On devine l’effet terrifiant que produisirent sur elle les paroles de
Bleiz-Ar-Yeun.
--Désormais, Liettik, c’est vous qui prendrez soin du vieux.
La pensée lui vint de s’aller noyer dans le marais. Mais, si simplette
qu’elle fût, elle avait retenu des enseignements du recteur qu’une
chrétienne ne doit point «se périr»; et puis, même morte, elle ne
voulait pas tomber dans la promiscuité néfaste des Ames du Youdik. Quant
à résister aux volontés de son père, cela n’était point parmi les choses
possibles. Elle se soumit donc, au prix d’une torture atroce, d’une
sorte d’agonie morale, d’un lent et muet naufrage où le peu
d’intelligence qui survivait en elle acheva de sombrer. D’innocente
qu’elle était, elle devint idiote. Dans la ruine totale de cette âme
d’enfant, un seul sentiment persista: la peur du «vieux», irritée,
exacerbée encore des contacts incessants qu’elle fut obligée d’avoir
avec lui. Chaque fois qu’il lui fallait l’approcher, elle était prise
d’un tremblement nerveux qui augmentait sa maladresse native: de sorte
que ce qui était un supplice pour elle en était un autre pour le
_tadiou-coz_, habitué aux mains expertes et prestes de sa fille
Radégonda. Il en témoignait son mécontentement à sa façon, en
s’interrompant de râler pour pousser une espèce de hurlement sourd,
comme d’un chien enroué qui aboie à la lune. Liettik, alors, affolée, se
sauvait hurlant aussi, bondissait hors de la maison, traquée,
croyait-elle, par une meute de chiens noirs, et ne s’arrêtait qu’à bout
d’haleine. Ensuite de quoi, le Loup-du-Marais pour la «raisonner»,
bleuissait de coups sa pauvre chair blême...
* * * * *
Aux pluies d’automne, Radégonda Nanès détendit dans la douceur du
dernier sommeil son corps noué de rhumatismes. Ses restes furent
transportés au cimetière de Saint-Riwal dans un char à bancs attelé de
deux bœufs et d’un bidet de montagne. Pendant que le menuisier clouait
le cercueil, Bleiz-Ar-Yeun fit tout haut cette réflexion:
--Savoir si le «vieux» se doute de ce qui se passe. Il ne se peut pas
que le bruit du marteau sur les planches de la mort ne lui fasse point
tourner la tête.
Son attente fut déçue. Le _tadiou-coz_ garda sa rigidité morne.
Seulement, le soir, quand Liettik, après avoir fini de cuire sa bouillie
d’avoine, lui présenta la première cuillerée, il refusa d’ouvrir les
lèvres; et, sur ses joues dures et sèches, tannées comme du cuir,
l’enfant vit rouler deux larmes, deux larmes presque aussi grosses que
les pleurs symboliques qu’on a coutume de peindre en blanc sur le bois
noir des catafalques.
Elle se mit elle-même à sangloter, sans savoir pourquoi. Les jours
suivants, il se trouva qu’elle eut moins de répugnance à soigner le
«vieux» et qu’elle dormit, la nuit, sans rêver qu’il s’asseyait sur
elle pour l’étouffer.
Mais, avec les longs et tristes crépuscules d’hiver, tous ses effrois
lui revinrent...
Novembre passa, traînant ses glas, ses funèbres gémissements de cloches,
et décembre parut, le mois «très noir».
C’est une saison particulièrement lugubre, dans ces parages des monts
d’Arrée.
Tout le jour, toute la nuit, le vent de l’Atlantique s’engouffrait dans
les gorges de la montagne, puis, rencontrant les libres espaces du Yeun,
s’y donnait carrière comme une taure affolée, avec des plaintes, des
cris, des meuglements, de grands appels rauques, des bruits immenses et
mystérieux.
Parfois, il semblait que la maison oscillât, tournât sur elle-même,
ainsi qu’une barque en détresse sur une mer démontée. Les vieilles
ardoises du toit claquaient de peur, les armoires s’ouvraient sans qu’on
sût comment, et les poutrelles de la charpente, prises d’une sorte de
fièvre, se mettaient à trembler. Ces soirs-là, Liettik, qui avait son
lit creusé comme une tanière de bête dans la cage de l’escalier,
restait, des heures et des heures, étendue sur sa couchette de balle
d’avoine, sans faire un mouvement, regardant de grandes choses noires se
mouvoir dans les ténèbres, qui la terrifiaient, et n’osant non plus
fermer les yeux, à cause des lumières étranges qui se glissaient alors
sous ses paupières et s’y livraient à des sarabandes effrénées: elles
montaient, descendaient, se croisaient, s’emmêlaient, pareilles à de
gigantesques araignées de feu.
Ces épouvantes n’étaient pas les seules. L’enfant eût souhaité devenir
aveugle, mais plus encore eût-elle souhaité devenir sourde; car ce
qu’elle croyait voir n’était rien auprès de ce qu’elle s’imaginait
entendre. Les mille voix de la tourmente la glaçaient d’horreur. Elles
retentissaient à son oreille, pleines de menaces...
Jadis,--il y avait de cela trois ou quatre ans,--le loquet de la porte
avait été remué comme par quelqu’un demandant qu’on lui ouvrît.
Bleiz-Ar-Yeun avait crié à la petite, du fond de son lit clos, près de
l’âtre:
--Liettik, levez-vous et tirez le verrou à celui qui _loquète_.
Vite, elle avait sauté hors de son trou sombre, avait passé son jupon
de tricot, avait couru ouvrir, toute grelottante.
Et voilà qu’au dehors il n’y avait personne. Personne ni rien, si ce
n’est le marais, bleuâtre--au loin--sous la lune, avec des vapeurs, de
grandes formes blanches qui fuyaient, éperdues, à fleur de sol,
fouettées par des lanières invisibles.
Liettik avait dit à mi-voix:
--La route est vide, père.
--C’est bien, avait répondu le maître de Corn-Cam, recouchez-vous...
Puis, se retournant vers sa femme, il avait grommelé:
--Il a toutes les ruses, ce diable de vent!
Cette parole quelconque s’était gravée, comme au fer rouge, dans le
cerveau simple de Liettik. Et le vent, depuis lors, était demeuré pour
elle un être énigmatique et fantomal, un personnage ambigu, ni vivant,
ni mort, une espèce de vagabond farouche, de Juif errant de l’espace,
fait de ténèbres animées et hurlantes, ennemi des arbres, des maisons et
du candide sommeil des enfants.
Puis, cette clameur sauvage, c’était comme le râle du «vieux», élargi,
infinisé, étendu à toute la nature. De sorte que Liettik en était
arrivée à concevoir le monde sous la forme d’une tourbière immense,
baignée, l’été, d’un trop rapide soleil, peuplée, le reste du temps, de
figures grimaçantes, de monstres bizarres et inquiétants, de pauvres
petites âmes en détresse. Elle tâchait de se distraire de ces pensées en
songeant au paradis. Mais c’était si loin, le paradis, et si haut!
D’ailleurs, elle trouvait assez déplaisant d’y aller, comme grand’maman
Radégonda, dans une caisse. Elle souhaitait, quant à elle, de s’y rendre
à pied, en compagnie de son bon ange, de ce bon ange qu’elle invoquait
sans cesse, à qui elle faisait confidence de son martyre, dans ses
prières du soir, et qu’elle eût voulu plus visible, afin qu’il la
rassurât mieux, dût-elle ne voir de lui que le bout blanc de son aile.
Un matin, elle s’éveilla, tout heureuse, après s’être endormie en
larmes. Dans l’intervalle elle avait «rêvé gai»; et, sur les pas des
beaux rêves, sourdent parfois des joies obscures qui vous inondent le
cœur... Il était tombé de la neige pendant la nuit,--une pâle neige
d’occident, répandue comme une poussière de diamant sur les choses. Le
Yeun était magnifique à voir, paré de toute cette blancheur.
Le vent s’était tu.
Liettik alluma le feu, prépara la soupe du père.
--Quel temps fait-il? demanda celui-ci en s’étirant.
--De la neige partout, répondit l’enfant... Partout, partout,
insista-t-elle.
Et sa petite figure chétive rayonnait presque.
--Oh bien! dit Bleiz-Ar-Yeun à sa femme, on ne m’attrapera donc pas
aujourd’hui du côté des tourbières. Des vols de canards ont été signalés
vers Bodmeur; si le diable ni les gendarmes de Brazpars ne s’en mêlent,
je rapporterai, ce soir, ma charge de becs jaunes.
Il se leva, chaussa ses souliers de braconnage, décrocha son fusil,
appendu au manteau de la cheminée, et sortit.
Liettik passa la plus grande partie de la journée assise à croupetons
sur la marche du seuil. Le vaste paysage neigeux l’enchantait; jamais
encore, si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle n’avait vu au
Yeun cet aspect imposant, cette majesté rigide, ce silence religieux.
Un ciel d’azur mat, sans un nuage. L’air était d’une transparence de
cristal. Le regard plongeait, comme à travers une eau limpide, à des
distances infinies. Par delà le cercle des montagnes accoutumées,
Liettik en vit surgir d’autres dont elle ne soupçonnait pas l’existence.
Des clochers, inaperçus d’elle jusqu’alors, pointèrent aux limites
extrêmes de l’horizon. Elle eut la révélation d’un univers plus grand.
Sa faible imagination en fut comme débordée, et elle ne bougea guère de
la porte jusqu’au soir, les mains pelotonnées dans son tablier, à cause
du froid, l’esprit perdu dans un engourdissement de rêve qui tenait du
vertige.
Aux premières ombres du crépuscule, une haute silhouette noire se
dessina sur le fond gris-blanc des solitudes assombries.
C’était le père qui rentrait.
Il n’avait rien tué. Les canards avaient dû fuir vers le sud. Puis, des
tourbiers, des camarades, rencontrés à Bodmeur, l’avaient retenu à boire
avec eux...
--Ah! à propos, fit-il, la langue un peu pâteuse, comme je traversais
les terres de Kergombou, j’ai trouvé l’aîné de nos gars qui s’en venait
vers ici. Ses maîtres l’envoyaient nous prier à réveillonner en leur
compagnie. Il y aura des andouilles et de la hure.
--C’est pourtant vrai, geignit la femme de sa voix dolente de malade,
c’est nuit de Noël, cette nuit.
--Te sens-tu la force de faire la route? Le temps est assez doux, tu
sais... Tous ceux de Kergombou nous attendront à l’office de Nocturnes.
--Ma foi, il y a des années que je n’ai mangé d’andouille: cela fera
peut-être du bien à mon mal.
--Alors, apprête-toi.
Liettik n’avait pas fait mine d’écouter la conversation. Agenouillée sur
la pierre de l’âtre, elle tournait machinalement la bouillie pour le
repas de l’ancêtre.
--Souperas-tu avant de partir? demanda Bleiz-Ar-Yeun à sa femme. Moi, je
tiens à me garder l’estomac libre.
--Moi aussi, répondit-elle. Si ça ne va pas, je prendrai un bouillon à
Saint-Riwal, chez les Lannuzel, avant la messe.
Elle acheva sa toilette, épingla son châle, posa sa coiffe sur ses
cheveux maigres et grisonnants. Bleiz-Ar-Yeun dit à Liettik:
--Passez-moi un tison que j’allume le fanal.
L’enfant sursauta. Elle était livide; de grosses larmes ruisselaient sur
ses joues; une angoisse d’épouvante se lisait dans ses yeux. Suppliante,
les mains jointes, elle cria vers son père:
--S’il vous plaît!... Ne vous en allez pas!... J’ai trop peur!... Pas
seule, oh! pas seule avec LUI...
L’homme haussa les épaules.
--Couchez-vous, si vous avez peur! grogna-t-il, tandis que sa femme,
ayant fini de s’ajuster, ajoutait en manière de consolation, de son
éternel ton pleurard:
--Sois bien raisonnable, et je te rapporterai dans mon mouchoir ta part
du réveillon.
Ils allaient sortir.
Liettik, affolée, s’accrocha aux jupes de sa mère.
--_Mamm!... Mamm!..._
D’un geste brutal, Bleiz-Ar-Yeun la repoussa dans l’entrée, et,
entraînant sa femme, il tira violemment la porte derrière lui. Liettik
s’abattit à plat ventre sur le sol de terre humide, à l’endroit où les
rouliers avaient coutume de stationner et, selon l’usage, d’égoutter
leur verre, après avoir bu; elle s’abattit là, dans la boue, ainsi
qu’une pauvre loque humaine, les bras noués autour de la tête, pour ne
plus rien entendre, ne rien voir. Mais, quoi qu’elle fît, elle
l’entendait quand même, le sinistre râle du _tadiou-coz_. Dans le
silence de la nuit, ouatée de neige, et dans le vide de la maison, il
devenait plus strident, plus lugubre. On eût dit le bruit ininterrompu
d’un soufflet de forge, avec des fuites par où l’air s’échappait en
sifflant. Et elle ne pouvait non plus s’empêcher de le voir, lui, le
«vieux», redoutable et mystérieuse figure d’ombre, sculptée en quelque
sorte à l’intérieur de la cheminée, avec l’âtre pour socle, semblable à
la statue d’un antique dieu du foyer; une chandelle de résine fixée en
face de lui à une tringle de fer l’éclairait d’un reflet trouble,
vacillant, fantastique.
Hantée par l’image obsédante du vieillard, Liettik n’osait faire un
mouvement, de peur d’attirer son attention. Elle essaya cependant de
gagner en rampant le trou qui lui servait de lit. Brusquement elle
s’arrêta... L’escabeau de chêne sur lequel était accroupi le
_tadiou-coz_ venait de gémir. Elle dressa la tête; son cœur battait à se
rompre dans l’attente de quelque chose d’horrible. Et elle vit, en
effet, un spectacle qui la glaça jusqu’aux moelles. Les bras arc-boutés
en arrière au dossier de son siège, le «vieux», qu’elle avait toujours
vu immobile comme un bloc de granit, s’efforçait de se mettre sur ses
jambes dont les jointures craquaient.
--C’est fini de moi, pensa Liettik... Il va venir... Il va m’étrangler
et, sans doute, me traîner au Youdik, comme il faisait autrefois pour
les «chiens noirs...»
Elle crut sentir dans sa chair ses ongles acérés et durs comme des
griffes, et, s’affaissant au pied de l’escalier, non sans avoir esquissé
un dernier signe de croix, elle s’évanouit.