), t. V, p. 338 et 342.

[152] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 31, éd. G.; t.

II, p. 442, édit. M.--_Mémoires du marquis_ DE VILLETTE, 1844,

in-8º, p. 14. Martel, capitaine en 1635, lieutenant général en

1656-1679, n'est plus porté sur les états de la marine en 1682.

[153] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Institut, p. 46 et 47.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 16 et 20 mai

1672; 23 août 1675, 6 août 1680), t. III, p. 15, 27, 31; t. IV,

p. 48 et 49; t. VII, p. 156 et 157, édit. G.; t. II, p. 428, 439,

442; t. III, p. 422 et 423; t. VI, p. 413, édit. M.

[154] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Institut, in-4º, p. 42 et 44.--Lettre de Bussy à M. de

Pomponne, des 8 et 10 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy,

datée de Nancy le 15 octobre 1673.

Il écrivit d'abord au duc de Montausier pour demander d'être présenté au

Dauphin et de le voir: «curiosité, dit-il, que j'aurais, quand je serais

du Japon.» Il reçut une réponse polie et presque affectueuse[155].

Pendant le temps de son séjour à Paris, Bussy vit encore madame de

Thianges; elle lui apprit qu'on avait rapporté de lui de mauvais propos

qui entachaient la valeur du prince de Marsillac lors du fameux passage

du Rhin à Tholus. Il protesta à madame de Thianges que c'était sans

doute une fausseté et une perfidie de mademoiselle de Montalais, «parce

que, disait-il, il n'y a qu'elle au monde assez méchante et assez folle

pour inventer une chose dont la fausseté est aussi facile à découvrir

que celle-là.» Bussy avait été très-bien avec cette spirituelle et

intrigante sœur de madame de Marans; mais depuis peu (Montalais

n'était plus jeune) il s'était brouillé avec elle[156]. Après cet

entretien, Bussy écrivit une longue lettre à madame de Thianges pour se

disculper des torts qu'on lui imputait envers la Rochefoucauld et son

fils Marsillac. Il n'y a personne en France, selon Bussy, qui puisse

rendre de plus assurés témoignages que lui «de la valeur du père et de

celle du fils. Ils ont été blessés eu deux occasions où j'avais

l'honneur de commander; l'une à Mardick et l'autre à Valenciennes[157].»

Il paraît que le duc de la Rochefoucauld fut peu touché de lire un

certificat de service militaire, pour lui et pour son fils, tracé de la

main du comte de Bussy-Rabutin; car après que madame de Thianges lui eut

communiqué cette lettre, il ne répondit à cette avance de Bussy par

aucune parole polie[158].

[155] Lettre de Bussy au duc de Montpensier (Paris, le 11 octobre

1673).--Réponse du duc de Montpensier à Bussy (Versailles, 20

octobre 1673). Dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Inst., in-4º, p. 43 et 44.

[156] _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst, p.

45.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672 et 5 juin 1675), t. III,

p. 97 et 108, édit. G.; t. III, p. 31, 237, édit. M.--CHOISY,

_Mém._, t. III, p. 264.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XLIII, p.

22.--LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 90, 103, 340. (Voy. 4e partie

de ces _Mémoires_, p. 212.)

[157] _Suite des Mém._, ms., p. 45. (Lettre de Bussy à madame de

Thianges, Paris, 25 octobre 1673.)

[158] _Suite des Mém._, etc., ms. de l'Inst., p. 50.

Bussy, qui connaissait l'influence que la Rochefoucauld et Marsillac

avaient auprès du roi, de Condé et du duc d'Enghien, fit taire son

orgueil, et s'adressa à madame de Sévigné; il la pria de faire en sorte,

par madame de la Fayette, que le duc de la Rochefoucauld consentît à le

voir, afin qu'ils pussent être ensemble sur de meilleurs termes.

«Madame de Sévigné, dit Bussy dans ses _Mémoires_, s'en chargea; et,

quatre ou cinq jours après, elle me dit que le duc de la Rochefoucauld

avait répondu à son amie que, puisque avant que nous fussions brouillés

nous ne nous voyions pas les uns les autres et que nous nous contentions

de vivre honnêtement ensemble quand nous nous rencontrions, une plus

grande liaison n'était pas nécessaire; que, pour lui, il serait

très-aise de me rencontrer souvent, et qu'il se _clouerait où je

serais_: ce furent ses propres termes.»--«Cette réponse, ajoute Bussy,

me fit juger que j'aurais toujours à craindre de ce côté-là, et que je

ne devais espérer de soutien que de la bonté du roi[159].»

[159] _Suite des Mémoires_, etc., ms. de l'Inst., p. 50.

Si Bussy faisait cette réflexion, c'est qu'en même temps qu'il avait

fait des démarches pour se réconcilier avec la Rochefoucauld il en avait

tenté auprès du prince de Condé qui avaient encore moins réussi. Comme

c'était la princesse de Longueville qu'il avait blessée par ses écrits

et ses discours, et qu'il connaissait les sentiments chrétiens qui

l'avaient déjà portée à le protéger contre la colère du prince lorsque

l'outrage était récent[160], il jugea avec raison qu'elle interviendrait

en sa faveur avec toute la chaleur qu'inspire la céleste charité aux

âmes pénétrées de repentir. Il ne se trompait pas: la duchesse de

Longueville fit de grands efforts pour calmer le ressentiment de Condé;

elle ne put y parvenir. Elle fut obligée de lui annoncer par

mademoiselle Desportes[161], dont Bussy, pour cette négociation, avait

réclamé le secours, que monsieur son frère ne voulait point pardonner,

et que même il lui avait dit «qu'il ne souffrirait pas que Bussy fût sur

le pavé de Paris.»--«Ce discours, dit Bussy, me surprit; et je répondis

à mademoiselle Desportes qu'il n'appartenait qu'au roi de parler ainsi:

elle en convint.»

[160] VILLEFORT, _Vie de madame de Longueville_, Amsterdam, 1739,

in-12, t. II, p. 161, ou Paris, 1738, in-8º, p. 169; et 4e partie

de ces _Mémoires_, p. 351 et 352.

[161] Bussy dit: «Mademoiselle Desportes, ma bonne amie, fille

d'une rare vertu et d'un mérite extraordinaire.»

Bussy n'en fut que plus ardent à chercher des appuis contre une si

puissante inimitié. Il savait que madame Scarron, dont l'influence

auprès de madame de Montespan était connue, avait contre lui des

préventions qui n'étaient que trop motivées; il écrivit à sa cousine

pour la faire consentir à être son intermédiaire entre lui et cette

gouvernante des enfants naturels du roi, avec laquelle il n'avait jamais

eu de liaison ni de correspondance[162].

[162] Voyez ci-après, chap. VIII.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 4 / 34 段