--Prenez six hommes, les plus vigoureux que vous ayez en bas, répondit

le nouveau venu (c’était Froment lui-même) et allez en chercher autant à

la _Vierge_, pour barricader la rue qui longe les casernes et mène à

l’arsenal. Vous trouverez facilement de l’aide. Occupez aussi quelques

maisons, afin de commander la rue. Et...

Mais il s’interrompit, car ses yeux, qu’il promenait à la ronde,

venaient de se poser sur moi.

--Qu’est-ce que cela signifie? reprit-il. Que fait ici ce monsieur? Et

dans ce costume?

--M. le marquis l’a surpris... là-haut.

--M. le marquis?

--Oui, monsieur, et il nous a donné l’ordre de l’enfermer au nº 6, en

attendant.

--Ah bah!

--Comme espion.

M. Froment sifflota, et nous nous entre-regardâmes tout d’abord. La

lumière incertaine des falots, et peut-être aussi sa préoccupation,

durcissaient les traits de son visage massif et ombraient fortement ses

orbites et sa bouche; mais il poussa un profond soupir, et sourit, comme

s’il appréciait l’étrangeté de la situation.

--Nous voilà donc de nouveau en présence, monsieur le vicomte, fit-il.

Cela me rappelle que j’ai ici quelque chose qui vous appartient. Vous

êtes venu pour me le réclamer, j’imagine?

--Oui, monsieur, je suis venu pour vous la réclamer, fis-je d’un ton

hautain, en lui renvoyant regard pour regard, et je vis qu’il me

comprenait.

--Et M. le marquis vous a trouvé là-haut?

--Oui, là-haut.

--Tiens!

Il resta songeur un instant. Puis, s’adressant aux hommes:

--C’est bon. Vous pouvez aller, Buzeaud. Je prends sous ma

responsabilité ce monsieur... qui fera bien de quitter cette mascarade.

Quant à vous, ajouta-t-il pour les trois ou quatre individus qui

l’accompagnaient, allez m’attendre là-haut. Dites à M. Flandrin--et

c’est mon dernier mot--que quoi qu’il arrive le maire ne doit pas hisser

le signal pour réclamer la troupe. Il lui dira de ma part tout ce qu’il

voudra... par exemple que je le ferai pendre aux plus hauts créneaux de

la tour... mais qu’on se garde bien de mettre cette menace à exécution.

C’est compris?

--Oui, monsieur.

--Allez. Je vous rejoins dans un instant.

Ils sortirent, laissant une lanterne sur le carreau, et je restai seul

avec Froment. J’attendais qu’il me parlât, mais il ne me regardait même

pas. Au contraire, allant à la fenêtre ouverte, il s’y accouda,

considéra la nuit, et resta ainsi quelques minutes sans mot dire. Les

ordres qu’il venait de donner avaient-ils modifié réellement le cours de

ses idées, ou bien ne savait-il encore de quelle façon me traiter? c’est

un point qui m’échappe. A plusieurs reprises, je l’ouïs soupirer, et à

la fin il me dit à brûle-pourpoint:

--Trois cohortes seulement ont répondu à l’appel!

Je ne sais ce qui me poussa, mais je le suivis sur ce terrain:

--Trois cohortes seulement sur combien? demandai-je froidement.

--Sur treize. Ils ont la supériorité numérique. Mais notre offensive

nous a valu le dessus, et il s’agira de le garder. Si les gens des

campagnes arrivent demain...

--Et les Cévenols pas.

--Exact. Si de plus les officiers parviennent à maintenir le régiment de

Guyenne dans les casernes, si le maire ne hisse pas le signal pour les

appeler, et si les Calvinistes ne s’emparent pas de l’arsenal... je

crois que nous pourrons y arriver.

--Mais les chances sont?...

--Contre nous, monsieur. Raison de plus (il se retourna enfin vers moi

et me montra son visage qui rayonnait d’un sombre orgueil); raison de

plus pour qu’il faille un homme! Car, le savez-vous? le prix de la lutte

qui se déroule là-bas, c’est la France! Oui, la France! répéta-t-il avec

amertume, et laissant paraître son émotion. Et je n’ai pour accomplir

cette besogne que quelques centaines de coupe-jarrets, de bandits et de

moines, cependant que vos jolis messieurs restent bien tranquilles à se

chauffer de l’autre côté de la frontière, en attendant de voir ce qui va

arriver! C’est moi qui cours les risques, et ce sont eux qui tiennent

les enjeux! Je tue l’ours, et ils en prennent la peau. Ils sont à

l’abri, et si j’échoue, me voilà pendu comme Favras!... Pouah! ce serait

à se faire patriote et à crier: «Vive la Nation!»

Sans attendre ma réponse, il attrapa vivement la lanterne, me fit signe

de le suivre, et me précéda au long du corridor. Il n’avait pas dit un

mot de ma présence dans la maison, ni de ma situation, ni de Mlle de

Saint-Alais, ni de la façon dont il prétendait me traiter; aussi, arrivé

à la porte, comme j’ignorais ses intentions, je lui touchai l’épaule et

l’arrêtai.

--Excusez-moi, monsieur, dis-je, avec toute la dignité dont je

disposais; mais j’aimerais savoir ce que vous allez faire de moi. Je

n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas entré dans cette maison

comme espion...

--Vous n’avez besoin de me dire rien du tout, trancha-t-il avec rudesse.

Et quant à ce que je vais faire de vous, cela tient en quatre mots. Je

vais vous garder auprès de moi, afin que si les choses en viennent au

pis, auquel cas il est peu probable que je voie la fin de cette semaine,

vous puissiez protéger Mlle de Saint-Alais et la conduire en lieu sûr. A

cette fin votre brevet, que je détiens, vous sera restitué. Si, d’autre

part, nous gardons l’avantage et allumons l’incendie qui doit enflammer

ces pédants à sang-froid, alors, monsieur le vicomte, j’aurai deux mots

à vous dire. Et nous causerons de la chose en gentilshommes.

Tout d’abord la surprise me rendit muet. Nous étions alors devant la

porte du petit escalier par où j’étais descendu; et son dernier mot

prononcé, comme s’il n’attendait pas de réponse, il l’ouvrit et posa le

pied sur la première marche, en projetant devant lui la clarté de son

falot. Je l’arrêtai par la manche, et il se retourna vers moi.

--Monsieur Froment...! murmurai-je.

Mais il me fut impossible d’ajouter un mot.

--Inutile de faire des phrases, dit-il majestueusement.

--Êtes-vous bien certain... que vous savez tout? balbutiai-je.

--Je suis certain qu’elle vous aime, et qu’elle ne m’aime pas,

répliqua-t-il, en fronçant la lèvre et d’une voix où vibrait le dépit.

En dehors de cela, je ne suis certain que d’une chose.

--Laquelle?

--C’est que d’ici vingt-quatre heures le sang va couler à flots dans

toutes les rues de Nîmes, et que le bourgeois Froment sera le baron

Froment... ou qu’il n’existera plus! Dans le premier cas, nous

causerons. Dans le second (et il haussa les épaules d’une façon tant

soit peu théâtrale), cela n’a plus d’importance.

Là-dessus il se mit à gravir les marches, et je le suivis. Au haut de

l’escalier, il prit le corridor supérieur, puis l’escalier extérieur, où

j’avais faussé compagnie à mon guide; et enfin sur le toit, une courte

échelle de bois menant jusque sur les plombs d’une tour. De là, nous

dominions, étalé confusément sous nos pieds, tout le ténébreux chaos de

Nîmes, ici offrant à l’imagination un amas de formes titanesques, et là

un fouillis de rouges lueurs et d’ombres qui se découpaient en noir sur

la clarté de l’église en feu. En trois points différents j’aperçus des

falots piquetant le ciel comme des étoiles: l’un sur le couronnement des

Arènes, un autre plus loin sur le clocher d’une église, le troisième sur

une tour, en dehors des remparts. Mais la plus grande partie de la ville

était à cette heure plongée dans le sommeil. L’émeute avait expiré, les

cloches se taisaient; la brise de la mer, chargée de sel, rafraîchissait

nos fronts.

Sur les plombs une douzaine de personnages enveloppés de manteaux

contemplaient pensivement le panorama, ou bien marchaient de long en

large, tout en causant; mais l’obscurité m’empêcha d’en reconnaître un

seul. Après avoir reçu deux ou trois messages, Froment s’éloigna jusqu’à

l’extrême bord de la tour qui donnait sur la campagne, et s’y promena

seul, la tête basse, les mains derrière le dos. Il y avait là-dedans,

j’imagine, plutôt un désir de sauvegarder sa dignité qu’un réel besoin

de solitude. Mais les autres respectèrent ses volontés; et, suivant leur

exemple, je m’assis dans un des créneaux, d’où l’on apercevait

l’incendie, alors sur son déclin.

J’ignore quelles étaient les pensées des autres. Un mot entendu par

hasard m’apprit que Louis de Saint-Alais commandait aux Arènes, et que

M. le marquis attendait seulement que le succès fût assuré pour partir à

Sommières, dont le gouverneur avait promis un régiment de cavalerie au

cas où Froment pourrait triompher sans son aide. La combinaison me parut

des plus singulières; mais les Émigrés, par crainte de compromettre le

roi, et mis en garde par le sort de Favras,--lequel, abandonné des

siens, avait été fusillé quelques mois plus tôt à la suite d’une

conspiration analogue,--n’avaient guère que de la timidité. Et si ceux

qui m’entouraient en ressentaient de l’indignation, ils n’eurent garde

de l’exprimer.

La plupart néanmoins se taisaient, sauf lorsqu’un mouvement dans la

ville, ou un appel au secours, leur arrachaient quelques paroles vives.

Quant à moi, mes pensées n’avaient rien à voir avec cette lutte où les

deux partis s’observaient l’un l’autre en attendant le jour: je ne

m’occupais ni du lendemain, ni de Denise, mais bien de Froment lui-même.

Si le but de cet homme avait été de faire impression sur moi, il l’avait

atteint. Assis là dans les ténèbres, je sentais peser sur moi son

influence; j’étais ému par la crise comme lui et parce que lui-même

l’était. Je vibrais de cette angoisse qui saisit le joueur à son dernier

enjeu, du seul fait qu’il avait jeté les dés. Je me trouvais avec lui

sur un même pinacle vertigineux, et à l’idée du menaçant avenir, je

tremblais pour lui et avec lui. Mon regard se détournait des autres, et

cherchait instinctivement sa haute taille dans l’ombre où il se

promenait solitaire. Sans la moindre volonté de ma part je lui rendais

l’hommage dû à celui qui se tient sur la brèche, impassible, et maître

de soi devant la mort qui le guette.

Vers minuit eut lieu un mouvement général de descente. Je n’avais rien

absorbé depuis douze heures, et j’avais beaucoup agi; nonobstant la

situation ambiguë où je me trouvais, la faim m’incitait à faire comme

les autres. Je me mêlai donc à eux, et me trouvai une minute plus tard

sur le seuil d’une pièce oblongue, brillamment éclairée par des

lampadaires, et garnie de tables apprêtées pour une soixantaine de

convives. Par une trouée de la foule masculine, il me sembla entrevoir

dans un coup d’œil, à l’autre bout de la salle, des femmes, des bijoux,

des regards étincelants, et un battement d’éventail: vision bien propre

à augmenter l’effet ahurissant du contraste au sortir de l’obscurité des

plombs balayés par le vent! Mais je n’eus guère le loisir de la

réflexion. Je m’étais à peine avancé de quelques pas dans la salle,

lorsque la presse qui me dérobait l’autre bout acheva de se dissiper, à

mesure que chacun prenait son siège, parmi le bourdonnement des

conversations. Au bout d’une minute mes regards avides se fixaient sans

contrainte sur Denise,--pâle et languissante, l’air navré,--placée

auprès de sa mère au haut bout de la table, comme une statue de la

désolation. Elles avaient auprès d’elles Mme Catinot, deux ou trois

dames et un nombre égal de gentilshommes.

Soit par une attraction sympathique, soit simple effet du hasard, elle

ne tarda pas à jeter les yeux sur moi, et se leva toute droite en

poussant une exclamation étouffée. Il n’en fallut pas plus: Mme de

Saint-Alais me regarda, et elle poussa également un cri. En un clin

d’œil, tandis qu’une faible partie des convives intermédiaires causaient

encore sans s’apercevoir de rien, et que les domestiques circulaient à

pas feutrés, tous les yeux se levèrent sur moi, à l’autre bout de la

table, et me prirent pour point de mire. Juste à ce moment, par malheur,

M. de Saint-Alais, un peu en retard, entrait: il ne manqua point de me

voir, lui aussi. Un juron éclata derrière moi, mais je ne m’occupais que

de l’autre bout de la table et de Denise, et ce fut seulement lorsqu’il

posa la main sur mon bras que je me retournai tout d’une pièce et que je

l’aperçus.

--Monsieur! s’écria-t-il, avec un nouveau juron (il étouffait presque de

rage et de surprise). C’en est trop.

Je le regardai en silence. La situation était inextricable, et je m’y

perdais.

--Comment se fait-il que je vous retrouve ici? reprit-il avec fureur et

d’un ton qui acheva d’attirer sur moi tous les regards.

Il était blême de colère. Il m’avait laissé prisonnier et me retrouvait

son hôte.

--Je n’en sais rien moi-même, fis-je. Mais...

--Je le sais, moi, prononça quelqu’un, dans le dos de M. de Saint-Alais.

Si vous tenez à le savoir, marquis, c’est sur mon invitation que M. de

Saux est ici.

C’était Froment, qui venait tout juste d’arriver. Saint-Alais se

retourna, comme si on l’eût poignardé.

--En ce cas, c’est moi qui ne suis pas à ma place ici! exclama-t-il.

--Comme il vous plaira, dit Froment avec calme.

--Mais il ne me plaît pas! riposta le marquis, lui jetant un regard de

dédain, et d’une voix qui emplit la salle. Il ne me plaît pas!

En l’entendant, et me voyant, sous les lumières, le centre de tous les

regards, je pouvais me croire de nouveau dans le salon de Saint-Alais,

lors du vain serment des épées; comme si les trois quarts d’un an ne

s’étaient pas écoulés depuis le début de la révolution. Mais la voix de

Froment me tira de cette rêverie.

--Fort bien, dit-il gravement. Il me semble, toutefois, que vous

oubliez...

--C’est vous qui oubliez, s’écria Saint-Alais avec emportement. Ou vous

ne comprenez pas, ou vous ignorez, que ce gentilhomme...

--Je n’oublie rien! répliqua Froment, dont le visage s’assombrit. Rien,

si ce n’est que nous faisons attendre nos hôtes. Moins que tout,

j’oublie les services, monsieur, que vous m’avez jusqu’ici rendus. Mais,

monsieur le marquis, reprit-il avec dignité, c’est mon tour de commander

ce soir, et c’est à moi de prendre des mesures. Je les ai prises, et je

dois vous prier de vous y soumettre. Je sais que vous ne me ferez pas

défaut en cette extrémité. Je sais, et ces gentilshommes savent, qu’en

cas de malheur vous me secourriez; mais je crois aussi que, tout allant

bien, comme c’est le cas, vous ne me susciterez pas d’obstacles

inutiles. Allons, monsieur; ce gentilhomme ne refusera pas de s’asseoir

à cette place. Et nous serons tous les invités de madame votre mère.

Faites-moi ce plaisir.

La face de Saint-Alais était sombre comme la nuit, mais l’autre était un

homme, et il usait d’un ton courtois mais énergique. Avec une

nonchalance hautaine, M. le marquis céda--pour la première fois de sa

vie, je pense--et je l’accompagnai jusqu’au haut bout de la table. Resté

seul, je m’assis à la première place venue, sous les regards scandalisés

de mes voisins. Mais plus qu’eux encore, j’étais scandalisé par ce

festin étrange, à l’heure où Nîmes veillait, par cette joyeuse

médianoche, à l’heure où les morts gisaient encore dans les rues, où

l’air frémissait, où la nuit entière se taisait, dans l’attente de ce

qui allait survenir.

CHAPITRE XXIII

LA CRISE

Quand l’aube grise, à laquelle tant d’hommes aspiraient, se leva

lentement sur la cité en éveil, elle trouva sur les plombs de la tour de

Froment des visages pâles, sinon des cœurs défaillants. Cette heure, où

toute la nature manque de couleur, où toutes choses, le ciel excepté,

paraissent ternes et grises, met le courage d’un homme à une rude

épreuve, tout comme le vent froid qui l’accompagne s’acharne sur son

corps. Les yeux qui une heure auparavant pétillaient de la gaieté du

vin--car nous nous étions attardés à boire au roi, à l’Église, à la

cocarde rouge et à M. d’Artois--devinrent pensifs; les hommes qui, un

peu plus tôt, montraient des visages vermeils, frissonnèrent en sondant

la brume, et s’enveloppèrent plus étroitement de leurs manteaux. S’il en

était un parmi eux qui considérât l’issue de la journée avec une entière

égalité d’âme, ce phénix ne s’offrit point à mes regards.

Froment avait prêché la foi, mais c’était dans la rue que la foi se

trouvait presque toute. Dans la rue, j’en suis sûr, il y avait maints

croyants, tout prêts à courir à la mort, ou à tuer sans miséricorde. Et

de ceux-là, peut-être, s’en trouvait-il aussi un ou deux parmi nous.

Mais en général les hommes qui surveillaient avec moi le panorama de

Nîmes ce matin-là, étaient de hardis aventuriers, ou des partisans

locaux de Froment, ou des officiers expulsés par leurs régiments, ou

encore, mais en petit nombre, des gentilshommes, tel Saint-Alais. Tous

gens braves, et quelques-uns échauffés par le vin; mais Froment n’était

pas seul à savoir que Favras avait été pendu, de Launay massacré, et le

prévôt Flesselles fusillé de sang-froid! D’autres que lui pouvaient

augurer à quel genre de vengeance ce bizarre être nouveau, la Nation,

saurait recourir, si on l’outrageait! Aussi, quand après une longue

attente l’aurore parut enfin, rosissant les nuages de l’est, et que

jaillissant par-dessus la mer de brume qui emplissait la vallée du

Rhône, elle teignit de sa rose lumière les cimes de l’occident, et nous

trouva debout, je ne vis autour de moi que des hommes aux faces graves,

et portant plus ou moins sur leurs traits hagards et défaits la marque

de leur condition mortelle.

Le seul Froment excepté. Celui-ci, pour une raison quelconque, offrait à

l’apparition du jour une contenance non seulement résolue, mais joyeuse.

Renonçant à l’attitude solitaire qu’il avait gardée toute la nuit, il

s’avança vers les créneaux dominant la ville, et causa et voire

plaisanta, raillant les cœurs faibles, et prenant la victoire comme

acquise. J’ai ouï dire à ses ennemis que cette conduite fut le résultat

de sa nature, et qu’il n’y avait aucun mérite; que l’orgueil l’élevait

non seulement au-dessus des vulgaires passions de l’humanité, mais

au-dessus de la crainte; que dans la ferme volonté de jouer son rôle à

l’admiration de chacun, il oubliait que ce fût là autre chose qu’un

rôle, et qu’il affrontait tous les hasards et courait tous les risques

avec aussi peu d’émotion que l’acteur qui représente le Cid, ou qui boit

le poison dans le rôle de Mithridate.

Mais cette prétention revient tout bonnement à affirmer que cet homme

était non seulement très vain, mais encore très brave. J’admets l’un et

l’autre. Aucun de ceux, en effet, qui l’ont vu ce matin-là n’en pourrait

douter: ils savent aussi que, entre un million d’hommes, le plus digne

de commander en une telle occurrence était bien cet homme résolu,

inflexible, gai même, qui ne revenait jamais sur ses décisions, pas plus

qu’il n’avouait de craintes. Lorsque la brume se dissipa--un peu après

quatre heures--et découvrit la plaine riante, la ville et les hauteurs,

et quand de la direction du Rhône le premier brimbalement des cloches

frappa les oreilles et fit taire le chant du rossignol, il tourna vers

ses partisans un visage presque joyeux.

--Allons, messieurs, fit-il d’un ton cordial et la tête haute.

Remuons-nous! Il ne doit pas être dit que nous nous cachons et que nous

n’osons nous montrer au dehors, ou qu’ayant poussé autrui en avant, nous

restons en arrière--comme ces bavards et songe-creux de leur lâche

Assemblée qui, prêts à s’emparer de leur roi, mirent au premier rang des

femmes pour se préserver du danger! Allons, messieurs! Ils l’ont emmené

de Versailles à Paris. Nous l’escorterons à son retour! C’est

aujourd’hui que nous faisons le premier pas!

L’enthousiasme est de tous les sentiments le plus contagieux. Un murmure

d’approbation accueillit ses paroles; les yeux qui une minute plus tôt

étaient mornes, redevinrent brillants.

--A bas les traîtres! cria l’un.

--A bas les trois couleurs! cria un autre.

Du geste, Froment réclama le silence.

--Non, monsieur, dit-il vivement. Au contraire, nous aussi, nous aurons

nos trois couleurs: Vive le Roi! vive la Foi! vive la Loi! Vivent les

Trois!

L’idée eut du succès. Cent voix en chœur crièrent: «Vivent les Trois!»

On répéta les mots sur les toits inférieurs et aux fenêtres, et jusque

dans les rues; tant et si bien qu’ils se perdirent _decrescendo_, tel un

feu de file, dans le lointain.

D’un grand geste chevaleresque, Froment leva son chapeau.

--Merci, messieurs, fit-il. Au nom du roi, au nom de Sa Majesté, je vous

remercie. Avant que nous ayons fini, l’Atlantique ouïra ce cri, et les

échos de la Manche le répéteront! Oui, le Rhône délivrera ce que la

Seine a emprisonné! Sur Nîmes et sur vous, toute la France aujourd’hui a

les yeux fixés! Pour la liberté! Pour la liberté de vivre: de lâches

scribes l’étrangleront-ils? Pour la liberté de prier: ils spolient Dieu

et profanent ses temples! Pour la liberté de circuler: le roi de France

est prisonnier! En dirai-je davantage?

--Non, non! s’écrièrent-ils, agitant leurs chapeaux et leurs épées.

--Je n’ajouterai donc rien, reprit-il. Je n’userai plus de mots! Mais je

veux montrer qu’ici du moins, à Nîmes, on honore Dieu et le roi, et on

laisse libres leurs fidèles! Suivez-moi, messieurs, et nous ferons le

tour de la ville pour visiter les postes du roi et voir si quelqu’un ose

crier: «A bas le roi!»

Ils lui répondirent par une clameur d’approbation et de menace qui fit

trembler la vieille tour; et aussitôt, se pressant sur l’échelle, ils se

mirent à descendre jusqu’au toit de la maison et de là dans l’escalier.

Assis sur l’embrasure de la tour, je vis leur long défilé traverser les

plombs au-dessous de moi; leurs cuivres et leurs buffleteries

reluisaient au soleil, leurs rubans voltigeaient à la brise, leurs voix

sonnaient haut et clair. Ils me parurent, alors, une troupe valeureuse:

la plupart étaient jeunes, et tous avaient bel air; ma sympathie les

accompagna lorsqu’ils s’enfoncèrent un par un dans le capot de

l’escalier par lequel j’étais monté. Une moitié avait disparu, lorsque

je sentis que l’on me touchait le bras, et je trouvai Froment, le

dernier à partir, arrêté auprès de moi.

--Vous resterez ici, monsieur, me dit-il, d’un ton significatif, les

yeux abaissés vers les miens. Si les choses en viennent au pis, je n’ai

pas besoin de vous recommander de veiller sur Mlle de Saint-Alais.

--Dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, je veillerai sur elle,

répondis-je.

--Merci, fit-il, la lèvre hautaine et une lueur mauvaise dans le regard.

Mais en ce dernier cas, c’est moi qui veillerai sur elle. Ne l’oubliez

pas, si je suis vainqueur, nous avons encore à causer, monsieur!

--Soit! Dieu vous donne la victoire! exclamai-je involontairement.

--Vous avez foi dans votre habileté à l’épée? répliqua-t-il, légèrement

ironique.

Puis, changeant de ton, il poursuivit:

--Mais non, je me trompe. Votre souhait procède d’un vrai gentilhomme

français. Et c’est en cette qualité que je vous confie Mlle Denise sans

la moindre crainte. Dieu vous garde!

--Et vous de même, fis-je.

Et il suivit les autres.

Il était environ cinq heures. Le soleil était levé, et la plate-forme de

la tour, restée silencieuse et en ma seule possession, semblait si

rapprochée du ciel, si lumineuse, paisible et tranquille, de cette

tranquillité du matin qui s’apparente à l’innocence, que je regardai

autour de moi, ébahi. Je me trouvais sur un autre plan que le monde

inférieur, d’où s’élevait sauvagement la clameur d’allégresse qui

saluait l’apparition de Froment. Une autre acclamation suivit, et une

autre, qui firent s’envoler les pigeons effarouchés en une nuée

tournoyante, bien plus haut que les toits; puis l’onde de bruit

s’éloigna peu à peu, propageant son indicible menace vers le sud de la

ville. Et je restai sur ma tour, seul et au-dessus de la mêlée.

La cocarde rouge · 第 23 / 26 段