Fin de l’histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un
chien noir qui fumait sa pipe.
Sous un amoncellement toujours croissant de pierres qui écrasent et
déchirent, il se mourait, tout sanglant. Et il avait à chaque point de
son corps une douleur atroce.
Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors résignée, ce vieil homme se
révolta.
Non, il n’avait point fait de mal! et il était affreux que le hasard
d’abord, et les hommes après le hasard et la nature après les hommes, se
fussent acharnes de la sorte contre lui. La plaine l’avait chassé dans
la montagne et voici que la montagne le chassait dans la mort. Eh bien!
c’était qu’il n’y avait pas de justice, c’était qu’il n’y avait pas de
bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à lui reprocher? Rien. Il ne fallait
donc pas le faire souffrir; il ne fallait donc pas le tuer.
Il haletait sous l’entassement dur, ayant autour de lui la fureur du
tonnerre et du vent.
Mais, voici, il sentit comme une grande langueur qui lui montait des
jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait sa tête moins douloureuse.
Il avait encore des hoquets d’où jaillissait du sang, mais ils étaient
plus rares et le faisaient moins souffrir; il éprouvait une espèce de
calme déjà très profond, peut-être parce qu’il était au commencement de
dormir pour toujours, et il n’entendait plus que vaguement, comme un
bruit qui vient de très loin, le fracas de la tempête. Puis, ce bruit-là
même, il cessa de l’entendre; il aurait pu croire qu’il était couché
dans son lit, tant les pierres à présent lui semblaient molles sous sa
chair, tant il se sentait bercé dans un languissant bien-être.
Ainsi que dans un rêve, il crut se revoir au bord de la rivière, près du
pont, jouant avec le petit Blas dans les fleurs du jardinet.
Oui, le petit Blas était là; oh! il sentait bien qu’il avait sur les
genoux son joli petit Blas. Mais l’enfant n’était plus un enfant: il
avait un corps plus brillant qu’une grande étoile, avec des ailes
blanches, comme en ont les séraphins.
Le petit Blas lui dit:
--Maintenant que je suis au ciel, je sais beaucoup d’histoires, et c’est
moi qui t’en conterai, si tu veux. La fin de ton beau conte, où il y
avait un enfant sans oreilles, et un chien noir qui fumait sa pipe, la
fin de ce beau conte, tu ne la savais pas? Eh bien écoute grand-père, je
vais te la dire, moi. Quand le petit Guignonet se trouva dans la prison,
parce qu’on l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord bien triste, comme
tu l’es maintenant. Lui aussi, il n’avait fait que du bien et tout le
monde était contre lui à cause du bien qu’il avait fait. Mais pendant
qu’il se désolait, pendant qu’il se croyait perdu, voilà que le chien
noir qui fumait sa pipe entra dans le cachot et, tout en fumant sa pipe,
il dit: «Guignonet, tes épreuves sont finies. Le mendiant sur la route
qui t’a rendu ton sou avec de mauvaises paroles, c’était moi; c’était
moi, la poule dont tu as cassé les œufs en croyant lui porter secours;
le corbeau aux grandes ailes, et le nain et les gendarmes, c’était moi
encore; mais je ne suis pas un chien noir qui fume sa pipe, je suis une
fée, une bonne fée. Regarde-moi.» Alors, dans la prison qui n’était plus
une prison, mais un jardin éclairé par des fleurs lumineuses, Guignonet
vit une belle dame avec des cheveux en or, qui était tout habillée de
soleil et qui avait à la main une baguette en diamant. «Guignonet,
dit-elle, tu as résisté à toutes les épreuves, tu ne t’es pas révolté
contre les injustices: maintenant réjouis-toi, car tu es dans le jardin
céleste ou tu joueras éternellement avec les petits anges de ton âge.»
Quand elle eut parlé ainsi, la fée disparut. Guignonet vit venir à lui
une troupe d’enfants si beaux, qu’il n’aurait pas cru qu’il en existât
de pareils; ils lui proposèrent de venir s’amuser avec eux; et il n’y a
rien de plus plaisant que de jouer aux quatre coins dans le jardin du
paradis.
* * * * *
C’est ainsi que le petit Blas, chérubin aux ailes blanches, parlant au
vieux Blas sous les décombres rocheux, acheva l’histoire du «petit
garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa
pipe».
Alors le pauvre homme, comprenant qu’il y a une justice et un bon Dieu,
mourut sans douleur sur le dur lit de pierres, en serrant contre son
cœur le petit Blas, qui était un petit ange à présent; le grand-père
avait hâte d’entendre les belles histoires que l’enfant lui raconterait
à son tour dans le jardin du ciel, tout à l’heure.