Les provinces maritimes, que ne pouvaient protéger suffisamment des

escadres trop faibles, étaient livrées aux dangers des incursions

désastreuses. Les gouverneurs qui y commandaient, par leur bravoure,

leurs talents militaires et leur influence personnelle, pouvaient seuls

les défendre contre l'invasion, en faisant un appel au zèle et au

patriotisme des nobles pour la défense du pays. Louis XIV le savait, et

il mit à profit ce moyen en Guyenne[74], en Bretagne et en Normandie.

Alors il se vit forcé par la nécessité de donner plus de puissance aux

gouverneurs des provinces menacées; mais ce ne pouvait être au point de

nuire à sa propre autorité et de détruire l'œuvre de Richelieu, qui

avait institué les intendants pour amoindrir le pouvoir des gouverneurs,

devenu redoutable pour la couronne. Rouillé, intendant de la Provence,

dont madame de Grignan disait «que la justice était sa passion

dominante[75],» s'accordait assez bien avec le gouverneur et ménageait

cette puissante maison de Grignan. Néanmoins, quand le comte de Grignan

réclamait des gardes et des accroissements d'attribution ou

d'appointements, Rouillé devenait tout naturellement son antagoniste,

et, dans l'intérêt de sa charge et de ses propres prérogatives, il

s'opposait aux prétentions du lieutenant général gouverneur. C'est

pourquoi madame de Sévigné n'avait pu faire consentir cet intendant à

favoriser les demandes de son gendre pour ce qui concernait le payement

des gardes et des courriers: Rouillé s'était rangé, pour ces questions,

du côté de l'évêque de Marseille. Mais il ne se trouvait pas dans les

mêmes conditions pour le remplacement du procureur du pays-joint pour la

noblesse dans l'assemblée des communautés. Rouillé, homme de robe,

quoique ayant le titre de comte de Melay, était de cette caste

intermédiaire entre la roture et la haute noblesse, et il avait intérêt

à ménager celle-ci dans tout ce qui ne pouvait pas entraver les devoirs

dont sa charge l'obligeait de s'acquitter. Lorsqu'il s'agissait de faire

donner la préférence à un roturier sur un noble pour une place

auparavant occupée par un noble, on espérait que Rouillé se mettrait du

parti de M. de Grignan, et non de celui de l'évêque de Marseille. C'est

par ce motif que madame de Sévigné s'était empressée de cultiver la

société de madame d'Herbigny[76], sœur de la femme de l'intendant,

alors à Paris. Elle l'avait charmée par son esprit, et était parvenue à

la mettre dans le parti de M. de Grignan. Caumartin, ami de madame de

Sévigné et de sa fille, avait été gagné sans peine. Il en fut de même du

premier président nouvellement nommé, de Marin, «cet homme qui met le

bon sens et la raison partout,» dit madame de Sévigné, toujours disposée

à louer ceux qui agissent selon ses désirs. Quoique circonvenu et

entouré par tant d'influences, Louis XIV n'aurait pas hésité à préférer

au protégé de M. de Grignan celui de l'évêque de Marseille.

Forbin-Janson avait donné au roi des preuves de son habileté, de sa

prudence, de sa discrétion dans des affaires secrètes et intimes qu'il

avait l'habitude de traiter avec lui, par lui-même et sans

intermédiaire.

[74] GRAMMONT, _Mémoires_, vol. LVII, p. 96, 99 (1674).--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (avril 1674, au comte de Guitaud), t. III, p. 339,

édit. G.

[75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 280, édit.

G.; t. III, p. 188, édit. M.

[76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, édit.

G.; t. II, p. 188, édit. M.

Ce roi qu'on a si souvent représenté comme uniquement occupé de sa seule

personne et subissant l'influence de ses ministres, de ses maîtresses et

de ses serviteurs se mêlait de tout, intervenait dans tout, réglait

tout, entrait dans les détails des susceptibilités d'amour-propre et de

rang de ses maréchaux et de ses généraux, se livrait à toutes les

enquêtes nécessaires pour distribuer de la manière la plus avantageuse

les commandements de ses armées et les plus hautes fonctions de

l'État[77]. Dans ses palais, dans sa famille rien ne se faisait sans son

ordre direct. Le fier Montausier, voulant transporter le jeune Dauphin

confié à ses soins dans une habitation plus salubre et lui donner un

confesseur, ne l'osa pas sans avoir été approuvé par le jeune roi, qui

lui désigna un prêtre de son choix[78]. La belle duchesse de Mazarin

espérait que, pour la protéger contre son mari, Louis XIV suspendrait

l'autorité des lois, et afin de l'y engager elle fit intervenir en vain

le roi d'Angleterre, la reine de Portugal et toutes les femmes qui

pouvaient exercer quelque influence sur le tout-puissant monarque[79].

[77] Le duc DE NAVAILLES et DE LA VALETTE, _Mémoires_, Paris,

1701, in-12, p. 278 (année 1673).

[78] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettres au duc de Montausier, 13 août,

2 octobre 1673, 23 mai 1675, 11 mars 1677, 2 et 23 mai 1698), t.

V, p. 310, 515, 532, 559, 575.

[79] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettre au roi d'Angleterre, 17 février

1668), t. V, p. 547.

C'est encore à Louis XIV que sa cousine la duchesse de Toscane

s'adressait pour que le grand-duc, qu'elle n'aimait pas et qu'elle

voulait quitter, eût plus d'indulgence pour elle et de meilleurs

procédés[80]. Louis XIV avait envoyé à Florence l'évêque de Marseille

pour cette négociation confidentielle, et l'évêque n'en rendit compte

qu'à lui seul. Louis XIV ne voulait pas mécontenter le prélat

relativement aux affaires de Marseille ni être injuste. Avant de se

prononcer, il témoigna le désir que l'évêque et M. de Grignan se missent

d'accord sur le choix à faire du procureur-joint de la noblesse.

Forbin-Janson, plutôt pour complaire au monarque et à ses ministres que

par inclination, fit quelques concessions; il promit d'être favorable

dans l'assemblée des états à la demande ordinaire de Grignan pour la

somme de cinq mille livres de la solde des gardes, et de celle de trois

mille livres pour frais de courrier. Madame de Sévigné et bon nombre de

ses amis, et même, parmi les Grignan, l'imposant suffrage de

l'archevêque d'Arles, étaient pour la conclusion de la paix à ce prix.

M. de Grignan se serait volontiers rangé aussi à cette opinion; mais

madame de Grignan s'y opposa. Elle abhorrait l'évêque de Marseille, et

elle comprenait très-bien que la considération de son mari et

l'ascendant du gouverneur sur les nobles de province dépendaient du

succès de la lutte engagée contre le prélat. En cela elle voyait juste.

Si Forbin-Janson parvenait à faire nommer un homme de son choix, un

roturier, c'en était fait de l'autorité dont jouissait le gouverneur, de

l'affection que la noblesse avait pour lui et du respect qu'elle lui

portait. Madame de Grignan ameuta donc tous ses amis de Provence et tous

ceux de Paris et de la cour contre l'évêque de Marseille. Elle le

représenta sous les plus noires couleurs; selon elle, c'était un prélat

ambitieux, brouillon, hypocrite, ennemi de la noblesse et cherchant à

nuire sous les apparences de l'aménité, de la charité et de la justice.

[80] Conférez _Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la

Fontaine_, 3e édit., 1824, in-8º, p. 151 à 154.--LOUIS XIV,

_Œuvres_ (lettres à la princesse de Toscane, 3 octobre 1662, 28

mars 1664, 23 novembre 1665, 29 octobre 1669), t. V, p. 98, 172,

333, 458. (22 août et 6 décembre 1673), t. V, p. 511 et

518.--MONTPENSIER, _Mémoires_, 1674, t. XLIII, p. 373.

Elle écrivit à ce sujet à sa mère, à d'Hacqueville, à Caumartin, aux

Grignan présents à la cour. Elle les persuada tous d'autant plus

facilement que l'évêque de Marseille, soit parce que c'était sa

conviction, soit parce qu'il était révolté qu'on prêtât à ses actions et

à ses paroles des motifs indignes de lui, cherchait à faire croire que

Grignan, par paresse et par incapacité, ne s'acquittait qu'avec

négligence des fonctions de sa charge. Madame de Grignan poussait le

désir d'assurer son triomphe dans l'assemblée des communautés jusqu'à

vouloir que le comte de Grignan ne demandât aucune allocation d'argent

pour les gardes et le courrier, afin d'ôter à l'évêque de Marseille

l'occasion de se populariser en s'y opposant. C'était aussi l'avis de

Guitaud, qui s'était rangé du parti de madame de Grignan; et en effet

cette manière de procéder se présentait sous une apparence noble et

digne. Mais ce n'était pas là le compte de M. de Grignan, qui avec

raison pensait que, par l'effet de cette renonciation, il reconnaîtrait

en même temps qu'en qualité de lieutenant général gouverneur il n'avait

pas le droit d'avoir des gardes. Fier et généreux jusqu'à la

prodigalité, il songeait à se laisser allouer encore la somme de cinq

mille francs et à en faire ensuite la remise à l'assemblée, comme étant

insuffisante pour la dépense des gardes qu'il demandait[81]. Ces

résolutions de son gendre et de sa fille effrayaient madame de Sévigné,

qui ne pouvait penser[82] sans une mortelle inquiétude au grand train de

maison du gouverneur de Provence, à ses fêtes, à ses festins, à son jeu,

dépenses jugées indispensables pour soutenir la splendeur du rang qu'il

occupait. Madame de Grignan se montrait à cet égard sourde aux

remontrances d'une mère sage et prévoyante.

[81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit.

G. (Lettre du comte de Grignan au comte de Guitaud. A la page

359, au lieu de: les cent mille francs, lisez: les cinq mille

francs.)

[82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 août 1673), t. IX, p. 93 et 94, édit.

M.

Madame de Sévigné désirait surtout que sa fille vînt elle-même à la cour

plaider sa cause. Sans doute le désir de la posséder entrait pour

beaucoup dans l'insistance qu'elle mettait à la persuader; mais elle

croyait sincèrement que la vue d'une femme si belle, si considérée, qui

parlait admirablement le langage des affaires était de nature, dans

cette cour galante, à affaiblir l'influence de l'évêque de Marseille et

à dissiper tous les nuages qu'il avait répandus sur la réputation du

lieutenant général gouverneur. Elle voulait d'ailleurs que M. de Grignan

accompagnât sa femme pour mieux contre-balancer par sa présence à la

cour celle de Forbin-Janson. Elle pensait que le lieutenant général

gouverneur pourrait retourner ensuite en Provence pour la tenue des

états, en lui laissant sa fille comme soutien de ses intérêts pendant

cet intervalle de temps. Afin de forcer madame de Grignan à suivre ses

conseils, madame de Sévigné disait que l'abbé avait décidé qu'il était

pressant pour elle de rendre son compte de tutelle à ses enfants, et

que, par cette raison, la réunion de son fils et de sa fille à Paris

était d'une indispensable nécessité. A ce plan madame de Grignan

opposait, avec juste raison, l'énorme accroissement de dépenses

qu'occasionnerait au gouverneur de la Provence un voyage à Paris, pour

paraître convenablement à la cour. Elle disait que, dans les

circonstances critiques où se trouvait le royaume et durant une guerre

aussi acharnée, M. de Grignan pourrait difficilement obtenir un

congé[83]; et que, s'il l'obtenait, il serait blâmé d'abandonner les

intérêts du roi et du pays pour jouer le rôle de solliciteur à Paris et

celui de courtisan à Versailles et à Saint-Germain. En outre, à mesure

que l'on approchait le plus de l'époque où devait se réunir l'assemblée

des communautés, il était essentiel pour madame de Grignan qu'elle

restât en Provence, afin de concilier par elle-même et par ses

adhérents, en faveur du parti des Grignan, les suffrages des membres de

cette assemblée. Ces raisons étaient excellentes; et madame de Sévigné

devait d'autant plus se rendre à leur évidence, que sa fille lui

promettait d'aller la rejoindre après la tenue de l'assemblée et lorsque

seraient terminées des affaires qui en étaient la suite. Madame de

Sévigné aurait ressenti moins de répugnance et de douloureux regrets à

reconnaître la vérité des motifs allégués par sa fille, si celle-ci

avait montré plus de sympathie pour ses maternelles faiblesses, et si

elle n'avait pas blessé son cœur par le pédantisme de ses remontrances

et par les bouffées de sa philosophie raisonneuse[84].

[83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 214-15,

édit. G.; t. III, p. 132, édit. M.

[84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 279, édit.

G.; t. III, p. 131, édit M.

Par ses lettres madame de Grignan était parvenue à faire partager à sa

mère une partie de son aversion[85] contre l'évêque de Marseille; et,

pour le combattre, madame de Sévigné se mit à l'œuvre avec toute

l'activité dont elle était redevable à sa nature vive et passionnée. Sa

fille, dont elle admirait, tout en la blâmant, la fierté et la fermeté,

la portait à ne négliger aucun moyen pour la réussite d'une affaire où

la dignité de son gendre était si fortement engagée; et, plus que

jamais, elle mérita le titre que lui donnait le comte de Grignan, qui

l'appelait _son petit ministre_[86]. Elle agit sur l'esprit du monarque

par madame de Montespan[87], par Marsillac, la Rochefoucauld[88]; et sur

Colbert par Marin, premier président d'Aix, dont la famille était alliée

à celle de ce ministre. Par madame de Coulanges elle aurait pu s'assurer

de Louvois; mais madame de Coulanges n'était pas bien alors avec son

cousin. Madame de Sévigné dut employer l'archevêque de Reims et le père

de Marin[89], ainsi que d'autres personnages qui entouraient ce

ministre; mais Louvois poussait toujours Louis XIV aux mesures

despotiques, et il ne cessait de l'occuper des moyens propres à anéantir

ce qui restait encore de franchises aux villes et aux pays d'états.

D'ailleurs il suffisait que Pomponne se fût fortement déclaré en faveur

de M. de Grignan contre l'évêque de Marseille[90] pour que Louvois ne

lui fût pas favorable: ce fut beaucoup que d'obtenir qu'il ne lui serait

pas contraire[91]. Malgré le grand nombre de personnes qui

s'intéressaient à madame de Sévigné et à sa fille, tant à la cour qu'en

Provence, il paraît certain que Louis XIV aurait refusé de s'opposer à

ce que l'évêque de Marseille eût la liberté d'user comme il le voulait

de sa légitime influence sur l'assemblée des communautés si un événement

militaire n'avait pas donné occasion au comte de Grignan de prouver

combien la noblesse de Provence lui était attachée, et n'avait pas

engagé le roi à adopter l'avis de ses ministres en favorisant la

nomination du parent du comte de Grignan. Comme cet événement, trop

négligé par nos historiens et honorable pour M. de Grignan, a un intérêt

historique, nous allons le faire connaître à nos lecteurs.

[85] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit.

G.--_Ibid._ t. III, p. 224, édit. M.--_Ibid._ (4 déc. 1673), t.

III, p. 249, édit. G.

[86] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit.

G.; t. II, p. 333, édit. M.

[87] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 258-262,

édit. G.

[88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 222, édit.

G.

[89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 12 et 27 novembre 1673), t. III, p.

217, 220 et 243, édit. G.--_Ibid._ (4 décembre 1673), t. III, p.

246 et 247, édit. G.--PELLISSON, _Lettres historiques_, in-12, t.

II, p. 73.

[90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit.

G.

[91] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 20 novembre 1673), t. III, p. 227,

228, édit. G.--_Ibid._ (24 décembre 1673), t. III, p. 277.

CHAPITRE III.

1673-1674.

Détails sur la principauté d'Orange.--De ceux qui la

possédèrent.--Le comte d'Hona, dernier gouverneur.--Mazarin la fait

saisir.--Il fait démolir les fortifications de la ville

d'Orange.--Cette principauté est donnée à la comtesse d'Auvergne

par Louis XIV, qui ordonne au comte de Grignan de s'en emparer et

d'assiéger la citadelle d'Orange.--Bercoffer, gouverneur de cette

citadelle, veut se défendre.--Diverses allégations faites à madame

de Sévigné, qui craint les résultats de ce siége.--Grignan est

suivi de toute la noblesse.--Il attaque la citadelle d'Orange, qui

se rend le 12 novembre.--Grignan la fait démolir.--Joie de madame

de Sévigné en apprenant la prise de cette citadelle.--Ouverture de

l'assemblée des communautés de Provence.--Discours de

l'intendant.--Réponse de l'évêque de Marseille.--Don gratuit

accordé.--Lutte entre le comte de Grignan et l'évêque de

Marseille.--Une lettre de Colbert à l'évêque de Marseille l'oblige

de céder.--Le marquis de Buous est nommé procureur du

pays-joint.--Les 5,000 livres sont accordées par l'assemblée au

comte de Grignan.--Opposition de l'évêque de Marseille et de

l'évêque de Toulon à ce vote.--Colbert écrit encore à l'évêque de

Marseille, et l'opposition est levée.--Félicitations et réflexions

de madame de Sévigné sur ce double triomphe.--Ouverture des états

de Bretagne.--Deux membres arrêtés pour avoir fait de l'opposition;

ils sont rendus.--On abolit les édits oppresseurs, mais on double

les impositions.--Le marquis de Coëtquen reproche à d'Harouis ses

richesses et la ruine de la Provence.--La duchesse de Rohan, aïeule

de Coëtquen, le rappelle à Paris, et l'entrée des états lui est

interdite.--Madame de Sévigné approuve cet acte.--Le duc de

Chaulnes repousse les ennemis des côtes de Bretagne.

A quinze lieues de la mer et des côtes de Provence, dans le département

qui a reçu le nom poétique de Vaucluse, s'étend, borné par le Rhône à

l'ouest, le petit pays dont Orange est la capitale. Il n'a que cinq

lieues de long sur quatre de large. Le nombre de ses habitants, au temps

de Louis XIV, n'a jamais dû excéder douze mille[92], et la ville

d'Orange, célèbre par plusieurs conciles, en renfermait plus de la

moitié. Placé entre le Languedoc et le comtat Venaissin, la Provence et

le Dauphiné, par le grand nombre de monuments et de constructions

antiques que le temps a respectés, ce riant canton de la France est

comme un fragment de la classique Italie transporté dans la Gaule. Riche

par l'industrie de ses habitants, par ses vignes, sa garance, son

safran, qui revêt ses plaines d'une teinte violette, il a, depuis les

temps les plus reculés, formé un État indépendant. Néanmoins les rois de

France le considéraient[93] comme un fief de la Provence ou du Dauphiné,

et, à titre de dauphins ou de comtes de Provence, ils prétendaient en

être les premiers souverains; mais les princes d'Orange ne

reconnaissaient pas cette prétention[94], et leurs droits étaient depuis

longtemps établis par des traités.

[92] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, t. V, p.

304 à 314.--J. CONVENENT, ci-devant pasteur de la maison de Sa

Majesté Britannique Guillaume III, _Histoire abrégée des

dernières révolutions arrivées dans la principauté d'Orange_;

Londres, chez Robert Roger, 1704, in-12, chap. I, p. 5, 6.

[93] Conférez l'abbé D'EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la

France_, t. V, p. 315. Il cite du Tillet en son Recueil des

barons et pairs de France, Bodin, de la République, livre I, ch.

9, et Nostradamus, Histoire de Provence, partie 4, sur l'année

1330.

[94] P. DUVAL, géographe de Sa Majesté, _la France depuis son

agrandissement par conquêtes du roy_; 1680, in-12, p. 258.--J.

CONVENENT, _Histoire des diverses révolutions arrivées dans la

principauté d'Orange_; Londres, 1704, in-8º.--Madame DUNOYER,

_Mémoires_, dans les _Lettres histor. et galantes_, t. VIII, p. 9

et 10.--_L'Art de vérifier les dates_, 3e édit., 1784, in-folio,

p. 453.

On comptait, depuis sept siècles, quatre dynasties des princes d'Orange.

La dernière était celle des princes de Nassau, qui possédait cette

principauté depuis cent cinquante ans. A ce titre elle fut, en 1650,

transmise par héritage à Guillaume III[95], qui, à l'époque dont nous

traitons, était le grand ennemi de Louis XIV, et commandait les troupes

de la majeure partie des puissances coalisées contre lui. Peu après

l'époque de la naissance de Guillaume, sa mère, la princesse royale,

fille de Charles Ier, qui espérait l'appui de la cour de France, où ses

deux frères Charles et Jacques II (le duc d'York) s'étaient réfugiés,

conclut un traité qui permettait à Louis XIV de se mettre en possession

de la principauté d'Orange et qui stipulait que, dans le cas où le roi

pour cette prise de possession serait obligé d'employer la force, et

qu'il consentît ensuite à la rendre, il pourrait préalablement faire

raser les fortifications de la capitale. Mazarin, en vertu de ce traité,

fit résoudre dans le conseil que l'on se saisirait de la ville d'Orange

et de la citadelle. Le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de cette

expédition. Il préleva sur les plus riches protestants de Nîmes un impôt

qui fut destiné à payer le comte d'Hona, gouverneur d'Orange[96].

[95] Guillaume-Henri de Nassau.

[96] J. CONVENENT, _Abrégé des diverses révolutions_, p.

8.--_Relation de ce qui se passa dans le rasement du château

d'Orange et de ses fortifications, par ordre du roi de France

surnommé le Grand_ (manuscrit du cabinet de M. Aubenas), p. 24 à

240.

D'Hona, après une faible résistance, rendit la ville et la citadelle au

maréchal Duplessis-Praslin, qui, après avoir fait transporter tous les

canons et les munitions de guerre dans la citadelle, y mit une garnison

de cinq cents hommes. Duplessis alla ensuite rejoindre le cardinal

Mazarin à Saint-Jean-de-Luz. Un ingénieur fut envoyé à Orange pour

diriger le travail de la démolition des fortifications. Cette

destruction de leurs remparts et ce changement de domination désolèrent

les habitants et en firent fuir un grand nombre[97]. «Ce fut là, dit le

pasteur de la maison de Guillaume III, le premier échec que reçut la

ville d'Orange; il fit perdre à cette ville tout le lustre qu'elle avait

sous le gouvernement du comte d'Hona, seigneur libéral, civil et

magnifique, qui, tenant une cour aussi leste que celle des princes

d'Orange eux-mêmes, y attirait une foule d'étrangers de toutes les

nations, et la rendait un des plus agréables séjours de la France[98].»

[97] _Lettre écrite d'Orange, le 25 juillet 1712, à M. le baron

de Roays_, par l'abbé ***, chanoine de la cathédrale (manuscrit

de M. Aubenas).

[98] J. CONVENENT, _Histoire abrégée des dernières révolutions

d'Orange_; 1704, in-8º, chap. II, p. 8. La démolition eut lieu en

janvier et en février.

Après le décès de la princesse royale, la princesse douairière, veuve de

Frédéric-Henri de Nassau et grand'mère de Guillaume III, eut la libre

jouissance de l'administration des biens de son petit-fils. La

principauté d'Orange rentra ainsi, en 1665, sous la domination

hollandaise[99]. On fit alors de grandes réjouissances dans toute la

principauté; les festins, les fêtes durèrent huit jours. Les temples

protestants furent rouverts, et la foule vint entendre les prédications

des ministres. Dans la ville d'Orange les fenêtres furent toutes

illuminées, et des lampions de couleur y figuraient partout le chiffre

du prince.

[99] J. CONVENENT, _Hist. abrégée des dernières révolutions

d'Orange_; 1704, in-8º.--_Relation_, etc. (manuscrit d'Aubenas),

p. 261.

Dans le mois de janvier 1673, Guillaume ayant fait confisquer le

marquisat de Berg-op-Zoom et d'autres lieux qui appartenaient au comte

d'Auvergne du chef de sa femme, Louis XIV fit don de la principauté

d'Orange au comte d'Auvergne, et ordonna au comte de Grignan de s'en

emparer de vive force si celui qui y commandait voulait résister[100].

[100] _Manuscrit d'Aubenas_, p. 269.--J. CONVENENT, _Hist.

abrégée des dernières révolutions_, chap. II, p. 10.--_Recueil

des Gazettes de l'année 1673_, in-4º, janvier et décembre 1673,

p. 48.

Dire au comte de Grignan de se rendre maître de ce pays d'Orange,

c'était l'envoyer à la conquête du berceau de son illustre maison et le

ramener dans la patrie de ses ancêtres; car il était historiquement

prouvé que le premier comte propriétaire d'Orange fut Giraud-Adhémar IV,

auquel l'empereur Frédéric Ier, comme suzerain de l'ancien royaume

d'Arles, accorda l'investiture des seigneuries de Monteil et de Grignan.

C'est du nom de Monteil-Adhémar que, par corruption, est venu celui de

la ville de Montélimar[101].

[101] Dom CLÉMENT, _Art de vérifier les dates_; 1784, édit.

in-folio, t. II, p. 448.--AUBENAS, _Notice historique sur la

maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame de Sévigné_; 1842,

in-8º, p. 523.

Le comte de Grignan se porta avec un grand zèle à l'exécution de l'ordre

qu'il avait reçu.

Un Hollandais, nommé Berkoffer, était depuis sept ans, pour Guillaume,

gouverneur de la principauté d'Orange; il refusa de se soumettre aux

injonctions du comte de Grignan, et, avec le petit nombre de soldats

qu'il avait à sa disposition, il se retira dans la citadelle, et parut

déterminé à se défendre à outrance. Le bruit courait que Berkoffer

avait deux cents hommes avec lui, et l'on savait qu'il ne manquait ni de

canons ni de munitions[102]. Grignan se vit donc dans la nécessité

d'entreprendre un siége; et cependant Louvois s'était refusé à lui

envoyer les troupes et l'artillerie nécessaires pour une telle

entreprise. Ce fut pour madame de Sévigné une cause d'inquiétude et

d'angoisses. Elle redoutait les dangers, et s'affligeait de la dépense;

et si son gendre ne réussissait pas, elle voyait le triomphe de l'évêque

de Marseille assuré: toutes les négociations conduites avec tant de

labeur et d'adresse pour faire nommer le marquis de Buous devaient

échouer alors infailliblement. Les uns épouvantaient madame de Sévigné

en exagérant les difficultés du siége; les autres la rassuraient et même

la raillaient sur le peu de fondement de ses craintes. De Guilleragues,

Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire[103],

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 2 / 34 段