Combien de temps resta-t-elle ainsi, le corps raidi, comme un oiseau
surpris par les neiges, elle ne l’eût su dire. Quand une faible lueur de
sentiment lui revint, il lui sembla qu’elle avait changé d’âme. Le passé
s’était évaporé, enfui. Elle n’avait plus ni froid ni peur. Elle n’était
plus la triste Liettik de tantôt, mais une petite chose légère, très
vague, presque inconsistante, un de ces flocons duvetés qu’elle
s’amusait, aux étés de jadis, à cueillir dans le Yeun et à souffler vers
le ciel où ils flottaient doucement. Dormait-elle? Rêvait-elle tout
éveillée? C’était, en tout cas, un état délicieux. Jamais elle n’avait
goûté un bonheur aussi absolu. Des pensées naissaient en elle, qu’elle
ne s’était jamais connues, glissaient à travers son esprit d’innocente,
fugitives et indistinctes, comme de pâles nuées dans le firmament d’un
soir d’août...
Soudain, elle entendit à ses côtés une voix qui lui disait:
--Liettik, petite chère Liettik, rouvre tes paupières. Je ne suis pas
celui que tu te figures... Rouvre tes paupières, au nom de Jésus de
Bethléem, et tu me verras en réalité tel que je suis.
La voix était faible, et chevrotante, et cassée. Mais l’accent en était
si tendre qu’il pénétrait le cœur.
Liettik regarda à travers ses cils et vit agenouillé près d’elle, le
visage penché sur le sien, un vieillard maigre, à la peau jaune et
racornie, en tout semblable au _tadiou-coz_, si ce n’est qu’il avait sur
les lèvres un de ces longs et mélancoliques sourires qui sont comme une
lumière d’étoiles dans la nuit.
Rien que pour ce sourire, l’enfant eût volontiers embrassé ce vieil
homme si laid... Il lui avait soulevé la tête et lissait de la main ses
cheveux échappés de sa coiffe défaite, que la boue avait souillés.
C’était la première fois qu’il lui arrivait de sentir sur son corps
souffreteux la douceur des caresses humaines, et elle s’y abandonnait,
extasiée, sans même s’apercevoir que la main qui effleurait si
délicatement ses tempes avait des doigts couleur de suie terminés par
des ongles sordides.
Et le «vieux» l’interrogeait, la berçant toujours:
--Tu ne me crains plus, n’est-ce pas?
--L’ai-je donc craint? Pourquoi le craindrais-je?.... se demandait
Liettik.
--Il est triste de vivre longtemps, vois-tu. On devient à charge à soi
et aux autres. On passe la seconde moitié de son existence à regretter
la première. On s’étonne du bonheur des autres parce qu’on en a fini
soi-même avec les jours heureux. Il n’y a pas d’école où aller apprendre
à vieillir. On ne se console point de n’avoir plus sa forme ancienne et
de trouver moins beau le soleil béni. Voici des années que je réfléchis
à ces choses, enfermé en moi comme en un tombeau. Le soir de l’homme
est chargé de nuages qui vont sans cesse s’épaississant,--et moi, j’ai
duré par delà le soir, jusques au cœur sombre de la nuit. En sorte que
j’ai pris l’apparence d’un fantôme, d’une forme de ténèbres, et que je
fais peur aux enfants de mes enfants... Mais non, tu n’as plus peur.
Dieu! que j’aimerais à te voir sourire, Liettik!
Liettik fit mieux que de sourire à l’ancêtre: elle baisa sa barbe dure
et la trouva plus fine que soie.
Qu’est-ce donc qui avait changé à ce point l’âme de Liettik, l’âme du
«vieux», l’âme des choses mêmes? Car il n’était pas jusqu’au misérable
intérieur de Corn-Cam qui n’eût revêtu un aspect tout nouveau.
C’étaient, il est vrai, les mêmes murs pelés, les mêmes meubles frustes,
la même chandelle de résine dans l’âtre, mais tout cela en plus grand,
en plus vaste, avec un air de solennité qui imposait. Dans la lucarne du
toit en soupente une étoile merveilleuse scintillait, et sa flamme
lointaine, descendant sur le front dénudé du _tadiou-coz_, l’environnait
comme d’un nimbe.
Soudain, il tressaillit.
--Écoute, Liettik!... murmura-t-il le doigt levé.
Des musiques profondes, de lourdes vibrations de cloches s’appelaient et
se répondaient dans les sonorités de l’espace.
Le «vieux» reprit d’un ton grave:
--La messe de minuit, mon enfant... C’est notre heure. Lève-toi et
viens.
Aller où? Liettik ne songea même pas à s’en informer. Ils se mirent en
route, la main dans la main... Oh! qu’il était admirable sous la lune,
l’immense, le triste Yeun! Des sentiers de lumière le traversaient dans
toute son étendue, et, par ces sentiers, des files innombrables de gens
se hâtaient, chantant des psaumes. En tête s’avançait une femme, drapée
d’un manteau bleu, et portant dans ses bras un enfantelet, emmailloté de
langes d’or, tel qu’un fils de roi. La fraîcheur nocturne était attiédie
et comme embaumée par l’haleine suave des cantiques.
On se joignit au mystérieux cortège.
La neige se faisait douce sous les pas. Jamais Liettik n’avait trottiné
d’un pied plus alerte. Le Yeun franchi, la procession s’engagea dans la
montée de Saint-Riwal. La place du bourg, là-haut, était déserte, mais
aux vitres de toutes les maisons il y avait «de la chandelle», et de
longs panaches de fumée ondulaient dans l’air calme au-dessus des toits.
L’église étincelait. Quand on fut entré au cimetière, le vieux dit à
Liettik:
--Reposons-nous ici, un instant.
Il s’assit sur les marches du calvaire, dans l’ombre de la croix, la
main appuyée à l’épaule de la fillette.
La messe de minuit finissait. Les cloches sonnèrent à toute volée, et
les fidèles commencèrent à déboucher par le porche. Liettik reconnut les
gens de Kergombou et, parmi eux, son père et sa mère accompagnés de
l’aîné. Elle brûlait d’envie de leur adresser la parole:
--Souhaite-leur le bonsoir, dit l’ancêtre, mais ne t’étonne point s’ils
passent sans t’entendre.
Elle eut beau les héler, en effet, ils ne détournèrent pas la tête;
peut-être la hure et l’andouille occupaient-elles toute leur pensée.
Dans l’assistance qui se dispersait, Liettik reconnut encore
l’institutrice, «mademoiselle», comme on l’appelait dans le pays. Mais
«mademoiselle» non plus n’entendit point son bonsoir. Et il en fut de
même du vieux recteur qui sortit le dernier de l’église. Il passa, lui
aussi, distraitement, la figure enfoncée dans un cache-nez, les mains
plongées dans les manches de sa houppelande. Pendant que Liettik le
saluait d’une gracieuse révérence, il disait au sonneur:
--Entrez au presbytère, Jean-Louis; Mar’ Yvonne vous doit un verre de
_bon_.
Tous ceux de Saint-Riwal et des alentours avaient disparu; dans le
silence des campagnes, au loin, retentissaient les voix joyeuses des
réveillonneurs s’acheminant par les replis des monts vers les «repas de
Noël»... Et voici que de nouveau se montra la femme au manteau bleu qui
pressait contre son sein un enfantelet vêtu d’or, et derrière elle se
reforma le cortège des chanteurs de psaumes.
--Allons, prononça le _tadiou-coz_.
Liettik crut qu’il s’agissait de redescendre à Corn-Cam. Mais non. La
route s’élevait, au contraire, par une pente inclinée à peine, bordée
des deux côtés d’arbres étranges, feuillus malgré l’hiver, fleuris
même, et dont les cimes se balançaient en cadence, avec de grands
murmures mélodieux. Le ciel, d’une extraordinaire pureté, semblait se
rapprocher de la terre, ou plutôt la terre s’enfonçait, sombrait peu à
peu dans le vide béant de l’espace. Liettik, regardant vers en bas,
chercha des yeux la masure paternelle et ne la put distinguer. Corn-Cam,
le Yeun, le Ménez-Mikêl, tout le paysage familier n’était plus
au-dessous d’elle, qu’un embrun flottant sur la mer des ténèbres
inférieures. Puis l’embrun, à son tour, s’effaça, s’évanouit. Et Liettik
ne vit plus que le firmament, la route magique, suspendue dans l’air, et
le chœur des pèlerins qui montaient.
Elle s’apprêtait à demander: «Mais enfin, _tadiou-coz_, où allons-nous
donc?» quand, dans les profondeurs illuminées de l’azur, des anges,
porteurs de palmes, passèrent en chantant à voix douce:
Qui meurt à minuit, la nuit de Noël,
Va sans purgatoire au pays du ciel!...