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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
MÉMOIRES
SUR MADAME
DE SÉVIGNÉ.
CINQUIÈME PARTIE.
TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
MÉMOIRES
TOUCHANT
LA VIE ET LES ÉCRITS
DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
DURANT LA SECONDE CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ PAR LOUIS XIV
ET LA PREMIÈRE COALITION DES PUISSANCES CONTRE LA FRANCE,
SUIVIS
De Notes et d'Éclaircissements,
PAR
M. LE BARON WALCKENAER.
QUATRIÈME ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE.
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,
RUE JACOB, 56.
1875
MÉMOIRES
TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
DE
MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
CHAPITRE PREMIER.
1673
Madame de Sévigné quitte la Provence et retourne à Paris.--Mauvais
état des routes.--Craintes de madame de Sévigné pour sa
fille.--Avantage qu'elle retire de son voyage en Provence pour son
commerce épistolaire.--Elle écrit de Montélimar.--Elle voit à
Valence l'évêque, M. de Cosnac, et Montreuil.--Détails sur
ceux-ci.--Marie-Adhémar.--Les filles de Sainte-Marie.--Madame de
Sévigné arrive à Lyon.--Loge chez Châteauneuf.--Voit
l'archevêque.--Elle part avec M. et madame de Rochebonne.--Madame
de Sévigné écrit de Châlon-sur-Saône.--Recommande à sa fille deux
ouvrages de Marigny.--Arrive à Bourbilly.--Ses souvenirs dans ce
lieu.--Du voyage qu'elle fit en 1664.--Conduite de Bussy.--Il est à
Paris.--Le comte et la comtesse de Guitaud sont à Époisses.--Madame
de Sévigné ne peut réconcilier Guitaud avec Bussy.--Elle est venue
à Bourbilly pour le règlement de ses affaires.--Le comte et la
comtesse de Guitaud et la comtesse de Fiesque viennent voir madame
de Sévigné.--Détails sur la comtesse de Fiesque--Deux petites cours
auprès de celle du roi.--Cour de Monsieur; cour de
Condé.--Nouvelles sur ces deux cours données à madame de
Sévigné.--L'Espagne déclare la guerre à la France.--Détails sur la
comtesse de Marci et mademoiselle de Grancey.--Leur
influence.--Madame de Sévigné va passer un jour à Époisses.--Elle
écrit de Moret.--Arrive à Paris.
Le séjour de madame de Sévigné en Provence avait duré quatorze mois. Ce
temps fut pour elle marqué par des jouissances de tous les jours et de
tous les moments. Objet des constantes sollicitudes de madame de
Grignan, elle avait promptement contracté l'habitude de la voir, de lui
parler, de l'écouter, d'être sans cesse occupée d'elle. Ce n'était donc
pas sans des déchirements de cœur qu'elle s'arrachait forcément aux
douceurs de ce genre de vie. Diverses causes contribuaient à rendre
cette nécessité plus cruelle. En même temps que, parcourant la route de
Montélimar, elle s'éloignait de sa fille, sa fille s'éloignait d'elle,
et prenait le chemin de Salons pour se rendre chez l'archevêque d'Arles.
Quoique ce court trajet accrût imperceptiblement la distance qui devait
toutes deux les séparer, néanmoins il ajoutait encore au trouble violent
que cette séparation avait produit dans l'âme de madame de Sévigné. Elle
avait espéré ramener sa fille avec elle; mais de puissants motifs s'y
opposaient. L'assemblée des communautés de Provence devait avoir lieu en
décembre, et ne pouvait se terminer qu'au milieu de janvier. Madame de
Grignan se trouvait par là forcée de différer de trois mois le voyage
qu'elle avait promis de faire à Paris[1]. Obligée de se rendre à de si
bonnes raisons, madame de Sévigné trouvait dans la promesse même que sa
fille lui avait faite un sujet de peine et d'inquiétude. La route de
Montélimar à Lyon, qu'elle parcourait, était horriblement abîmée et
dans plusieurs endroits entièrement défoncée. Ce n'était pas sans effroi
qu'elle songeait que dans trois mois sa fille, au milieu de l'hiver,
aurait, pour venir la rejoindre, à parcourir cette même route, devenue
plus dangereuse encore par des dégradations successives. Ses lettres
nous montrent avec quelle scrupuleuse attention elle observait l'état
des chemins et quel soin elle mettait à indiquer à madame de Grignan les
parties détériorées où, selon elle, on devait descendre de voiture et se
faire porter en litière, «sous peine de la vie[2].»
[1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 176, édit. de
Gault de Saint-Germain; t. III, p. 101, édition de Monmerqué.
[2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 octobre 1673), t. III, p. 181,
édit. G.;--_Ibid._, t. III, p. 103 et 105, édit. M.
Entre deux personnes qui s'aiment il y a dans les entretiens familiers
et confidentiels un échange sympathique de sentiments et d'idées qui ne
peut être suppléé par la correspondance la plus assidue. La voix, le
geste, les yeux, les traits du visage manifestent nos sensations, nos
désirs, nos inclinations, notre trouble, nos espérances, les subites
inspirations de notre esprit, les éclairs capricieux de notre
imagination mieux que ne peuvent le faire les mots les mieux arrangés,
les plus expressifs, tracés sur un froid papier. C'est ce que madame de
Sévigné ressentait amèrement lorsque de Montélimar elle écrivait:
«Hélas! nous revoilà dans les lettres.» Et cependant le temps qu'elle
avait passé en Provence, au milieu de la famille des Grignan, lui
donnait, pour sa correspondance, plus de moyens de remédier aux
inconvénients de l'absence. Elle pouvait désormais apprécier les
changements que le temps, une nouvelle situation avaient opérés dans
l'esprit, les opinions, les goûts et les habitudes de madame de
Grignan. Elle connaissait le monde avec lequel vivait sa fille, ses
occupations de chaque jour, la distribution de ses heures, les qualités
et les défauts de ceux qui étaient placés sous sa dépendance, les causes
de ses tracas domestiques, toutes les misères, toutes les nuances si
variables de l'existence, tous ces riens qu'on méprise et que pourtant
on ressent si vivement, qu'on redoute ou qu'on dédaigne d'écrire, mais
qu'à tout moment on voudrait confier à ceux qui s'intéressent à notre
bonheur. Madame de Sévigné savait et prévoyait toutes les tribulations
auxquelles sa fille était exposée; elle pouvait donc se faire comprendre
d'elle à demi-mot, deviner ses désirs et pénétrer plus avant dans les
replis de son cœur. Il lui devenait plus facile de lui être agréable
par ses lettres, écrites avec plus de confiance, de facilité et
d'abandon. Aussi lui dit-elle peu de jours après l'avoir quittée: «Je
suis toute pétrie des Grignan, je tiens partout... Hélas! ma fille, j'ai
apporté toute la Provence et toutes vos affaires avec moi[3]. Je vous
vois, je vous suis pas à pas; je vois entrer, je vois sortir; je vois
quelques-unes de vos pensées[4].» Et le temps ne faisait qu'ajouter
encore à l'effet des souvenirs de son séjour à Grignan; mais après elle
y revient. «Il est vrai, dit-elle, que le voyage de Provence m'a plus
attachée à vous que je n'étais encore. Je ne vous avais jamais tant vue,
et je n'avais jamais tant joui de votre esprit et de votre cœur[5].»
[3] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 178, édit.
G.; t. III, p. 101, édit. M.
[4] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 octobre et 10 novembre 1673), t. III,
p. 186, 213, édit. G.; t. III, p. 109, 131, édit. M.
[5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 268, édit.
G.; t. III, p. 177, édit. M.
La mélancolie qui dominait madame de Sévigné en s'éloignant de sa fille
ne fut pas allégée par les livres qu'elle avait emportés pour se
distraire en voyage. C'étaient le _Socrate chrétien_ de Balzac et les
_Déclamations_ de Quintilien. On est étonné de voir au nombre de ses
lectures ce dernier ouvrage, d'une authenticité douteuse et d'un mérite
très-secondaire; il est probable que c'était par suite des études
d'auteurs anciens qu'elle avait faites avec Corbinelli pendant son
séjour à Grignan qu'elle s'était imposé la tâche de lire ces
_Déclamations_. Elle écrit à sa fille après les avoir lues: «Il y en a
qui m'ont amusée et d'autres qui m'ont ennuyée[6].»
[6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 188, édit.
G.; t. III, p. 111, édit. M.
Partie de Montélimar, elle arriva le même jour à Valence. L'évêque de
Valence, M. de Cosnac, était une de ses plus anciennes connaissances; il
avait envoyé au-devant d'elle son carrosse avec Montreuil[7] et son
secrétaire pour l'accompagner. Nos lecteurs se rappellent ce joyeux abbé
qui, dans la jeunesse de madame de Sévigné, lui écrivait des lettres
folles et composait pour elle des madrigaux qu'il fit imprimer et même
réimprimer[8]. Ce fut chez lui qu'elle soupa et logea. L'évêque et ses
deux nièces vinrent lui rendre visite; mais, en entrant dans la ville,
elle s'était dirigée directement chez ce prélat. «Il a bien de l'esprit,
dit-elle à madame de Grignan. Ses malheurs et votre mérite ont été les
deux principaux points de sa conversation[9].»
[7] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie_ DE
RABUTIN-CHANTAL _pendant la Régence et la Fronde_, 2e édit., p.
49 et 50, chap. V.
[8] MONTREUIL, _Œuvres_, 1666, p. 5, 107, 472, 500; 1671, p. 4,
72, 321, 339.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1673), t. III, p.
179.
[9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. III, p. 178, édit.
G.; t. III, p. 103, édit. M.
Les malheurs de Daniel de Cosnac se réduisaient à ce qu'il était forcé
de résider dans son diocèse, sous le plus beau climat et dans le plus
riant pays de France. Mais, homme de cour plutôt qu'évêque, il
considérait comme un exil l'obligation où il se trouvait de ne pouvoir
être à Versailles ou à Saint-Germain. Par son esprit et son adresse il
s'était introduit fort jeune chez le prince de Conti, et contribua à son
mariage avec la nièce de Mazarin[10]. Cosnac n'avait que vingt-deux ans
lorsqu'il négocia avec une rare habilité ce qu'on appelait la paix de
Bordeaux. Mazarin, pour ses signalés services, le fit nommer évêque de
Valence; mais, au lieu de remplir les devoirs de son épiscopat, Cosnac
s'attacha à MONSIEUR, qui le nomma son premier aumônier. Les conseils
qu'il donna à ce prince et que celui-ci ne suivit pas occasionnèrent son
exil[11]. Dévoué de cœur à MADAME (l'aimable Henriette), il vint
_incognito_ à Paris; et, pour cet acte de désobéissance aux ordres du
roi, il fut mis en prison, puis envoyé à l'Ile-en-Jourdain. Après
quatorze ans d'exil, il avait enfin obtenu la permission de retourner à
Valence, où madame de Sévigné fut charmée de le trouver en compagnie
avec Montreuil[12]. Elle vit encore à Valence la sœur de M. de Grignan,
Marie-Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas, et les sœurs du
couvent de Sainte-Marie. C'était pour elle, en quelque sorte, un devoir
de famille, même dans les lieux où elle ne faisait que passer, de rendre
visite aux religieuses de cet ordre, fondé par sa grand'mère[13]. Elle
resta un jour entier avec celles de Valence, et se dirigea sur Lyon, où
elle arriva le 10 octobre. Elle fut reçue dans cette ville, comme
précédemment, par le beau-frère de M. de Grignan, l'aimable M. de
Châteauneuf. Elle eut la visite et reçut des civilités gracieuses de
l'archevêque de Lyon, Henri de Villars, qui lui fit voir d'admirables
tableaux.
[10] GOURVILLE, _Mémoires_, vol. LII, p. 286.
[11] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 369 à 387.--MONTPENSIER,
_Mémoires_, vol. XLIII, p. 135 (année 1663).
[12] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 391, 397, 408, 410, 417,
418.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 141, ch.
XI.
[13] _Abrégé de la vie de la bienheureuse mère Jeanne-Françoise
Fremyot de Chantal_, 1752, p. 39.
Le jour suivant elle partit accompagnée de M. et de madame de
Rochebonne[14], qui allaient à leur terre. Rochebonne voulait mettre
ordre à ses affaires et se préparer à rejoindre l'armée, prévoyant une
guerre avec l'Espagne, qui en effet était imminente. Madame de Sévigné
fut obligée de s'arrêter à six lieues de Lyon. Elle date sa lettre «d'un
petit _chien de village_» qu'elle ne nomme pas. Ce village, d'après la
distance qu'elle indique, doit être la petite ville d'Anse, fort
ancienne et assez célèbre par les conciles qui s'y sont tenus[15].
[14] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 199.
[15] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6, 10 et 11 octobre 1673), t. III, p.
184-187, édit. G.; t. III, p. 103, 108, 110, édit. M.
Deux jours après, à vingt-cinq lieues plus loin, elle écrit à madame de
Grignan, et date sa lettre de Châlon-sur-Saône. Elle annonce qu'elle a
rencontré en chemin un M. de Sainte-Marthe, qui lui fera parvenir deux
petits poëmes de Marigny, l'un intitulé _l'Enterrement_; l'autre, _le
Pain bénit_. Ce dernier était une satire virulente contre les
marguilliers de la paroisse de Saint-Paul et contre les exactions et les
abus qui avaient lieu de la part des fabriques pour les frais de
mariage, d'enterrement et pour rendre le pain bénit. Ces abus existent
encore; la forme seulement en est changée. On se rappelle que dans sa
jeunesse madame de Sévigné était liée avec Marigny, ce grand chansonnier
de la Fronde[16]. Elle remarque avec raison que le jugement qu'on porte
de ces futiles opuscules dépend de la disposition d'esprit où l'on se
trouve en les lisant[17]. Madame de Grignan n'avait pas le même motif
que madame de Sévigné pour se complaire à l'odieux et au ridicule versé
sur les obscurs administrateurs de la paroisse Saint-Paul, dont sa mère,
comme paroissienne, était légèrement victime.
[16] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p. 479,
chap. XXXV.
[17] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 187, 189,
édit. G.; t. III, p. 111, édit. M. Ces deux pièces de vers ne se
trouvent pas dans les _Œuvres_ de Marigny, 1674, in-12.
Auparavant avait paru _le Pain bénit_, par M. l'abbé de Marigny,
1673, in-12 (23 pages); on a réimprimé cet opuscule en 1795, avec
une sotte préface.
Après un trajet de trente lieues fait en trois jours, madame de Sévigné
arriva enfin, le 21 octobre, dans son château de Bourbilly, qu'elle
n'avait pas vu depuis neuf ans.
«Enfin, ma chère fille, dit-elle, j'arrive présentement dans le vieux
château de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce
temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes
magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais
laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi; et cependant au
sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse.
Je pleurerais présentement de tout mon cœur si je m'en voulais croire;
mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y
était, qui nous empêchait fort de nous ennuyer. Voilà où vous
m'appelâtes _marâtre_ d'un si bon ton[18].»
[18] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1673), t. III, p. 190, édit.
G.; t. III, p. 112, édit. M.--_Lettres de madame_ DE
RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p.
317.
On conçoit le douloureux plaisir qu'éprouvait cette mère passionnée à se
rappeler, en arrivant dans son vieux château, le dernier voyage qu'elle
y avait fait avec sa fille. Nous l'avons seulement mentionné à sa
date[19]; rappelons-le ici, et ajoutons quelques mots de plus,
nécessaires pour compléter le récit de celui dont nous nous occupons. Le
présent se compose-t-il d'autre chose que des souvenirs du passé et des
rêves sur l'avenir?
[19] Deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 331, chap. XXII (2e
édit.).
Ce fut le 15 août 1664 que madame de Sévigné alla à Tancourt (commune de
Vaurezis, près de Soissons), où l'attendait Ménage[20]. De là elle se
rendit à Commercy, chez le cardinal de Retz, puis ensuite à Bourbilly.
Bussy, qui était alors à sa terre de Forléans, vint la voir: il n'avait
que quarante-cinq ans. Madame de Sévigné en avait trente-huit; sa fille
était dans sa seizième année. Comme la fleur qui vient de s'épanouir,
elle brillait de tout l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté; elle
était la joie, les délices, l'orgueil de sa mère; elle n'appartenait
qu'à elle seule: aucun lien, aucun devoir ne la forçait de s'en séparer.
Ces deux charmantes femmes, dans leur gothique domaine, firent à cette
époque sur Bussy une impression si vive et si durable que, plus de deux
ans après (le 11 novembre 1666), appelé par des affaires à se
transporter avec toute sa famille à Forléans, il en profita pour revoir
encore Bourbilly. Il écrivit alors à sa cousine pour lui exprimer
combien lui et ses enfants avaient été flattés de contempler les
portraits des Christophe et des Gui, leurs ancêtres, tapissant les murs
des Rabutin. «Ces Rabutin vivants, dit-il, voyant tant d'écussons,
s'estimèrent encore davantage, connaissant par là le cas que les Rabutin
morts faisaient de leur maison[21].»
[20] _Lettres de_ MÉNAGE, dans les _Lettres et pièces rares et
inédites_ publiées par M. Matter, 1846, in-8º, p. 235.--BUSSY,
_Lettres_, 173, in-12, t. I, p. 1.
[21] BUSSY, _Lettres_ (11 novembre 1666), Paris, Delaulne, 1637,
in-12, t. II, p. 2.--Dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 154, édit.
G.; t. I, p. 109, édit. M., et p. 1, 3, chap. I de la 1re partie
de ces _Mémoires_.
Madame de Sévigné avait, plus anciennement encore, fait un voyage à
Bourbilly, accompagnée de son mari; et Bussy, qui à cette époque se
trouvait à sa terre de Forléans, fit une visite aux nouveaux mariés.
Longtemps après, il rappelle avec orgueil à sa cousine combien, à la vue
de tous ces portraits, le marquis de Sévigné fut frappé de la grandeur
de la maison des Rabutin[22].
[22] BUSSY, _Lettres_ (29 octobre 1675), t. I, p. 170, édit.
1737.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 octobre 1675), t. IV, p. 31, édit.
M.; t. IV, p. 146, édit. G.
A ce dernier voyage que madame de Sévigné fit à Bourbilly (en 1673),
Bussy ne se trouva point au rendez-vous qu'elle lui avait assigné dans
sa lettre écrite de Grignan[23]. La manière railleuse avec laquelle elle
mande à sa fille que son cousin avait pris soin de se faire habiller à
Semur, lui et toute sa famille[24], pour se rendre à Paris, prouve
qu'elle aimait mieux le voir là qu'à Bourbilly. Bussy s'était brouillé
avec le comte de Guitaud, qui alors habitait Époisses. Lui et sa femme
comptaient au nombre des meilleurs amis de madame de Sévigné:
possesseurs de la terre seigneuriale du fief de ses ancêtres[25], ils
lui étaient très-utiles pour la gestion de ses intérêts en Bourgogne et
jouissaient dans toute la province d'une grande considération. Madame de
Sévigné aurait voulu faire cesser l'ancienne inimitié de Bussy et de
Guitaud; mais Bussy, dévoré d'ambition et d'envie, s'y refusa
toujours[26]. Il reprochait à Guitaud de l'avoir autrefois desservi dans
l'esprit de Condé et de n'avoir pas voulu exécuter l'accord
qu'ils avaient conclu ensemble pour la vente de la charge de
capitaine-lieutenant des chevau-légers du prince, lorsque celui-ci fut
arrêté[27].
[23] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY, ms., p. 37, vo (15
juillet 1673).--BUSSY (lettre du 29 octobre 1675), dans SÉVIGNÉ,
t. IV, p. 146, édit. G., et t. IV, p. 34, édit. M.--Voyez la 4e
partie de ces _Mémoires_, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet
1673), t. III, p. 164, édit. G.
[24] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre et 6 novembre 1673), t. III,
p. 195 et 210, édit. G.; t. III, p. 117 et 130, édit. M.
[25] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 février et 23 août 1678), t. V, p.
481; t. VI, p. 24, édit. G.; t. V, p. 308 et 354, édit. M.
[26] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juillet 1679), t. VI, p. 101 à 104.
[27] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p.
203.--BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, édit. 1721, t. I, p. 151, 152,
165, 172 et suiv., 185, 191, 192, 202, 337.
Orgueilleux de l'antiquité de sa race, Bussy voyait avec déplaisir que
Guitaud, qui avait servi sous lui comme cornette et ne s'était jamais
distingué dans aucun combat, fût devenu, par son premier mariage avec
Françoise de la Grange, possesseur du marquisat d'Epoisses et qu'en
cette qualité madame de Sévigné, le dernier rejeton de la branche aînée
des Rabutin, l'appelât, même en plaisantant, son seigneur[28].
[28] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, 1764,
in-fol., t. II, p. 753, au mot _Époisses.--Voyage pittoresque de
Bourgogne_, Dijon, 1833, t. I, feuille 9, no 3.
Ce n'était point, au reste, un voyage sentimental que madame de Sévigné
avait voulu faire à Bourbilly. Elle ne s'était pas dérangée de sa route
seulement pour le plaisir de revoir ce séjour, encore moins pour s'y
rencontrer avec Bussy, ni même pour jouir de la société du comte et de
la comtesse de Guitaud; le soin de ses intérêts l'avait forcée d'y
venir. Elle avait du blé à vendre, des baux à renouveler, des mesures à
prendre pour être payée plus exactement de ses revenus. Elle s'occupa si
activement de ces affaires qu'elle trouva pour les terminer des
expédients auxquels le _bon abbé_, si expert en ces matières, n'avait
pas pensé[29].
[29] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1673), t. III, p. 196, édit.
G.; t. III, p. 118, édit. M.--_Ibid._ (juillet 1679), t. VI, p.
101, 104, édit. G.
Dès le lendemain de son arrivée, le comte de Guitaud, dans l'espoir de
l'attirer à Époisses, était accouru à cheval de grand matin à Bourbilly
par une pluie battante. Madame de Sévigné le retint à dîner. Guitaud lui
apprit les nouvelles qu'il venait de recevoir. Le comte de Monterès
avait publié à Bruxelles, le 15 octobre, la rupture de la paix entre la
France et l'Espagne; la guerre paraissait imminente[30], et on présumait
que M. de Grignan serait obligé de venir pour expliquer sa conduite.
Quant à Guitaud, il n'espérait pas être employé; il raconta à madame de
Sévigné les intrigues qui l'avaient fait déchoir dans les bonnes grâces
du prince de Condé, et comment il s'en consolait en faisant de grands
embellissements à son magnifique château, où il se proposait de passer
l'hiver[31]. Après le dîner, madame de Sévigné, que le comte de Guitaud
n'avait pas prévenue, vit arriver dans un carrosse à six chevaux la
comtesse de Guitaud, accompagnée de cette comtesse de Fiesque qui, selon
madame de Sévigné[32], donnait de la joie à tout un pays et le paraît.
Cette femme, insouciante et frivole, conservait sa beauté, que les
années semblaient épargner: «c'est disait madame de Cornuel, parce
qu'elle est salée dans sa folie[33].» Madame de Sévigné eut par elle des
nouvelles de cour qui étaient de nature à amuser sa fille dans les
prochaines lettres qu'elle devait lui écrire.
[30] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 403.--MIGNET,
_Négociations_, t. IV, p. 215.
[31] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 191, édit.
G., t. III, p. 114, 118, édit. M.
[32] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 196, édit.
G.; t. III, p. 118, édit. M.
[33] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 202, édit. M.;
t. IV, p. 262, édit G.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 354.
Comme deux satellites qui se meuvent autour d'un astre principal, la
cour de France entraînait à sa suite deux petites cours, où s'agitaient
dans leurs orbites particulières les ambitions et les intrigues des
courtisans. Ces cours étaient celle de MONSIEUR, frère du roi, et celle
de Condé, premier prince du sang. Toutes deux donnaient l'exemple d'une
licence de mœurs trop autorisée par celle du monarque, mais d'une
nature plus désastreuse pour la morale publique. Deux femmes, deux
sœurs, qu'à cause de leur beauté et par une allusion dérisoire à leur
conduite impudente on nommait _les anges_, se partageaient dans ces
cours la principale influence. Elles étaient les filles du maréchal de
Grancey, mais de deux lits différents[34]. L'aînée ne se maria pas, et
passait (afin de masquer de plus honteux penchants) pour être la
maîtresse de MONSIEUR. Elle était réellement celle de son favori, le
chevalier de Lorraine. Par lui, elle dominait MONSIEUR. Charlotte de
Bavière, la _nouvelle Madame_, celle qui fut la mère du régent, n'eut
jamais aucune influence sur son mari ou sur le roi. D'une laideur
repoussante, qui n'était contre-balancée par aucune qualité de l'esprit,
elle déplaisait à tout le monde par sa hauteur et sa fierté maussade;
étrangère à tous les personnages de cette cour brillante où elle était
forcée de vivre, elle fut toujours Allemande en France. Pour son mari,
qu'elle méprisait, elle était complaisante et douce, afin d'en être bien
traitée et de rester en repos. Elle soulageait son ennui en écrivant
sans cesse à ses nobles parents d'Allemagne tout ce que la médisance et
la calomnie inspiraient de plus odieux sur sa nouvelle famille, sur
cette cour où pourtant elle occupait le premier rang après la reine.
[34] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in
8º, t. X, p. 111, chap. II.--MADAME, duchesse d'Orléans,
_Mémoires, fragments historiques et correspondances_, 1832,
in-8º, p. 99, 103 et 242.
La sœur cadette de la belle Grancey, la comtesse de Marci, était aimée
de Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, qu'on appelait alors monsieur
le Duc. Ce fils du grand Condé ne manquait pas de valeur; mais il
n'avait ni goût ni talent pour la guerre. Dur et égoïste dans son
intérieur, il était dans le monde aimable et spirituel. Petit et maigre,
par le feu de ses yeux et l'audace de son regard, il faisait, malgré sa
mine chétive, une forte et vive impression sur les femmes. Il les aimait
et savait s'en faire aimer. Il recherchait leur société, même quand
elles ne pouvaient lui offrir d'autre plaisir que celui de la
conversation[35]. Lorsqu'il était véritablement amoureux, nul ne le
surpassait dans les moyens de séduction; nul n'égalait son activité pour
vaincre les obstacles, l'habileté et la fécondité de ses inventions pour
les travestissements et les ruses. La grâce, la noblesse des manières,
les flatteries les plus délicates, l'éloquence de la passion, les
galanteries les plus ingénieuses, la magnificence des fêtes, les dons
les plus dispendieux, rien n'était omis, rien n'était épargné pour
assurer son triomphe. Homme de goût et de jugement, il avait un savoir
très-varié. C'est lui qui ordonnait tous les embellissements de
Chantilly et les grandes fêtes que l'on y donnait au roi ou aux
princes[36].
[35] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 274 et 275.
[36] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 117, 139, et notre note
sur les _Caractères_ de la Bruyère, p. 658, 660, 662. Conférez la
4e partie de ces _Mémoires_, p. 271.
Louis XIV avait permis qu'en l'absence de son père M. le Duc exerçât les
fonctions de gouverneur en Bourgogne; il lui avait donné la survivance
de cette charge ainsi que celle de grand maître de la maison du roi. Le
grand Condé n'était un homme supérieur qu'à la guerre; il se déchargeait
sur son fils de l'ennui des affaires à Paris comme à Chantilly, comme à
Dijon. M. le Duc savait s'appliquer à l'administration des vastes
domaines de Condé; et il est probable que Guitaud ne fut écarté de cette
petite cour que parce que la société habituelle des princes dont il
dépendait ne convenait pas à sa femme, jeune, belle et pieuse[37].
Madame de Sévigné, dans sa lettre à sa fille, rapportant tout ce que lui
a raconté sur les _anges_ la comtesse de Fiesque, dit: «Madame de Marci
quitta Paris par pure sagesse, quand on commença toutes ces collations
de cet été[38], et s'en vint en Bourgogne; on la reçut à Dijon au bruit
du canon. Vous pouvez penser comment cela faisait dire de belles choses
et comme ce voyage paraissait en public. La vérité, c'est qu'elle avait
un procès qu'elle voulait faire juger; mais cette rencontre est toujours
plaisante[39].»
[37] Voyez 4e partie de ces _Mémoires_, p. 133, chap. V.
[38] Sur ces soupers donnés à Saint-Maur, par le duc d'Enghien,
_aux anges_, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p.
449, édit. G.; t. II, p. 377, édit. M.--_La France devenue
italienne dans la France galante_, Cologne, 1695, in-12, p. 359
et 360.
[39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 193, édit.
G.; t. III, p. 115, édit. M.
Sur l'autre sœur madame de Sévigné dit: «MONSIEUR veut faire
mademoiselle[40] de Grancey dame d'atour de MADAME, à la place de la
Gordon, à qui il faut donner cinquante mille écus: voilà qui est un peu
difficile. Madame de Monaco mène cette affaire.» Cette affaire ne put
réussir, probablement à cause de l'opposition qu'y mit MADAME; mais
MONSIEUR fit mademoiselle de Grancey dame d'atour de la fille de sa
première femme, qui devint reine d'Espagne[41].
[40] On donnait aussi à mademoiselle de Grancey le titre de
madame, comme étant chanoinesse.
[41] Marie-Louise, fille d'Henriette d'Angleterre, née à Paris le
27 mars 1662, mariée à Charles II, roi d'Espagne, le 30 août
1679. Sur madame de Grancey, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit.
de la Haye, 1726, t. I, p. 165 (dans cette édition le nom de
Grancey est en toutes lettres); _ibid._ (21 octobre 1673, 2
octobre 1676, 6 décembre 1679), t. II, p. 189; t. III, p. 193; t.
VI, p. 147; t. V, p. 237, édit. G.--_Ibid._ (15 juillet 1672), t.
II, p. 223, édit. M.--_Ibid._ (23 décembre 1671), t. II, p. 269;
t. III, p. 115; t. VI, p. 53.--_Ibid._ (29 janvier 1685), t. VII,
p. 229, édit. M.
Madame de Sévigné céda enfin aux instances du comte et de la comtesse de
Guitaud. Elle alla passer un jour à Époisses. Elle y trouva, outre la
comtesse de Fiesque, la comtesse de Toulongeon, son aimable cousine,
puis madame de Chatelus et le marquis de Bonneval. Elle fut charmée de
toutes les personnes qu'elle vit dans ce château, dont elle admira la
magnificence. Longtemps après, elle déclara à Bussy[42] qu'elle
conservait un souvenir tendre et précieux de la réception qui lui avait
été faite alors par le comte et la comtesse de Guitaud.
[42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1678), t. V, p. 501.
Le lendemain (27 octobre), madame de Sévigné arriva à Auxerre, trajet de
soixante-dix kilomètres ou dix-sept lieues et demie. Elle paraît s'être
arrêtée ensuite à Sens (distance de cinquante kilomètres ou quatorze
lieues et demie). Elle regretta de n'y pas trouver l'archevêque,
Louis-Henri de Gondrin[43], oncle de madame de Montespan, janséniste
renforcé, qui avait beaucoup d'amitié pour madame de Grignan.
[43] Sur Gondrin, conférez GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 309.
De la petite ville de Moret, où elle coucha, madame de Sévigné écrivit à
sa fille le 30 octobre, et le surlendemain, jour de la Toussaint, elle
entra dans Paris après quatre semaines de voyages[44].
[44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27, 30 octobre et 2 novembre 1673), t.
III, p. 198-203, édit. G.; t. III, p. 120-124, édit. M.
CHAPITRE II.
1673-1674.
Madame de Sévigné arrive à Paris, et descend chez son voisin de
Coulanges.--Visites qu'elle y reçoit.--Empressement de tous ses
amis, de Pomponne, du cardinal de Retz, de la Rochefoucauld, de
madame Scarron.--Sévigné quitte l'armée deux fois pour venir voir
sa mère.--Mort du marquis de Maillane.--Nouvelle lutte qu'elle
occasionne entre l'évêque de Marseille et madame de
Grignan.--Madame de Sévigné invite madame de Grignan à venir avec
son mari solliciter à la cour.--Madame de Grignan s'y
refuse.--Madame de Sévigné se trouve chargée de combattre seule
l'influence de l'évêque de Marseille auprès des ministres et du
roi.--Louis XIV, alors en guerre avec presque toute l'Europe, se
prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il suffisait à
tout.--S'interposait dans les affaires de sa famille et dans celles
des grands de sa cour.--Il charge l'évêque de Marseille d'une
négociation secrète pour la duchesse de Toscane.--Il s'inquiète de
la rivalité de ce prélat avec le comte de Grignan.--Louis XIV
allait nommer le candidat qui lui était présenté par ce prélat.--La
nouvelle de la prise de la citadelle d'Orange le fait changer de
résolution.
En attendant que ses appartements fussent disposés pour la recevoir,
madame de Sévigné descendit chez son cousin de Coulanges, rue du
Parc-Royal[45]. Cette rue était voisine de celle de Saint-Anastase, où
elle et le comte de Guitaud demeuraient. Elle espérait ainsi pouvoir
être seule dans les premiers moments de son arrivée et cacher la
faiblesse qu'elle avait de pleurer sans cesse en lisant les lettres
qu'elle recevait de sa fille. Ces lettres lui ôtaient l'espoir de la
revoir prochainement. Cette combinaison, heureusement pour elle, ne
réussit point; il fallut, pour ne pas paraître ingrate, qu'elle se
détournât de ses tristes pensées ou qu'elle dît que le vent lui avait
rougi les yeux[46]. Depuis plusieurs jours on épiait son arrivée, et
jamais flot plus nombreux de visiteurs et de visiteuses n'assaillit le
logis de l'aimable chansonnier. Il dut à cette faveur que lui fit sa
cousine le plaisir de voir sa femme, qui vint une des premières; puis
ensuite, ensemble ou successivement, l'excellente sœur du marquis de la
Trousse, mademoiselle de Meri[47], madame de Rarai[48], la comtesse de
Sanzei[49], madame de Bagnols, l'archevêque de Reims (le Tellier),
madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron,
d'Hacqueville, la Garde[50], l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu, Pierre
Camus, le gros abbé de Pontcarré[51], ami de d'Hacqueville, Brancas, de
Bezons, la marquise d'Uxelles, madame de Villars et enfin M. de
Pomponne, qui revint encore les jours suivants. L'amitié si vive et si
constante que ce ministre avait témoignée pour M. et madame de Sévigné
devenait d'autant plus précieuse à celle-ci qu'elle pouvait l'aider à
soutenir la lutte où sa fille allait l'engager; aussi mettait-elle tous
ses soins à lui plaire[52]. Pomponne trouvait dans son commerce avec
cette femme spirituelle un délassement aux peines et aux soucis des
affaires; il aimait à se rappeler surtout les heures de gaieté folâtre
qu'il avait autrefois passées dans sa société[53].
[45] DE COULANGES, _Chansons_, ms. autographe, p. 68. Le
manuscrit des chansons de Coulanges, qui est à la Bibliothèque
impériale, a 133 feuillets ou 266 pages.
[46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 204, édit.
G.; t. III, p. 125, édit. M.
[47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671 et 12 juillet 1673), t.
III, p. 204, 214, 452; t. IV, p. 465, édit. G.--_Ibid._ (15, 18
septembre et 10 novembre, 13 décembre 1679, 1er et 26 mai, 10
juin 1680, 7 juillet 1682), t. IV, p. 94; t. V, p. 465; t. VII,
p. 94, édit. G.; et t. II, p. 359; t. III, p. 149, 328; t. IV, p.
82, 251; t. V, p. 425 et 431; t. VI, p. 6, 21, 30, 66, 209, 238,
242, 249, 364, 368; t. VII, p. 38, édit. M.
[48] Sur la famille Rarai ou Raray, voyez la 3e partie de ces
_Mémoires_, p. 134.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p.
150.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1639), t. VII, p. 142, édit.
G.; t. VI, p. 401, édit. M.
[49] Marie de Coulanges; voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p.
349.
[50] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 129.
[51] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin et 20 juillet 1671), t. II, p.
102-161, édit. G.--_Ibid._ (15 décembre et 25 octobre 1675), t.
IV, p. 181 et 249.--_Ibid._ (19 juillet 1675), t. III, édit. G.,
et t. IX, édit. M.
[52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 13 novembre 1673), t. III, p. 209,
220.
[53] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1674), t. III, p. 307, édit.
G.; t. III, p. 210, édit. M.--Voyez la 2e partie de ces
_Mémoires_, chap. VIII, p. 101, 2e édit.
Peu de temps après son arrivée à Paris, madame de Sévigné vit aussi un
grand nombre de personnages, les uns ses amis, les autres qu'elle était
habituée à rencontrer dans le monde où elle était répandue. Plusieurs
venaient des armées et devaient y retourner promptement; ils étaient
attirés, par le retour du roi, à Paris et à Saint-Germain en Laye.
C'étaient le prince de Condé, M. le Duc, son fils, la duchesse de
Bouillon, le cardinal de Bouillon, la duchesse de Chaulnes, madame de
Richelieu, Vivonne, madame de Crussol, la comtesse de Guiche[54], madame
de Thianges, madame de Monaco, les Noailles, les d'Effiat, les
Beuvron-Louvigny, le marquis de Villeroi, Charost et le chevalier de
Buous, ce brave marin, cousin germain de M. de Grignan[55]; puis son
excellent ami Corbinelli, et Barillon, et Caumartin, et Guilleragues,
dont l'esprit était en possession d'électriser le sien; enfin madame de
Marans, dont la sincère conversion et «l'_absorbée_ retraite» lui
avaient été annoncées par une lettre de la marquise de Villars, qu'elle
reçut à Grignan[56].
[54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 225, édit.
G.--(22 janvier 1674), t. III, p. 323 et 324, édit. G.--(5
février 1674), t. III, p. 335.
[55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1672), t. III, p.
243.--_Ibid._ (20 septembre 1671), t. II, p. 232, édit. G.--(4
mai 1676), t. IV, p. 430, édit. G.
[56] _Lettres inédites de madame de Sévigné, de sa famille et de
ses amis, avec son portrait, vue et fac-simile_; Paris, Blaise,
1827, in-8º, p. 66, 67.--_Lettres de la marquise_ DE VILLARS,
Paris, 25 août 1673; et _Lettres_ DE SÉVIGNÉ (15 janvier 1674),
t. III, p. 289, édit. G.
Cependant la guerre continuait et devait durer encore; mais les rigueurs
de l'hiver mettaient quelque relâchement dans les opérations militaires
et permettaient qu'on vînt prendre part, pendant de cours intervalles,
aux plaisirs de la capitale et à ceux de la cour. Le baron de Sévigné
lui-même quitta deux fois l'armée, et vint voir sa mère; mais il fut
obligé de s'en séparer au bout de quelques jours et de repartir pour
rejoindre son régiment. Madame de Sévigné se montra peu alarmée sur les
périls auxquels son fils allait être exposé; elle disait plaisamment:
«M. de Turenne est dans l'armée de mon fils, et les Allemands la
redoutent.» Elle paraît aussi peu inquiète d'apprendre qu'une amourette
arrête le jeune guidon des gendarmes à Sézanne et retarde son arrivée,
«attendu, dit-elle, qu'elle sait qu'il ne peut être question de
mariage[57].»
[57] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 327, édit.
G.--_Ibid._, t. III, p. 227, édit. M.
Aux anciennes et nombreuses connaissances de madame de Sévigné s'en
réunirent d'autres d'une date plus récente, qu'elle était obligée
d'accueillir avec empressement par intérêt pour sa fille: telle était
madame d'Herbigny, sœur de Rouillé, comte de Melai, intendant de
Provence[58]; et Marin, qui venait d'être nommé premier président du
parlement d'Aix, homme d'une physionomie agréable, aimable dans le
monde, mais despote dans son intérieur, dur envers sa femme et auquel
madame de Sévigné nous apprend qu'on avait donné le surnom de _cheval
Marin_[59].
[58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, éd.
G.
[59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673, 16 octobre 1675, 25
septembre 1687), t. III, p. 217; t. IV, p. 159; t. X, p. 8, éd.
G.
De tous les amis que madame de Sévigné eut alors le plus de bonheur à
revoir, ce fut le cardinal de Retz; car il aimait et admirait
sincèrement dans madame de Grignan, qu'il avait vue naître et grandir,
l'union des qualités essentielles que l'on apprécie dans les deux sexes:
la beauté, le jugement et le savoir, l'énergie du caractère, l'orgueil
du rang, une noble ambition, un esprit capable d'application dans les
affaires et un penchant prononcé pour l'étude des plus hautes questions
de la philosophie cartésienne, que Retz se plaisait à débattre.
Non-seulement il conservait les lettres que madame de Grignan lui
écrivait, mais il gardait des copies de celles qu'elle avait écrites à
d'autres[60]. Aussi n'était-ce qu'à lui que madame de Sévigné osait
révéler les secrets de toutes ses faiblesses pour sa fille, parce que
lui seul savait la plaindre et compatir à ses maternelles douleurs.
[60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet et 26 août 1675), t. III, p.
381 et 429, édit. M.--_Ibid._, t. III, p. 456, et t. IV, p. 56,
édit. G.--Sur Pontcarré, auquel madame de Grignan écrivait,
conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1671), t. II, p. 204,
édit. G.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 249, édit.
G.--_Ibid._ (25 octobre 1675), t. IV, p. 181, édit. G.--(31 août
1689), t. IX, p. 94, édit. M.
Bussy et Forbin-Janson se trouvaient aussi présents à Paris lors du
retour de madame de Sévigné; mais ni l'un ni l'autre ne vint la voir. Le
premier s'en abstint forcément par des motifs de prudence que nous
ferons connaître[61]; le second ne pouvait, malgré le désir qu'il en
avait, se livrer au plaisir qu'il aurait eu d'entretenir un commerce
amical avec l'aimable belle-mère du comte de Grignan, puisqu'il était en
hostilité ouverte avec ce dernier[62]. Ceci nous conduit à exposer les
faits qui, cette année, marquèrent la lutte que Forbin-Janson eut à
soutenir contre le lieutenant général gouverneur de Provence.
[61] Conférez BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_ (ms. de
l'Institut), p. 42 à 57. (Lettres DE BUSSY, datées de Paris 16,
20, 22, 25 octobre, et 2, 26 décembre 1673.--Le 23 janvier 1674,
Bussy écrit de Chaseu.)
[62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 206, édit.
G.; t. III, p. 26, édit. M.
Cette lutte, qui se renouvelait tous les ans, fut cette fois plus vive
et plus animée[63], parce qu'un nouveau sujet de litige avait surgi
entre le prélat et M. de Grignan, d'où dépendait l'influence de l'un ou
de l'autre sur la Provence. Le marquis de Maillane de la Rousselle,
procureur-joint de la noblesse, était mort[64]; il s'agissait de lui
nommer un successeur. L'assemblée des communautés avait de droit la
nomination à cette place; mais dans le fait l'assemblée choisissait
toujours celui que désignait le gouverneur parmi les hauts dignitaires
qui dirigeaient le mieux les délibérations et qu'on supposait le plus
accrédité auprès du roi et de ses ministres. M. de Grignan voulait faire
nommer son cousin, le marquis Pontever de Buous, frère de cette marquise
de Montfuron dont madame de Sévigné était ravie, parce qu'elle était
aimable, «et qu'on l'aimait sans balancer[65].» L'évêque de Marseille
demandait qu'on lui préférât M. de la Barben, qui, l'année précédente,
avait, comme courrier et à ses frais, porté au roi les délibérations des
états et qui, d'ailleurs, avait été principal consul d'Aix et procureur
du pays[66].
[63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 136, édit.
M.; t. III, p. 218, 221, édit. G.
[64] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale du
pays de Provence_ tenue à Lambesc les mois de décembre 1673 et
janvier 1674; Aix, in-4º (1680), p. 20 et 21.--EXPILLY, _Dict._,
t. IV, p. 486.
[65] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 déc. 1672), t. III, p. 124, édit. G.;
t. III, p. 54, édit. M.
[66] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21.
Cette affaire, qui paraissait si peu importante au milieu des grands
événements de la guerre et de la politique, embarrassait cependant Louis
XIV et ses ministres. C'est qu'alors on était non-seulement
très-préoccupé des dangers qui à l'extérieur menaçaient la France, mais
encore attentif aux périls qui surgissaient à l'intérieur par l'effet du
mécontentement des populations, accablées d'impôts, et d'une noblesse
fière et brave, toujours prête à s'agiter sous le frein qui l'avait
domptée. Les provinces maritimes, la Normandie, la Bretagne, la
Gascogne[67], la Provence, plus exposées aux insultes des flottes
ennemies, plus en proie aux intrigues et aux corruptions de l'étranger,
étaient surtout assujetties à une active surveillance. C'est pour
protéger les côtes de la Provence contre l'Espagne que Louis XIV, dès
qu'il eut déclaré la guerre à cette puissance, nomma gouverneur des îles
Sainte-Marguerite le comte de Guitaud. Le court séjour que madame de
Sévigné fit à Bourbilly et à Époisses avait eu pour résultat un
redoublement d'amitié et de confiance entre elle et le comte et la
comtesse de Guitaud, dont on s'aperçoit facilement par les lettres qui
nous restent de leur correspondance à partir de cette époque. Louis XIV
suivait avec attention tout ce qui se passait en Provence, et ne
dédaignait pas de chercher à concilier les prétentions rivales de
Forbin-Janson et de Grignan. Lorsque Marin, récemment nommé premier
président du parlement d'Aix, vint, avant de partir pour prendre
possession de sa nouvelle charge, saluer le roi, Louis XIV lui dit:
«Vous aurez d'étranges esprits à gouverner en Provence[68]!» Mais le
choix de Marin n'était pas bon pour manier habilement l'esprit turbulent
des Provençaux; il se fit détester de sa compagnie par sa servilité
maladroite et par ses susceptibilités en fait de préséances[69].
[67] Lettres de Sève à Colbert (22 août 1075).--DEPPING,
_Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1851,
t. II, in-4º, p. 201.
[68] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 215, édit.
G.; t. III, p. 133, édit. M.
[69] Lettres du chancelier le Tellier à Marin, premier président
(7 juillet 1682). Dans DEPPING, _Correspondance administrative
sous Louis XIV_, t. II, p. 240.
L'empereur, l'Espagne, le Danemark, la Hollande, toute l'Allemagne, hors
les ducs de Bavière et de Hanovre, étaient alors ligués contre Louis
XIV. Malgré le traité secret conclu avec Charles II en 1670[70],
celui-ci avait été forcé par son parlement de se réunir aux Hollandais
et de diriger toutes les forces navales de l'Angleterre contre la
France[71]. A l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent
contre une aussi formidable coalition Louis XIV opposa le génie de ses
généraux et de ses ministres et son infatigable activité. Il aurait
désiré faire consentir l'Espagne à déclarer la neutralité de la
Franche-Comté demandée par les Suisses; mais l'Espagne ne le voulut pas.
A l'exception de Maestricht et de Grave, Louis XIV avait sagement
abandonné ses conquêtes en Hollande; et, en concentrant ses forces, il
était parvenu, avec des armées inférieures en nombre, à repousser
partout ses ennemis; au nord comme au midi, il avait accru la gloire de
ses armes[72]. Ce qui lui restait de troupes devait être employé à la
conquête de la Franche-Comté, à laquelle il voulait marcher en
personne[73].
[70] LINGARD, _History of England_, 4e édit., t. XII, p. 369.--Ce
traité fut conclu le 22 mars 1670.
[71] TEMPLE, _Mémoires_, vol. LXIV, p. 37, 40, 46.
[72] LOUIS XIV, _Œuvres_ (_Mém. militaires_, 1673, 1674, 1675),
t. III, p. 303, 532.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_,
édit. 1773, in-12.--_Mémoires du vicomte de Turenne_, t. III, p.
309 à 443.--_Histoire_, t. II, liv. VI, p. 241 à 360.--L'abbé
RAGUENET, _Histoire du vicomte de Turenne_ (1738, in-12, liv. V
et VI), t. II, p. 49, 220.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis II,
prince de Condé_, 1769, in-12, t. IV, liv. IX, p. 337 à 427.
[73] LOUIS XIV, _Œuvres_ (fragment sur la campagne de 1674;
Siége de Besançon; Précis de la conquête de Franche-Comté), t.
III, p. 453, 459, 473.