II

On devine l’effet terrifiant que produisirent sur elle les paroles de

Bleiz-Ar-Yeun.

--Désormais, Liettik, c’est vous qui prendrez soin du vieux.

La pensée lui vint de s’aller noyer dans le marais. Mais, si simplette

qu’elle fût, elle avait retenu des enseignements du recteur qu’une

chrétienne ne doit point «se périr»; et puis, même morte, elle ne

voulait pas tomber dans la promiscuité néfaste des Ames du Youdik. Quant

à résister aux volontés de son père, cela n’était point parmi les choses

possibles. Elle se soumit donc, au prix d’une torture atroce, d’une

sorte d’agonie morale, d’un lent et muet naufrage où le peu

d’intelligence qui survivait en elle acheva de sombrer. D’innocente

qu’elle était, elle devint idiote. Dans la ruine totale de cette âme

d’enfant, un seul sentiment persista: la peur du «vieux», irritée,

exacerbée encore des contacts incessants qu’elle fut obligée d’avoir

avec lui. Chaque fois qu’il lui fallait l’approcher, elle était prise

d’un tremblement nerveux qui augmentait sa maladresse native: de sorte

que ce qui était un supplice pour elle en était un autre pour le

_tadiou-coz_, habitué aux mains expertes et prestes de sa fille

Radégonda. Il en témoignait son mécontentement à sa façon, en

s’interrompant de râler pour pousser une espèce de hurlement sourd,

comme d’un chien enroué qui aboie à la lune. Liettik, alors, affolée, se

sauvait hurlant aussi, bondissait hors de la maison, traquée,

croyait-elle, par une meute de chiens noirs, et ne s’arrêtait qu’à bout

d’haleine. Ensuite de quoi, le Loup-du-Marais pour la «raisonner»,

bleuissait de coups sa pauvre chair blême...

* * * * *

Aux pluies d’automne, Radégonda Nanès détendit dans la douceur du

dernier sommeil son corps noué de rhumatismes. Ses restes furent

transportés au cimetière de Saint-Riwal dans un char à bancs attelé de

deux bœufs et d’un bidet de montagne. Pendant que le menuisier clouait

le cercueil, Bleiz-Ar-Yeun fit tout haut cette réflexion:

--Savoir si le «vieux» se doute de ce qui se passe. Il ne se peut pas

que le bruit du marteau sur les planches de la mort ne lui fasse point

tourner la tête.

Son attente fut déçue. Le _tadiou-coz_ garda sa rigidité morne.

Seulement, le soir, quand Liettik, après avoir fini de cuire sa bouillie

d’avoine, lui présenta la première cuillerée, il refusa d’ouvrir les

lèvres; et, sur ses joues dures et sèches, tannées comme du cuir,

l’enfant vit rouler deux larmes, deux larmes presque aussi grosses que

les pleurs symboliques qu’on a coutume de peindre en blanc sur le bois

noir des catafalques.

Elle se mit elle-même à sangloter, sans savoir pourquoi. Les jours

suivants, il se trouva qu’elle eut moins de répugnance à soigner le

«vieux» et qu’elle dormit, la nuit, sans rêver qu’il s’asseyait sur

elle pour l’étouffer.

Mais, avec les longs et tristes crépuscules d’hiver, tous ses effrois

lui revinrent...

Novembre passa, traînant ses glas, ses funèbres gémissements de cloches,

et décembre parut, le mois «très noir».

C’est une saison particulièrement lugubre, dans ces parages des monts

d’Arrée.

Tout le jour, toute la nuit, le vent de l’Atlantique s’engouffrait dans

les gorges de la montagne, puis, rencontrant les libres espaces du Yeun,

s’y donnait carrière comme une taure affolée, avec des plaintes, des

cris, des meuglements, de grands appels rauques, des bruits immenses et

mystérieux.

Parfois, il semblait que la maison oscillât, tournât sur elle-même,

ainsi qu’une barque en détresse sur une mer démontée. Les vieilles

ardoises du toit claquaient de peur, les armoires s’ouvraient sans qu’on

sût comment, et les poutrelles de la charpente, prises d’une sorte de

fièvre, se mettaient à trembler. Ces soirs-là, Liettik, qui avait son

lit creusé comme une tanière de bête dans la cage de l’escalier,

restait, des heures et des heures, étendue sur sa couchette de balle

d’avoine, sans faire un mouvement, regardant de grandes choses noires se

mouvoir dans les ténèbres, qui la terrifiaient, et n’osant non plus

fermer les yeux, à cause des lumières étranges qui se glissaient alors

sous ses paupières et s’y livraient à des sarabandes effrénées: elles

montaient, descendaient, se croisaient, s’emmêlaient, pareilles à de

gigantesques araignées de feu.

Ces épouvantes n’étaient pas les seules. L’enfant eût souhaité devenir

aveugle, mais plus encore eût-elle souhaité devenir sourde; car ce

qu’elle croyait voir n’était rien auprès de ce qu’elle s’imaginait

entendre. Les mille voix de la tourmente la glaçaient d’horreur. Elles

retentissaient à son oreille, pleines de menaces...

Jadis,--il y avait de cela trois ou quatre ans,--le loquet de la porte

avait été remué comme par quelqu’un demandant qu’on lui ouvrît.

Bleiz-Ar-Yeun avait crié à la petite, du fond de son lit clos, près de

l’âtre:

--Liettik, levez-vous et tirez le verrou à celui qui _loquète_.

Vite, elle avait sauté hors de son trou sombre, avait passé son jupon

de tricot, avait couru ouvrir, toute grelottante.

Et voilà qu’au dehors il n’y avait personne. Personne ni rien, si ce

n’est le marais, bleuâtre--au loin--sous la lune, avec des vapeurs, de

grandes formes blanches qui fuyaient, éperdues, à fleur de sol,

fouettées par des lanières invisibles.

Liettik avait dit à mi-voix:

--La route est vide, père.

--C’est bien, avait répondu le maître de Corn-Cam, recouchez-vous...

Puis, se retournant vers sa femme, il avait grommelé:

--Il a toutes les ruses, ce diable de vent!

Cette parole quelconque s’était gravée, comme au fer rouge, dans le

cerveau simple de Liettik. Et le vent, depuis lors, était demeuré pour

elle un être énigmatique et fantomal, un personnage ambigu, ni vivant,

ni mort, une espèce de vagabond farouche, de Juif errant de l’espace,

fait de ténèbres animées et hurlantes, ennemi des arbres, des maisons et

du candide sommeil des enfants.

Puis, cette clameur sauvage, c’était comme le râle du «vieux», élargi,

infinisé, étendu à toute la nature. De sorte que Liettik en était

arrivée à concevoir le monde sous la forme d’une tourbière immense,

baignée, l’été, d’un trop rapide soleil, peuplée, le reste du temps, de

figures grimaçantes, de monstres bizarres et inquiétants, de pauvres

petites âmes en détresse. Elle tâchait de se distraire de ces pensées en

songeant au paradis. Mais c’était si loin, le paradis, et si haut!

D’ailleurs, elle trouvait assez déplaisant d’y aller, comme grand’maman

Radégonda, dans une caisse. Elle souhaitait, quant à elle, de s’y rendre

à pied, en compagnie de son bon ange, de ce bon ange qu’elle invoquait

sans cesse, à qui elle faisait confidence de son martyre, dans ses

prières du soir, et qu’elle eût voulu plus visible, afin qu’il la

rassurât mieux, dût-elle ne voir de lui que le bout blanc de son aile.

Un matin, elle s’éveilla, tout heureuse, après s’être endormie en

larmes. Dans l’intervalle elle avait «rêvé gai»; et, sur les pas des

beaux rêves, sourdent parfois des joies obscures qui vous inondent le

cœur... Il était tombé de la neige pendant la nuit,--une pâle neige

d’occident, répandue comme une poussière de diamant sur les choses. Le

Yeun était magnifique à voir, paré de toute cette blancheur.

Le vent s’était tu.

Liettik alluma le feu, prépara la soupe du père.

--Quel temps fait-il? demanda celui-ci en s’étirant.

--De la neige partout, répondit l’enfant... Partout, partout,

insista-t-elle.

Et sa petite figure chétive rayonnait presque.

--Oh bien! dit Bleiz-Ar-Yeun à sa femme, on ne m’attrapera donc pas

aujourd’hui du côté des tourbières. Des vols de canards ont été signalés

vers Bodmeur; si le diable ni les gendarmes de Brazpars ne s’en mêlent,

je rapporterai, ce soir, ma charge de becs jaunes.

Il se leva, chaussa ses souliers de braconnage, décrocha son fusil,

appendu au manteau de la cheminée, et sortit.

Liettik passa la plus grande partie de la journée assise à croupetons

sur la marche du seuil. Le vaste paysage neigeux l’enchantait; jamais

encore, si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle n’avait vu au

Yeun cet aspect imposant, cette majesté rigide, ce silence religieux.

Un ciel d’azur mat, sans un nuage. L’air était d’une transparence de

cristal. Le regard plongeait, comme à travers une eau limpide, à des

distances infinies. Par delà le cercle des montagnes accoutumées,

Liettik en vit surgir d’autres dont elle ne soupçonnait pas l’existence.

Des clochers, inaperçus d’elle jusqu’alors, pointèrent aux limites

extrêmes de l’horizon. Elle eut la révélation d’un univers plus grand.

Sa faible imagination en fut comme débordée, et elle ne bougea guère de

la porte jusqu’au soir, les mains pelotonnées dans son tablier, à cause

du froid, l’esprit perdu dans un engourdissement de rêve qui tenait du

vertige.

Aux premières ombres du crépuscule, une haute silhouette noire se

dessina sur le fond gris-blanc des solitudes assombries.

C’était le père qui rentrait.

Il n’avait rien tué. Les canards avaient dû fuir vers le sud. Puis, des

tourbiers, des camarades, rencontrés à Bodmeur, l’avaient retenu à boire

avec eux...

--Ah! à propos, fit-il, la langue un peu pâteuse, comme je traversais

les terres de Kergombou, j’ai trouvé l’aîné de nos gars qui s’en venait

vers ici. Ses maîtres l’envoyaient nous prier à réveillonner en leur

compagnie. Il y aura des andouilles et de la hure.

--C’est pourtant vrai, geignit la femme de sa voix dolente de malade,

c’est nuit de Noël, cette nuit.

--Te sens-tu la force de faire la route? Le temps est assez doux, tu

sais... Tous ceux de Kergombou nous attendront à l’office de Nocturnes.

--Ma foi, il y a des années que je n’ai mangé d’andouille: cela fera

peut-être du bien à mon mal.

--Alors, apprête-toi.

Liettik n’avait pas fait mine d’écouter la conversation. Agenouillée sur

la pierre de l’âtre, elle tournait machinalement la bouillie pour le

repas de l’ancêtre.

--Souperas-tu avant de partir? demanda Bleiz-Ar-Yeun à sa femme. Moi, je

tiens à me garder l’estomac libre.

--Moi aussi, répondit-elle. Si ça ne va pas, je prendrai un bouillon à

Saint-Riwal, chez les Lannuzel, avant la messe.

Elle acheva sa toilette, épingla son châle, posa sa coiffe sur ses

cheveux maigres et grisonnants. Bleiz-Ar-Yeun dit à Liettik:

--Passez-moi un tison que j’allume le fanal.

L’enfant sursauta. Elle était livide; de grosses larmes ruisselaient sur

ses joues; une angoisse d’épouvante se lisait dans ses yeux. Suppliante,

les mains jointes, elle cria vers son père:

--S’il vous plaît!... Ne vous en allez pas!... J’ai trop peur!... Pas

seule, oh! pas seule avec LUI...

L’homme haussa les épaules.

--Couchez-vous, si vous avez peur! grogna-t-il, tandis que sa femme,

ayant fini de s’ajuster, ajoutait en manière de consolation, de son

éternel ton pleurard:

--Sois bien raisonnable, et je te rapporterai dans mon mouchoir ta part

du réveillon.

Ils allaient sortir.

Liettik, affolée, s’accrocha aux jupes de sa mère.

--_Mamm!... Mamm!..._

D’un geste brutal, Bleiz-Ar-Yeun la repoussa dans l’entrée, et,

entraînant sa femme, il tira violemment la porte derrière lui. Liettik

s’abattit à plat ventre sur le sol de terre humide, à l’endroit où les

rouliers avaient coutume de stationner et, selon l’usage, d’égoutter

leur verre, après avoir bu; elle s’abattit là, dans la boue, ainsi

qu’une pauvre loque humaine, les bras noués autour de la tête, pour ne

plus rien entendre, ne rien voir. Mais, quoi qu’elle fît, elle

l’entendait quand même, le sinistre râle du _tadiou-coz_. Dans le

silence de la nuit, ouatée de neige, et dans le vide de la maison, il

devenait plus strident, plus lugubre. On eût dit le bruit ininterrompu

d’un soufflet de forge, avec des fuites par où l’air s’échappait en

sifflant. Et elle ne pouvait non plus s’empêcher de le voir, lui, le

«vieux», redoutable et mystérieuse figure d’ombre, sculptée en quelque

sorte à l’intérieur de la cheminée, avec l’âtre pour socle, semblable à

la statue d’un antique dieu du foyer; une chandelle de résine fixée en

face de lui à une tringle de fer l’éclairait d’un reflet trouble,

vacillant, fantastique.

Hantée par l’image obsédante du vieillard, Liettik n’osait faire un

mouvement, de peur d’attirer son attention. Elle essaya cependant de

gagner en rampant le trou qui lui servait de lit. Brusquement elle

s’arrêta... L’escabeau de chêne sur lequel était accroupi le

_tadiou-coz_ venait de gémir. Elle dressa la tête; son cœur battait à se

rompre dans l’attente de quelque chose d’horrible. Et elle vit, en

effet, un spectacle qui la glaça jusqu’aux moelles. Les bras arc-boutés

en arrière au dossier de son siège, le «vieux», qu’elle avait toujours

vu immobile comme un bloc de granit, s’efforçait de se mettre sur ses

jambes dont les jointures craquaient.

--C’est fini de moi, pensa Liettik... Il va venir... Il va m’étrangler

et, sans doute, me traîner au Youdik, comme il faisait autrefois pour

les «chiens noirs...»

Elle crut sentir dans sa chair ses ongles acérés et durs comme des

griffes, et, s’affaissant au pied de l’escalier, non sans avoir esquissé

un dernier signe de croix, elle s’évanouit.

Pâques d'Islande · 第 29 / 45 题