Il s’enfonça dans une ravine du mont, vieux lit de torrent, sec en cette
saison; les pierres, sous ses pieds lourds, roulaient en lui faisant du
mal.
Quoi! le petit Blas avait péri en l’appelant, en lui tendant les bras;
il avait dû quitter, lui, la bonne ferme où riait sa vieillesse
heureuse, et ce n’était pas assez! Maintenant on l’accusait d’un crime,
et parce qu’il avait été honnête on le croyait infâme?
Tout ceci lui semblait cruel; il souffrait d’autant plus que, dans sa
conscience obscure, la certitude du bien accompli n’était pas assez
nette pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se consoler de l’injustice.
Un esprit ferme se fût redressé, certain de sa grandeur. Lui, humble
intelligence, il se courbait, avait quelquefois l’idée qu’il avait eu
tort, puisque tout le monde lui donnait tort.
Où irait-il à présent? On le renvoyait de là, on le renverrait de
partout. Retourner à la ferme? Oh! il n’oserait jamais. Comme elle
devait lui en vouloir, la Cadije, comme il devait le détester, Antonin
Perdigut, puisque des gens qui n’étaient ni la mère ni le père du petit
le haïssaient si furieusement. S’en aller, c’était ce qu’il fallait;
mais s’en aller sans savoir où, quand on a le cœur gros de chagrin et
les yeux pleins de larmes, quand on est vieux, quand on va avoir faim,
quand on va avoir sommeil, c’est une chose bien terrible, vraiment, et,
sans se révolter, bon et soumis, il ne pouvait s’empêcher de trouver
pourtant que tout le monde était bien acharné contre lui, triste vieux.
Il montait toujours, écartant les branches de sapin qui lui déchiraient
la face, lui arrachaient la barbe; maltraité par les choses comme par
les hommes, il pensa qu’il ressemblait un peu au petit Guignonet de
l’histoire, toujours puni, bien qu’il ne fît jamais rien de mauvais.
La journée lui parut longue; ses vieilles jambes étaient fatiguées de
gravir lentement, mais sans relâche, la ravine pierreuse.
Quand le soir vint, il n’avait ni bu ni mangé; il n’en pouvait plus, il
se laissa tomber sur une pierre, contre un tronc de sapin. Il resta là,
les mains pendantes entre les jambes, stupidement désolé.
Autour de lui s’entassaient les blocs de granit, énormes, dans le hasard
des chutes immémoriales; de furieux jets de sombre verdure sortaient
d’entre les roches; et sous le grand ciel où s’amoncelaient des nuages,
la sauvage hauteur se hérissait noire et verte.
Tout à coup, avec l’impétuosité d’un déchaînement, une rafale secoua les
arbres, émut les grands rocs, s’engouffra dans un tourbillon de branches
et de pierres.
Ces brusques bourrasques sont fréquentes dans les monts pyrénéens: le
voyageur à peine a vu l’éclair qu’il est déjà enveloppé par la
tourmente.
Les nuages, en se heurtant, tonnèrent: de leurs flancs crevés se
précipita l’averse que la rafale tordait ou aplatissait en larges
flaques sur les parois des roches.
Troncs rompus qui roulent avec des échevèlements de feuillages, pans de
granit qui se détachent, bondissent et retentissent, ce fut tout une
suite d’écroulements sonores sous la poussée torrentielle du vent.
Et la tourmente avait emporté le vieux Blas, de pierre en pierre,
d’arbre en arbre, parmi cette descente tumultueuse de toutes les choses;
les mains sanglantes, le crâne rompu, comme traîné sur une immense
claie, il ne s’arrêta qu’au fond de la chute, dans l’abîme. Les pierres
en l’achevant s’amassaient sur son corps, qui était presque un cadavre,
comme si le ciel, par morceaux, lui jetait une tombe.