Entre le vieillard et l’enfant, dit
le proverbe, il n’y a que la vie. Et
la vie est si peu!...
Parmi les récits de Noël qui ont bercé mon enfance, je n’en sais pas de
plus triste que l’«histoire de l’enfant du Yeun».
Le Yeun est un vaste marais à demi desséché, une espèce de tourbière
immense, d’aspect funèbre, qui s’étend à perte de vue au pied du
Ménez-Mikêl, sur le revers méridional des monts d’Arrée. C’est de tous
les paysages de la Bretagne intérieure le plus grandiose et aussi le
plus sauvage que je connaisse. L’été, la steppe marécageuse s’étale au
soleil, verte ou rose, violette ou blonde, suivant les caprices de la
lumière; des bruits d’insectes, le froufroutement ailé, dans les joncs,
d’une sarcelle ou d’un pluvier, troublent à peine l’absolu silence.
L’hiver, elle se transforme en un lieu de sabbat où se rue le troupeau
mugissant des tempêtes; elle devient alors une sorte d’arène sinistre
ouverte à tous les vents, qui s’y étreignent, et luttent, et râlent,
avec des clameurs désespérées, d’épouvantables hurlements.
On se demande comment des hommes peuvent accepter de vivre au milieu de
ces horizons farouches, dans cette nature sombre et déshéritée.
Car il a tout de même ses habitants, le marais. Bien clairsemés, il est
vrai, et d’une complexion toute primitive. Ils n’en forment pas moins,
sur le pourtour du Yeun, quatre ou cinq familles, enracinées là depuis
des siècles, sans contact, sans rapports les unes avec les autres,
séparées qu’elles sont par d’énormes distances, n’éprouvant d’ailleurs
aucun besoin de rapprocher leurs solitudes.
Vous leur entendrez dire:
--Nos fumées se voient. Pour le reste, à chacun sa maison.
Chaque demeure se tient, en quelque sorte, repliée sur elle-même. Mais,
devant le même foyer, se pressent parfois plusieurs générations. On vit
très vieux en ce pays de tourbe, d’eaux stagnantes et de misère noire.
Les faibles sont tout de suite supprimés: la fièvre--une fée noiraude,
dit-on, vêtue de loques--leur tord le cou de ses doigts osseux. Les
forts résistent longtemps, atteignent à un âge presque biblique. L’air
salubre des monts voisins conserve ceux que la _mal’aria_ du Yeun n’a
point détruits.
Et puis, elle est si calme, la vie, en ces parages! Son cours est si
lent, si monotone, qu’il ne va ni ne vient: c’est une somnolence, une
torpeur pareille à celle des mares brunes dans les tourbières. Elle ne
s’use, si l’on peut dire, que par évaporation.
Ici comme partout, les gens se sont façonnés à l’exemple des choses. Ils
sont devenus les captifs du Yeun. Leur pensée comme leur regard reflète
la morne étendue. Les silences profonds de l’espace et ses
retentissantes colères ont également contribué à les rendre taciturnes.
Ils n’échangent entre eux que de rares paroles et n’ont, au reste, rien
à se raconter. Ils sont la proie d’un rêve éternel, imprécis et
incommunicable.
I
Une des quatre ou cinq masures qui bordent le Yeun est connue sous le
nom de Corn-Cam. Elle occupe la base du Ménez-Mikêl, à l’angle que fait
la grand’route de Morlaix avec le petit chemin montueux de Saint-Riwal.
Le logis est de misérable apparence; les murs en sont de pierres
schisteuses, aux tons de lave grise, à peine liées d’argile grossière;
le toit d’ardoise s’effondre par endroits, rongé comme par une lèpre,
laissant voir à nu les solives cariées, le bois malade de la charpente.
Au-dessus de la porte pend un bouchon de gui presque aussi ancien que la
bâtisse et qui aurait vite fait de s’évanouir au vent, n’étaient les
toiles d’araignée qui l’enveloppent et le maintiennent.
Corn-Cam est une auberge,--une auberge triste qui ne loge ni à pied, ni
à cheval, mais où s’arrête néanmoins, de temps à autre, quelque roulier
de passage ou quelque _pillawer_[13] en tournée. Très souvent, il n’y a
personne en la demeure quand le voyageur se présente, hormis un ancêtre,
vieux de près d’un siècle, momifié sur la pierre de l’âtre. On se sert
soi-même, en ce cas, et l’on dépose sa pièce de deux sous sur la table,
au pied du verre qu’on vient de vider. La confiance des aubergistes, en
ce pays de pauvreté, n’a d’égale que l’honnêteté des passants.
Du moins en était-il ainsi, il y a quelque trente ou trente-cinq ans. La
«maisonnée» se composait, à cette époque, de six personnes: d’abord, le
_tadiou-coz_, le bisaïeul, qui entrait dans sa quatre-vingt-dix-huitième
année; sa fille, Radégonda Nanès, restée veuve de bonne heure et alors
presque septuagénaire; son petit-fils, homme rude et farouche, un peu en
deçà de la cinquantaine, et qui ne se connaissait lui-même que sous le
sobriquet de Loup du Marais, _Bleiz-ar-Yeun_; la femme de celui-ci,
pauvre créature à mine dolente; et enfin leurs trois enfants, une
fillette et deux garçonnets.
Le _tadiou-coz_ achevait de mourir dans le coin de la cheminée d’où il
ne bougeait plus; ses membres étaient devenus si raides qu’ils
semblaient les branches inertes d’un tronc desséché, et, comme, d’autre
part, il poussait les hauts cris dès qu’on feignait de le vouloir
transporter, soit pour le mettre au lit, soit pour lui faire prendre
l’air sur le seuil, on avait fini par le laisser jour et nuit à la même
place, de sorte qu’il s’était comme incrusté à son banc, en une pose
d’idole barbare, les mains appuyées aux genoux, les pieds collés au
foyer. On eût tôt oublié qu’il était là, sans le bruit régulier de son
râle.
On le nourrissait de bouillie d’avoine qu’on lui versait dans la bouche,
comme à un enfant, avec une cuiller en bois. Radégonda s’était longtemps
chargée de ce soin: mais l’âge l’ayant rendue percluse et aveugle,
Bleiz-Ar-Yeun avait dit à Liettik, la fillette:
--Désormais, c’est vous qui donnerez à manger au vieux père, et qui
nettoierez sous lui.
Celle qui portait ce joli nom de Liettik, diminutif d’Aliette, allait
sur sa douzième année. Elle tenait de sa mère une santé frêle et
délicate, et elle passait pour avoir l’esprit aussi chétif que le corps.
On disait son entendement borné, parce qu’elle avait toujours l’air
d’être ailleurs, quand on lui parlait, et qu’elle demeurait la plupart
du temps sans répondre. On avait voulu l’envoyer avec ses frères à
l’école mixte de Saint-Riwal, derrière la montagne; mais l’institutrice
avait dû renoncer à lui apprendre ses lettres. De même, au catéchisme de
la paroisse, Liettik faisait le désespoir du bon vieux recteur. Non
qu’elle ne fût très docile, très sage, très appliquée, en apparence, à
bien écouter; mais les leçons ne se fixaient point dans son petit
cerveau, aussi mou que les tourbières détrempées du Yeun.
Un jour, après une instruction fort longue et fort complète sur le
mystère de la Sainte Trinité, le recteur l’interpella, persuadé que,
cette fois du moins, elle aurait saisi:
--Combien y a-t-il de personnes en Dieu, mon enfant?
Et, comme Liettik le regardait de ses yeux trop grands, de ses yeux de
somnambule éternelle:
--Voyons, dites avec moi: Il y a en Dieu trois personnes, qui sont le
Père...
--Ah! oui, interrompit vivement l’étrange créature, le Père, la Mère et
le Fils.
On pense de quels éclats de rire les autres catéchistes saluèrent cette
hérésie. Le recteur haussa les épaules et dit sur un ton de
commisération profonde:
--Ne riez point. Liettik, voilà... Liettik est une _innocente_.
A partir de ce moment, elle ne fut plus, pour les gens de la contrée,
que l’Innocente du Yeun.
Ses parents durent se résigner à la garder chez eux. Ils lui en
voulurent fort. Le père surtout la rudoyait, la considérant comme une
bouche inutile, quoiqu’elle ne mangeât guère plus qu’un oiseau. Il avait
compté la faire entrer, vers ses douze ans, à la ferme de Roquinerc’h
où, comme petite servante, elle eût gagné cinq francs par an, plus deux
aunes de toile, trois paires de sabots et une boisselée de grain de blé
noir. Maintenant, c’était fini de ce rêve. On ne gage pas une innocente.
Bleiz-Ar-Yeun était furieux contre sa fille à cause de cette pièce de
cent sous qu’elle ne rapporterait jamais à la masse commune.
Liettik avait de lui une peur terrible. C’était elle pourtant qui allait
chaque matin, sur les dix heures, lui porter sa soupe de pain de seigle
dans les tourbières où il travaillait. Elle courait, aussi légère qu’une
sarcelle, sur ce sol élastique, tout imbibé d’eau. Le père n’aimait pas
qu’on fît attendre sa faim. Au retour, dès qu’elle se sentait hors de la
vue du «tailleur de mottes», elle flânait volontiers, s’attardait à
cueillir et à souffler dans l’air les houppes de fin duvet dont le Yeun
s’étoile, dans la belle saison, comme des flocons d’une neige de
printemps. Elle n’avait pas à redouter les remontrances de sa mère,
désintéressée de tout, absorbée dans la pensée de son mal. Grand’maman
Radégonda non plus n’était pas méchante. Elle se désolait seulement de
ce que la petite fût trop faible d’esprit pour apprendre à tricoter. Sa
manie, à elle, c’était le tricot. Elle passait les jours et une partie
des nuits à faire cliqueter les aiguilles entre ses doigts osseux, longs
et minces comme des pattes d’araignée; elle s’acharnait à ce travail
avec une ténacité mécanique, y trouvait une sorte de volupté, la seule
peut-être dont elle eût jamais joui; ses prunelles éteintes brillaient
alors d’une lueur falotte, comme si les petits éclairs d’acier glissant
à travers la laine rousse se fussent reflétés dans ses yeux.
Quant aux garçons, depuis le précédent hiver, Liettik ne les voyait plus
que le dimanche, à la sortie de la messe. Tous deux étaient devenus
gardeurs de vaches dans des métairies du pays de Saint-Riwal. On se
rencontrait un instant, au cimetière, parmi les tertres herbeux des
tombes, à l’endroit où étaient enterrés les anciens de la famille. Ils
demandaient à leur sœur:
--Dis, Liettik, est-ce que le «vieux» râle toujours?
Elle répondait oui, de la tête, et la conversation le plus souvent se
bornait là.
Liettik eût préféré qu’ils ne lui parlassent point du «vieux». Le
_tadiou-coz_ lui inspirait une épouvante mêlée d’horreur. C’est à peine
si elle osait lever les yeux sur lui. Il lui apparaissait comme un
personnage étrange, vaguement surnaturel. Sa figure et ses mains avaient
l’air d’être en pierre, et le crin qui lui hérissait le menton et les
joues ressemblait à la mousse grise des rochers de la montagne. Son
immobilité surtout effrayait l’enfant. Elle se le représentait comme un
homme trépassé depuis longtemps, et que la charrette de
l’_Ankou_[14]--dont on entendait parfois, dans le silence des nuits
d’automne, grincer le sinistre essieu--oubliait ou dédaignait de
charger. Il n’était pas jusqu’au râle strident, continu du vieillard,
qui ne la confirmât dans cette idée: un être ordinaire n’eût pu faire
sans répit, durant des mois et des mois, ce grand bruit rauque, ce
raclement si affreux, toujours le même. Liettik avait tenté de l’imiter,
une fois qu’elle errait seule dans le Yeun, et elle en avait eu la gorge
déchirée comme par une scie. Elle se donna garde de recommencer.
Sur les confins solitaires du marais, se sont créées de sombres
légendes. On montre, au centre de l’immense fondrière, une crevasse
traîtresse que voilent de longues herbes aquatiques et dont personne, au
témoignage des habitants du pays, n’a jamais pu sonder le fond. C’est
l’ouverture béante du puits infernal, quelque chose comme l’Orcus
breton. On l’appelle le _Youdik_, ce qui veut dire «bouillie molle».
C’est là que, de tous les points de la Bretagne, on amène les
«conjurés», les revenants mauvais que l’autre monde rejette et que la
terre des vivants ne tient pas du tout à reprendre, à cause des vilains
tours qu’ils ont coutume de jouer aux gens. Il faut, pour en avoir
raison, qu’un prêtre intrépide les touche du bout de son étole et les
fasse passer dans le corps d’un chien noir. On traîne alors l’horrible
bête au Youdik et on l’y précipite, en ayant soin de détourner la tête
et de se signer par trois fois. Or, de l’aveu de Radégonda, le
_tadiou-coz_, en son temps, avait conduit plus d’un chien noir en
laisse, jusqu’au trou fatal. Qui sait si, par rancune, le troupeau des
Ames malfaisantes ne l’avait point condamné à rester cloué, jusqu’au
jour du Jugement, au banc maudit de l’âtre de Corn-Cam? Il y avait, dans
le voisinage, des langues de commères qui l’avaient laissé entendre
devant Liettik.