L’unique souci, l’unique problème qui m’absorbât, était l’attitude de

Louis, et ce changement singulier et sans transition que j’y avais

remarqué. D’abord il paraissait tout heureux de me voir, sa main

s’offrait spontanément à la mienne, je lisais dans ses yeux l’affection

d’autrefois; et voilà que tout à coup, en un instant, il se roidit en

une hostilité âcre et obstinée qui surprit Mme Catinot, et n’alla point

sans une ombre de remords, et presque d’horreur. Serait-il possible

qu’_elle_ fût morte? Serait-il possible que Denise... Mon esprit refusa

de s’arrêter sur cette pensée. Je me relevai, frémissant, et parcourus

ma chambre jusqu’au jour; attentif au cri du veilleur de nuit, aux

lugubres heures, et de temps à autre aux bruits de pas précipités qui

rappelaient l’agitation de la ville. Mais Froment, et les rouges, les

blancs ou les tricolores, le veto ou le non veto, ne m’importaient

guère: j’avais autre chose à penser!

La maison s’éveilla enfin, mais il ne m’en fallait pas moins attendre

jusqu’à midi pour revoir Mme Catinot. J’occupai l’intervalle à errer par

la ville, au hasard. Je visitai les vieux monuments: les antiques

Arènes, élevant leurs arches sourcilleuses bien plus haut que les

abjectes masures adossées contre elles; ces Arènes encombrées par tout

une pouillerie d’autres cabanes occupant la place où trônaient jadis les

consuls de Rome, tandis que les couleurs de l’Empereur flottaient

victorieuses autour de la piste; je vis la Maison Carrée, la Tour Magne,

le Temple de Diane. Mais ces objets qui, en d’autres temps, m’auraient

comblé d’admiration, avaient peine à retenir mon regard; je ne faisais

guère plus attention à la foule dense qui s’affairait dans les rues, et

s’arrêtait devant les cabarets ou devant les affiches des murs. Ma

pensée ne se préoccupait que de Louis, de mon amour, et de la lenteur

des minutes. Au premier coup de midi je heurtais à la porte de Mme

Catinot; au dernier, je me trouvais devant elle.

Je ne jetai qu’un regard sur ses traits, et mon cœur défaillit: les

paroles de remerciement expirèrent sur mes lèvres. De son côté elle-même

était troublée. Nous restâmes tout d’abord silencieux l’un et l’autre.

M’efforçant de sourire et de faire bonne contenance, je prononçai enfin:

--Je vois, madame, que vous avez de tristes nouvelles à m’apprendre.

--Je crains en effet qu’elles ne soient des pires, répondit-elle, d’un

air apitoyé. Car je n’en ai aucune à vous donner, monsieur.

--Le proverbe dit pourtant: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles»,

fis-je, sans comprendre.

Ses lèvres frémirent, mais elle garda les yeux baissés.

--Allons, madame, insistai-je, le cœur défaillant. Vous ne pouvez

manquer d’avoir autre chose à m’annoncer. A tout le moins vous pouvez

m’apprendre où je verrai Mme de Saint-Alais.

--Non, monsieur, je ne puis vous l’apprendre, fit-elle, à voix basse.

--Ni pourquoi M. Louis a pris si soudainement cet air d’hostilité à mon

égard?

--Non, monsieur, cela non plus. Et je vous prierai, si vous êtes un

gentilhomme, ajouta-t-elle avec vivacité, de m’épargner vos questions.

Je croyais pouvoir vous aider, quand je vous ai prié de venir me trouver

aujourd’hui. Je m’aperçois que je puis seulement vous faire de la peine.

--Et voilà tout, madame?

--Voilà tout, fit-elle, avec un geste plus expressif que ses paroles.

J’embrassai d’un regard la pièce muette, et fis quelques pas vers la

porte. Puis je me ravisai.

--Non! m’écriai-je avec force. Je ne m’en irai pas sans savoir!

Qu’avez-vous donc appris, madame, qui vous ferme ainsi la bouche?

Qu’est-ce qui se trame contre elle... pour que vous craigniez tellement

de le dire? Parlez, madame! C’est pour entendre autre chose que vous

m’avez fait venir ici! Je n’en puis douter.

Mais elle se contenta de me jeter un regard de reproche.

--Monsieur, fit-elle, je ne me tais que pour votre bien. Est-ce donc là

ma récompense?

J’étais vaincu. Je me retirai sans mot dire, et quittai l’appartement.

Une fois hors de la maison, je me sentis comme un enfant perdu dans les

ténèbres, qui vient de voir se fermer devant lui la seule porte menant à

la vie et à la liberté. J’éprouvais un morne et glacial désappointement,

qui ne tarda pas à se changer en une douleur aiguë. Cette transformation

de Mme Catinot, qui ressemblait si exactement à celle de Louis, quelle

pouvait donc en être la cause? Que lui avait-on révélé? Quel était le

mystère, la trame, le danger, qui les faisait tous se détourner de moi,

comme d’un pestiféré?

Je restai un moment abîmé dans le désespoir. Puis l’éclat du soleil

inondant les rues, précurseur du renouveau, m’inspira de moins sombres

pensées. Après tout il ne saurait être si difficile de découvrir

quelqu’un dans Nîmes! J’avais bien rencontré Louis! Et nous étions au

XVIIIe siècle, et non plus au XVIe. Les femmes n’étaient plus soumises à

la contrainte de jadis, ni les hommes à la violence des âges féodaux.

Je m’efforçais de tirer de cette idée quelque réconfort, quand un bruit

s’éleva dans la rue, derrière moi: une clameur de voix et la brusque

ruée de centaines de pieds. Je me retournai, et vis une foule épaisse

d’hommes qui s’avançaient en agitant des bannières bleues, des crucifix,

et des oriflammes ornées des Cinq Plaies. Les uns chantaient, les autres

vociféraient, et tous brandissaient des gourdins et des armes. Le

cortège s’avançait à une vive allure, occupant la rue dans toute sa

largeur: pour l’éviter je me réfugiai sous une voûte, qui s’offrit à moi

tout à propos.

Ils arrivèrent bientôt à ma hauteur, et défilèrent avec

d’assourdissantes vociférations. Je ne pus guère distinguer qu’une forêt

de bras s’agitant au-dessus de faces basanées; mais par une éclaircie je

pus entrevoir trois hommes marchant au plus dense de la cohue, d’un air

tranquille, bien qu’ils fussent le centre et la cause de tout ce fracas.

L’un de ces trois hommes, celui du milieu, était Froment. L’un de ses

deux acolytes portait la soutane, et l’autre, à l’air de risque-tout,

avait le chapeau sur l’oreille, d’une façon martiale. Hors cela, je ne

vis que des rangées successives et pressées d’hommes vociférants. Après

eux venaient trois ou quatre cents individus, la lie de la cité,

mendiants, malandrins de toute espèce, et autres gens sans aveu.

Quand j’eus cessé de les regarder, je trouvai à côté de moi un homme en

qui je reconnus par un singulier hasard le passant qui, la veille au

soir, m’avait indiqué l’hôtel du Louvre. Je lui demandai si ce n’était

pas M. Froment que je venais de voir.

--Si fait, répondit-il en ricanant. C’est bien lui, avec son frère.

--Tiens, son frère? Comment s’appelle-t-il, monsieur?

--Il y en a qui l’appellent Froment le Matamore.

--Et que vont-ils faire?

--Pousser des huées devant une église protestante aujourd’hui,

répondit-il avec âpreté. Demain ils casseront les carreaux. Le jour

suivant, ou du moins aussitôt qu’ils en auront trouvé le courage, ils

expulseront les fidèles, et les remplaceront par leur garnison de

Montpellier. Après quoi les réfugiés de Turin arriveront, nous serons en

pleine révolte, et nous reverrons les dragonnades. Et alors, si les

Cévenols ne s’en mêlent pas, vous verrez du nouveau.

--Mais le maire? fis-je. Et les gardes nationaux? Laisseront-ils faire?

--Le premier est un rouge, répondit-il laconiquement, ainsi que les deux

tiers de l’autre. Vous verrez ça.

Et avec une froide inclination, il poursuivit son chemin, tandis que je

restais à suivre vaguement des yeux le cortège. A ce moment, je m’avisai

tout à coup que là où se trouvait Froment on avait bien des chances de

rencontrer Saint-Alais; et m’attachant à cette idée, que je m’étonnai

beaucoup de n’avoir pas eue plus tôt, je me mis à courir pour rejoindre

la foule. Son dernier remous achevait de s’enfoncer derrière un tournant

lointain; mais eût-il disparu plus tôt, le parcours restait suffisamment

jalonné par les persiennes closes et par les têtes effarées qui se

montraient aux fenêtres. J’entendis la foule faire halte une fois, et

pousser des huées menaçantes; mais je ne l’avais pas encore rejointe,

qu’elle était repartie, et lorsque je la rattrapai, à l’endroit où l’une

des rues, avant de s’étrangler au passage d’une vieille porte,

s’élargissait en une petite place, qu’entouraient de hautes bâtisses

sombres, et où aboutissait un fouillis de ruelles, le cortège principal

avait disparu, et son arrière-garde achevait de se disloquer.

J’avais donc manqué mon but, qui était de retrouver Froment. Mais je

n’eus qu’un instant d’indécision, car en fouillant du regard les groupes

qui regagnaient la ville, je découvris un maigre personnage à l’échine

voûtée et à la soutane râpée. Comme il se disposait à traverser la rue,

il s’arrêta une seconde avant de s’engager dans le flot des passants. Un

coup d’œil me suffit: avec un cri de joie, je fendis la presse et fus à

son côté.

C’était l’abbé Benoît! Tout d’abord, l’émotion nous rendit muets. Puis,

échangés en hâte les premiers mots de bienvenue, nous nous examinâmes

l’un l’autre, et je vis poindre sur son visage le même malaise et la

même altération que j’avais remarqués chez Louis de Saint-Alais. Il

murmura tout bas: «O mon Dieu! mon Dieu!» et ses mains se crispèrent

furtivement.

Mais j’étais excédé de ce mystère, et je le lui déclarai en termes

violents.

--Vous du moins, l’abbé, vous allez me l’expliquer! m’écriai-je.

Deux ou trois passants m’entendirent, et nous dévisagèrent avec

curiosité. Il m’entraîna, loin d’eux, sous un porche; mais un individu

s’obstinait à nous suivre.

--Entrons, me glissa le prêtre, nous serons plus tranquilles là-haut.

Et il me fit monter un escalier de pierre, vieux et malpropre, qui

servait à beaucoup de gens, et dont nul ne prenait soin.

--C’est ici que vous logez? lui demandai-je.

--Oui, c’est ici, fit-il, et il s’arrêta court, en me regardant d’un air

gêné. Mais il y fait bien triste, monsieur le vicomte, ajouta-t-il, en

allant pour redescendre, et mieux vaudrait peut-être...

--Non, non! m’écriai-je, brûlant d’impatience. Allons chez vous, mon

ami! Chez vous! puisque vous logez dans la maison! Je ne puis attendre.

Je vous ai découvert, et il ne se passera pas une minute de plus sans

que je sache la vérité.

Il balançait encore, et même il alla pour balbutier une défaite. Mais je

ne voulus rien entendre, et il dut se résigner à me guider lentement

jusqu’au plus haut de la maison, où il avait sous les tuiles une petite

chambre garnie d’un matelas et d’une chaise, avec deux ou trois volumes

et un crucifix. Une petite lucarne donnait accès à la lumière, et non

seulement à elle, car à notre entrée un pigeon s’envola du carreau et

prit son essor par l’ouverture.

Il eut une exclamation d’ennui, et m’avoua qu’il leur donnait parfois à

manger.

--Ils me tiennent compagnie, fit-il tristement. Et je n’en ai guère

trouvé d’autre ici.

--Vous y êtes pourtant venu de votre plein gré, ripostai-je brutalement.

Je n’en pouvais plus d’angoisse, et ce fut de la sorte qu’elle se

traduisit.

--J’y suis venu perdre mes dernières illusions, répondit-il. Depuis des

années, vous le savez, monsieur le vicomte, j’attendais la réforme, la

liberté, la délivrance. Et je communiquais à autrui mon espoir. Eh bien!

nous avons obtenu tout cela, vous le savez, et pour user de sa liberté,

le peuple n’a rien eu de plus pressé que d’attenter à la religion.

D’ailleurs je suis venu ici parce que l’on m’avait dit qu’ici les

défenseurs de l’Église sauraient résister; qu’ici l’Église était forte,

la religion en honneur, la foi toujours vivace. Je suis venu pour

retremper mon espoir à l’espoir d’autrui. Or, je n’aperçois d’un côté

comme de l’autre que mensonge, traîtrise et chicane. Et la violence

règne partout.

--Mais alors, au nom du ciel! dites-moi donc, mon ami, pourquoi

n’êtes-vous pas retourné chez vous? m’écriai-je.

--J’allais y retourner voici huit jours, répondit-il. Mais je ne suis

pas parti. Et...

--Laissons cela, m’écriai-je avec rudesse. Ce n’est pas mon affaire.

J’ai vu Louis de Saint-Alais, et je sais qu’il y a quelque chose qui

cloche. Il refuse de me revoir. Il refuse de me dire où est la marquise.

Il refuse de plus rien avoir de commun avec moi. Il me regarde comme si

j’étais la tête de Méduse! Voyons, qu’est-ce que cela signifie? Vous le

savez, il faut que je le sache. Parlez.

--Mon Dieu! répondit-il.

Et il me regarda les larmes aux yeux. Puis il ajouta:

--C’est bien ce que je craignais.

--Ce que vous craigniez? Vous craigniez quoi? m’écriai-je.

--Que votre cœur n’en souffrît, monsieur le vicomte.

--Mon cœur souffrir? De quoi? Exprimez-vous plus clairement!

--Du prochain mariage... de Mlle de Saint-Alais, lâcha-t-il.

Je restai béant une seconde.

--Elle se marie? haletai-je. Avec qui?

--Avec M. Froment, répondit-il.

CHAPITRE XXI

RIVAUX

--C’est impossible! fis-je, à mi-voix. Froment! c’est impossible!

Mais j’avais beau dire, je me rendais compte que c’était trop possible;

et je me mis à la lucarne afin de cacher mon visage à l’abbé Benoît...

Froment! Ce seul nom, maintenant que j’étais sur la voie, faisait la

lumière. Compagnon de voyage, associé-conspirateur, protégé d’abord,

puis protecteur, sa figure, telle que je l’avais vue à la portière de la

berline dans la gorge voisine de Villeraugues, me revint à la mémoire,

et je m’étonnai de n’avoir pas plus vite pénétré le mystère. Ce

bourgeois ambitieux, une fois mis en présence de Denise, n’était-il pas

évident que, tôt ou tard, il lèverait les yeux sur elle? N’était-il pas

vraisemblable que Mme de Saint-Alais, appauvrie et abreuvée d’amertumes,

lancée dans la tourmente révolutionnaire, consentirait à lui donner la

main de sa fille, en récompense de son audace? Il était déjà riche, et

le succès l’anoblirait! Cet homme, d’ailleurs, fort alors que tant

d’autres étaient faibles, résolu alors que cent autres fléchissaient,

conscient de son but et acharné à le poursuivre alors que les autres

n’en avaient pas, cet homme ne pouvait manquer de séduire des yeux

féminins. De rage, je grinçai des dents.

Tout en remuant ces pensées, j’avais les yeux fixés sur une petite cour

sale et pareille à un puits, que dominait la fenêtre, et de l’autre côté

de laquelle, mais beaucoup plus bas, une arcade d’allure monastique et

surmontée d’une statuette concentrait mon attention. Sans y penser, car

j’aurais pu jurer avoir l’esprit occupé de tout autre chose, je vis deux

hommes entrer dans la cour et s’enfoncer sous le porche. Ils ne

heurtèrent ni n’appelèrent, mais l’un d’eux frappa deux coups de son

gourdin sur les dalles; la porte s’ouvrit aussitôt, comme d’elle-même,

et les deux personnages disparurent.

J’avais suivi leurs gestes inconsciemment; et ce fut sans nul doute le

bruit de la porte refermée qui me tira de ma rêverie.

--Froment! prononçai-je. Froment!

Puis je me détournai de la fenêtre.

--Où est-elle? demandai-je d’une voix rauque.

L’abbé Benoît fit un signe négatif.

--Vous devez le savoir! m’écriai-je, car indéniablement il le savait.

Vous devez le savoir!

--Je le sais, répondit-il lentement, les yeux attachés sur les miens.

Mais je ne puis vous le révéler. Je ne le pourrais pas, fût-ce pour vous

sauver la vie, monsieur le vicomte. Je l’ai appris en confession.

Je le regardai fixement, désemparé. Sa réponse, plus qu’aucune autre,

abattit mon courage. Je le savais: contre cette porte d’airain, cette

porte massive et sans serrure, je pouvais frapper du poing et exercer ma

fureur sans résultat jusqu’à la fin des siècles. A la fin cependant je

m’écriai:

--Mais alors, pourquoi, pourquoi donc m’en avez-vous dit autant?

Pourquoi m’avoir dit quelque chose?

Et j’éclatai d’un rire amer.

--Parce que je voulais vous faire quitter Nîmes, répondit

affectueusement l’abbé Benoît, en posant la main sur mon bras, avec un

regard significatif. Mlle Denise est fiancée, et hors de votre portée.

Dans quelques heures, à tout le moins dès que les élections auront lieu,

il va se produire ici un soulèvement. Je vous connais, et je sais que

vos sympathies n’iront à aucun des deux partis. Pourquoi donc rester,

monsieur le vicomte?

--Parce que, dis-je, si vivement que sa main retomba de mon bras comme

si je l’avais frappé; parce que tant que Mlle Denise ne sera pas mariée,

je la suivrai, fût-ce à Turin. Parce que M. Froment à tort de mêler les

choses de l’amour à celles de la guerre, et que mes sympathies sont à

présent d’un côté, et que ce côté n’est pas le sien! Oh non! ce n’est

pas le sien!... Pourquoi? me demandez-vous. Parce que vous ne pouvez pas

parler; mais il y en a d’autres qui le peuvent, et je vais aller les

trouver!

Et sans écouter sa réponse ni ses protestations, malgré ses appels et

ses efforts pour me retenir, j’attrapai mon chapeau et m’élançai dans

l’escalier. Une fois hors de la maison et dans la rue, je pris mes

jambes à mon cou et regagnai le quartier de la ville d’où j’étais parti.

Les rues que je traversai étaient encore encombrées, mais le désordre

s’y atténuait, comme si la procession que j’avais suivie eût laissé

derrière elle un sillage de recueillement. A plusieurs reprises je vis

des soldats en patrouille, qui exhortaient le peuple au calme, et à

chaque pas des groupes inquiétants de citoyens qui chuchotaient et me

lançaient au passage des regards soupçonneux. Sur dix individus mâles il

y avait un moine, dominicain ou capucin, et malgré ma préoccupation

exclusive de retrouver M. de Géol et Buton, pour leur demander ce qu’ils

savaient, comme ennemis de Froment, de ses plans et de ses forces, je

m’aperçus qu’il régnait par la ville une atmosphère insolite: si je

voulais faire quelque chose avant que la convulsion ne se déchaînât, il

me fallait agir sans retard.

Je fus assez heureux pour rencontrer M. de Géol et Buton à leur auberge.

Le premier, que je n’avais pas revu depuis notre arrivée, et qui était

probablement édifié sur la cause de ma disparition soudaine,

m’accueillit les sourcils froncés, avec un air sarcastique; mais quand

je lui eus posé une ou deux questions, il s’aperçut que je parlais

sérieusement, et changea d’attitude.

--Mettez-le donc au courant, fit-il, en adressant un signe de tête à

Buton.

Je m’aperçus alors de leur surexcitation, qu’ils cherchaient en vain à

dissimuler.

--Que se passe-t-il? demandai-je.

--Il se passe, répondit le forgeron avec vivacité, que le parti de M.

Froment s’est soulevé hier en Avignon. Prématurément. Et il a été

écrasé, avec de lourdes pertes. Nous venons d’en recevoir la nouvelle.

Cela peut précipiter les choses.

--J’ai vu des soldats dans les rues, dis-je.

--En effet, les calvinistes ont réclamé leur protection. Mais ces

soldats et leurs patrouilles ne sont que de la farce, fit de Géol avec

un sombre sourire. Le régiment de Guyenne est patriote et disposé à nous

donner une aide qui serait efficace, mais ses officiers le retiennent

dans les casernes; le maire et la municipalité sont rouges, et quoi

qu’il advienne, ils ne hisseront pas le signal d’alarme qui ferait

sortir la troupe. Les cabarets catholiques regorgent d’individus en

armes; et bref, mon cher, si Froment réussit à s’emparer de la ville et

à en rester maître durant trois jours, M. d’Artois, gouverneur de

Montpellier, nous arrivera ici avec sa garnison, et...

--Et?

--Et ce qui était une émeute deviendra une insurrection, reprit-il d’une

voix éclatante. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et il n’habite

pas que des brebis dans les monts Cévennes!

Comme il achevait ces mots, un homme entra précipitamment, nous regarda,

et lui fit un geste d’intelligence.

--Excusez-moi, dit vivement M. de Géol.

Et tout en lui parlant à voix basse, il entraîna l’homme hors de la

pièce. Buton le suivit de près. Je restai seul.

Je croyais les voir revenir, et je les attendis avec impatience; mais

plusieurs minutes s’écoulèrent, et ils ne réapparurent point. A la

longue, fatigué d’attendre, et inquiet de ce qui se préparait, je passai

dans la cour de l’auberge, et de là dans la rue. Je ne les y trouvai

pas; mais rassemblés devant la porte je vis un groupe de domestiques et

autres gens de la maison. Tous restaient silencieux, aux écoutes, et

quand je m’approchai, l’un d’eux me lança un coup d’œil hargneux, et me

fit signe de me tenir tranquille.

Je n’eus pas le temps de le questionner: un coup de feu lointain éclata,

qui me fit battre le cœur, puis un second, et un troisième. Un bruit

sourd leur succéda, la clameur d’une foule, peut-être, ou le roulement

d’un lourd chariot; puis une nouvelle série de détonations, nettes et

sèches. Nous écoutions toujours. Alors, comme le dernier rayon du rouge

soleil couchant s’effaçait sur les larmiers du toit, une cloche se mit à

tinter, par coups précipités; et un homme, débouchant du coin le plus

proche, s’élança vers nous.

Mais le patron de l’_Écu_ ne l’attendit pas.

--Rentrez vite tous! cria-t-il à son monde, et fermez la grande porte!

Toi, Pierre, barre les contrevents. Et vous, monsieur, poursuivit-il en

hâte, s’adressant à moi, vous ferez bien de rentrer avec nous. La ville

se soulève, et il ne fait pas bon au dehors pour les étrangers.

Mais je m’éloignais déjà dans la rue. Je croisai le fuyard, qui me cria

en passant que l’émeute arrivait. Je croisai un cheval sans cavalier,

fou d’épouvante, qui descendait la chaussée au galop: il fit un écart

pour m’éviter, et faillit tomber sur les dalles glissantes. Mais je ne

m’occupai ni de l’un ni de l’autre. Je continuai à courir; tant et si

bien qu’à deux cents pas devant moi j’aperçus un nuage de poussière et

de fumée, à travers lequel on distinguait de dos une rangée de soldats

qui battaient en retraite, refoulés lentement par la poussée d’une foule

compacte. Au bout d’un instant, ils furent débordés et engloutis dans la

foule, qui força le barrage, en poussant des clameurs de triomphe.

J’eus l’esprit de voir l’impossibilité de me frayer un chemin au travers

de cette foule; et je plongeai dans une venelle latérale, étroite et

enténébrée par la large saillie des larmiers qui cachaient presque le

pâle ciel crépusculaire. Cette venelle me conduisit à une petite rue

pleine de femmes qui d’un air terrifié prêtaient l’oreille au tumulte.

En hâte je traversai leurs rangs, et lorsque je me jugeai parvenu assez

loin pour prendre l’émeute à revers, j’avisai une ruelle qui me sembla

mener dans la direction du gîte de l’abbé Benoît. Par bonheur, la foule

n’occupait que les grandes artères, les rues latérales étaient

relativement désertes, et j’atteignis sans encombre la petite place

voisine de la porte.

C’était là que la troupe avait dû commencer d’attaquer, ou tout proche,

car un mousquet rompu en deux gisait sur le pavé, et des faces blêmes,

aux fenêtres des étages supérieurs, me suivirent des yeux, en un silence

étrangement hagard, tandis que je traversais la place. Mais je ne

rencontrai personne, et arrivai enfin à la porte de la maison où

demeurait l’abbé Benoît. Je m’engageai dans l’escalier.

Au dehors il restait un peu de lumière, mais dans l’intérieur il faisait

obscur, et je n’avais pas gravi deux marches que je trébuchai et tombai

la tête la première sur un objet qui me barrait le passage. Ma chute fut

rude, et je me relevai en geignant; mais je cessai de geindre et

demeurai sans souffle, lorsque dans le demi-jour de l’entrée je vis

l’objet sur quoi j’avais buté. C’était le corps d’un homme.

L’homme était un moine, vêtu de la robe blanche et noire de son ordre;

et il était mort. Il me fallut un moment pour surmonter l’horreur de

cette découverte, mais quand j’y eus réussi, je n’eus pas de peine à

comprendre comment le corps se trouvait là. L’homme avait dû recevoir

une balle dans la rue au début de l’émeute, si même il n’avait des

premiers attaqué la patrouille; et l’on avait traîné son corps sous

cette voûte, tandis que son parti courait à la vengeance.

Je me penchai pour rabattre pieusement la cagoule que mon pied avait

dérangée; puis, comme ce n’était pas l’heure des sentiments, je

m’éloignai de lui, et m’élançai dans l’escalier... Hélas! quand

j’arrivai à la chambre de l’abbé Benoît, elle était vide!

Indécis sur la conduite à tenir, je restai là une minute dans le jour

tombant. Que pouvais-je faire?... Presque à mon insu, je me dirigeai

vers la fenêtre, et regardai au dehors. Dans la muraille nue et quasi

aveugle que j’avais sous les yeux de l’autre côté de la cour, se

trouvait une fenêtre au même niveau que la mienne, mais un peu de côté.

Soudain, comme je fixais vaguement la muraille dans cette direction, une

vive clarté jaillit de la fenêtre. On venait d’allumer une lampe dans la

chambre; et profilées en noir sur le fond lumineux apparurent la tête et

les épaules d’une femme.

Je faillis crier son nom: c’était Denise!

Avant que j’eusse repris ma respiration, elle quitta la fenêtre, un

rideau se tira, et tout fut sombre. Il ne resta plus que les grandes

lignes de la croisée, qui s’évanouirent bientôt dans l’obscurité; cela

seul, et la morne cour pareille à un puits, qui me séparait d’elle.

La cocarde rouge · 第 21 / 26 段