le nouveau venu (c’était Froment lui-même) et allez en chercher autant à
la _Vierge_, pour barricader la rue qui longe les casernes et mène à
l’arsenal. Vous trouverez facilement de l’aide. Occupez aussi quelques
maisons, afin de commander la rue. Et...
Mais il s’interrompit, car ses yeux, qu’il promenait à la ronde,
venaient de se poser sur moi.
--Qu’est-ce que cela signifie? reprit-il. Que fait ici ce monsieur? Et
dans ce costume?
--M. le marquis l’a surpris... là-haut.
--M. le marquis?
--Oui, monsieur, et il nous a donné l’ordre de l’enfermer au nº 6, en
attendant.
--Ah bah!
--Comme espion.
M. Froment sifflota, et nous nous entre-regardâmes tout d’abord. La
lumière incertaine des falots, et peut-être aussi sa préoccupation,
durcissaient les traits de son visage massif et ombraient fortement ses
orbites et sa bouche; mais il poussa un profond soupir, et sourit, comme
s’il appréciait l’étrangeté de la situation.
--Nous voilà donc de nouveau en présence, monsieur le vicomte, fit-il.
Cela me rappelle que j’ai ici quelque chose qui vous appartient. Vous
êtes venu pour me le réclamer, j’imagine?
--Oui, monsieur, je suis venu pour vous la réclamer, fis-je d’un ton
hautain, en lui renvoyant regard pour regard, et je vis qu’il me
comprenait.
--Et M. le marquis vous a trouvé là-haut?
--Oui, là-haut.
--Tiens!
Il resta songeur un instant. Puis, s’adressant aux hommes:
--C’est bon. Vous pouvez aller, Buzeaud. Je prends sous ma
responsabilité ce monsieur... qui fera bien de quitter cette mascarade.
Quant à vous, ajouta-t-il pour les trois ou quatre individus qui
l’accompagnaient, allez m’attendre là-haut. Dites à M. Flandrin--et
c’est mon dernier mot--que quoi qu’il arrive le maire ne doit pas hisser
le signal pour réclamer la troupe. Il lui dira de ma part tout ce qu’il
voudra... par exemple que je le ferai pendre aux plus hauts créneaux de
la tour... mais qu’on se garde bien de mettre cette menace à exécution.
C’est compris?
--Oui, monsieur.
--Allez. Je vous rejoins dans un instant.
Ils sortirent, laissant une lanterne sur le carreau, et je restai seul
avec Froment. J’attendais qu’il me parlât, mais il ne me regardait même
pas. Au contraire, allant à la fenêtre ouverte, il s’y accouda,
considéra la nuit, et resta ainsi quelques minutes sans mot dire. Les
ordres qu’il venait de donner avaient-ils modifié réellement le cours de
ses idées, ou bien ne savait-il encore de quelle façon me traiter? c’est
un point qui m’échappe. A plusieurs reprises, je l’ouïs soupirer, et à
la fin il me dit à brûle-pourpoint:
--Trois cohortes seulement ont répondu à l’appel!
Je ne sais ce qui me poussa, mais je le suivis sur ce terrain:
--Trois cohortes seulement sur combien? demandai-je froidement.
--Sur treize. Ils ont la supériorité numérique. Mais notre offensive
nous a valu le dessus, et il s’agira de le garder. Si les gens des
campagnes arrivent demain...
--Et les Cévenols pas.
--Exact. Si de plus les officiers parviennent à maintenir le régiment de
Guyenne dans les casernes, si le maire ne hisse pas le signal pour les
appeler, et si les Calvinistes ne s’emparent pas de l’arsenal... je
crois que nous pourrons y arriver.
--Mais les chances sont?...
--Contre nous, monsieur. Raison de plus (il se retourna enfin vers moi
et me montra son visage qui rayonnait d’un sombre orgueil); raison de
plus pour qu’il faille un homme! Car, le savez-vous? le prix de la lutte
qui se déroule là-bas, c’est la France! Oui, la France! répéta-t-il avec
amertume, et laissant paraître son émotion. Et je n’ai pour accomplir
cette besogne que quelques centaines de coupe-jarrets, de bandits et de
moines, cependant que vos jolis messieurs restent bien tranquilles à se
chauffer de l’autre côté de la frontière, en attendant de voir ce qui va
arriver! C’est moi qui cours les risques, et ce sont eux qui tiennent
les enjeux! Je tue l’ours, et ils en prennent la peau. Ils sont à
l’abri, et si j’échoue, me voilà pendu comme Favras!... Pouah! ce serait
à se faire patriote et à crier: «Vive la Nation!»
Sans attendre ma réponse, il attrapa vivement la lanterne, me fit signe
de le suivre, et me précéda au long du corridor. Il n’avait pas dit un
mot de ma présence dans la maison, ni de ma situation, ni de Mlle de
Saint-Alais, ni de la façon dont il prétendait me traiter; aussi, arrivé
à la porte, comme j’ignorais ses intentions, je lui touchai l’épaule et
l’arrêtai.
--Excusez-moi, monsieur, dis-je, avec toute la dignité dont je
disposais; mais j’aimerais savoir ce que vous allez faire de moi. Je
n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas entré dans cette maison
comme espion...
--Vous n’avez besoin de me dire rien du tout, trancha-t-il avec rudesse.
Et quant à ce que je vais faire de vous, cela tient en quatre mots. Je
vais vous garder auprès de moi, afin que si les choses en viennent au
pis, auquel cas il est peu probable que je voie la fin de cette semaine,
vous puissiez protéger Mlle de Saint-Alais et la conduire en lieu sûr. A
cette fin votre brevet, que je détiens, vous sera restitué. Si, d’autre
part, nous gardons l’avantage et allumons l’incendie qui doit enflammer
ces pédants à sang-froid, alors, monsieur le vicomte, j’aurai deux mots
à vous dire. Et nous causerons de la chose en gentilshommes.
Tout d’abord la surprise me rendit muet. Nous étions alors devant la
porte du petit escalier par où j’étais descendu; et son dernier mot
prononcé, comme s’il n’attendait pas de réponse, il l’ouvrit et posa le
pied sur la première marche, en projetant devant lui la clarté de son
falot. Je l’arrêtai par la manche, et il se retourna vers moi.
--Monsieur Froment...! murmurai-je.
Mais il me fut impossible d’ajouter un mot.
--Inutile de faire des phrases, dit-il majestueusement.
--Êtes-vous bien certain... que vous savez tout? balbutiai-je.
--Je suis certain qu’elle vous aime, et qu’elle ne m’aime pas,
répliqua-t-il, en fronçant la lèvre et d’une voix où vibrait le dépit.
En dehors de cela, je ne suis certain que d’une chose.
--Laquelle?
--C’est que d’ici vingt-quatre heures le sang va couler à flots dans
toutes les rues de Nîmes, et que le bourgeois Froment sera le baron
Froment... ou qu’il n’existera plus! Dans le premier cas, nous
causerons. Dans le second (et il haussa les épaules d’une façon tant
soit peu théâtrale), cela n’a plus d’importance.
Là-dessus il se mit à gravir les marches, et je le suivis. Au haut de
l’escalier, il prit le corridor supérieur, puis l’escalier extérieur, où
j’avais faussé compagnie à mon guide; et enfin sur le toit, une courte
échelle de bois menant jusque sur les plombs d’une tour. De là, nous
dominions, étalé confusément sous nos pieds, tout le ténébreux chaos de
Nîmes, ici offrant à l’imagination un amas de formes titanesques, et là
un fouillis de rouges lueurs et d’ombres qui se découpaient en noir sur
la clarté de l’église en feu. En trois points différents j’aperçus des
falots piquetant le ciel comme des étoiles: l’un sur le couronnement des
Arènes, un autre plus loin sur le clocher d’une église, le troisième sur
une tour, en dehors des remparts. Mais la plus grande partie de la ville
était à cette heure plongée dans le sommeil. L’émeute avait expiré, les
cloches se taisaient; la brise de la mer, chargée de sel, rafraîchissait
nos fronts.
Sur les plombs une douzaine de personnages enveloppés de manteaux
contemplaient pensivement le panorama, ou bien marchaient de long en
large, tout en causant; mais l’obscurité m’empêcha d’en reconnaître un
seul. Après avoir reçu deux ou trois messages, Froment s’éloigna jusqu’à
l’extrême bord de la tour qui donnait sur la campagne, et s’y promena
seul, la tête basse, les mains derrière le dos. Il y avait là-dedans,
j’imagine, plutôt un désir de sauvegarder sa dignité qu’un réel besoin
de solitude. Mais les autres respectèrent ses volontés; et, suivant leur
exemple, je m’assis dans un des créneaux, d’où l’on apercevait
l’incendie, alors sur son déclin.
J’ignore quelles étaient les pensées des autres. Un mot entendu par
hasard m’apprit que Louis de Saint-Alais commandait aux Arènes, et que
M. le marquis attendait seulement que le succès fût assuré pour partir à
Sommières, dont le gouverneur avait promis un régiment de cavalerie au
cas où Froment pourrait triompher sans son aide. La combinaison me parut
des plus singulières; mais les Émigrés, par crainte de compromettre le
roi, et mis en garde par le sort de Favras,--lequel, abandonné des
siens, avait été fusillé quelques mois plus tôt à la suite d’une
conspiration analogue,--n’avaient guère que de la timidité. Et si ceux
qui m’entouraient en ressentaient de l’indignation, ils n’eurent garde
de l’exprimer.
La plupart néanmoins se taisaient, sauf lorsqu’un mouvement dans la
ville, ou un appel au secours, leur arrachaient quelques paroles vives.
Quant à moi, mes pensées n’avaient rien à voir avec cette lutte où les
deux partis s’observaient l’un l’autre en attendant le jour: je ne
m’occupais ni du lendemain, ni de Denise, mais bien de Froment lui-même.
Si le but de cet homme avait été de faire impression sur moi, il l’avait
atteint. Assis là dans les ténèbres, je sentais peser sur moi son
influence; j’étais ému par la crise comme lui et parce que lui-même
l’était. Je vibrais de cette angoisse qui saisit le joueur à son dernier
enjeu, du seul fait qu’il avait jeté les dés. Je me trouvais avec lui
sur un même pinacle vertigineux, et à l’idée du menaçant avenir, je
tremblais pour lui et avec lui. Mon regard se détournait des autres, et
cherchait instinctivement sa haute taille dans l’ombre où il se
promenait solitaire. Sans la moindre volonté de ma part je lui rendais
l’hommage dû à celui qui se tient sur la brèche, impassible, et maître
de soi devant la mort qui le guette.
Vers minuit eut lieu un mouvement général de descente. Je n’avais rien
absorbé depuis douze heures, et j’avais beaucoup agi; nonobstant la
situation ambiguë où je me trouvais, la faim m’incitait à faire comme
les autres. Je me mêlai donc à eux, et me trouvai une minute plus tard
sur le seuil d’une pièce oblongue, brillamment éclairée par des
lampadaires, et garnie de tables apprêtées pour une soixantaine de
convives. Par une trouée de la foule masculine, il me sembla entrevoir
dans un coup d’œil, à l’autre bout de la salle, des femmes, des bijoux,
des regards étincelants, et un battement d’éventail: vision bien propre
à augmenter l’effet ahurissant du contraste au sortir de l’obscurité des
plombs balayés par le vent! Mais je n’eus guère le loisir de la
réflexion. Je m’étais à peine avancé de quelques pas dans la salle,
lorsque la presse qui me dérobait l’autre bout acheva de se dissiper, à
mesure que chacun prenait son siège, parmi le bourdonnement des
conversations. Au bout d’une minute mes regards avides se fixaient sans
contrainte sur Denise,--pâle et languissante, l’air navré,--placée
auprès de sa mère au haut bout de la table, comme une statue de la
désolation. Elles avaient auprès d’elles Mme Catinot, deux ou trois
dames et un nombre égal de gentilshommes.
Soit par une attraction sympathique, soit simple effet du hasard, elle
ne tarda pas à jeter les yeux sur moi, et se leva toute droite en
poussant une exclamation étouffée. Il n’en fallut pas plus: Mme de
Saint-Alais me regarda, et elle poussa également un cri. En un clin
d’œil, tandis qu’une faible partie des convives intermédiaires causaient
encore sans s’apercevoir de rien, et que les domestiques circulaient à
pas feutrés, tous les yeux se levèrent sur moi, à l’autre bout de la
table, et me prirent pour point de mire. Juste à ce moment, par malheur,
M. de Saint-Alais, un peu en retard, entrait: il ne manqua point de me
voir, lui aussi. Un juron éclata derrière moi, mais je ne m’occupais que
de l’autre bout de la table et de Denise, et ce fut seulement lorsqu’il
posa la main sur mon bras que je me retournai tout d’une pièce et que je
l’aperçus.
--Monsieur! s’écria-t-il, avec un nouveau juron (il étouffait presque de
rage et de surprise). C’en est trop.
Je le regardai en silence. La situation était inextricable, et je m’y
perdais.
--Comment se fait-il que je vous retrouve ici? reprit-il avec fureur et
d’un ton qui acheva d’attirer sur moi tous les regards.
Il était blême de colère. Il m’avait laissé prisonnier et me retrouvait
son hôte.
--Je n’en sais rien moi-même, fis-je. Mais...
--Je le sais, moi, prononça quelqu’un, dans le dos de M. de Saint-Alais.
Si vous tenez à le savoir, marquis, c’est sur mon invitation que M. de
Saux est ici.
C’était Froment, qui venait tout juste d’arriver. Saint-Alais se
retourna, comme si on l’eût poignardé.
--En ce cas, c’est moi qui ne suis pas à ma place ici! exclama-t-il.
--Comme il vous plaira, dit Froment avec calme.
--Mais il ne me plaît pas! riposta le marquis, lui jetant un regard de
dédain, et d’une voix qui emplit la salle. Il ne me plaît pas!
En l’entendant, et me voyant, sous les lumières, le centre de tous les
regards, je pouvais me croire de nouveau dans le salon de Saint-Alais,
lors du vain serment des épées; comme si les trois quarts d’un an ne
s’étaient pas écoulés depuis le début de la révolution. Mais la voix de
Froment me tira de cette rêverie.
--Fort bien, dit-il gravement. Il me semble, toutefois, que vous
oubliez...
--C’est vous qui oubliez, s’écria Saint-Alais avec emportement. Ou vous
ne comprenez pas, ou vous ignorez, que ce gentilhomme...
--Je n’oublie rien! répliqua Froment, dont le visage s’assombrit. Rien,
si ce n’est que nous faisons attendre nos hôtes. Moins que tout,
j’oublie les services, monsieur, que vous m’avez jusqu’ici rendus. Mais,
monsieur le marquis, reprit-il avec dignité, c’est mon tour de commander
ce soir, et c’est à moi de prendre des mesures. Je les ai prises, et je
dois vous prier de vous y soumettre. Je sais que vous ne me ferez pas
défaut en cette extrémité. Je sais, et ces gentilshommes savent, qu’en
cas de malheur vous me secourriez; mais je crois aussi que, tout allant
bien, comme c’est le cas, vous ne me susciterez pas d’obstacles
inutiles. Allons, monsieur; ce gentilhomme ne refusera pas de s’asseoir
à cette place. Et nous serons tous les invités de madame votre mère.
Faites-moi ce plaisir.
La face de Saint-Alais était sombre comme la nuit, mais l’autre était un
homme, et il usait d’un ton courtois mais énergique. Avec une
nonchalance hautaine, M. le marquis céda--pour la première fois de sa
vie, je pense--et je l’accompagnai jusqu’au haut bout de la table. Resté
seul, je m’assis à la première place venue, sous les regards scandalisés
de mes voisins. Mais plus qu’eux encore, j’étais scandalisé par ce
festin étrange, à l’heure où Nîmes veillait, par cette joyeuse
médianoche, à l’heure où les morts gisaient encore dans les rues, où
l’air frémissait, où la nuit entière se taisait, dans l’attente de ce
qui allait survenir.
CHAPITRE XXIII
LA CRISE
Quand l’aube grise, à laquelle tant d’hommes aspiraient, se leva
lentement sur la cité en éveil, elle trouva sur les plombs de la tour de
Froment des visages pâles, sinon des cœurs défaillants. Cette heure, où
toute la nature manque de couleur, où toutes choses, le ciel excepté,
paraissent ternes et grises, met le courage d’un homme à une rude
épreuve, tout comme le vent froid qui l’accompagne s’acharne sur son
corps. Les yeux qui une heure auparavant pétillaient de la gaieté du
vin--car nous nous étions attardés à boire au roi, à l’Église, à la
cocarde rouge et à M. d’Artois--devinrent pensifs; les hommes qui, un
peu plus tôt, montraient des visages vermeils, frissonnèrent en sondant
la brume, et s’enveloppèrent plus étroitement de leurs manteaux. S’il en
était un parmi eux qui considérât l’issue de la journée avec une entière
égalité d’âme, ce phénix ne s’offrit point à mes regards.
Froment avait prêché la foi, mais c’était dans la rue que la foi se
trouvait presque toute. Dans la rue, j’en suis sûr, il y avait maints
croyants, tout prêts à courir à la mort, ou à tuer sans miséricorde. Et
de ceux-là, peut-être, s’en trouvait-il aussi un ou deux parmi nous.
Mais en général les hommes qui surveillaient avec moi le panorama de
Nîmes ce matin-là, étaient de hardis aventuriers, ou des partisans
locaux de Froment, ou des officiers expulsés par leurs régiments, ou
encore, mais en petit nombre, des gentilshommes, tel Saint-Alais. Tous
gens braves, et quelques-uns échauffés par le vin; mais Froment n’était
pas seul à savoir que Favras avait été pendu, de Launay massacré, et le
prévôt Flesselles fusillé de sang-froid! D’autres que lui pouvaient
augurer à quel genre de vengeance ce bizarre être nouveau, la Nation,
saurait recourir, si on l’outrageait! Aussi, quand après une longue
attente l’aurore parut enfin, rosissant les nuages de l’est, et que
jaillissant par-dessus la mer de brume qui emplissait la vallée du
Rhône, elle teignit de sa rose lumière les cimes de l’occident, et nous
trouva debout, je ne vis autour de moi que des hommes aux faces graves,
et portant plus ou moins sur leurs traits hagards et défaits la marque
de leur condition mortelle.
Le seul Froment excepté. Celui-ci, pour une raison quelconque, offrait à
l’apparition du jour une contenance non seulement résolue, mais joyeuse.
Renonçant à l’attitude solitaire qu’il avait gardée toute la nuit, il
s’avança vers les créneaux dominant la ville, et causa et voire
plaisanta, raillant les cœurs faibles, et prenant la victoire comme
acquise. J’ai ouï dire à ses ennemis que cette conduite fut le résultat
de sa nature, et qu’il n’y avait aucun mérite; que l’orgueil l’élevait
non seulement au-dessus des vulgaires passions de l’humanité, mais
au-dessus de la crainte; que dans la ferme volonté de jouer son rôle à
l’admiration de chacun, il oubliait que ce fût là autre chose qu’un
rôle, et qu’il affrontait tous les hasards et courait tous les risques
avec aussi peu d’émotion que l’acteur qui représente le Cid, ou qui boit
le poison dans le rôle de Mithridate.
Mais cette prétention revient tout bonnement à affirmer que cet homme
était non seulement très vain, mais encore très brave. J’admets l’un et
l’autre. Aucun de ceux, en effet, qui l’ont vu ce matin-là n’en pourrait
douter: ils savent aussi que, entre un million d’hommes, le plus digne
de commander en une telle occurrence était bien cet homme résolu,
inflexible, gai même, qui ne revenait jamais sur ses décisions, pas plus
qu’il n’avouait de craintes. Lorsque la brume se dissipa--un peu après
quatre heures--et découvrit la plaine riante, la ville et les hauteurs,
et quand de la direction du Rhône le premier brimbalement des cloches
frappa les oreilles et fit taire le chant du rossignol, il tourna vers
ses partisans un visage presque joyeux.
--Allons, messieurs, fit-il d’un ton cordial et la tête haute.
Remuons-nous! Il ne doit pas être dit que nous nous cachons et que nous
n’osons nous montrer au dehors, ou qu’ayant poussé autrui en avant, nous
restons en arrière--comme ces bavards et songe-creux de leur lâche
Assemblée qui, prêts à s’emparer de leur roi, mirent au premier rang des
femmes pour se préserver du danger! Allons, messieurs! Ils l’ont emmené
de Versailles à Paris. Nous l’escorterons à son retour! C’est
aujourd’hui que nous faisons le premier pas!
L’enthousiasme est de tous les sentiments le plus contagieux. Un murmure
d’approbation accueillit ses paroles; les yeux qui une minute plus tôt
étaient mornes, redevinrent brillants.
--A bas les traîtres! cria l’un.
--A bas les trois couleurs! cria un autre.
Du geste, Froment réclama le silence.
--Non, monsieur, dit-il vivement. Au contraire, nous aussi, nous aurons
nos trois couleurs: Vive le Roi! vive la Foi! vive la Loi! Vivent les
Trois!
L’idée eut du succès. Cent voix en chœur crièrent: «Vivent les Trois!»
On répéta les mots sur les toits inférieurs et aux fenêtres, et jusque
dans les rues; tant et si bien qu’ils se perdirent _decrescendo_, tel un
feu de file, dans le lointain.
D’un grand geste chevaleresque, Froment leva son chapeau.
--Merci, messieurs, fit-il. Au nom du roi, au nom de Sa Majesté, je vous
remercie. Avant que nous ayons fini, l’Atlantique ouïra ce cri, et les
échos de la Manche le répéteront! Oui, le Rhône délivrera ce que la
Seine a emprisonné! Sur Nîmes et sur vous, toute la France aujourd’hui a
les yeux fixés! Pour la liberté! Pour la liberté de vivre: de lâches
scribes l’étrangleront-ils? Pour la liberté de prier: ils spolient Dieu
et profanent ses temples! Pour la liberté de circuler: le roi de France
est prisonnier! En dirai-je davantage?
--Non, non! s’écrièrent-ils, agitant leurs chapeaux et leurs épées.
--Je n’ajouterai donc rien, reprit-il. Je n’userai plus de mots! Mais je
veux montrer qu’ici du moins, à Nîmes, on honore Dieu et le roi, et on
laisse libres leurs fidèles! Suivez-moi, messieurs, et nous ferons le
tour de la ville pour visiter les postes du roi et voir si quelqu’un ose
crier: «A bas le roi!»
Ils lui répondirent par une clameur d’approbation et de menace qui fit
trembler la vieille tour; et aussitôt, se pressant sur l’échelle, ils se
mirent à descendre jusqu’au toit de la maison et de là dans l’escalier.
Assis sur l’embrasure de la tour, je vis leur long défilé traverser les
plombs au-dessous de moi; leurs cuivres et leurs buffleteries
reluisaient au soleil, leurs rubans voltigeaient à la brise, leurs voix
sonnaient haut et clair. Ils me parurent, alors, une troupe valeureuse:
la plupart étaient jeunes, et tous avaient bel air; ma sympathie les
accompagna lorsqu’ils s’enfoncèrent un par un dans le capot de
l’escalier par lequel j’étais monté. Une moitié avait disparu, lorsque
je sentis que l’on me touchait le bras, et je trouvai Froment, le
dernier à partir, arrêté auprès de moi.
--Vous resterez ici, monsieur, me dit-il, d’un ton significatif, les
yeux abaissés vers les miens. Si les choses en viennent au pis, je n’ai
pas besoin de vous recommander de veiller sur Mlle de Saint-Alais.
--Dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, je veillerai sur elle,
répondis-je.
--Merci, fit-il, la lèvre hautaine et une lueur mauvaise dans le regard.
Mais en ce dernier cas, c’est moi qui veillerai sur elle. Ne l’oubliez
pas, si je suis vainqueur, nous avons encore à causer, monsieur!
--Soit! Dieu vous donne la victoire! exclamai-je involontairement.
--Vous avez foi dans votre habileté à l’épée? répliqua-t-il, légèrement
ironique.
Puis, changeant de ton, il poursuivit:
--Mais non, je me trompe. Votre souhait procède d’un vrai gentilhomme
français. Et c’est en cette qualité que je vous confie Mlle Denise sans
la moindre crainte. Dieu vous garde!
--Et vous de même, fis-je.
Et il suivit les autres.
Il était environ cinq heures. Le soleil était levé, et la plate-forme de
la tour, restée silencieuse et en ma seule possession, semblait si
rapprochée du ciel, si lumineuse, paisible et tranquille, de cette
tranquillité du matin qui s’apparente à l’innocence, que je regardai
autour de moi, ébahi. Je me trouvais sur un autre plan que le monde
inférieur, d’où s’élevait sauvagement la clameur d’allégresse qui
saluait l’apparition de Froment. Une autre acclamation suivit, et une
autre, qui firent s’envoler les pigeons effarouchés en une nuée
tournoyante, bien plus haut que les toits; puis l’onde de bruit
s’éloigna peu à peu, propageant son indicible menace vers le sud de la
ville. Et je restai sur ma tour, seul et au-dessus de la mêlée.