Moi, dit Rose Mousson, après avoir soufflé sur le bord de son verre, où
le champagne se creusa en une courbe blanche et eut l’air d’une petite
vague écumeuse qui va retomber, moi, ce qui m’a perdue, c’est le bonnet
de la mariée.
Grasse et ronde, toute rose, décolletée, les bras nus--plus de peau que
d’étoffe,--elle pouffait de rire en disant cela. Mais il y avait dans
ses jolis yeux clairs, adoucis, je ne sais quelle langueur qui rêve un
peu, et comme un attendrissement vague, jeune, ingénu.
Nous la regardâmes, ébahis.
Quel bonnet? Un bonnet de mariée? Est-ce que les mariées portent des
bonnets, fussent-ils de fine soie avec des boutons de fleurs d’oranger
parmi des feuilles de malines? Et elle disait que ce bonnet l’avait
perdue? Niaiserie, ou griserie. Cette petite Mousson, trois verres de
champagne, et voilà sa tête à l’envers.
Elle reprit dans un rire plus vif:
--D’abord, je ne vous dis pas que c’était vraiment un bonnet. Peut-être
même cela n’y ressemblait-il pas du tout, malgré la dentelle et les
entre-deux. Imaginez ce qu’il vous plaira. J’aime à être convenable, et
je le suis. Ce qui est certain, c’est qu’à l’heure qu’il est, au lieu de
manger du pâté de foie gras qui me trouble toujours l’estomac et de rire
avec un tas de gens qui ne me troublent plus le cœur, je serais en
train, comme une bonne petite bourgeoise, de dormir tranquillement,
bercée par le ronflement de mon mari, ou de surveiller le sommeil d’un
mioche endormi sous les mousselines d’un berceau, si je n’avais pas eu
confiance en ce maudit bonnet-là!
Sans nul doute, Rose Mousson voulait raconter une histoire; ce soir-là,
précisément, on s’ennuyait fort; on écouta, en pensant à autre chose.
Lisez comme nous écoutâmes.
* * * * *
«Vous autres qui vous contentez de ce que nous sommes--et je ne vous en
fais pas mon compliment!--vous ne vous inquiétez guère de ce que nous
étions autrefois; vous vous figurez peut-être que nous avons toujours eu
des robes de deux mille francs, et que, si nous avons été en nourrice,
ç’a été au café Anglais. Erreur. Il y a des commencements. Les fleurs
les moins rares, celles même que tout le monde respire, ont été des
boutons. Les filles ont été des petites filles. Tenez, la grande
Clémentine, là-bas, qui a toujours envie de s’en aller parce que ses
chevaux pourraient prendre un rhume en l’attendant à la porte, marchait
à quatre heures du matin dans les rues, un petit balai sur l’épaule,
derrière sa mère qui portait un balai plus grand! Ne dis pas non, mon
concierge t’a reconnue l’autre jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu de
l’éducation. On m’a appris l’orthographe. A présent, quand j’écris, je
fais des fautes pour ne pas avoir l’air de poser. Mais je m’exprime bien
quand je veux, hein?
Papa et maman--des gens honnêtes, avec de petites rentes,--m’avaient
mise dans un couvent. Une très grande vieille maison, des arbres, puis
des murs. Comme je ne m’appelais pas Mousson et que personne ne pouvait
deviner que je prendrais ce nom-là un jour, j’avais pour amies tout ce
qu’il y avait de mieux dans le couvent en fait de pensionnaires. Des
filles de banquiers, des filles de marquis! Enfin, de jolies
connaissances. Il y en avait une surtout qui m’adorait: Adèle. Adèle de
Lamprade. Les deux sœurs, voilà ce que nous étions. Qui voyait l’une,
voyait l’autre. Quand on nous cherchait, on était bien sûr de nous
trouver ensemble dans quelque coin du jardin, assises au pied d’un
arbre, et nous racontant tout bas des histoires, des histoires à n’en
plus finir. Si bien que j’étais très contente, moi, au couvent, et que
je n’aurais pas demandé mieux que d’y rester toujours, si je n’avais pas
eu--toute petite, quatorze ans,--une envie de me marier, oh! mais une
envie!
Car, voyez-vous, il faut que je vous le dise, les jeunes filles honnêtes
sont très honnêtes, ça, c’est vrai, mais il y a des moments où elles
ressemblent joliment à celles qui ne le sont pas. Les cocottes qui
commencent, qui n’ont encore que des robes de quatre sous, passent leur
temps à songer qu’il existe des théâtres, de beaux cafés et surtout des
bals, de grands bals sous des arbres de zinc et sous des girandoles de
verres blancs, où viennent des messieurs très chics, des étrangers, des
Anglais, des Russes. Si on pouvait aller là, comme les autres, avec des
toilettes, on trouverait peut-être quelqu’un de très convenable qui
serait bon pour vous, ne regarderait pas à la dépense. Eh bien, les
demoiselles sages ont des idées dans ce genre-là... avec des
différences. Le monde qu’elles rêvent, c’est un Mabille où l’on trouve
des maris.
Dans le couvent où j’étais, on pensait tellement au mariage, et celles
qui n’étaient pas très jolies ou pas très riches avaient une si belle
peur de coiffer sainte Catherine, que c’étaient, la nuit et le jour--la
nuit surtout,--des prières à nos patronnes et des vœux à la bonne
Vierge, pour être sûres de trouver un mari dès qu’on rentrerait chez ses
parents.
On s’avisait aussi d’un autre moyen, bien meilleur.
Vous ne savez peut-être pas une chose: c’est que rien ne porte bonheur
pour le mariage comme d’avoir à soi le bonnet qui a coiffé une jeune
personne pendant la nuit de ses noces. Nous le savions, nous! Et la
chose était certaine, il ne fallait pas dire non. On citait vingt
exemples. Des filles très laides et très sottes, sans le sou--on se
souvenait d’elles, on disait les noms,--avaient été épousées quinze
jours après leur entrée dans le monde, uniquement parce qu’elles avaient
possédé l’un de ces bonnets.
Vous imaginez si l’on avait envie d’en avoir, de ces amulettes-là!
Aussi, la convention était faite et jurée entre amies: celle qui se
marierait la première ne manquerait pas de donner à l’autre le précieux
porte-bonheur; quand Adèle de Lamprade quitta le couvent, je me jetai à
son cou toute pleurante et je lui dis à l’oreille: «Oh! tu m’enverras
ton bonnet, dis?»
Elle me l’envoya!
Il était joli, très joli. Fait d’une mousseline transparente, garni de
dentelles, pas très long, à manches courtes, un peu décolleté...»
* * * * *
Nous interrompîmes Rose Mousson. Ce n’était pas un bonnet qu’elle nous
décrivait-là! Un bonnet n’a pas de manches, un bonnet n’est pas
décolleté.
--Vous êtes des imbéciles! s’écria-t-elle en se renversant sur le
dossier de sa chaise. Je vous dis que c’était un bonnet, et le plus joli
du monde, bien qu’un peu fripé; mais il n’en valait que mieux.
* * * * *
»J’étais absolument sûre de me marier maintenant! Aussi, ma foi, dès que
je fus de retour dans ma famille, je me conduisis avec une parfaite
impertinence, et je fus coquette avec tout le monde. Qu’avais-je à
craindre? Je pouvais sourire à celui-ci, laisser un peu longtemps ma
main dans la main de celui-là; aucune imprudence ne devait me nuire,
puisque j’avais le bonnet. Je fus de plus en plus folle; si folle qu’une
fois je ne refusai pas d’aller, vers dix heures du soir, toute seule,
dans le jardin de mon père, avec un petit cousin que j’avais, et qui
était venu nous voir pendant les vacances. Il voulait me montrer un nid
de rossignol de muraille qu’il avait trouvé dans des pierres, derrière
un tilleul. Il prétendait qu’on le verrait bien mieux la nuit.
Il était gentil, mon cousin. Svelte, brun, pâle, des petites moustaches
déjà. Il me regardait avec des regards tendres qui m’entraient dans les
yeux et me pénétraient jusqu’au cœur doucement, chaudement. Ce que
j’éprouvais alors, les fleurs doivent le sentir quand il fait du soleil.
Et il disait des mots divins. Ah! ces paroles-là, vous ne les savez pas,
vous! moi je les ai oubliées à force d’en entendre d’autres. Ce soir-là,
sous les branches, elles m’enivraient, et, pendant que nous cherchions
le nid, je me laissais aller, attendrie, alanguie, dans les bras du
petit cousin, qui me serrait plus fort, toujours plus fort, en baisant
par instants mes cheveux... et qui glissa tout à coup sur l’herbe! en
m’entraînant avec lui. Car le matin, justement, il avait plu. Mais cela
m’était bien égal qu’il eût plu, et que mon cousin eût glissé; et cela
me fut bien égal aussi d’être grondée par mon père quand nous rentrâmes,
bien tard, au salon. Aucune inquiétude possible: j’étais sûre que mon
amoureux m’épouserait, puisque j’avais le bonnet de la mariée. Ah! bien,
oui! Huit jours plus tard, le petit cousin s’en alla. Et jamais plus je
n’ai entendu parler de lui. Et voilà pourquoi je bois ce soir du
champagne avec vous dans cet affreux cabinet rouge et vert où je
m’ennuie depuis dix ans, quatre fois par semaine, régulièrement.»
* * * * *
La grande Clémentine éclata de rire.
--Des bêtises, les superstitions, dit-elle. Tu vois à quoi il t’a servi,
le bonnet.
Mais Rose Mousson répondit, avec une jolie gravité que nous ne lui
connaissions pas, une gravité d’enfant qui défend son joujou:
--Il ne faut pas rire de cette chose-là. Moi, d’abord, j’y crois, j’y
crois toujours. On ne se trompait pas au couvent. Quand on a un bonnet
de mariée, on est sûre de se marier bientôt. Seulement, il y a bonnet et
bonnet.
--Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Clémentine.
--Écoute. Après la fuite de mon cousin, je m’en allai voir Adèle de
Lamprade et je lui racontai mon histoire. Elle se mit à fondre en
larmes, la pauvre amie, en s’écriant: «Je comprends tout, oh! je
comprends tout.» Je faillis la battre! Sans doute, elle m’avait trompée,
elle ne m’avait pas envoyé son bonnet de nuit de noce, elle m’en avait
envoyé un autre! «Oh! non, non, me dit-elle en rougissant; c’était bien
celui-là, mais, comprends, le soir, avant de m’épouser,--mon mari me
l’avait ôté!»