Parmi ces quatre survivants se trouvaient l’abbé Benoît et Louis de

Saint-Alais, et ce fut une rencontre singulière, lorsque tous trois, si

miraculeusement sauvés, avec nos vêtements en lambeaux et nos visages

éclaboussés de sang, nous pénétrâmes dans le salon de Mme Catinot. Les

volets, à l’exception d’une persienne d’angle, étaient encore fermés; il

restait des cendres blanchies et refroidies dans cet âtre qui avait si

joyeusement flambé en mon honneur le soir où je soupai avec la maîtresse

de céans. La pièce était sombre et glaciale, les meubles projetaient au

loin leurs ombres, et par l’escalier montait la clameur du peuple, qui

nous ayant vus entrer dans la maison, flânait sur la scène du carnage,

avec une insatiable curiosité.

J’ai dit: une rencontre singulière, car nous avions eu tous trois les

uns pour les autres une amitié que la rigueur des temps avait dissoute.

Nous nous retrouvions à cette heure comme sortis du tombeau, l’air de

spectres, hâves, grelottants, les mains agitées d’un tremblement et les

yeux allumés d’un éclat fébrile; mais il ne subsistait rien de toutes

nos querelles. «Mon frère!--Oui, ton frère!» et les mains de Louis se

joignirent aux miennes, comme si le défunt, celui qui était mort avec

l’intrépidité de sa race, les eût réunies; cependant que l’abbé Benoît,

incapable de refréner sa douleur, se tordait les mains ou marchait par

la pièce, en gémissant:

--Mes pauvres enfants! Oh! mes pauvres enfants! Dieu ait pitié de notre

pays!

De la chambre voisine arrivait un murmure étouffé de voix et de pleurs

féminins, avec un bruit d’allées et venues rapides et assourdies; et ce

fut là, je pense, ce qui nous calma. La douleur de Louis s’exhalait bien

encore de temps à autre, mais il nous devint possible de converser

raisonnablement. J’appris qu’il y avait là, couchée derrière la cloison,

Mme de Saint-Alais, grièvement blessée dans la bagarre, soit par sa

chute, soit par un coup de pied; et que Denise, Mme Catinot et un

médecin se tenaient à son chevet. Le salon même avec sa pénombre était

funèbre, et nos propos échangés à voix basse s’entre-coupaient de

silences. Bientôt le bruit de la fusillade nous parvint aux oreilles, et

nous oubliâmes un instant nos soucis pour parler de Froment et des

chances de salut qui lui restaient. Dans les intervalles de silence nous

prêtions l’oreille aux hurlements qui s’élevaient de la foule. Mais nous

savions qu’ils ne nous concernaient plus: c’était comme si la mort nous

eût libérés des communes obligations.

Puis on vint chercher Louis de la part de sa mère. Après un autre

intervalle, ce fut l’abbé Benoît qui sortit, et je restai seul à

arpenter la pièce. Le silence après de telles émotions, la solitude

alors qu’une heure plus tôt j’avais vu la mort en face dans cet enfer,

la sécurité après un danger aussi pressant, tout remuait mon cœur

profondément. Lorsque, de plus, je songeai à la mort de Saint-Alais, et

me rappelais les brillantes promesses, l’audace, l’éclat de cet esprit

hautain aujourd’hui disparu pour toujours, je sentis à nouveau les

larmes m’envahir. Je marchai par la pièce, en proie à une émotion

irrésistible, trop heureux que l’obscurité me permît de lui donner libre

cours. Le passé, les souvenirs, les affections de jadis, s’évoquaient à

ma mémoire, avec mon enfance; le rappel de nos jeux d’alors me faisait

oublier que, depuis, nos chemins avaient divergé.

Après un long temps, après des heures et des heures, peu avant la fin du

jour, Louis rentra.

--Veux-tu venir? me demanda-t-il sans préambule.

--Auprès de ta mère?

--Oui, elle désire te voir, répondit-il, sans quitter la porte, et sa

voix morne et atone disait qu’il n’y avait plus d’espoir.

Je subissais la réaction inévitable après de telles scènes d’horreur. A

bout de forces, je l’accompagnai machinalement, plus occupé du passé que

du présent. Mais dès le seuil de la chambre voisine, toute transformée

depuis que je ne l’avais vue, par sa brillante illumination, car les

volets étaient clos, je me réveillai comme en sursaut. De l’autre côté

de la pièce, où je la découvris tout d’abord, Mme de Saint-Alais

reposait sur un lit, soutenue par des oreillers. Je m’arrêtai. Sa pâleur

était rehaussée à chaque pommette par une tache rouge dont l’éclat

rivalisait avec celui de ses yeux; mais ce ne furent pas ces détails qui

me saisirent brusquement, ni de la voir tirailler ses draps tout en

parlant avec un geste de mauvais augure. Ce fut un je ne sais quoi dans

son expression, si peu appropriée à la circonstance, si bizarre et

folâtre, que j’en restai médusé.

Elle remarqua mon hésitation, et d’un ton joyeux et quelque peu maniéré,

qui me révéla sur-le-champ toute la vérité, d’un ton plus terrifiant vu

l’occurrence que les plus pathétiques éclats, elle m’en fit le reproche.

--Vous êtes le bienvenu, monsieur le vicomte, avancez, dit-elle.

N’importe, je vois avec plaisir que vous avez quelque pudeur. Mais nous

ne serons pas trop sévères pour vous. Un repentir, même tardif, a ses

mérites... Mais où donc est mon éventail, Denise? Petite, mon éventail!

Denise, étouffant un sanglot, se leva d’un siège voisin du lit, et je

crus que sa douleur allait éclater. Mais Mme Catinot sauva la situation.

Bien vite elle prit un éventail sur une console, et d’une main ferme

obligea la jeune fille à se rasseoir.

--Merci, ma chère, fit Mme de Saint-Alais, qui s’éventa une minute et

sourit de toutes ses dents, comme je l’avais vue sourire mille fois dans

son salon. Et maintenant, monsieur le vicomte, reprit-elle avec une

espièglerie navrante, vous allez me faire le plaisir d’avouer que

j’étais bon prophète.

Je murmurai quelques mots vagues; la mine souriante de la marquise et

l’attitude accablée des autres faisaient un contraste déchirant.

--Je le savais bien, que vous finiriez par nous revenir,

continua-t-elle, en se rengorgeant. Et si j’étais sévère, je vous en

dirais jusqu’à demain. Mais puisque vous êtes rentré au bercail avant

qu’il ne soit trop tard, oublions le passé. Sa Majesté est si bonne

que... Mais où sont les autres? Nous ne pouvons nous passer d’eux pour

la suite.

Elle nous parcourut du regard; puis, à sa manière tranchante de jadis:

--Où donc est M. de Gontaut? reprit-elle. Dites-moi, Louis, M. de

Gontaut n’est-il pas arrivé? Il m’a promis d’assister comme témoin à la

signature du contrat.

Louis, debout à l’une des fenêtres closes, entre l’abbé Benoît et le

médecin, répondit de sa place, et d’une voix contrainte, qu’il n’était

pas encore là.

La marquise perçut quelque chose d’anormal dans le ton et l’attitude de

son fils, et elle nous examina à tour de rôle avec défiance.

--Vous ne me cachez rien, j’espère? fit-elle, en agitant plus vivement

son éventail. Il ne lui est rien arrivé?

--Non, non, madame, absolument rien, répondit Louis, pour la calmer. On

l’attend d’une minute à l’autre.

Mais une ombre d’inquiétude voilait encore les traits de la marquise.

--Et Victor? demanda-t-elle. Il n’est pas venu non plus? Louis, vous

m’assurez qu’il ne leur est rien arrivé?

--Je vous assure, madame, que vous ne tarderez pas à les voir,

répondit-il, en étouffant un sanglot.

Et il se détourna avec un geste navré, que sa mère eût vu sans l’un des

rideaux de son alcôve.

Elle ne s’aperçut de rien, bien qu’il y eût dans l’air de son fils de

quoi mettre en garde une personne lucide. Mais tandis qu’il parlait, les

yeux de la marquise se posèrent sur moi, et l’inquiète sollicitude qui

venait d’assombrir ses traits s’évanouit, aussi vite qu’un nuage dans un

matin d’avril. Elle reprit son éventail, et me lança un regard joyeux.

--Savez-vous bien, monsieur le vicomte, fit-elle, que j’ai eu le rêve le

plus singulier, la nuit dernière?... ou bien était-ce pendant ma

maladie, Denise?... Peu importe... Bref, j’ai rêvé toutes sortes de

vilaines choses: que notre château avait brûlé, ainsi que notre hôtel de

Cahors, et qu’il nous avait fallu fuir et nous réfugier à Montauban, et

ensuite à Nîmes, je crois. Et M. de Gontaut était tué, et toute la

canaille se levait en armes! Comme si, reprit-elle avec un petit rire,

que coupa un halètement de douleur, comme si le roi allait permettre de

telles choses, ou comme si elles étaient possibles! Mais il y avait

encore un détail plus absurde concernant l’Église. (Elle se tut, les

sourcils froncés; puis, d’un coup d’éventail, écarta le sujet.) Mais

j’ai oublié... tout à fait. Et au moment où cela devenait le plus

affreux, je me suis réveillée. Un cauchemar absolument ridicule. Au

point que ce serait à vous faire tous mourir de rire si je pouvais me le

rappeler. Je me figurais qu’une paire de talons rouges valait quasi un

arrêt de mort, et que la poudre et les mouches vous condamnaient sans

rémission.

Elle se tut. L’éventail s’échappa de ses doigts, et elle eut un regard

d’angoisse.

--Il me semble... que je ne suis pas très bien, fit-elle, d’une voix

changée, la face tiraillée d’une contraction.

Hélas! on ne le voyait que trop, qu’elle souffrait!

--Louis! reprit-elle avec pétulance, où donc est le notaire? Il pourrait

toujours nous lire le contrat. Victor et M. de Gontaut ne sauraient

manquer d’être ici avant longtemps... Où est ce notaire? fit-elle d’un

ton acerbe.

On se demande peut-être ce qui nous empêchait de jouer nos rôles; mais

cette scène pitoyable et navrante, s’imposant à des cœurs déjà torturés

par celles de la journée, nous démoralisait entièrement. Denise se

cachait le visage, et tremblait au point d’agiter son fauteuil; et

tandis que Louis se détournait en frissonnant, je restai debout au pied

du lit, pétrifié. Cette fois, ce fut le médecin, frêle jeune homme au

teint bistré, qui prit sur lui de répondre.

--Les papiers sont dans la pièce à côté, madame, fit-il avec sérieux.

--Vous n’êtes donc pas M. Pettifer? répliqua-t-elle, d’un ton chagrin.

--Non, madame, il s’est trouvé indisposé, et n’a pu sortir de chez lui.

--Il n’a pas le droit d’être indisposé, répartit la marquise d’un ton

sévère. Pettifer indisposé, le jour de signer le contrat de Mlle de

Saint-Alais! Mais vous avez quand même les papiers?

--Dans la pièce à côté, oui, madame.

--Allez les chercher! allez vite! reprit-elle, promenant de l’un à

l’autre son regard inquiet.

Elle s’agita sur son lit, et poussa un soupir douloureux. Puis elle

demanda avec impatience:

--Où est Victor? Pourquoi ne vient-il pas?

--Je crois l’entendre, fit tout à coup Louis.

C’était la première fois qu’il parlait de son propre mouvement, et je

perçus dans sa voix une intonation nouvelle.

--Je vais voir, reprit-il, et se dirigeant vers la porte, il me fit

signe, en passant, de le suivre.

Je le suivis, balbutiant une excuse. Dans le salon où j’avais attendu,

dans cette pièce aux volets presque tous fermés, aux ombres lugubres, où

Louis était venu me prendre, nous trouvâmes le médecin qui cherchait de

tous côtés avec agitation.

--Du papier, monsieur, fit-il, en levant les yeux impatiemment à notre

entrée. Du papier, n’importe lequel fera l’affaire.

--Arrêtez! dit Louis, d’une voix rendue rauque par la douleur. Cette

comédie n’a que trop duré. Je veux qu’elle cesse.

--Vous dites, monsieur?

--Je dis que cela suffit! riposta Louis d’un ton farouche, un sanglot

dans la gorge. Avouez-lui la vérité.

--Elle ne me croira pas.

--C’est égal, tout vaut mieux que ceci.

--Parlez-vous sérieusement, monsieur? interrogea le médecin avec

gravité, en le regardant.

--Tout à fait sérieusement.

--Alors je ne m’en mêle plus, reprit l’homme de l’art. Je décline toute

responsabilité. Mais je ne vous laisserai pas intervenir, monsieur,

avant de vous exposer les conséquences inévitables qui en résulteront.

--Ma mère ne peut guérir! fit Louis avec obstination.

--Non, monsieur, elle ne peut guérir; et elle ne vivra plus, à mon avis,

que peu d’heures. Lorsque la fièvre qui la soutient viendra à tomber, ce

sera le coma, puis la mort. A vous de voir si elle fermera les yeux,

ignorante du malheur qui la frappe dans la personne de son fils, ou si

elle mourra...

--C’est affreux!

--A vous de décider, reprit le médecin, inexorable.

Louis regarda autour de lui.

--Voilà du papier, fit-il brusquement.

Notre absence avait duré tout au plus trois minutes, mais quand nous

revînmes auprès de Mme de Saint-Alais, elle nous réclamait avec

impatience, ainsi que Victor.

--Où est-il donc? où est-il? répétait-elle fiévreusement. Pourquoi donc

choisit-il ce jour-ci pour être en retard? Il n’y a pas eu... de

querelle entre vous?

Et elle me jeta un regard défiant.

--Pas la moindre, madame, répondis-je d’une voix mouillée de larmes.

J’en fais le serment.

--Alors pourquoi n’est-il pas ici? Et M. de Gontaut?

Ses yeux restaient brillants, la tache rouge brûlait encore sur ses

pommettes; mais ses traits se tiraient, elle changeait à vue d’œil, et

elle ne cessait de remuer les doigts. Sa voix était rauque et

méconnaissable, et de temps à autre elle promenait autour d’elle un

regard attristé.

--Je ne me sens pas bien aujourd’hui, soupira-t-elle, au bout d’un

moment, avec un effort douloureux pour se ressaisir. Et je n’arrive pas

à être joyeuse comme je le devrais. Mademoiselle, allez rejoindre M. le

vicomte, et dites-lui quelques gentillesses pour distraire son

attente... Mais vous rêvez, monsieur le vicomte! Dans mon jeune temps,

les fiancés avaient coutume d’embrasser leur promise en ces

occasions-là. Fi, monsieur, vous devriez rougir de votre indifférence!

Vous m’avez tout l’air d’un triste amoureux!

Denise se leva, et sous les regards de tous s’approcha de moi à pas

lents; mais de ses lèvres pâles il ne sortit aucun son, et elle ne leva

pas ses yeux vers les miens. Elle resta inerte lorsque suivant

l’autorisation de sa mère je me penchai vers elle et mis un baiser sur

sa joue froide: cette joue ne s’échauffa point, ces yeux ne

s’illuminèrent point. Cependant j’eus lieu d’être satisfait, plus que

satisfait, même; car en me penchant sur elle je sentis ses mains,--ces

mignonnes mains que j’aspirais à retenir dans les miennes pour l’abriter

et la protéger,--je les sentis agripper solidement le revers de mon

habit, comme les enfants se pendent au cou de leur mère. Devant tous, je

lui passai mon bras autour de la taille, et nous restâmes enlacés au

pied du lit de Mme de Saint-Alais, qui nous considérait.

--Pauvre petite souris! fit-elle avec un rire gracieux. Elle est encore

timide. Soyez bon pour elle, mon gendre, car c’est un morceau délicat,

et... Je ne me sens pas bien, pas bien du tout! redit-elle,

s’interrompant soudain.

Et elle se souleva sur sa couche, en portant avec difficulté une main à

son front.

--Je ne... Qu’est-ce que j’ai? reprit-elle, et son visage blêmit à vue

d’œil, et ses traits se décomposèrent, tandis que ses yeux révélaient un

effroi soudain. Qu’est-ce qui me prend? Allez chercher... Quelqu’un,

vite, le docteur! Et aussi Victor.

Denise s’échappa de mes bras, pour voler à son chevet. Je restai là,

jusqu’au moment où le médecin me toucha l’épaule.

--Allez! me souffla-t-il. Allez. Laissez-la avec les femmes. La fin est

proche.

Ce fut ainsi que Mme de Saint-Alais m’accorda enfin Denise; ce fut ainsi

que s’accomplit notre mariage, qu’elle avait depuis tant d’années

projeté avec mon père.

* * * * *

La marquise mourut le lendemain matin, ce qui lui épargna non seulement

les maux à venir, mais ceux du présent, qui mugissaient en tourbillons

par les rues de Nîmes autour du cadavre non enterré de son fils. Elle

mourut sans s’éveiller du délire qui suivit sa blessure. J’entrai pour

la voir couchée sur son lit de mort. Elle paraissait dormir, et dans la

paix recueillie de la chapelle ardente je songeai avec respect au

changement produit par une année, une brève année, qui venait à la fin

de cinquante ans de prospérité. Il me parut déplorable, tandis que je me

penchais pour baiser sa main cireuse, bien déplorable; mais aujourd’hui,

instruit de ce que l’avenir lui réservait, je la juge heureuse, quand je

me rappelle les vingt années d’exil et d’espoirs trompés qui devaient

être le lot de tant de ses amis, de tant de ceux qui avaient fait

l’ornement de ses salons, à Saint-Alais et à Cahors. Doués d’énergie

aussi bien que d’orgueil, assemblage peu répandu dans notre caste, elle

et les siens osèrent beaucoup et perdirent beaucoup; ils jouèrent le

tout et perdirent le tout. Mieux valait encore cette fin que la prison

ou la guillotine; ou que devenir vieille et décrépite en terre

étrangère, pour revoir une patrie qui les avait oubliés depuis

longtemps, et des concitoyens qui riaient sur leur passage, des vieilles

berlines, des jupes et des coiffures à la mode du temps des Polignacs.

J’ai dit que les émeutes de Nîmes durèrent trois jours. Le dernier,

Buton vint me trouver pour nous engager à partir. Afin d’éviter des

malheurs plus grands nous devions quitter la ville sans retard, ou bien

lui et le parti modéré qui nous avait sauvés ne répondraient plus de

rien. Louis était d’avis de se retirer à Montpellier, et de là chez les

émigrés de Turin; et pendant quelques heures je partageai son point de

vue, désireux avant tout de mettre les femmes en sûreté.

Je suis redevable à Buton de n’avoir pas pris cette décision, que

j’aurais sans nul doute regrettée plus tard. Il me demanda carrément si

je partais, et sur ma réponse affirmative, il alla s’adosser à la porte.

--A Dieu ne plaise! fit-il. Tant pis pour ceux qui s’en vont. Il n’en

reviendra guère.

Je lui répliquai avec fougue:

--Jamais de la vie! Dans moins d’un an vous nous prierez à deux genoux

de revenir.

--Et pourquoi cela? fit-il.

--Vous ne sauriez maintenir l’ordre sans nous!

--Avec facilité, répliqua-t-il froidement.

--Voyez plutôt où en sont les choses ici!

--Ce n’est que passager.

--Mais qui gouvernera?

--Les plus dignes, répliqua-t-il avec obstination. Comment pouvez-vous

encore croire, monsieur le vicomte, après tout ce qui s’est passé, que

pour faire des lois il faille posséder un titre, sauf votre respect?

Vous figurez-vous donc que le blé ne poussera plus, que les poules ne

pondront plus, dès que l’ombre du seigneur ne sera plus sur elles? Vous

figurez-vous que pour se battre il faille avoir de la poudre sur la tête

aussi bien que dans son mousquet?

--Je crois, ripostai-je, que quand ceux qui ne connaissent pas la mer se

font pilotes, il est temps de quitter le navire.

--Le pilote apprendra son métier, reprit-il. Et pour ce qui est de

quitter le navire, libre à ceux qui n’ont rien à faire à son bord. Soyez

raisonnable, monseigneur, poursuivit-il sur un ton différent. Soyez

raisonnable. On a tué dans Nîmes trois cents personnes en trois jours.

--Et vous me conseillez de rester?

--Oui, car il y a du sang entre nous, répondit-il d’un air tragique. On

ne pardonnera pas aisément ce qui vient de se passer ici. Allez à

l’étranger après cela, et restez-y. Mais non, vous n’irez pas, vous

serez raisonnable, reprit-il, d’une voix rude et affectueuse. Retournez

chez vous au château, monsieur, et tenez-vous tranquille: personne ne

vous fera de mal.

Il parlait fort sensément. Du moins l’avis me parut si bon, que, après

un peu d’hésitation, je me déterminai à le suivre, et donnai le même

conseil aux autres. Mais Louis refusa de m’écouter. Il avait pris la

France en horreur depuis sa fuite, et il voulait partir. Il n’éleva pas

d’objection, toutefois, lorsque je le sollicitai de me laisser Denise;

et moins de vingt-quatre heures après le décès de sa mère, l’abbé Benoît

nous unit, dans cette sombre maison aux volets clos de la venelle des

Capucins. En même temps Louis épousa Mme Catinot, qui allait partager

son exil. Inutile d’ajouter que ces noces furent exemptes de

réjouissances: ni festin, ni joyeuses sonneries de cloches, ni toilette

de gala, mais des pleurs et des sanglots, des lèvres pâles et des mains

inertes.

Mais une aurore en pleurs précède parfois un beau jour. Durant trois

années au moins, il est vrai, notre vie connut des périls nombreux et

quelques chagrins--dont je conterai peut-être l’histoire un jour--et

nous partageâmes le sort de tous les Français en ces temps de honte et

d’opprobre; mais jamais, ni pour un jour ni pour une heure, je n’eus

lieu de regretter ce qui s’était accompli si hâtivement à Nîmes. Des

mains fidèles et des lèvres ardentes, des yeux qui brillèrent aussi

clairs dans une prison que dans un palais, me réconfortèrent durant les

mauvais jours; et lorsque vinrent des temps meilleurs, et avec eux les

cheveux gris et une France nouvelle, ma femme sut encore embellir ma vie

et la partager de plus en plus étroitement.

Un dernier mot de l’homme à qui après Dieu je dus de l’obtenir. Il

survécut, mais je ne revis jamais Froment de Nîmes. Le troisième jour

des émeutes on amena du canon pour réduire sa tour: elle fut emportée

d’assaut et la garnison passée au fil de l’épée. Un seul homme, je

crois, s’en tira avec la vie. Ce fut Froment, l’indomptable, le chef le

plus habile que possédèrent jamais les Royalistes de France. Il gagna la

frontière sain et sauf, et passa à Turin, où il fut reçu honorablement

par ceux dont l’aide un peu plus active lui eût donné la victoire. Mais

celui qui échoue ne doit s’attendre qu’à des camouflets. On ne tarda

point à lui battre froid; il tomba dans l’estime, et avec les années ses

maux empirèrent. Une fois je tentai de le découvrir et de l’assister;

mais il était alors engagé dans une expédition sur la côte barbaresque,

et mes moyens ne m’auraient pas permis de faire grand’chose pour lui si

je l’avais retrouvé. On dit qu’il mourut peu après, mais je n’en ai

jamais eu la certitude. N’importe, mort ou vivant, je lui dois de la

reconnaissance, du respect et d’autres choses, parmi lesquelles je place

le plus grand bonheur de ma vie.

FIN

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

La cocarde rouge · 第 26 / 26 段