la maison, qui menait à la chapelle; j’en trouvai l’entrée, et m’y
précipitai. La rumeur lointaine devenait plus proche et plus haute, mais
déjà je pouvais voir la porte basse de l’église, et je ralentis un peu
ma course. A ce moment la porte s’ouvrit devant moi, et un homme y passa
la tête. Je le vis le premier, et lisant sur ses traits vils l’effroi,
la honte et la fureur, j’eus comme l’intuition de ce qu’il allait faire.
Tout d’abord il inspecta le lointain, clignotant et s’abritant les yeux
du soleil, puis il m’aperçut, et, me lançant un coup d’œil indiciblement
traître, il prit la fuite.
Il laissa la porte entre-bâillée--je le soupçonnai d’être le sacristain
qui désertait son poste--et j’en profitai pour pénétrer dans l’église.
Je me trouvai en face d’un spectacle dont je me souviendrai toute ma
vie; car ce qui se passait au dehors, ce que je venais de voir au cours
des minutes précédentes, lui conférait une solennité encore supérieure à
celle de l’étrange service divin auquel j’avais là même assisté
auparavant.
Le soleil brillait au dehors, quelques lampes d’autel à verre rubis
projetaient une obscure clarté sur les colonnes, les tableaux, les
voûtes perdues dans l’ombre, et en particulier sur la foule emplissant
la nef: une foule de femmes agenouillées, dont les têtes dodelinaient et
dont les voix lamentables chantaient les litanies de la Vierge.
Il y en avait plusieurs, principalement sur les confins de l’assemblée,
qui se balançaient de-ci de-là, pleurant en silence, ou restaient
immobiles comme des statues, le front appliqué sur les froides dalles.
Les autres lançaient à droite et à gauche des coups d’œil furtifs,
sursautaient au moindre bruit, et vagissaient des prières de leurs
lèvres blêmes. Mais de plus en plus, les éclats passionnés des âmes plus
braves tenaient les autres captives; de plus en plus haut le rythme
martelé des _Ora pro nobis! ora pro nobis!_ s’élevait et s’enflait sous
les voûtes de l’église; il devenait de plus en plus fervent, de plus en
plus obsédant, et plus farouche aussi l’abandon de la supplique, tant et
si bien qu’à la fin je sentis les sanglots me monter à la gorge, et mon
sein se gonfler de piété et d’enthousiasme... Ce fut alors que j’aperçus
Denise.
Elle était agenouillée entre Mme Catinot et sa mère, aux premiers rangs
de celles qui regardaient l’autel principal. De ma place je la voyais de
profil, les yeux levés au ciel en une extase adoratrice. A l’idée
qu’elle priait peut-être pour moi; à l’idée que cette jeune fille si
pure et si brave, que cette enfant douce, aimable et virginale pouvait
affronter sans l’ombre de crainte ce danger mortel; à l’idée qu’elle
m’aimait et priait pour moi, je me sentis plus ou moins qu’un homme. Les
pleurs me vinrent aux yeux, ma poitrine se souleva, et j’allais tomber à
genoux, lorsque le grand portail, tout au fond de l’église, résonna sous
un heurt tonitruant, suivi d’une grêle de coups et d’appels qui
exigeaient l’entrée.
Un frisson d’épouvante courut parmi la foule agenouillée, et plusieurs
femmes bondirent en hurlant et promenèrent autour d’elles des yeux
égarés. Cependant la psalmodie monotone emplissait toujours les voûtes;
de plus en plus haut le rythme régulier des _Ora pro nobis! ora pro
nobis!_ s’élevait et retombait pour s’élever encore avec une véhémence
de supplication, une force de répétition qui décelait des cœurs prêts à
éclater. Mais à la fin, l’un des battants de la porte s’ouvrit au large.
C’en était trop: les trois quarts des fidèles se dressèrent en poussant
des cris; seuls quelques-uns chantaient encore. A ce moment j’étais
arrivé au milieu de la foule, et j’approchais de Denise; j’allais
l’atteindre, quand l’autre porte céda, et une dizaine d’hommes se
ruèrent tumultueusement à l’intérieur. J’entrevis un prêtre, l’abbé
Benoît, comme je le sus plus tard, qui s’efforçait de les arrêter en
leur opposant un crucifix; puis, dans la pénombre qui pour eux n’était
que ténèbres, je m’aperçus--ô joie indicible!--que les envahisseurs
n’étaient pas l’avant-garde du peuple: au premier rang s’avançaient les
deux Saint-Alais, souillés de sang et noirs de poudre, l’épée au poing
et les vêtements en lambeaux, et derrière eux une vingtaine de leurs
partisans.
Dans la joie de la délivrance les femmes se jetèrent au cou des hommes,
et les plus éloignées éclatèrent en pleurs et en sanglots. Mais les
hommes, après avoir assujetti les portes derrière eux, se mirent
aussitôt en marche à travers l’église vers la petite sortie donnant sur
l’allée: l’un criait que tout était perdu, un autre que la porte
orientale était ouverte, et un troisième exhortait les femmes à se
retirer, ajoutant que dans les maisons voisines elles seraient en
sûreté, au lieu que l’église allait être saccagée: dès à présent les
Calvinistes enfonçaient les portes du monastère par où les fugitifs
avaient battu en retraite, après avoir été chassés des Arènes.
Tout ne fut plus aussitôt que panique, lamentations et confusion. J’ai
ouï dire depuis que les hommes avaient très mal fait de prendre par
l’église dans leur fuite, car s’ils avaient passé au large les femmes
eussent été épargnées; et il est de fait qu’en réalité, l’église ne fut
pas mise à sac. Mais dans le pandémonium qu’était Nîmes ce matin-là,
alors que les ruisseaux roulaient du sang, alors que les esprits étaient
confondus par la brusque défaite, on ne saurait décider ce qui valait le
mieux; et je n’ai garde de blâmer personne.
La poussée générale vers la porte, qui suivit le discours de cet homme,
me ramena un peu plus loin de Denise; mais celle-ci, avec ses proches
voisines, resta en place et laissa passer d’abord les plus timides ou
égoïstes. J’eus le temps d’arriver à son côté. Elle avait rabattu jusque
sur son visage la cape de sa mantille, et il me fallut lui toucher le
bras pour qu’elle s’aperçût de ma présence. Alors, sans un mot, elle
m’enlaça en relevant la tête: et d’apercevoir son visage sous la cape,
ce fut pour moi le bonheur. O Dieu! ce fut le bonheur, parmi cette scène
d’épouvante.
Mme de Saint-Alais, tout en m’accueillant d’un sourire glacial, n’eut
pas l’énergie de me repousser.
--Vous êtes prompt, monsieur, à profiter de la victoire, fit-elle, d’un
ton cassant.
Et ce fut tout. Sans me laisser abattre, j’entourai de mon bras la
taille de Denise, et suivis de près Louis et Mme Catinot. M. le marquis,
après avoir échangé quelques mots avec sa mère, nous rejoignit. Dans ce
mouvement, il jeta les yeux sur moi, mais se contenta de sourire, et à
une question de sa mère, il répondit à haute voix:
--Mon Dieu, madame, qu’importe? Nous avons joué notre va-tout, et nous
avons perdu. Quittons la table!
Elle rabattit sa cape sur son visage; et malgré la crainte et
l’agitation de l’heure, ce geste me parut de sinistre augure, et une
soudaine pitié m’envahit. Mais ce n’était pas l’heure des sentiments ni
de la pitié: les poursuivants talonnaient de près les poursuivis. Nous
étions encore dans l’église et à quelques pas du perron donnant sur la
venelle, quand une ruée de piétinements se fit entendre derrière nous, à
l’extérieur du grand portail, et tout aussitôt les portes retentirent
sous une grêle de coups. Je me demandai si elles résisteraient jusqu’à
ce que nous fussions dehors, et je sentis la petite personne que
j’enlaçais frémir et se presser plus étroitement contre moi. Mais elles
résistèrent, et une seconde plus tard la foule qui nous précédait nous
fit place, et nous arrivâmes au grand jour extérieur, dans la venelle,
que nous descendîmes en courant vers la maison de Mme Catinot.
Il me semblait que nous étions sauvés, ou presque, tant j’étais heureux
de me trouver à l’air libre et hors du monument. Le sol était en
déclivité, je voyais les têtes du cortège moutonner devant nous, et
parmi elles des faces pâles retournées pour jeter un regard en arrière.
Les hautes murailles de l’allée amortissaient le bruit de l’émeute.
J’avais derrière moi M. le marquis et sa mère, que suivaient eux-mêmes
quatre ou cinq partisans du marquis, lesquels fermaient la marche. Je me
retournai: derrière eux la venelle était encore déserte, à hauteur de
l’église, que nos poursuivants n’avaient pas encore traversée. Je
m’arrêtai pour glisser à Denise quelques paroles de réconfort. Je me
penchai vers elle un peu plus longtemps peut-être qu’il n’était besoin,
car sans m’en apercevoir je marchai sur les talons de Louis. Un
mouvement de reflux balayant la venelle l’avait refoulé et rejeté contre
nous. Tandis que ce mouvement de recul nous entre-choquait tous, des
cris de désolation naquirent au loin devant nous et remontèrent l’allée,
entre les hautes murailles; et j’espère bien ne plus jamais ouïr pareil
mélange de gémissements et de cris lamentables. Les uns luttaient de
toutes leurs forces pour revenir vers l’église, et d’autres, sans
comprendre, s’efforçaient de continuer; plusieurs tombèrent, et furent
foulés aux pieds. Durant quelques secondes une folie de panique ondula
et bouillonna dans toute la longueur de l’étroite venelle.
Occupé à protéger Denise contre la poussée et à la maintenir debout, je
ne compris pas tout de suite. Ma première pensée fut que les femmes--il
y en avait trois pour un homme--étaient devenues folles ou
s’abandonnaient à une égoïste et abjecte terreur. Puis, comme nos
compagnes trébuchantes et hurlantes refluaient sur nous, au point de
n’occuper plus que la moitié de la longueur de l’allée, je perçus en
avant une explosion de rires sauvages et vis par-dessus les têtes qui
m’en séparaient une masse hérissée de pointes de piques emplissant
l’extrémité de la venelle, en face la maison de Mme Catinot. Alors je
compris, et mon cœur s’arrêta: les Calvinistes nous avaient tournés!
Plus de retraite possible! Je regardai derrière moi, et vis l’allée,
devant le porche de l’église, obstruée d’hommes qui avaient traversé
cette dernière pour y arriver, grouillante de faces sauvagement
joyeuses, d’yeux menaçants et de piques sanguinaires. Nous étions
bloqués: dans toute l’étendue de ces hautes murailles, qu’il était
impossible d’escalader, il n’y avait d’autre issue que par la maison de
Mme Catinot, et celle-ci était gardée... Devant nous comme derrière il y
avait les piques.
Aujourd’hui encore cette scène hante mes rêves. Je revois le grand
soleil éclairant la lividité spectrale des visages défigurés par la
peur; je revois des femmes tombées à genoux et levant les bras au
hasard, d’autres jetant des cris ou priant avec frénésie, ou se
suspendant au cou des hommes; je revois cette longue file d’humanité
torturée par la crainte qui se faisait jour sous toutes ses formes; je
revois surtout les rires démoniaques des vainqueurs, qui criaient aux
hommes de sortir, ou lançaient aux femmes des obscénités. Nîmes
elle-même, la mère des factions, la génératrice de cent luttes sans
quartier, n’avait jamais vu scène plus atrocement infernale. Tout
d’abord, dans la surprise de cette embûche, dans la soudaine horreur de
nous trouver, alors que tout semblait sauvé, aux prises avec la mort, je
ne pus rien sinon serrer plus étroitement Denise contre moi, et lui
cacher le visage dans ma poitrine, tout en m’appuyant contre le mur et
exhalant des plaintes de mes lèvres pâles. Seigneur! pensais-je, les
femmes!... Les femmes, hélas! En pareille occurrence on donnerait tout
au monde pour qu’il n’en existât aucune, ou pour n’en avoir jamais aimé!
Saint-Alais fut le premier à recouvrer sa présence d’esprit et à agir,
si l’on peut appeler action ce qui fut simplement oratoire, puisque nous
étions pris sans remède et écrasés par le nombre. Plaçant sa mère
derrière lui il présenta un mouchoir blanc aux hommes--qui étaient à
trente pas de nous, devant la porte de l’église--et les adjura de
laisser passer les femmes. Comme ils refusaient il alla jusqu’à les
provoquer et les traita de lâches, qui n’osaient pas affronter des
hommes libres de leurs mouvements.
Mais ils ne lui répondaient que par des railleries et des menaces, et
des rires sauvages:
--Non, non, monsieur le prêtre! criaient-ils. Non, non, sortez, et venez
goûter du fer. Alors, il se peut que nous laissions aller les femmes.
Mais ce n’est pas sûr!
--Tas de lâches! lança-t-il.
Mais ils se contentèrent de brandir leurs armes en riant, et hurlant:
--A bas les traîtres! A bas les prêtres! Sortez de là, sortez,
messieurs! ou nous viendrons vous tirer des jupes de vos femmes!
Il leur décocha un regard de fureur indicible. Puis un homme sortit de
leurs rangs et apaisa le tumulte.
--Et maintenant attention! dit l’homme, une espèce de géant, aux longs
cheveux noirs retombant sur une face livide. Nous vous donnons trois
minutes pour venir vous présenter aux piques. Si oui, les femmes s’en
iront. Si vous restez là derrière elles, nous tirons dans le tas, et que
leur sang retombe sur vos têtes!
Saint-Alais resta muet. Enfin, d’une voix horrifiée, il s’écria:
--Vous nous tueriez sous leurs yeux?
--Oui, tout comme dans leur giron! répliqua l’homme, parmi un tonnerre
de rires. Décidez-vous donc, et vite! reprit-il, en esquissant un
entrechat maladroit et faisant voltiger une demi-pique autour de sa
tête. Trois minutes à l’horloge qui est là. Sortez, ou on tire dans le
tas. Ça fera une fameuse chair à pâté! Une chair à pâté catholique,
messieurs!
Saint-Alais me regarda, pâle et les yeux fixes. Il voulut parler, mais
la voix lui manqua.
De ce qui se passa ensuite, je ne puis rien dire; car, pour une minute,
tout se confondit. Je me rappelle seulement ce détail, que le soleil
éclatant donnait sur le mur derrière lui, où les lignes plus sombres du
ciment romain apparaissaient entre les vieilles briques minces. Nous
étions environ vingt hommes et peut-être cinquante femmes, rassemblés
pêle-mêle dans un espace de vingt toises de longueur. Des soupirs
s’échappaient des lèvres des hommes, et ceux qui tenaient des femmes
dans leurs bras--et ils étaient nombreux--s’appuyaient au mur et
s’efforçaient de les consoler ou de se détacher d’elles. Un homme
lançait des imprécations aux misérables qui voulaient nous massacrer, et
leur montrait les deux poings; d’autres accablaient de baisers les têtes
pâles et insensibles reposant sur leurs poitrines, car, Dieu merci, la
plupart des femmes étaient en pâmoison. D’autres, enfin, tel
Saint-Alais, adressaient un regard de muette détresse à des yeux qui
leur parlaient le même langage, ou serraient la main d’un ami, et
imploraient le ciel impitoyablement bleu et serein. Quant à moi...
j’ignore ce que je fis, sauf contempler Denise dans les yeux,
indéfiniment! Ces yeux n’avaient plus rien d’insensible.
Il faut se souvenir que le soleil illuminait toute cette scène, que les
oiseaux sautillaient et pépiaient dans les jardins, par delà les murs;
qu’il allait être midi, dans une heure, et un midi méridional; que dans
le creux de la vallée le Rhône étincelait entre ses rives, et qu’un peu
plus loin la mer battait de ses vaguelettes écumeuses les plages de la
Camargue. Toute la nature était en joie; et nous seuls, nous, tassés
entre ces effroyables murailles, entre ces faces menaçantes, nous
voyions la mort toute proche, la sombre mort qui termine tout.
Une main m’effleura: celle de Saint-Alais. Je crois, ou plutôt je sais,
car je le lus dans ses yeux, qu’il voulait se réconcilier avec moi. Mais
quand je le regardai--ou peut-être fut-il troublé en voyant la muette
détresse de sa sœur--il se ravisa. Comme le géant aux cheveux noirs
proclamait: «Une minute de passée!» et que ses partisans vociféraient,
M. le marquis leva la main.
--Arrêtez! s’écria-t-il, avec son ancien geste autoritaire. Halte. Il y
a ici un homme qui n’est pas des nôtres. Il doit passer le premier, et
se retirer (et il me désignait). Il n’a rien de commun avec nous. Je le
jure.
Une huée de rires barbares lui répondit. Puis le géant eut l’impiété de
citer la parole sacrée:
--Celui qui n’est pas pour moi est contre moi.
Et le rire recommença.
Je ne revendique pas l’honneur de ce que je fis ensuite. En ces moments
d’exaltation, nous ne sommes pas responsables, et d’ailleurs je savais
qu’ils n’écouteraient pas Saint-Alais, et je ne risquais rien.
Frémissant de rage, je renvoyai au géant ses mots:
--Je suis contre vous! m’écriai-je. Je préfère mourir ici avec eux,
plutôt que de vivre avec vous! Vous déshonorez la terre! Vous polluez
l’air! Vous êtes des démons...
Je m’en tins là, car avec un rire strident mon voisin, un tout jeune
homme, affolé, je suppose, et celui-là même qui les avait invectivés, me
dépassa d’un bond et se précipita sur les piques. Une demi-douzaine de
pointes convergèrent dans sa poitrine sous nos yeux à tous, et avec un
cri affreux il leva les bras au ciel et fut rejeté en arrière contre le
mur latéral, mort et ruisselant de sang.
Instinctivement j’avais voilé la face de Denise pour l’empêcher de voir.
Et je fis bien; car là-dessus--par une sorte de grâce, et qu’il me soit
permis de n’y pas insister--les monstres à la vue du sang se
déchaînèrent et s’élancèrent sur nous. Je vis Saint-Alais rejeter sa
mère derrière lui, et presque du même geste se précipiter sur les
piques. Pour moi, repoussant Denise dans l’encoignure de la muraille,
malgré ses enlacements et ses prières,--je tuai avec le pistolet de
Froment le premier qui arriva sur moi, puis le second, à bout portant du
second coup, ne ressentant, au lieu de crainte, qu’une ivresse de
fureur. Le troisième m’abattit sous sa pique entrée dans mon épaule, et
pour un instant je ne vis plus que le ciel, sur lequel se détachait en
noir sa face hideuse; et je fermai les yeux dans l’attente du coup
final.
Mais il ne vint pas. Ce fut à sa place un poids qui s’abattit sur moi,
et je me mis à me débattre, cependant que toute une armée, semblait-il,
me passait sur le corps, dans cet affreux abattoir de l’allée, où l’on
arrachait les hommes des bras des femmes, pour les pousser, hurlants,
contre le mur, et les y mettre à mort sans miséricorde; dans cette
géhenne où se commirent des forfaits que je n’ose raconter.
CHAPITRE XXV
PAR DELÀ LES TOMBEAUX
Je rends grâces à Dieu de n’en avoir pas vu beaucoup plus que je ne
viens d’en raconter. A une vingtaine de reprises les assassins
trébuchèrent sur moi; et je fus foulé aux pieds, meurtri et couvert d’un
sang qui ne m’appartenait pas. J’ouïs aussi des cris d’hommes à
l’agonie, de déchirants cris de femmes qui glaçaient les moelles et
arrêtaient le souffle, des rires déments, tous les bruits de l’enfer.
Mais dans ma position, se lever c’était vouloir la mort immédiate, et
bien que privé d’espérance et n’osant regarder l’avenir, mon ivresse
passagère s’était épuisée: je restai donc immobile, car toute résistance
était vaine.
A la fin je crus mon dernier instant venu. Le corps qui m’écrasait et me
cachait à moitié fut brutalement retiré; je revis la lumière, et une
voix s’écria avec vivacité:
--En voilà encore un! Il est vivant!
Je me mis debout tant bien que mal, niaisement obstiné à mourir avec une
certaine dignité. L’exclamation provenait d’un inconnu, mais auprès de
lui était Buton, derrière qui se tenait de Géol; et je vis encore
d’autres visages, qui tous me regardaient. Mais je ne pouvais croire à
mon salut.
--Si vous voulez m’expédier, faites vite, murmurai-je, en écartant les
bras.
--Dieu nous en préserve, répondit bien vite Buton. On n’en a fait déjà
que trop! Monsieur le vicomte, appuyez-vous sur moi! Appuyez-vous, et
venez par ici. Mordieu! il était temps que j’arrive! S’ils vous avaient
tué...
--Cela fait le cinquième, prononça de Géol.
Sans lui répondre, Buton me prit par le bras, et m’entraîna doucement,
tandis que de Géol me soutenait de l’autre côté. Grâce à leur aide, je
m’avançai entre deux rangées de peuple qui m’examinaient avec une sorte
d’émerveillement stupide, deux rangées de visages que le grand soleil
faisait paraître singulièrement pâles. J’avais perdu mon chapeau, et le
soleil m’aveuglait et me troublait la tête, mais Buton me conduisait par
la main, et je tournai pour franchir une porte qui s’ouvrait dans la
muraille. A ce moment je laissai tomber un mouchoir que l’on m’avait
donné pour me panser l’épaule. Un individu qui se tenait devant la
porte, le dernier à droite de la rangée de peuple, le ramassa et me le
rendit avec un empressement cordial. Il tenait une pique, et ses mains
couvertes de sang me firent reconnaître en lui un des assassins.
Deux hommes en transportaient un autre dans la maison d’en face, et à la
vue du cadavre inerte et de la tête pendante, je recouvrai d’un seul
coup la raison et la mémoire. J’empoignai Buton par le revers de son
habit et le secouai comme un prunier.
--Et Mlle de Saint-Alais! m’écriai-je. Qu’as-tu fait d’elle, misérable?
Si tu lui as...
--Chut, monsieur, chut! répliqua-t-il, d’un ton de reproche. Et soyez
vous-même. Elle est sauvée, je vous en donne ma parole, et vous allez la
voir. On l’a transportée ici l’une des premières. On n’a pas touché à un
cheveu de sa tête.
--On l’a transportée ici? fis-je.
--Oui, monsieur le vicomte.
--Saine et sauve?
--Oui, oui, saine et sauve.
A cette nouvelle, je versai des larmes que je ne crois pas indignes d’un
homme, car c’étaient des larmes de joie et de reconnaissance. On ne me
les reprochera pas, si l’on songe à tout ce que j’avais traversé, et à
tout le sang que j’avais perdu, bien que ma blessure au bras fût légère.
Je n’étais d’ailleurs pas le seul à pleurer, ce jour-là. J’ai appris
depuis que l’un des massacreurs eux-mêmes, un de ceux qui furent les
plus ardents à la besogne, versa des larmes amères quand il revint à lui
et comprit ce qu’il avait fait.
Au cours de cette journée-là et des deux suivantes, on tua dans Nîmes
trois cents hommes environ, principalement dans le couvent des
Capucins,--où Froment avait installé une imprimerie et le quartier
général de sa propagande--dans le _Cabaret Rouge_, et dans la propre
demeure de Froment, qu’il fallut réduire au moyen du canon. Une moitié à
peine de ces victimes tombèrent les armes à la main et dans l’ivresse du
combat; les autres furent pourchassés dans les venelles, les maisons,
les cachettes, et tués sur place, ou, s’étant rendus à discrétion,
furent collés au mur le plus proche et fusillés.
Par la suite, aussi bien à Paris qu’en province, on commenta cette
rigueur, et on la prôna comme un réel bienfait; en se basant sur ce
principe qu’elle éteignit le feu de la révolte prête à éclater, et
l’empêcha de gagner le reste de la France. Mais, rétrospectivement, je
vois en elle tout autre chose: j’y vois, non un bienfait, mais l’un des
premiers exemples de ce singulier mépris de la vie humaine qui distingua
la Révolution dans ses dernières phases; de ce délire de férocité qui
trois ans plus tard paralysa la société et frappa l’univers de stupeur,
et qui, par les abominables excès où il aboutit, démontra aux
philosophes humanitaires que la France, aux derniers jours du XVIIIe
siècle, pouvait accomplir au grand jour, à Arras, Nantes et Paris, des
forfaits que les tyrans de jadis reléguaient au fond ténébreux de leurs
salles de tortures; des forfaits, je rougis de l’écrire, que nul autre
pays civilisé n’a égalés dans notre ère.
Mais ces crimes--et bien entendu je ne parle pas ici de la besogne
accomplie par la guillotine--n’ont, grâces à Dieu, rien à voir avec mon
présent récit. Ils ont laissé leurs traces sur les pages ultérieures de
ma vie, comme sur la vie de tout autre Français, et il se peut que j’y
revienne un jour. Mais je m’en tairai pour cette fois. Il me suffit de
dire que des dix-huit hommes qui partagèrent avec moi les affres de la
venelle des Capucins, quatre seulement survécurent. Ils doivent comme
moi leur vie, d’une part à l’arrivée opportune de Buton et de quelques
autres représentants qui ne partageaient pas le fanatisme des Cévenols,
et d’autre part à la lassitude finale des massacreurs eux-mêmes.