pommes cuites pour venir à bout de ce siége. C'était un duel entre
Berkoffer et Grignan; donc il fallait couper le cou à Grignan, parce
qu'il enfreignait les ordonnances contre les duels; et lui,
Guilleragues, déjà demandait sa charge. Mais le marquis de Gorze, grand
sénéchal de Provence, et de Vivonne prétendaient au contraire que le
siége d'Orange serait long; qu'il était plus difficile qu'on ne
croyait; que la citadelle était entourée de bons fossés, bien pourvue de
canons, et avait des forces suffisantes pour faire une vive défense;
qu'enfin M. de Grignan, avec sa petite troupe, avait tort d'entreprendre
de forcer le gouverneur. Le duc d'Enghien et la Rochefoucauld assuraient
qu'il ne réussirait pas[105]; que l'attaque d'une place de guerre
exigeait des connaissances militaires spéciales, dont Grignan était
dépourvu.
[102] J. CONVENENT, _Histoire abrégée_, p. 10, chap.
II.--_Manuscrit d'Aubenas_, p. 261 et 267.
[103] Boileau, épître V, t. I, p. 320 à 321, édit. de Saint-Marc,
1747.
[104] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 novembre 1673), t. III, p. 233
et 234, 236 et 237, édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M.
[105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1673), t. III, p. 237,
édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M.--Conférez encore,
_ibid._ (2, 6, 17, 19, 27 novembre et 1er décembre 1673), t. III,
p. 207, 211, 224, 227, 241, édit. G., et t. III, p. 126, 127,
131, 140, 143, 145, 151, 155, édit. M.
Tandis qu'on tenait ces discours, le comte de Grignan, quoiqu'il fût
saisi de la fièvre[106], ne se laissa pas décourager. Le ministre ne lui
donnait ni argent ni soldats. Il fit prier cinq cents gentilshommes de
la province de venir le joindre. Pas un ne refusa de répondre à son
appel. Plusieurs nobles du comtat d'Avignon vinrent à sa rencontre sans
avoir été convoqués: marque de sympathie qui le toucha vivement. Ainsi,
à la tête d'environ sept cents cavaliers et de deux mille soldats des
galères, qu'il avait commandés, Grignan se mit en marche le 31 octobre,
et arriva le 2 novembre devant Orange avec sa petite armée, munie de
quelques canons.
[106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 205, édit.
G.; t. III, p. 126, édit. M.
Il commença aussitôt le siége de la citadelle. On remplit les fossés
avec des fagots et des mannequins fournis par la ville d'Orange, d'après
les réquisitions faites aux magistrats[107]. Berkoffer voulut en vain
s'opposer aux travaux des assiégeants par quelques volées de canon. Deux
gentilshommes, le marquis de Briancour et M. de Roays, se distinguèrent
par leur bravoure.
[107] _Relation de tout ce qui se passa dans le rasement du
château d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 272-276.
Le 12 novembre la tranchée fut ouverte, et le comte de Grignan ordonna
l'assaut. Le marquis de Barbantane[108], d'une valeur romanesque, selon
madame de Sévigné, et M. de Ramatuelle commandaient l'escadron des
nobles destinés à soutenir les soldats qui étaient sur la tranchée.
Après que le comte de Grignan eut fait tirer deux décharges de canon,
Berkoffer fit battre la chamade[109], et M. de Beaufin fut admis dans la
place. Le gouverneur promit de se rendre le 17, et l'on donna des otages
de part et d'autre. Berkoffer avait assez d'artillerie pour faire
acheter cher le triomphe aux assiégeants; mais il eût fallu abîmer la
ville, ruiner ses amis: il aima mieux se rendre.
[108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 300, édit.
G.
[109] _Relation_, etc., ms. d'Aubenas, p. 277.--_Mémoires
historiques et galants de madame_ DUNOYER, t. VIII, p. 12 à 17.
Le 18 novembre (1673), la garnison sortit de la citadelle sans aucune
marque d'honneur; elle se composait de trente et un hommes; tous eurent
la liberté d'emporter ce qui leur appartenait. Berkoffer se retira en
Hollande avec sa famille[110].
[110] _Relation_, etc., p. 279.
Le comte de Grignan fit démanteler la citadelle deux jours après son
entrée; il y trouva douze canons de trente-six de balles de bronze,
quarante petites pièces de campagne, deux coulevrines et onze autres
pièces de moyen calibre, sept cents mousquets, deux cents fusils, des
piques, des mousquetons, des obus, douze mille livres de poudre: il y
avait de quoi armer une garnison de quatre mille hommes.
Huit jours après la reddition de la citadelle d'Orange, le comte de
Grignan, conformément aux ordres qu'il avait reçus du roi, fit
travailler à la démolition entière de la citadelle; mais ce travail ne
put être terminé que dans le mois de mai suivant (1674). Le puits, qui
avait 83 toises de profondeur et 30 de circonférence, fut comblé.
Le comte de Grignan s'était retiré aussitôt après avoir vu commencer la
démolition de la place, et avait laissé la direction des travaux à
Lausier[111], son capitaine des gardes, qui commandait aux quatre
compagnies des soldats de galères. Le comte de Grignan fut escorté à son
retour par toute la noblesse de Provence et du comtat d'Avignon, qui
l'avait volontairement suivi dans cette petite campagne[112]. La joie de
madame de Sévigné fut grande quand elle en connut le glorieux
résultat[113]. «J'embrasse le vainqueur d'Orange» (dit-elle dans sa
lettre à sa fille)... «L'affaire d'Orange fait ici un bruit
très-agréable pour M. de Grignan. Cette grande quantité de noblesse qui
l'a suivi par le seul attachement pour lui, cette grande dépense, cet
heureux succès, car voilà tout; tout cela fait honneur et donne de la
joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à
souper: «Orange est pris; Grignan avait sept cents gentilshommes avec
lui. On a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour.
Je suis fort content de Grignan[114].»
[111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1690), t. X, p. 162, édit.
G.; t. IX, p. 275, édit. M.
[112] _Relation de ce qui passa dans le rasement du château
d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 283 et 284.
[113] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 246 et
247, édit. G.; t. III, p. 157, 158, édit. M.
[114] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 11 décembre 1673), t. III, p.
254-259, édit. G.; t. III, p. 154 et 169, édit. M.
Mais, comme l'observe madame de Sévigné, après avoir gagné cette
bataille d'Orange il fallait en commencer une autre contre l'évêque de
Marseille[115]; et, le lendemain du jour où elle écrivait ces lignes (le
5 décembre 1673), l'assemblée des communautés de Provence, siégeant à
Lambesc, s'ouvrait «par authorité et permission de monseigneur le comte
de Grignan, lieutenant général, commandant pour le roy au païs, et par
mandement de messieurs les procureurs dudit pays, et par M. de Gerard,
comte palatin, conseiller du roy en ses conseils, commissaire député,
par mondit seigneur le comte de Grignan, pendant la maladie ou absence
du seigneur de Rouillé, comte de Melay[116].»
[115] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit.
G.; t. III, p. 164, édit. M.
[116] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
des communautés du pays de Provence_; Aix, Charles David,
imprimeur du roi, du clergé et de la ville, 1674, in-4º, p. 3.
Mais de Rouillé, qui n'était ni malade ni absent, ouvrit le lendemain
les délibérations par un assez long discours. Il demanda au nom du roi à
l'assemblée de voter le don gratuit de 500,000 francs, la même somme qui
avait été accordée l'année précédente. De Rouillé prétendait seulement
exciter des sujets fidèles à remplir leur devoir envers leur souverain.
«Si vous faites comparaison, disait-il[117], de ce temps-ci avec celui
des troubles et des désordres passés de cette province, vous
reconnaîtrez encore mieux que votre bonheur est un pur effet de sa
bonté et de sa clémence, que votre obéissance et vos soumissions vous
ont acquis et vous peuvent conserver.»
[117] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 4.
Cependant de Rouillé, quittant le ton d'un servile courtisan, fait
valoir, pour déterminer le vote de l'assemblée, des considérations plus
justes et des motifs plus réels. La déclaration de guerre de l'Espagne a
forcé le roi d'augmenter le nombre de ses armées de terre et de mer, et
il est nécessaire pour le bien du royaume «qu'il fasse trembler toute la
maison d'Autriche, et qu'il abaisse à ses pieds l'orgueil de cette
république, autant ingrate qu'elle est insolente et ambitieuse, qui doit
à la couronne de France toute son élévation et sa grandeur.»
«Vous n'ignorez pas, ajouta-t-il[118], messieurs, que Sa Majesté emploie
tous les ans dans cette province des sommes de deniers beaucoup plus
grandes qu'elle n'en retire; et que les dépenses qu'elle fait à Toulon
et à Marseille pour la construction, l'armement et l'entretien des
vaisseaux et des galères, ou pour réparer ou fortifier ces places et les
autres ports et lieux maritimes de ce pays, y apportent l'abondance par
l'augmentation du commerce, par le débit et la consommation de vos
denrées et par l'emploi de toutes sortes d'artisans et d'ouvriers, qui y
trouvent leur subsistance et le soutien de leurs familles.»
[118] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 5 et
6.
L'évêque de Marseille répondit à l'intendant avec plus de dignité et de
convenance. «Comme vous connaissez, monsieur, lui dit-il, notre zèle,
vous connaissez aussi notre faiblesse; et il faut, s'il vous plaît, que,
comme vous êtes l'homme du roi par votre caractère, vous soyez l'homme
du peuple par votre générosité. Le roi aura sujet dans cette occasion
d'être satisfait de la province, parce qu'elle ira pour son service
aussi loin que ses forces le lui permettront; et il le sera en effet si
vous employez, pour lui représenter les misères et les besoins du
peuple, cette vivacité et cette lumière d'esprit que vous venez de
montrer pour représenter à l'assemblée les besoins et les intentions de
Sa Majesté.»
L'assesseur Decorio réitéra les condoléances sur la misère générale:
«Les riches même n'ont point d'argent pour secourir les pauvres et les
faire travailler. Les sources du commerce se trouvent taries par les
nouveaux édits créant de nouveaux impôts, soit pour les contrôles des
exploits, pour l'enregistrement des oppositions, pour conserver les
hypothèques, les greffes des arbitrages, et le papier timbré.» Cependant
il conclut à l'adoption de la proposition sur le don gratuit. Les
500,000 francs furent accordés, et l'assemblée décida en outre qu'il
serait, comme précédemment, envoyé un courrier à la cour[119], dont la
dépense fut réglée, selon le taux habituel, à la somme de mille livres.
[119] _Abrégé des délibérations_, p. 11, 12 et 18.
Après ce vote, qui, quoique le plus important, préoccupait peu, vu qu'il
était considéré comme un vote obligatoire et de pure forme, vint
l'affaire qui tenait tous les esprits suspendus, parce que tous les
membres de l'assemblée avaient pris parti soit pour l'évêque de
Marseille, soit pour le comte de Grignan, dont les intérêts étaient en
présence. Il était impossible que le vote qui allait intervenir pût
donner satisfaction à l'un des deux rivaux sans offenser l'autre.
L'assesseur déclara à l'assemblée que M. le marquis de Maillanne de la
Rousselle, procureur du pays-joint pour la noblesse, étant décédé, il
fallait pourvoir à son remplacement[120]; et l'intendant dit que M. de
Pomponne lui avait écrit que le roi trouvait bon que l'assemblée fît
cette nomination avec une pleine et entière liberté.
[120] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 30.
Nonobstant cette déclaration, le plus grand nombre des membres de
l'assemblée ne doutaient pas que le roi n'eût fait un choix, et ils
désiraient le connaître pour s'y conformer. Le succès du siége d'Orange
avait déterminé le roi à donner toute satisfaction au comte de Grignan;
et ce fut l'évêque de Marseille, dont l'influence sur l'assemblée était
connue, qu'il chargea d'empêcher toute division et de réunir tous les
votes sur le marquis de Buous. On ignorait cela, et l'attention fut
grande lorsque l'évêque de Marseille, procureur-joint du clergé, prit la
parole.
Il exposa que, se trouvant à la cour pour d'autres affaires lorsque
cette place de procureur-joint pour la noblesse était venue à vaquer, il
avait représenté que l'assemblée des communautés était de droit en
possession de faire cette élection, au défaut des états; et que, pour ne
pas perdre une occasion de servir la province, il avait prié instamment
Sa Majesté de la maintenir dans ce droit et dans cet usage: ce qu'il a
plu à Sa Majesté de lui accorder. Mais le roi avait appris depuis qu'il
se présentait plusieurs concurrents et qu'il y avait contestation à cet
égard. L'évêque déclara qu'il avait reçu à ce sujet une lettre de
monseigneur Colbert, datée de Saint-Germain le 1er janvier, et il
demanda qu'il en fût donné lecture. Cette lettre contenait ce qui suit:
«Monsieur,
«Le roi vous écrit, et à M. le comte de Grignan, sur le sujet de la
mésintelligence qui est à présent entre vos maisons; et comme
l'intention de Sa Majesté est que M. de Rouillé vous accommode ensemble,
je crois vous devoir dire que vous ne pouvez rien faire qui soit plus
conforme à son inclination pour son service que d'y apporter toutes les
facilités qui dépendent de vous, étant bien difficile qu'il puisse avoir
le succès qu'il est nécessaire pour sa satisfaction quand deux maisons
aussi considérables que la vôtre et celle dudit sieur comte de Grignan
seront dans une si grande division que celle où elles sont de présent;
et je puis vous assurer que ceux qui apporteront plus de facilité à cet
accommodement s'attireront plus de considération et de mérite dans
l'esprit de Sa Majesté[121].»
[121] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21.
L'évêque de Marseille, après la lecture de cette lettre, déclara que M.
de la Barben, qu'il avait proposé pour occuper cette charge de
procureur-joint, avait le plus de droits pour l'obtenir; mais de la
Barben avait un emploi qui l'appelait près de S. M., et il suppliait
l'assemblée de ne pas penser à lui. «Et comme, par la lettre de
monseigneur Colbert, dont on vient de donner lecture, il lui est donné
avis, à lui évêque de Marseille, que le roi désire qu'il vive en bonne
intelligence avec M. le comte de Grignan, et que ceux qui feront le plus
d'avances en cette affaire seront ceux qui s'attireront plus de mérite
dans l'esprit de S. M., n'ayant point de plus forte passion que celle de
lui obéir et de donner à la province une marque de sa soumission aux
ordres du roi, quoiqu'il y ait dans les pays beaucoup de sujets capables
de remplir cet emploi, néanmoins il nomme M. le marquis de Buous[122] en
ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, et prie tous
ses amis (c'est-à-dire qu'il prie tous les assistants sans en excepter
aucun, car il les croit tous ses amis) de donner leur suffrage à M. le
marquis de Buous, d'autant plus que c'est une personne de beaucoup de
qualité et de mérite.
[122] _Abrégé des délibérations_; Aix, etc., 1674, in-4º, p. 22.
«Et tout de suite, continuant d'appeler les voix, l'assemblée a
unanimement élu et nommé, _sous le bon plaisir des prochains états et
jusqu'à la tenue d'iceux_, le sieur marquis de Buous (Pontevès) en
ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, au lieu et
place dudit sieur le marquis de Maillanne et de la Rousselle.»
Ainsi se termina cette grande affaire, grande seulement pour M. de
Grignan et pour madame de Sévigné. L'on voit que l'évêque de Marseille,
en cédant à M. de Grignan le champ de bataille, eut encore l'habileté de
paraître en triomphateur; car tout se fit par lui, tout parut combiné
pour lui procurer l'occasion de donner une nouvelle preuve de son
dévouement au roi et de son influence singulière sur le pays de
Provence.
Dans le cours des autres délibérations qui suivirent, l'évêque de
Marseille eut bien soin de montrer qu'il avait voulu par ce vote aider
aux désirs du roi, mais non complaire au gouverneur. Il s'empressa de
combattre la proposition qui fut faite d'accorder au comte de Grignan
les cinq mille francs de gratification pour l'entretènement de ses
gardes qui lui avait été concédée dans les années précédentes. L'évêque
de Marseille, en son nom et en celui de l'évêque de Toulon, dit que
c'était par la pensée qu'ils avaient eue jusqu'ici que cette proposition
n'aurait pas de suite pour l'avenir que, dans les dernières assemblées,
ils ne s'étaient point opposés tous deux à ce qui avait été arrêté et
délibéré sur ce sujet; mais comme ils s'apercevaient que cette
gratification devenait insensiblement une charge et un tribut ordinaire
de la province, il ne leur était pas permis de balancer entre des
considérations particulières et l'intérêt public; et non-seulement ils
s'opposaient à l'adoption de la proposition, mais ils espéraient que le
seigneur intendant userait de son autorité pour qu'elle ne fût pas même
mise en délibération[123].
[123] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 31-32.
L'évêque de Marseille motiva cette opinion sur des raisons déjà
alléguées dans les années précédentes. Il savait bien qu'elle ne
pourrait prévaloir, et il n'était pas même dans ses intentions de faire
changer l'avis de l'assemblée sur ce point. On ne l'ignorait pas; mais
néanmoins, après que les cinq mille francs eurent été accordés par une
délibération spéciale, l'évêque de Marseille et celui de Toulon
protestèrent, et déclarèrent qu'ils étaient dans l'intention de se
pourvoir vers S. M., «requérant messieurs les procureurs du pays de ne
faire aucun mandement avant que ladite opposition soit décidée.»
Cette opposition elle-même était de pure forme, car l'évêque de
Marseille ne doutait pas que cette délibération de l'assemblée serait
approuvée par le roi comme elle l'avait été dans les années précédentes,
et que l'assemblée allait en anéantir l'effet à l'instant même. On
arrêta donc que, nonobstant ladite opposition, lesdits procureurs
généraux du pays expédieraient leurs mandements[124]. L'intention des
évêques était de conserver le droit et de maintenir le principe.
[124] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
des communautés de Provence_; Aix, 1674, in-4º, p. 35 et 36.
Cependant l'évêque de Marseille ne voulut pas que son opposition fût une
vaine menace, ni rester entièrement étranger à la concession faite au
comte de Grignan; il écrivit en cour, et dans la dernière séance de
l'assemblée (le 12 janvier 1674) il dit «qu'il venait de recevoir une
lettre du _petit cachet_ du roi, datée du 1er de ce mois, par laquelle
S. M., pour cette fois seulement et sans conséquence pour l'avenir,
désire que l'assemblée accorde à monseigneur le comte de Grignan la
somme de cinq mille livres pour la compagnie des gardes, en
considération des dépenses qu'il vient de faire à Orange; et S. M.
invite l'évêque de Marseille à concourir à cette décision avec ses
amis.»--«Et par ainsi l'évêque de Marseille et le seigneur évêque de
Toulon ont dit que, pour obéir à la volonté du roi, ils se départent de
l'opposition qu'ils ont formée sur la délibération prise pour lesdits
cinq mille livres aux termes de ladite lettre de Sa Majesté, pour cette
fois seulement et sans conséquence pour l'avenir[125].»
[125] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 63
et 64.
Telle fut la fin de cette lutte, et le dernier acte d'autorité de
Forbin-Janson en Provence. Il ne tarda pas à être appelé à de plus
hautes destinées[126]. Trois mois après la fin des délibérations de
cette assemblée, Louis XIV écrivait à Sobieski, grand maréchal de
Pologne, qu'il envoyait pour ambassadeur à la diète polonaise l'évêque
de Marseille, dont la capacité lui était connue et dans lequel il
désirait qu'il eût autant de confiance qu'en lui-même[127].
[126] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 237, 239, 259.
[127] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 122 (Lettre de Louis XIV à
Sobieski, en date du 31 mars 1674).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
XLIII, p. 372.
Forbin-Janson fut encore pendant cinq ou six ans évêque de Marseille;
mais, engagé dans des négociations diplomatiques, il n'eut pas plus de
part à l'administration de son diocèse qu'à celle de la Provence. Aucun
des évêques qui furent successivement nommés procureurs-joints par
l'assemblée[128] des communautés de la Provence n'eut ses talents,
l'énergie de son caractère, son crédit à la cour et sa popularité. Le
comte de Grignan fut donc pour toujours débarrassé d'un rival
dangereux[129]. Janson plaisait beaucoup à madame de Sévigné; elle
s'était flattée, par l'amitié qu'il lui témoignait, de le réconcilier
avec sa fille. Elle écrivait à celle-ci que, si elle venait à Paris, on
la verrait avec l'évêque dans le même carrosse[130], sollicitant
ensemble pour le comte de Grignan. Mais cet espoir ne se réalisa
jamais, et madame de Grignan ne put pardonner à Janson sa longue
opposition, quoique depuis il eût cessé de se montrer hostile envers
elle ou aucun des siens[131].
[128] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
communautés de Provence, tenue à Lambesc les mois d'octobre et de
novembre 1674_; Aix, 1675, in-4º, p. 12.--_Idem_, pour octobre et
novembre 1675; Aix, 1675, in-4º, p. 16.
[129] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1674), t. III, p 274, édit.
G.; t. III, p. 182, édit. M.
[130] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 232,
édit. G.; t. III, p. 147, édit. M.
[131] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit.
G.; t. III, p. 224, édit. M.--(18 juin 1676), t. II, p. 373.
Madame de Sévigné avait eu lieu de craindre qu'il ne parvînt à faire
échouer toutes ses démarches en faveur de la nomination du marquis de
Buous, et elle avait cherché à persuader à sa fille que la réussite
était de peu d'importance pour le lieutenant général gouverneur de
Provence; mais quand elle se vit assurée du succès, elle changea de ton.
En répondant à madame de Grignan, elle dit[132]: «Présentement que par
votre lettre, qui me donne la vie, nous voyons votre triomphe quasi
assuré, je vous avoue franchement que par tout pays c'est la plus jolie
chose du monde que d'avoir emporté cette affaire malgré toutes les
précautions, les prévenances, les prières, les menaces, les
sollicitations, les vanteries de vos ennemis: en vérité cela est
délicieux, et fait voir, autant que le siége d'Orange, la considération
de M. de Grignan dans toute la Provence.»
[132] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 261,
édit. G.; t. III, p. 170, édit. M.
On apprend par les lettres de l'archevêque d'Arles à madame de Sévigné
que madame de Grignan avait tous les honneurs de la réussite, parce que,
contre les conseils de sa mère, contre ceux de l'archevêque, elle avait
toujours insisté pour qu'on ne fît aucune concession à l'évêque de
Marseille. «L'archevêque, dit madame de Sévigné, est contraint d'avouer
que, par l'événement, votre vigueur a mieux valu que sa prudence, et
qu'enfin, à votre exemple, il s'est tout à fait jeté dans la bravoure.
Cela m'a réjouie[133].»
[133] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673), t. III, p. 271,
édit. G.; t. III, p. 179, édit. M.
Tout cela s'écrivait avant la nomination du marquis de Buous et
lorsqu'on la considérait comme très-probable; mais lorsque madame de
Sévigné apprend que cette nomination est faite et a été l'objet d'un
vote unanime, sa joie éclate dans toute sa force; et nous sommes
instruits depuis combien de temps elle était, ainsi que les Grignan,
préoccupée de cette affaire. «Ah! quel succès! quel succès!
L'eussions-nous cru à Grignan? Hélas! nous faisions nos délices d'une
suspension. Le moyen de croire qu'on renverse en un mois des mesures
prises depuis un an? Et quelles mesures, puisqu'on offrait de l'argent!»
Et très-judicieusement elle ajoute cette réflexion, faite par elle et
par ses nombreux amis, qui, dès huit heures du matin, étaient venus la
complimenter sur cette nouvelle: «Nous trouvons l'évêque toujours habile
et toujours prenant les bons partis; il voit que vous êtes les plus
forts et que vous nommez M. de Buous, et il nomme M. de Buous. Nous
voulons tous que présentement vous changiez de style et que vous soyez
aussi modestes dans la victoire que fiers dans le combat[134].» Ce
conseil dut être suivi forcément, car des ordres du roi parvinrent à M.
de Grignan de s'abstenir de tout sentiment hostile envers l'évêque.
«Voilà donc votre paix toute faite, dit madame de Sévigné. Je vous
conseille de vous comporter selon le temps; et puisque le roi veut que
vous soyez bien avec l'évêque, il faut lui obéir[135].»
[134] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1673), t. III, p. 273 et
274, édit. G.; t. III, p. 181, édit. M.
[135] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 302, édit.
G.; t. III, p. 205, édit. M.--De Buous, qui fut l'objet de cette
lutte, était le frère ou le proche parent du capitaine de
vaisseau, sur lequel on peut consulter, ainsi que sur le marquis
de Martel, la note du savant archiviste de la marine, M. Jal,
dans les _Mémoires de Villette_, 1841, in-8º, p. 14.