d’une teinte sinistre. Qu’était devenue aujourd’hui la douce concorde
dont la moitié de la nation avait rêvé durant des semaines? Où était
l’âge d’or de paix et de fraternité que l’abbé Benoît, avec les syndics
de Giron et Vlais, avaient prévu? Et l’abolition des frontières? Et les
droits de l’homme? Et les autres dix mille béatitudes que philosophes et
théoriciens avaient entrepris de créer--sans tenir compte de la nature
humaine--moyennant l’adoption de leurs systèmes? Oui, qu’étaient-elles
devenues? De tout le riant paysage qui m’entourait s’éleva, en guise de
réponse, le brimbalement des cloches obsédantes. Du fond des rues
montaient des bruits de combat et de victoire. Le long d’une route,
serpentant capricieusement à travers la plaine, se hâtaient de petites
troupes d’hommes--que je n’avais pas encore aperçues--avec des armes
reluisantes; et enfin, symptôme le plus grave, au bout d’une demi-heure
de mon guet, vers un lointain faubourg de l’ouest éclata une salve
soudaine, suivie de coups de feu isolés. Les pigeons tournoyaient
toujours par-dessus les toits, nuée de flocons blancs, et les pierrots
sautillaient à mes pieds; sur la tour, sur le toit inférieur, où
s’étaient rassemblés quelques domestiques, régnaient le soleil et le
calme de la paix. Mais au fond des rues, là-bas, je sentais la mort à
l’œuvre.
Au début cependant, je n’éprouvai qu’une émotion médiocre. Le jour était
peu avancé; je n’attendais pas une issue immédiate; et je rêvais presque
indolemment, suivant le cours des pensées que je viens d’indiquer, et
comparant avec tristesse cette scène de carnage aux brillantes promesses
des mois révolus. Mais peu à peu l’anxiété des domestiques que je voyais
sur le toit inférieur me gagna. Je me mis à écouter plus attentivement,
et j’imaginai que la marée du combat se rapprochait, que les cris et les
coups de feu arrivaient plus vite et plus fort à mon oreille. Pour
finir, sur un lieu voisin des casernes, et assez proche de moi,
j’aperçus de légers flocons de fumée blanche qui s’élevaient des toits,
et à deux reprises une salve de mousqueterie partant du même point fit
trembler les vitres. Puis dans l’une des rues immédiatement au-dessous
de moi, que j’apercevais dans toute sa longueur, je vis une foule
accourir--dans ma direction.
J’interpellai les domestiques pour savoir ce que cela signifiait.
--On vient d’attaquer l’arsenal, monsieur, répondit l’un d’eux, en
s’abritant les yeux du soleil.
--Qui a attaqué? demandai-je.
Mais il se contenta de hausser les épaules et de regarder plus
attentivement au loin. Je suivis son exemple. Pour un temps rien ne se
produisit; mais tout à coup, aussi brusquement que si s’ouvrait une
porte qui eût jusque-là étouffé le bruit, un tonnerre de vociférations
éclata, et une foule énorme se déversa par l’extrémité la plus proche
dans la rue au-dessous de moi, et refluant dans toute sa longueur à
grands renforts de hurlements et d’armes brandies--qui entouraient au
centre un crucifix et un peloton de moines--tourna le coin à l’autre
bout et disparut. Quelque temps je continuai d’entendre le gros de leurs
cris, et le suivis du côté des casernes, d’où arrivait par intervalles
le déchirement de la fusillade. J’en conclus que c’était un renfort venu
à l’appel de Froment. Après quoi, regardant par hasard au-dessous, je
vis que la moitié des domestiques avaient disparu, et que des formes
humaines commençaient à se glisser par les rues jusqu’alors désertes. Je
me mis à trembler. Le dénouement se produisait plus tôt que je l’avais
cru.
Je hélai l’un des hommes et lui demandai où étaient les dames.
Il leva vers moi une face blême.
--Je ne sais pas, monsieur, répondit-il brièvement, et il détourna
aussitôt les yeux.
--Elles sont en bas?
Mais il guettait avec trop d’attention pour me répondre, et ne fit que
secouer la tête avec impatience. Je ne voulais pas quitter la
plate-forme, et je lui donnai l’ordre de porter mes compliments à Mme de
Saint-Alais et de la prier de monter. Je trouvais singulier qu’elle ne
l’eût pas encore fait, car les femmes ne résistent guère à la tentation
de voir.
Mais l’homme était trop effrayé pour s’occuper de nul autre que de
lui-même--c’était, je pense, l’un des cuisiniers--et il ne bougea pas;
tandis que ses compagnons se bornaient à crier:
--Tout à l’heure, monsieur, tout à l’heure.
Je perdis patience; et courant à l’échelle, je la descendis et marchai
droit à eux.
--Tas de gredins! exclamai-je. Où sont les dames?
Quelques-uns se retournèrent vers moi en sursautant.
--Vous dites, monsieur?
--Où sont les dames? répétai-je avec irritation.
--Oh! je n’avais pas saisi, répliqua ironiquement le plus voisin. Elles
sont allées prier dans la chapelle, monsieur.
--Dans la chapelle?
--Mais oui: chez les Capucins.
--Elles ne sont donc plus ici?
--Non, monsieur, répondit-il, les yeux détournés. Mais... que se
passe-t-il?
Et, attiré par le bruit, il s’éloigna de moi, pâlissant encore. Je le
suivis jusqu’au parapet, où je me penchai. La vue, sans être aussi
étendue que de la tour, découvrait la rue principale orientée vers le
midi: elle était pleine d’une foule qui la remontait dans notre
direction, en désordre et par détachements, les uns lancés à fond de
train, les autres au pas de course, par quatre ou cinq de front; et tous
à chaque instant regardaient derrière eux.
Les domestiques comprirent bien vite ce que cela signifiait. En un clin
d’œil leur groupe se dispersa. Courant pêle-mêle, et répétant: «Nous
sommes vaincus!» ils traversèrent les plombs, gagnèrent l’escalier et se
mirent à descendre. Je restai une minute encore aux aguets; mais le
torrent des fuyards, loin de tarir, grossissait toujours, leur allure
s’accélérait, les derniers venus regardaient plus fréquemment derrière
eux en serrant leurs armes; le fracas de la lutte, les hurlements, les
appels, les détonations, se rapprochaient: ma décision fut bientôt
prise. L’escalier à présent était libre; je le dégringolai jusqu’à la
porte de l’étage supérieur, par où j’avais pénétré dans la maison, la
veille au soir. Je soulevai le loquet, mais reculai: la porte était
fermée à clef! Avec une exclamation déçue, et pris d’une hâte
fébrile,--car dans les ténèbres de l’escalier j’ignorais alors ce qui se
passait, et me représentais des catastrophes,--je me remis à descendre
la spirale, au bas de laquelle j’arrivai dans le cloître formant
vestibule.
Je le trouvai encombré d’hommes en armes, sombres et exaspérés; et
assiégé au dehors par d’autres individus, qui s’efforçaient d’y
pénétrer. Un instant de plus, et j’aurais trouvé l’escalier obstrué par
le flot de ceux qui le remontaient; et j’aurais été bloqué sur le toit.
En fait, je dus attendre plusieurs minutes avant de pouvoir me frayer un
chemin dans la presse, refoulé que je fus contre la muraille, où me
cloua la ruée vers l’intérieur. Proche de moi, cependant, j’avisai l’un
des domestiques dans la même situation, et je le tirai par la manche.
--Où sont les dames? fis-je. Sont-elles revenues? Sont-elles ici?
--Je n’en sais rien, dit-il, le regard fuyant.
--Sont-elles encore dans la chapelle?
--Je l’ignore, monsieur, répliqua-t-il avec impatience.
Et apercevant, je suppose, celui qu’il cherchait, il me repoussa, avec
la brutalité de la peur, et, se jetant parmi la foule, disparut.
Il régnait dans la place un tel tohu-bohu d’hommes entrant et sortant,
criant des ordres ou fendant la presse, que je ne savais que faire. Les
uns réclamaient Froment, d’autres voulaient que l’on fermât les portes;
celui-ci criait que tout était perdu, celui-là que l’on montât la poudre
de la cave. C’était une confusion à perdre la tête, et je restai
plusieurs minutes en son centre, coudoyé, bousculé, ballotté de côté et
d’autre. Où étaient les femmes? Où étaient-elles? Ce doute m’affolait.
Je m’accrochai à une demi-douzaine de mes plus proches voisins, et le
leur demandai; mais tous se récrièrent farouchement qu’ils
l’ignoraient--comment l’auraient-ils su?--et se dégageant de moi
sauvagement ils m’échappèrent comme le domestique. Tous ceux-là, en
effet, étaient de l’espèce la plus vulgaire. Il n’y avait là ni Froment,
ni Saint-Alais, ni les chefs, mais un ou deux seulement des braves qui
étaient partis avec eux.
Je ne crois pas m’être jamais trouvé en plus pénible situation. Denise
était-elle encore dans la chapelle, ou bien dans les rues, exposée à des
périls auxquels je n’osais songer? ou d’autre part serait-elle sauve
dans la chambre voisine, ou à l’étage supérieur, sur le toit? Dans
l’inouïe confusion, il m’était impossible de l’apprendre, tout comme de
faire un mouvement. Mon seul espoir semblait être dans le retour de
Froment. Mais après une minute de vaine attente, qui me parut durer un
siècle, je perdis patience, et refoulant la presse, gagnai une porte qui
devait mener au corps de logis principal.
L’ayant dépassée, je retrouvai le même désordre: ceux-ci, remontant la
poudre des caves, obstruaient le passage; ceux-là se mettaient en devoir
de piller la maison. A ce rez-de-chaussée, j’avais peu d’espoir de
trouver celles que je cherchais; et après avoir regardé en vain de tous
côtés, j’avisai un escalier, et montant rapidement jusqu’au second
étage, m’élançai vers la chambre de Denise... La porte était fermée à
clef.
Je la martelai follement, j’appelai, j’attendis, aux écoutes, et
j’appelai encore; mais je ne perçus aucun bruit à l’intérieur! Convaincu
enfin, j’y renonçai et passai aux portes voisines. Les deux premières
étaient closes également; la troisième et la quatrième chambre étaient
ouvertes et vacantes. La dernière où je pénétrai était celle d’un homme.
Cette besogne ne fut pas longue, et ne me prit qu’une minute. Mais tout
le temps que j’employai à frapper, à écouter et à appeler,--bien que
dans le corridor où je circulais régnât un silence de mort où mes pas se
répercutaient,--le bas de la maison retentissait de cris, d’appels et de
bruits de pas précipités. Je trépignais. La marquise était peut-être sur
le toit. Je me mis en devoir d’y monter. Puis je réfléchis que si j’y
grimpais je pourrais bien au moment de redescendre trouver l’escalier
bloqué; et, maudissant ma folie d’avoir quitté le cloître,--pour la
seule raison que mes recherches n’avaient pas abouti,--je retournai
précipitamment à l’escalier, m’y élançai, et divisant de mon mieux les
flots humains qui tournoyaient et déferlaient plein l’étage inférieur,
je parvins de haute lutte à regagner le vestibule.
J’arrivai juste à temps. Comme j’entrais par une porte, Froment y
pénétrait par l’autre, avec un petit peloton de ses séides, dont
plusieurs, je le vis alors, portaient le ruban vert, les couleurs
d’Artois. Sa haute stature dominait toutes les têtes, et je vis qu’il
était blessé: un filet de sang découlait sur sa joue, et ses yeux
luisaient d’un éclat quasi dément. Mais il gardait son calme: il avait
encore un tel empire, non seulement sur lui-même, mais sur ceux qui
l’entouraient, que l’agitation s’apaisait et tombait sous son regard. En
un instant ces hommes, qui ne savaient plus que se jeter les uns sur les
autres et s’embarrasser mutuellement, coururent à leurs postes. On
entendait au bout de la rue les hurlements d’une foule hostile, et il
était clair qu’il avait battu en retraite devant des forces écrasantes.
Néanmoins la résolution parut tout à coup prendre la place de la
panique, et l’espérance celle du désespoir.
Campé sur le seuil et pointant de côté et d’autre le pistolet déchargé
qu’il tenait à la main, il ordonna en quelques mots brefs et nets de
barricader la porte, et cet ordre exécuté, il envoya ses hommes à leurs
différents postes. La foule qui avait jusque-là encombré la place se
dissipa comme par enchantement, et il m’aperçut. Il me fit signe
d’approcher.
S’il jouait un rôle, qu’il me soit permis de déclarer, pour n’y plus
revenir, qu’il le jouait noblement. Même à cette heure, où je devinais
que tout était perdu, son visage n’exprimait ni crainte, ni envie; et il
n’y eut dans ses paroles aucune ostentation.
--Sortez vite, me glissa-t-il à voix basse, m’interdisant d’un geste
prompt les questions que j’étais prêt à lui poser, par cette porte-là,
et par la poterne au bas de l’autre escalier. Allez à la porte de l’est,
vous y trouverez des chevaux devant Sainte-Geneviève. Ici, tout est
fini! conclut-il, en m’étreignant la main et me poussant vers la sortie.
--Mais Mlle Denise, m’écriai-je. Elle n’est pas dans la maison!
--Hé quoi! fit-il, s’arrêtant pour me considérer, d’un visage assombri.
Êtes-vous fou? Est-ce à dire qu’elle est sortie?
--Elle n’est pas ici, répondis-je. On m’a dit qu’elle était allée à la
chapelle avec Mme de Saint-Alais, et elle n’en est pas revenue.
--Quel Charenton! lança-t-il, avec un affreux blasphème. Dieu les
protège! répéta-t-il par deux fois.
Et après un silence, rencontrant mon regard où il lut de l’horreur, il
eut un rire rauque.
--Après tout, qu’importe? fit-il avec agitation. Nous voilà tous dans le
même sac! Comportons-nous en gentilshommes. J’ai fait mon possible pour
ma part. Entendez-vous cela?
Il leva la main: une salve de mousqueterie fit trembler la maison; et il
cria un ordre. Les petites fenêtres avaient été bouchées à l’aide de
pavés, la porte étançonnée à bloc; et la lumière du jour manquant, on
avait allumé des lampes, qui donnaient à la longue salle de pierre,
blanchie à la chaux, un aspect singulièrement lugubre. A moins que cet
effet ne résultât des sombres visages que je voyais autour de moi.
--Je crains fort que les Saint-Alais ne soient assiégés dans les Arènes,
dit-il froidement. Et ils n’ont pas assez de monde pour garnir les
remparts. Ces maudits Cévenols sont trop nombreux pour nous. Quant à vos
amis... c’est bien ce que j’attendais: ils me laissent mourir comme un
taureau dans l’arène. Mais notre mort sera du moins sanglante.
Tandis que j’admirais son courage, une sorte de revirement se produisit
en moi.
--Et Denise? exclamai-je, lui agrippant le bras avec violence. La
laisserons-nous périr?
Il me regarda d’un air féroce.
--C’est juste, fit-il, avec un ricanement. J’oublie que vous n’êtes pas
des nôtres.
--Je pense à elle, moi! m’écriai-je, furieux.
Et, pour un instant, je le haïs.
Mais son attitude se modifia rapidement.
--Vous avez raison, monsieur, dit-il, sur un ton nouveau. Allez! Il
reste peut-être une chance. La chapelle est aux Capucins, et ces chiens
hurlaient alentour quand nous avons battu en retraite. Ils sont dix
contre un... mais il reste peut-être une chance. Allez, et si vous la
retrouvez, et que vous échappiez avec elle, n’oubliez pas Froment de
Nîmes.
--Par la poterne? demandai-je.
--Oui, prenez par là, répondit-il, et tirant tout à coup un pistolet de
sa poche, il me le mit dans la main. Allez, il faut que j’aille aussi.
Bonne chance, monsieur, et adieu... Quant à vous, chiens! je vais vous
apprendre à aboyer! conclut-il avec amertume, s’adressant à la foule
inconsciente. Le taureau est encore sur pied, et fera mordre la
poussière à plusieurs d’entre vous avant la fin de la corrida!
CHAPITRE XXIV
L’ÂGE D’OR
Ayant dit ces mots, il me poussa vers la porte qui conduisait au
vestibule intérieur et à la poterne. Un instant de retard, je ne
l’ignorais pas, pouvait coûter une existence, et d’ailleurs avant peu
les derrières du bâtiment seraient occupés, et ma sortie interdite: on
ne pouvait donc s’attendre à me voir balancer.
Et néanmoins je balançai. Le corps principal des partisans de Froment
avait reflué aux étages, et nous pouvions les entendre tirer des toits
et des fenêtres. Leur chef restait presque seul au milieu du carreau,
dans une attitude vigilante et pensive; tandis qu’un petit groupe de
rubans verts, les plus résolus de ses hommes, se pressaient en grognant
devant la porte barricadée. Parmi la lugubre illumination de ce cloître
et le désordre des fenêtres bouchées, la solitude qui entourait sa
personne éveilla en moi presque de la pitié: je fis même un pas vers
lui. Mais il levait précisément son regard devenu sombre, et il
m’éloigna d’un geste irrité. Je compris alors que j’étais bien loin de
ses pensées, et qu’à ce moment où l’édifice élevé au prix de tant de
soins et à de si grands risques, allait s’écrouler sur lui, ce n’était
pas à nous qu’il songeait, mais bien à ceux qui se dérobaient, lui ayant
promis leur concours, à ceux qui lui avaient prodigué les bonnes
paroles, et le laissaient succomber. Je sortis.
Ce simple moment d’hésitation faillit me coûter cher. En dix enjambées
j’atteignis la poterne en question, qui s’ouvrait dans l’épaisseur du
mur, au bas de l’escalier principal. Mais déjà un homme y assujettissait
la dernière barre. Je lui criai d’ouvrir.
--Ouvrez! il faut que je sorte!
--Mordieu! Il est trop tard! fit-il, en me jetant un coup d’œil
sinistre.
Mon cœur se serra: je craignais qu’il ne dît vrai. Pourtant il se mit à
retirer les barres, tout en maugréant; et au bout d’une demi-minute la
porte fut libérée. Le pistolet au poing, il l’ouvrit, sans ôter la
chaîne, et regarda au dehors. Elle donnait sur une étroite allée, qui,
Dieu merci, était encore déserte. Il laissa retomber la chaîne, et me
jeta presque dehors, en s’écriant:
--Prenez à gauche!
Tout ébloui par l’éclat du soleil je tournai dans cette direction, et
aussitôt j’entendis la porte claquer derrière moi, et la chaîne grincer
dans son emboîture.
Les maisons qui s’élevaient à droite et à gauche amortissaient le bruit
de la foule et de la fusillade; mais comme je descendais l’allée,
nu-tête et serrant le pistolet que m’avait donné Froment, une nouvelle
bouffée de bruit s’éleva derrière moi, et m’apprit que les assaillants
venaient de pénétrer dans la ruelle par l’extrémité opposée, et que si
j’avais tardé un instant de plus, je serais arrivé trop tard.
En fait, ma situation était peu réconfortante, sinon désespérée.
Étranger solitaire, sans chapeau ni insigne, connaissant mal la
topographie de la ville, je pouvais à chaque tournant me jeter dans les
bras de l’un des partis--qui me massacrerait. J’avais l’idée que la
chapelle des Capucins était l’église où m’avait conduit Mme Catinot; et
mon premier soin fut de gagner la rue principale, qui menait dans cette
direction. Mais la chose n’était pas facile: au bout de l’allée je ne
trouvai qu’un second passage également rectiligne et sans ouvertures.
Lorsque j’y fus entré, je tournai après un instant d’hésitation sur ma
gauche; mais avant d’avoir fait dix pas, j’entendis des clameurs devant
moi, et je fis halte et revins sur mes pas. M’élançant dans l’autre
direction je débouchai dans une petite cour sombre et pareille à un
puits, qui n’offrait pas d’autre issue. J’y restai un moment pantelant
et indécis, rendu frénétique et presque désespéré par l’idée que, tandis
que je restais là à balancer, le dé peut-être était jeté et ceux que je
cherchais périssaient faute de mon secours.
J’allais rebrousser chemin, décidé coûte que coûte à affronter la bande
d’émeutiers que j’entendais venir derrière moi, lorsqu’une croisée
ouverte au rez-de-chaussée de l’une des maisons environnant la cour
attira mon regard. Elle était à portée du sol, et sa vue me détermina.
La maison devait posséder une sortie sur la rue. En dix enjambées je
traversai la cour, et appuyant une main sur le cadre de la croisée,
m’enlevai par-dessus, retombai de travers sur un tabouret, et m’abattis
lourdement sur le parquet.
Je me relevai aussitôt, sans mal, mais un cri féminin me perça les
oreilles, et une femme, une jeune fille, se blottit loin de moi, pâle,
adossée à la porte. Je l’avais surprise agenouillée, en prières, et
j’avais failli m’abattre sur elle. Lorsque je la regardai elle poussa de
nouveau un cri; je l’objurguai, au nom du ciel, de se taire.
--La porte! indiquez-moi seulement la porte! exclamai-je.
Montrez-la-moi: je ne veux de mal à personne.
--Qui êtes-vous? balbutia-t-elle.
Et toujours s’écartant de moi, elle me considérait de ses yeux élargis.
--Morbleu! qu’est-ce que cela peut vous faire? répliquai-je
farouchement. La porte, femme! la porte de la rue!
Je m’avançai sur elle, et le même effroi qui venait de la paralyser lui
rendit ses sens. Elle ouvrit la porte derrière elle, et me désigna
muettement un couloir. Je m’y précipitai, heureux de mon succès, mais je
n’avais pas encore débarré la porte que je trouvai devant moi, qu’une
seconde femme surgit d’une chambre latérale, et à ma vue jeta les bras
au ciel avec un cri d’effroi.
--Par où va-t-on à la chapelle des Capucins? lui demandai-je.
Elle comprimait d’une main les battements de son cœur. Pourtant elle me
répondit:
--Prenez à gauche! Et puis à droite... Est-ce qu’ils arrivent?
Je ne m’arrêtai pas à lui demander de qui elle parlait. Ayant réussi à
ouvrir la porte, je franchis le seuil d’un bond. Mais après un coup
d’œil des deux côtés de la rue, je rentrai précipitamment, et refermai
la porte. La femme et moi nous nous regardâmes, et sans mot dire elle
attrapa la barre que j’avais laissée tomber et l’assujettit dans ses
crochets. Puis elle fit volte-face et s’élança dans l’escalier, où je la
suivis. Quand nous passâmes devant elle, la fille que j’avais surprise
dans sa chambre disparut comme un lapin dans son trou.
La femme me conduisit à la fenêtre d’une chambre de l’étage supérieur,
et nous regardâmes au dehors sans nous laisser voir, et les yeux
prudemment à hauteur de la boiserie. Je n’ai pas besoin de dire pourquoi
j’étais rentré si vivement. Le brouhaha de voix nombreuses avait en un
instant rempli toute la rue, tandis que la croisée tremblait du
piétinement de milliers d’individus en marche. Par rangs successifs
balayant toute la largeur de la chaussée, le peuple, ou du moins une
partie, défila, les premiers pelotons formés en bon ordre, coude à
coude, le mousquet sur l’épaule et vêtus d’une espèce d’uniforme.
L’arrière-garde n’était qu’un farouche ramassis de va-nu-pieds, armés de
piques et de haches, qui lançaient des regards aux fenêtres,
brandissaient les poings, trépignaient et s’avançaient par sauts et par
bonds avec une grande clameur:
--Aux Arènes! aux Arènes!
Cette seule vue était suffisante pour glacer le sang des plus braves;
mais quand elle vit ce qu’il y avait au milieu du cortège, la femme se
cramponna à mon bras, en poussant des cris d’horreur. Sur six longues
piques, élevées par-dessus la foule, s’agitaient six têtes coupées,
l’une, la première, chauve et grosse, et hideusement grimaçante. Ils les
présentaient aux fenêtres, et secouaient en manière de jeu leurs
chevelures ensanglantées. Ils passèrent, et en un moment la rue fut de
nouveau silencieuse.
La femme, prostrée dans un fauteuil, murmura qu’ils avaient mis à sac le
_Cabaret de la Vierge_, et que la tête chauve avait appartenu à un
conseiller municipal, son voisin. Mais je ne m’attardai pas à l’écouter.
Je la laissai là, et redescendant au plus vite, débarrai la porte et
sortis. Tout était de nouveau singulièrement tranquille, au dehors. Le
soleil matinal brillait, clair et chaud, sur la longueur de la rue
déserte, et semblait démentir ce que je venais de voir. Nulle part aucun
signe de vie, ni aucune tête aux fenêtres. Je m’arrêtai un instant au
milieu du pavé, décontenancé, ahuri par la sérénité paisible du jour, et
incertain de la direction à prendre. A la fin je me rappelai les
indications de la femme, et suivis les traces du peuple jusqu’à la
première rue à droite. Je m’y engageai, et je n’avais pas fait cinquante
toises que je reconnus, un peu en avant de moi, la maison de Mme
Catinot.
Sa large façade aveugle étalait au soleil de longues rangées de fenêtres
aux volets clos, et sans nul signe de vie. Néanmoins, j’étais en pays de
connaissance, et je la vis avec joie. Me jetant sur la porte, je heurtai
longtemps avec obstination. Je faisais un tapage à réveiller les morts,
dont résonnait chaque porte de cette rue déserte, qui le soir de mon
arrivée grouillait de circulation. Je frémis au bruit, je frémis d’être
exposé à tous les yeux sur les marches du perron, et m’attendis à voir
une vingtaine de croisées s’ouvrir et se garnir de têtes.
Mais j’en étais encore à apprendre combien l’extrême panique rend sourd,
et quelle force a l’instinct de lâcheté qui retient les gens pacifiques
à leur foyer lorsque le sang coule à flots dans les rues. Pas un seul
visage ne se montra aux fenêtres, pas une seule porte ne s’ouvrit; pis
même, j’eus beau frapper indéfiniment, la demeure que je prétendais
éveiller resta morne et muette. Je reculai pour la contempler, puis
revins à la charge, et heurtai de nouveau, sans plus me soucier de mon
danger personnel.
Sans résultat. Ou plutôt non, pas tout à fait. L’écho de mes coups parut
se prolonger vers le bout de la rue, puis il se renforça, devint une
rumeur ample et grave, une rumeur trop familière: la foule s’en
revenait!