succédaient en moi avec une rapidité fantastique. Elle était là, dans la
maison d’en face! La rencontre me parut merveilleuse, inexplicable. Puis
je songeai que la maison était toute proche de la vieille porte que
j’avais vue de la rue; et ne m’avait-on pas dit que Froment habitait la
Porte d’Auguste?
Nul doute: il tenait la jeune fille en son pouvoir dans cette maison
accolée à la porte et ne faisant qu’un avec elle. Je me penchai un peu
plus, tant pour rafraîchir mon visage en feu que pour mieux voir.
Parcourant avidement du regard la morne façade, je suivis la rangée de
meurtrières qui marquaient le trajet de l’escalier. Je la suivis
jusqu’au bas: elle se terminait à côté du porche surmonté d’une
statuette, où j’avais vu entrer deux hommes.
On se battait toujours par la ville. J’entendais les sourds déchirements
de la lointaine fusillade, et le tocsin des cloches; et de temps à autre
une bouffée tumultueuse de cris et de hurlements passait dans l’air du
soir. Mais je ne quittais pas des yeux le porche inférieur, et il finit
par me venir une idée. Cette fois je suivis en remontant la file des
meurtrières--on ne les distinguait presque plus dans la nuit de la
cour--et je notai avec soin la position de la fenêtre où Denise s’était
montrée. Puis je me détournai, traversai la chambre, et descendis
l’escalier.
Je manquais de lumière, et il me fallut tâtonner d’une main le long du
mur; mais je savais où se trouvait le cadavre du moine, et je le
franchis sans difficulté. Arrivé à la porte, j’y passai la tête et
regardai au dehors.
Deux hommes, tout justement, traversaient d’un pas rapide la petite
place: avant d’arriver à la porte, ils s’enfoncèrent dans une entrée sur
la droite, et disparurent. Par-dessus le toit de la plus haute maison,
qui me dominait de sa sombre masse, vacillait une vague lueur rougeâtre.
J’entendis des voix qui provenaient, me sembla-t-il, de la tour
surmontant la porte; et, là aussi, je crus voir un personnage se
silhouetter sur le ciel. A part cela, tout était calme dans les
environs, et je rentrai à l’intérieur.
Je ne dirai pas ce que je fis dans l’obscurité, au pied de l’escalier:
ce souvenir m’est odieux. Mais au bout de deux minutes je sortis
transformé en moine, cagoule rabattue et ceinture de corde. Puis, à mon
tour, je m’enfonçai dans l’entrée, et ne tardai pas à me trouver dans la
cour. Devant moi était le porche, et à l’aide du canon de mousquet
brisé, que j’avais ramassé en passant, je frappai deux coups sur les
dalles.
Je n’eus pas le temps de songer à ce qui allait se produire ou à
l’accueil qui m’attendait. La porte s’ouvrit aussitôt, et j’entrai.
Comme par enchantement la porte se referma sans bruit derrière moi.
Je me trouvai dans un long corridor ou vestibule, nu et sans un meuble,
qui avait dû autrefois servir de cloître. Une lampe allumée était
accrochée à un mur, et devant moi, assis sur un banc de pierre, deux
personnages conversaient. Trois ou quatre autres allaient et venaient de
long en large. Tous se turent à mon entrée, et me regardèrent
attentivement.
--D’où venez-vous, mon frère? me demanda l’un d’eux, en s’approchant de
moi.
--Du _Cabaret de la Vierge_, répondis-je à tout hasard.
Et comme la lumière m’éblouissait, je levai la main afin de m’en
préserver.
--C’est pour le chef?
--Pour lui-même.
--En ce cas, venez vite, reprit l’homme, il est sur le toit. Tout va
bien? reprit-il, en regardant mon arme avec un sourire.
--Tout va bien, répondis-je, sans lever la tête, afin de cacher mes
traits dans l’ombre de la cagoule.
--Ça commence à chauffer, paraît-il.
--Ça commence.
Il prit un lampion, et ouvrant une porte dans une espèce d’arc-boutant
où s’appuyait l’une des arcades, il m’y précéda, et me fit monter un
étroit escalier à vis, pris dans l’épaisseur de la muraille. Nous
dépassâmes une porte ouverte, que je repérai mentalement. Elle donnait
accès aux pièces du premier étage à compter du sol. Vingt marches plus
haut, je vis une autre porte--fermée, celle-ci. Encore quinze marches,
et c’en fut une troisième. Cet étage-là me tenait à cœur, et avec
l’avidité du désespoir je cherchai des yeux un moyen de fausser
compagnie à mon guide et de m’y arrêter. Mais je ne vis que les pierres
lisses du mur; et il continuait à monter.
Une douzaine de marches plus haut, je fis halte.
--Qu’est-ce qui se passe? demanda-t-il, en abaissant les yeux vers moi.
--Je viens de perdre un billet, répondis-je, et je me mis à tâtonner sur
les degrés.
--Un billet pour le chef?
--Oui.
--Tenez, voici la lumière! répliqua-t-il avec impatience. Et ne traînez
pas! Quand il s’agit de nouvelles sérieuses... Sacré tonnerre! qu’est-ce
que vous fichez donc!
Je venais de lâcher la lampe, qui s’éteignit en roulant à bas des
degrés, et nous étions dans les ténèbres. Durant le silence qui suivit,
je pus entendre les voix des gens au-dessus de nous, et le bruit de
leurs pas sur le toit en terrasse; puis une bouffée d’air frais
m’arriva. Mais mon compagnon, remis de sa surprise, poussa un nouveau
juron.
--Descendez! descendez! s’écria-t-il en colère, et laissez-moi passer.
Vous êtes un fameux messager!... Attendez-moi là, je vais chercher une
autre lumière.
Il se faufila entre le mur et moi, et me laissa planté à l’endroit même
que j’aurais choisi, dans l’angle de la porte que nous venions de
dépasser. Il n’avait pas descendu six marches que je posais le doigt sur
le loquet. O bonheur! la porte que je m’attendais à trouver fermée, céda
sous mon genou. Je la franchis, et la refermai derrière moi. Puis
tournant à droite, toujours dans l’obscurité, je m’avançai à tâtons le
long du mur. C’était, je le savais, le mur extérieur, et devant moi je
distinguais vaguement la clarté d’une fenêtre. En cet instant, qui
allait être celui de l’épreuve décisive, je recouvrai tout mon
sang-froid. Je comptai dix pas, et arrivai, selon mes prévisions, à la
fenêtre. Dix pas plus loin, je trouvai mon chemin barré par une porte.
Ici devait être la chambre,--la dernière de ce côté. Tout en prêtant
l’oreille aux premiers bruits de poursuite ou d’alerte, je cherchai à
tâtons le loquet, le trouvai, et le fis jouer. De nouveau la chance me
favorisa: la porte céda sous ma poussée; mais au lieu de lumière je ne
trouvai que l’obscurité, comme devant: j’en compris la raison, lorsque
je me heurtai avec une certaine violence contre une deuxième porte.
Un cri étouffé d’intonation féminine s’éleva par derrière, et quelqu’un
demanda vivement:
--Qui est là?
Au lieu de répondre, je cherchai le loquet, je le trouvai, et la porte
s’ouvrit. La lumière qui s’en échappa m’éblouit quelques secondes, mais
tout en clignant des yeux sur le seuil, j’aperçus sous la lampe deux
jeunes femmes aux abois, l’une derrière l’autre, et dont la plus proche
était Denise.
Avec un cri de joie je fis un pas vers elle; elle recula, l’horreur
peinte sur son visage.
--Que voulez-vous? bégaya-t-elle. Vous faites erreur, monsieur. Nous...
Je m’avisai alors de mon accoutrement, et que je tenais toujours mon
canon de mousquet. Je rabattis la cagoule, découvrant mon visage, et
tout aussitôt--la surprise fut des plus délicieuses, car je n’avais pas
revu Denise depuis notre vis-à-vis de la voiture, et c’est à peine si
alors nous avions échangé quatre mots--tout aussitôt elle fut dans mes
bras, sanglotant la tête cachée sur ma poitrine, et ses cheveux sous mes
lèvres.
--On m’avait dit que vous étiez mort! s’écria-t-elle.
Je compris tout. Je la serrai contre moi, de plus en plus étroitement,
et lui dis... Mais Dieu sait ce que je lui dis! Et pour un moment elle
ne résista pas, et nous oubliâmes tout le reste, le danger actuel, le
sombre avenir, et jusqu’à la femme qui se trouvait là. Naguère, on nous
destinait l’un à l’autre, mais cela ne comptait pas pour nous, tandis
qu’à présent, mes lèvres sur les siennes, et ses bras autour de mon cou,
je compris que c’était pour toujours, et que la mort seule pourrait nous
désunir.
La mort, hélas! rôdait autour de nous, et nous ne devions plus l’ignorer
longtemps! Au bout d’une minute, Denise se dégagea, et me repoussant
loin d’elle, pâlissant et rougissant tour à tour, les yeux humides et
brillants, sous la lumière de la lampe.
--Qu’êtes-vous venu faire ici, monsieur? s’écria-t-elle. Et dans ce
costume!
--Je suis venu pour vous voir, répondis-je.
Et ce disant je m’avançai d’un pas et voulus la ressaisir dans mes bras.
Mais elle me repoussa.
--Oh! non, non! s’écria-t-elle, frissonnante. Pas maintenant! Savez-vous
bien qu’ils vous tueraient! Ils vous tueraient s’ils vous trouvaient
ici! Allez-vous-en! vite, avant qu’il ne soit trop tard!
--Faut-il donc que je vous quitte?
--Oui, répondit-elle avec un geste de détresse, il le faut. Je vous en
conjure.
--Et que je vous abandonne à Froment? exclamai-je encore.
Elle me regarda d’une façon nouvelle, et avec un léger sursaut.
--Vous savez donc cela? fit-elle.
--Oui, je le sais, répliquai-je.
--Eh bien! sachez encore ceci, monsieur, reprit-elle en relevant la tête
et soutenant mon regard avec un air de parfaite intrépidité; sachez
encore ceci: quoi qu’il advienne, je refuse de l’épouser, lui, ou tout
autre que vous.
J’allai pour me jeter à genoux et baiser la frange de sa robe, mais elle
se recula et me pria instamment de me retirer.
--Vous n’êtes pas en sûreté dans cette maison, fit-elle. La mort vous y
guette, monsieur, la mort! Ma mère est sans pitié, mon frère est ici; et
quant à _lui_... la maison est pleine de ses âmes damnées. Une fois déjà
vous lui avez échappé de près; mais s’il vous retrouve ici maintenant il
vous tuera!
--Mais si je dois le craindre tellement, répondis-je d’un air
sombre,--car depuis qu’elle avait cessé de rougir je voyais son extrême
pâleur, et les cernes bistrés que la crainte avait appliqués sous ses
yeux,--si je dois le craindre tellement, qu’en est-il pour vous? Pour
vous, mademoiselle!... Dois-je donc vous abandonner à sa merci?
Elle tourna vers moi un visage empreint d’un sérieux extraordinaire, et
je n’oublierai jamais sa réponse:
--Monsieur, ai-je eu peur sur le toit du château de Saint-Alais? Et je
n’ai pas davantage à sauver maintenant. Ne craignez rien, il y a un toit
ici aussi, et je m’y promène: mon mari n’aura jamais à rougir de moi.
--Mais à Saint-Alais j’y étais, répliquai-je vivement.
Dieu sait pourtant si la réplique était singulière. Mais elle n’en jugea
pas ainsi.
--C’est vrai, fit-elle.
Et elle eut un sourire, et avec ce sourire son visage s’embrasa, et ses
yeux s’humectèrent, et toute sa dignité disparut d’un seul coup, et elle
me regarda, pensive. Et dans le même instant elle se jeta dans mes bras.
Elle n’y resta que quelques secondes. Puis elle s’en arracha avec une
sorte de colère.
--Oh! allez! allez-vous-en, monsieur, s’écria-t-elle. Si vous m’aimez,
allez-vous-en!
--Jurez-moi, dis-je, de mettre un mouchoir à votre fenêtre si vous avez
besoin de secours!
--Comment? A ma fenêtre?
--Je puis la voir de chez l’abbé Benoît.
Un éclair de bonheur illumina son visage.
--Je n’y manquerai pas, dit-elle. Oh! Dieu soit loué de ce que vous êtes
si près! Mais j’ai Françoise également, qui m’est dévouée. Aussi
longtemps que je l’ai...
Elle s’arrêta, les lèvres entr’ouvertes et les joues soudainement
exsangues. Nous nous regardâmes... Hélas! j’avais tardé trop longtemps.
Un bruit de pas se rapprochait dans le couloir; on entendit des voix
confuses, et une porte claqua, refermée précipitamment. Nous respirions
à peine; et ce fut la camériste qui au bout d’une minute fit le premier
geste. Sans bruit elle courut à la porte et lui donna un tour de clef.
--Cela ne sert à rien! chuchota Denise d’une voix altérée, et, pâle
comme la neige, elle s’appuya contre la table. Ils vont prévenir ma
mère, et ils vous tueront.
--Il n’y a pas d’autre porte? balbutiai-je, en promenant autour de moi
des yeux de bête traquée, et saisissant pour la première fois dans sa
plénitude le danger de ma conduite.
Elle secoua la tête.
--Et cela, qu’est-ce que c’est? fis-je, en désignant l’autre extrémité
de la pièce, où l’on voyait un lit au fond d’une alcôve.
--C’est un cabinet, répondit la femme, avec un hoquet de joie. C’est
cela, monsieur, c’est cela, ils s’abstiendront peut-être d’y fouiller.
Vite, que je puisse vous enfermer.
En pareil cas, l’on n’obéit qu’à l’instinct. J’entendis manœuvrer le
loquet de la porte, après quoi on frappa un coup impérieux. J’hésitais
toujours. Mais un second coup succéda au premier, et une voix familière
cria impérativement:
--Ouvrez, Françoise, ouvrez!
Alors, je me dirigeai vers le cabinet. La fille éperdue de terreur
hésita un instant entre moi et la porte de la chambre; mais elle se
décida enfin pour cette dernière, si bien que je tirai simplement sur
moi la porte du cabinet.
A l’instant même je m’avisai que, si l’on me découvrait là, je
compromettais Denise. Si j’étais pris à me cacher derrière cette porte
close et parmi ses objets féminins, je lui ferais cent fois plus de tort
qu’en restant au milieu de la chambre pour affronter le péril. Et le
visage en feu à cette seule pensée, je rouvris la porte et m’avançai
d’un pas. Il n’était que temps: car à la même seconde la porte de la
chambre s’ouvrait, et M. de Saint-Alais y pénétrait. Son premier coup
d’œil fut pour moi.
Trois ou quatre hommes l’accompagnaient, entre autres celui auquel
j’avais faussé compagnie dans l’escalier. Mais je rencontrai le regard
de M. de Saint-Alais tout flamboyant de colère, et n’en pus détacher mes
yeux: dès lors les autres n’existèrent plus pour moi.
CHAPITRE XXII
NOBLESSE OBLIGE
Il ne fut pourtant pas le premier à parler. L’un de ses acolytes fit un
pas en avant, et s’écria:
--C’est lui! Voyez, il tient encore son canon de mousquet.
--Eh bien, saisissez-vous de lui, répliqua M. de Saint-Alais. Et
emmenez-le hors d’ici! Monsieur, continua-t-il, en s’adressant à moi
d’un ton et d’un air féroces, qui que vous soyez, lorsque vous avez
entrepris le métier d’espion, vous en avez pesé les conséquences,
j’imagine? Emmenez-le, mes amis!
Deux des individus s’avancèrent, et m’empoignèrent par les bras. La
surprise que me causaient l’apparition et le discours de M. de
Saint-Alais m’empêcha de faire aucune résistance. Mais en de pareils cas
la pensée devient prompte, et en un clin d’œil je me ressaisis.
--Voilà qui est absurde, monsieur de Saint-Alais, fis-je. Vous savez
bien que je ne suis pas un espion. Vous savez pourquoi je suis ici. Et
quant à ce déguis...
--Je ne veux rien savoir! répliqua-t-il.
--Mais...
--Je ne veux rien savoir, vous dis-je! répéta-t-il, avec un geste
gouailleur. Si ce n’est, monsieur, que nous vous trouvons ici, vêtu en
moine, ce que vous n’êtes évidemment pas. Vous auriez mieux fait de
tenter à la nage la traversée du Rhône en pleine crue, que de pénétrer
ce soir dans cette maison, je vous le garantis... Et maintenant, dehors!
On lui réglera son procès en bas.
Mais je n’y tins plus. Je repoussai les hommes qui me maintenaient, et
fis un bond en arrière.
--Vous en avez menti! m’écriai-je. Vous savez qui je suis, et pourquoi
je suis ici!
--Je ne vous connais pas, répondit-il sans broncher. Et j’ignore
également pourquoi vous êtes ici. J’ai connu autrefois un homme qui vous
ressemblait, il est vrai. Mais celui-là était un gentilhomme, et il eût
préféré mourir plutôt que devoir son salut à un mensonge, à une fausseté
aussi évidente. Emmenez-le. Il a fait une peur mortelle à Mlle Denise.
Je suppose qu’il aura trouvé la porte ouverte, et se sera introduit,
croyant se mettre en sûreté.
Je compris enfin son intention: dans sa fureur il voulait me sacrifier
pour garder intact l’honneur de sa sœur. Je dirai plus: il envisageait
avec une joie féroce le dilemme en présence duquel il me mettait. Mon
front devint moite, et je promenai autour de moi des yeux égarés, en
m’efforçant de résoudre le problème. Les bruits du combat des rues
m’emplissaient encore les oreilles; les gens qui risquent leur vie dans
une pareille lutte, je ne l’ignorais pas, sont dépourvus de scrupules
autant que de pitié. Cet homme en particulier était visiblement affolé
par les pertes et les humiliations qu’il avait subies, et j’entravais
ses desseins. Le risque était réel, et il ne s’agissait pas d’une simple
menace. Il y avait générosité à courir ce risque.
Et néanmoins j’hésitais. Je me laissai même entraîner jusqu’à mi-chemin
de la porte; mais alors--Dieu sait ce que j’aurais fait si mon devoir me
fût apparu plus clairement--une intervention extérieure trancha la
question. Avec un grand cri, Denise, qui depuis l’arrivée de son frère
était restée appuyée contre le mur, prête à défaillir, s’élança en
avant, et lui saisit le bras.
--Non, je ne veux pas! s’écria-t-elle d’une voix étranglée. Non! vous ne
ferez pas cela! Grâce! pitié! Je...
--Mademoiselle! fit-il, en lui coupant tranquillement la parole, mais
avec un éclair de rage dans les yeux. Vous êtes épuisée de fatigue, et
ne vous connaissez plus. Cette scène vous a achevée. Allons!
poursuivit-il, s’adressant à la camériste, prenez soin de votre
maîtresse. Cet homme est un espion, indigne de sa pitié.
Mais Denise s’accrocha à lui.
--Ce n’est pas un espion! s’écria-t-elle, d’une voix qui m’alla droit au
cœur. Ce n’est pas un espion, vous le savez bien!
--Assez, jeune fille! taisez-vous! répliqua-t-il furibond.
Mais il ne s’attendait pas au changement qui s’opéra en elle, changement
auprès duquel le sien à lui était minime.
--Je ne veux pas! exclama-t-elle, je ne veux pas!
Et à ma surprise, lâchant le bras auquel elle s’agrippait, et d’une
secousse rejetant en arrière ses cheveux dérangés par ses brusques
mouvements, elle se redressa d’un air provocateur.
--Je ne veux pas! reprit-elle. Ce n’est pas un espion, et vous le savez
bien, monsieur. Il m’aime, poursuivit-elle, avec un geste orgueilleux,
et il est venu pour me voir. M’entendez-vous? C’est mon fiancé, qui est
venu me rendre visite.
--Jeune fille, êtes-vous folle? grinça-t-il, dans le silence général.
Et dans le même silence tous les yeux se fixèrent sur elle.
--Je ne suis pas folle, répondit-elle, pâle et les yeux flamboyants.
--Insensible à la honte, le serez-vous aussi à la crainte? lui
lança-t-il, d’une voix terrible.
--La crainte? Quand je vous dis que j’aime! Et que je l’aime, lui!
Je ne saurais décrire les sentiments que cet aveu m’inspira. D’une part,
j’étais dans une fureur telle que je me connaissais à peine; et d’autre
part, la jeune fille n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles que M. le
marquis la saisit brutalement par la taille et l’entraîna, malgré ses
cris et sa résistance, jusqu’à l’autre bout de la pièce.
Ce fut le signal d’une scène innommable. Je m’élançai pour lui porter
secours; aussitôt les trois hommes se jetèrent sur moi, et leur commune
poussée me refoula vers la porte. Saint-Alais, écumant de rage, leur
hurlait de m’emmener, tandis que je le traitais de lâche, l’invectivais,
et m’efforçais vainement de l’atteindre. Un instant je réussis à leur
tenir tête à tous trois, malgré leur nombre. Les cris de la jeune fille
augmentaient le tumulte. Puis la force des choses l’emporta; ils
finirent par m’entraîner hors de la chambre, dont la porte se referma
sur Denise et sur ses appels.
J’étais pantelant, hors d’haleine, frénétique. Mais aussitôt la lutte
terminée et la porte close un calme relatif nous envahit. Mes gardiens
desserrèrent leur étreinte, et se mirent à m’examiner en silence. Pour
moi, appuyé contre le mur, je roulais des yeux farouches. Puis l’un
d’eux me dit assez civilement:
--Allons, monsieur, en voilà assez. Tenez-vous tranquille, et nous vous
traiterons bien; sinon...
--C’est un lâche infâme! criai-je dans un sanglot.
--Tout doux, monsieur, tout doux!
Ils étaient cinq à présent, avec les deux hommes restés sur le palier.
Le corridor était sombre, mais ils avaient un falot, et nous attendîmes
en silence deux ou trois minutes. Puis la porte s’entre-bâilla de
quelques pouces, l’homme qui paraissait les commander s’approcha de
l’ouverture, et ayant reçu ses instructions, s’en revint.
--En route! fit-il. Au nº 6. Toi, Petitot, va chercher la clef.
Le dénommé Petitot s’éloigna en hâte, et nous le suivîmes plus lentement
au long du corridor: mes gardiens m’encadraient, et leurs pas pesants
éveillaient des échos sonores qui se répercutaient au loin devant nous.
La jaunâtre lumière du falot nous montrait de chaque côté des murs au
badigeon grossier; et dans celui de droite une lugubre enfilade de
portes pareilles à des portes de cachots. Nous fîmes halte devant l’une
d’elles, et je crus qu’on allait m’enfermer là: je repris courage, car
je n’y serais pas loin de Denise. Mais la porte, en s’ouvrant, ne laissa
voir qu’un petit escalier, que nous descendîmes à la queue leu-leu, et
qui nous mena dans un corridor pareil à celui d’au-dessus. Arrivés à la
moitié de ce nouveau corridor, nous fîmes halte derechef, auprès d’une
fenêtre ouverte, par où le vent de la nuit s’engouffrait avec violence,
au point d’agiter les cheveux et d’obliger le porteur du falot à
l’abriter sous ses basques. Et le vent de la nuit n’entrait pas seul; il
nous apportait tous les bruits nocturnes de la ville en émoi: des
clameurs farouches, des acclamations, avec le sempiternel brimbalement
des cloches, et de temps à autre un coup de pistolet, bruits trop
révélateurs de ce qui se passait sous le voile de ténèbres nous cachant
le labyrinthe des maisons et des rues. Même, en un point, ce voile était
déchiré, et par la trouée, une colonne rougeâtre jaillissait des toits,
projetant des étincelles: ardente réverbération d’un vaste incendie qui,
dévorant le cœur de la cité, semblait faire participer le ciel aux
crimes et aux abominations qui se perpétraient sous sa voûte.
Mes compagnons se pressèrent à la fenêtre et s’y penchèrent, tout yeux
et tout oreilles. Je ne m’en étonnai pas, non plus que d’entendre
l’homme responsable de tout, l’homme qui avait tout engagé dans cette
partie, se promener d’un pas inlassable sur le toit, au-dessus de nos
têtes. Car ce conflit de là-bas était l’unique grand conflit du monde,
celui qui n’a jamais cessé depuis l’antiquité la plus reculée; et on s’y
adonnait comme il était de règle dans Nîmes depuis des siècles, avec une
ardeur sauvage et sans merci, parmi des ruisseaux de sang. L’on n’en
pouvait prédire l’issue; mais selon toute apparence, tel il se déroulait
ici, tel il faisait rage par la moitié de la France. De cette fenêtre,
nous regardions dans la nuit avec nos yeux matériels; mais par delà la
frontière, à Turin, et plus près de nous, à Sommières, à Montpellier,
des milliers de Français, la fleur de l’armorial de France, le suivaient
également, tournés vers Nîmes, et d’un cœur aussi angoissé que les
nôtres.
Aux propos de ceux qui m’entouraient, je compris que M. Froment s’était
emparé des Arènes, et s’y était retranché. Les flammes que nous voyions
s’élevaient de l’une des églises réformées. J’appris aussi que les
patriotes, attaqués à l’improviste, avaient fait peu de résistance, et
que si les Rouges tenaient vingt-quatre heures encore, l’arrivée des
troupes de Montpellier assurerait leur succès, et du même coup mettrait
le mouvement sous l’égide des plus hauts personnages.
--Mais il s’en est fallu de peu, chuchota l’un des hommes. Si nous ne
leur avions sauté à la gorge ce soir, ils nous en faisaient autant
demain.
--Et cependant il n’y a pas la moitié de nos cohortes qui aient répondu
à l’appel.
--Les villages seront là dans la matinée, s’écria vivement un troisième.
On va mettre en branle toutes les cloches d’ici au Rhône.
--Oui, mais si les Cévenols arrivent les premiers? Que se passera-t-il,
camarade?
Personne ne sut que répondre, et tous restèrent aux aguets. Un bruit de
pas qui se rapprochait dans le couloir leur fit rentrer la tête.
--C’est Petitot avec les clefs, dit le chef. Allons, monsieur!
Mais il se trompait. Le nouvel arrivant était un personnage de très
haute taille, enveloppé d’un manteau, et le chapeau sur la tête, qui
s’approchait à grands pas dans le corridor, suivi de trois ou quatre
individus. Arrivé auprès de nous, il interpella:
--Est-ce que Buzeaud est ici?
L’homme qui venait de parler s’avança respectueusement:
--Oui, monsieur, le voici.