Avec une solennité prodigieuse, ses modulations emplissaient les

ténèbres, par-dessus les têtes de la multitude agenouillée qui semblait

tour à tour apparaître et se résorber, selon la palpitation des

lumières, dans cette noirceur du vide et dans cette harmonie plaintive.

A mesure que les accents de la prière, devenus des sanglots, refluaient

au long des bas-côtés, faisant vibrer les cœurs angoissés des fidèles,

une invisible main serrait les gorges, les yeux se brouillaient, les

têtes de ces hommes robustes s’abaissaient davantage, et les mains

viriles frémissaient. _Miserere Deus! Miserere Domine!_

Cette scène douloureuse prit fin. Le psaume s’éteignit, et dans les

ténèbres à nouveau mornes et muettes la clarté d’un cierge, avivée

soudain, révéla une figure pâle et dont les prunelles ardentes fixaient

non pas la foule obscure, mais l’espace vide des voûtes, où d’affreux

mascarons grimaçaient vaguement... Et le prédicateur se mit à prêcher.

Sur un ton modéré, tout d’abord, et à peine ému, il dit les voies de

Dieu vis-à-vis de ses créatures, l’infinité du passé et la petitesse du

présent, l’Omnipotence devant qui le temps et l’espace et les hommes ne

sont que néant; la certitude que tout se réalise ainsi que Dieu, le

Très-Haut, l’Éternel, l’Infini, l’a décrété. Puis, enflant la voix, il

parla de l’Église, agent de Dieu sur la terre, et de l’œuvre qu’elle a

accompli dans les siècles passés, convertissant, protégeant les faibles,

leur donnant asile, domptant les forts, présidant aux baptêmes, aux

mariages, aux enterrements. L’Église: servante de Dieu, vicaire de Dieu.

«Grâce à elle seule, continua le prédicateur, usant du geste, et dont la

voix plus haute et sonore emplissait toute l’église; grâce à elle seule,

nous valons mieux que les animaux; elle nous apprend ce qu’il y a

derrière le voile, nous ne redoutons plus les malheurs temporels, et ne

croyons plus, comme les incrédules, qu’il n’y a rien de pire au monde

que la mort: mais ayant mis notre confiance en dehors et au delà du

monde, nous voyons sans trembler le monde se liguer contre nous. Nous

croyons: c’est pourquoi nous sommes forts. Nous croyons en Dieu: c’est

pourquoi nous sommes de Dieu et non du monde. Nous sommes au-dessus du

monde! nous sommes au delà du monde, et participant à la force de Dieu,

qui est le Dieu des Armées, nous subjuguerons le monde!»

Il fit une pause, qui tint la foule en suspens; après quoi, baissant le

ton, il reprit: «Quel est donc le délire des païens, lorsqu’ils se

représentent leurs vanités? C’est qu’ils rejettent Dieu! Ils disent:

ceci existe, puisque je le vois; cela existe, puisque je l’entends. Cet

objet encore existe, puisque je le touche. Et il n’y a rien d’autre,

absolument rien. Mais est-elle dans ce que nous voyons, entendons et

touchons, la cause qui pousse cet homme à mourir pour son frère? Est-ce

ce que nous voyons, entendons et touchons, ce qui fait que l’on meurt

pour une idée? Que l’on meurt pour sa foi? ou même pour son honneur?

Que, bref, on meurt pour rien, pour rien!... alors qu’on pourrait vivre?

Non, j’en suis sûr. Ce ne sont pas les objets des sens, c’est Dieu qui

en est la cause, et Dieu seul!

«Et ils Le rejettent. Peuple, sénateurs, hauts dignitaires. Et Il

prononce: Qui est avec Moi?... Mes enfants, mes frères, nous avons connu

longtemps un âge facile et sûr; depuis longtemps nos seules épreuves

étaient les inconvénients ordinaires de l’existence, et non plus des

questions de vie et de mort. A cette heure, en ces derniers jours du

monde, il a plu au Tout-Puissant de nous éprouver. Or, qui est avec Lui?

Qui est disposé à préférer l’invisible au visible, l’honneur à la vie,

Dieu à l’homme, la chevalerie à la vilenie, l’Église au monde? Qui est

pour Lui? Bafoué dans cette infime province de Sa création, meurtri,

ensanglanté et foulé aux pieds, quoique maître de la terre et du ciel,

de la vie et de la mort, du jugement et de l’éternité, dominateur de

tous les innombrables univers de l’infini, Le voici qui vient! Il vient!

il vient, le Dieu tout-puissant, qui fut, qui est, et qui sera! Et qui

donc est pour Lui?»

Comme il achevait ces mots, le cierge placé au-dessus de sa tête

s’éteignit soudain, et l’obscurité tomba sur les centaines d’auditeurs

suspendus à ses lèvres. Une onde d’émotion indescriptible passa sur la

foule. Les hommes s’agitèrent, et leur piétinement fit une rumeur

sinistrement répercutée par les voûtes en un sourd grondement de

tonnerre; les femmes, elles, sanglotaient, et plusieurs lançaient au

ciel des exclamations aiguës ou des prières. D’une voix qui tremblait

d’émotion, le prêtre de l’autel bénit l’assemblée; puis, comme je

m’éveillais de mon attention extatique, Mme Catinot me toucha le bras,

me fit signe de la suivre, et se faufilant prestement parmi la foule, me

guida au long du bas-côté. Avant que les derniers mots du prédicateur

eussent cessé de vibrer à mes oreilles, avant que l’étreinte de mon cœur

se fût desserrée, nous marchions déjà sous les étoiles, et l’air de la

nuit rafraîchissait nos tempes. Quelques secondes plus tard, nous étions

dans la maison et nous retrouvions dans le salon illuminé où j’avais vu

pour la première fois Mme Catinot.

Sans me laisser le temps de me reconnaître, elle s’approcha de moi

vivement, et posa sur mon bras ses deux mains dégantées. Je vis que des

larmes roulaient sur ses joues.

--Qui est pour Moi? s’écria-t-elle, d’une voix qui me pénétra jusqu’à

l’âme et me fit tressaillir. Qui est pour Moi? Oh vous, sûrement!

Sûrement vous, monsieur, vous dont les pères ont combattu pour leur Dieu

et leur roi! Né pour dominer, vous êtes sûrement du côté de la lumière!

Gentilhomme, vous n’abandonnerez jamais à la tourbe la tâche de

gouverner! O...

Et alors, sans attendre ma réponse, elle se détourna de moi, en se

cachant le visage à deux mains.

--O Dieu! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée de sanglots, donne-moi

cet homme pour Ton service!

J’étais troublé au delà de toute expression; touché par le spectacle de

cette femme en pleurs, agité par le conflit de mon âme, démoralisé,

peut-être, par ce que je venais de voir. Je restai d’abord incapable de

parler. Enfin, je réussis à dire d’une voix mal assurée:

--Madame, si j’avais prévu de quoi il s’agissait... Vous m’avez montré

tant de bienveillance... et je ne puis vous payer de retour.

--Ne dites pas cela! s’écria-t-elle, suppliante. Ne dites pas cela!

Et elle posa sur mon bras ses deux mains jointes en me considérant, puis

aussitôt sourit à travers ses larmes.

--Pardonnez-moi, dit-elle humblement, pardonnez-moi. Je m’y suis mal

prise. Je sens trop profondément. Je vous l’ai demandé trop vite. Mais

vous acceptez, monsieur. Dites que vous acceptez! que vous vous

montrerez digne de vous-même!...

Je poussai un gémissement.

--J’ai leur brevet, fis-je.

--Renvoyez-le-leur.

--Mais je n’en serai pas quitte avec ma conscience!

--Qui est pour Moi? reprit-elle à mi-voix. Qui est avec Moi?

J’exhalai un profond soupir. Dans le silence de la pièce les tisons

s’éboulèrent dans l’âtre, et une horloge sonna.

--Pour Dieu! Pour Dieu et pour le roi! dit-elle, les mains jointes, en

levant vers moi ses yeux étincelants.

Cette torture faillit m’arracher un juron.

--Dans quel but? m’écriai-je, presque brutalement. Si je vous disais

oui, ce serait dans quel but, madame? De quelle utilité puis-je vous

être? A quoi puis-je me rendre bon?

--A tout! à tout! Vous êtes un homme de plus! s’écria-t-elle. Un homme

de plus pour la bonne cause. Écoutez-moi, monsieur. Vous ne savez pas ce

qui se prépare, ni dans quelle nécessité nous...

Elle s’arrêta brusquement, tout net, me regarda, prêtant l’oreille, et

son visage changea d’expression. La porte n’était pas fermée, et la voix

d’un homme qui parlait dans le vestibule d’en bas nous arrivait par

l’escalier; un instant plus tard, un pas rapide traversa le vestibule,

et résonna sur les degrés. L’homme montait.

Nous restions face à face. Mme Catinot, muette et les yeux dilatés par

l’attention, sembla tout d’abord prise au dépourvu. A la fin, avec un

geste qui m’ordonnait le silence, elle se glissa vers la porte et

disparut, en la refermant, mais non tout à fait, derrière elle.

L’homme y était presque arrivé, car il poussa une exclamation de

surprise à la voir apparaître ainsi soudainement, puis il prononça

quelques mots, si bas que je ne les distinguai point. Sa réponse à elle

m’échappa aussi, mais ce qu’elle dit ensuite me parvint.

--Vous refusez de m’ouvrir cette porte? cria-t-il.

--Pas dans cette chambre, répliqua-t-elle audacieusement. Nous pouvons

nous voir dans l’autre, mon ami.

Un silence. Je croyais ouïr leur respiration. Je me les imaginai se

regardant avec défi. Je brûlais d’intervenir.

--Mais c’est intolérable! s’écria-t-il enfin. C’est inadmissible.

Allez-vous recevoir tous les étrangers qui arrivent dans la ville?

Allez-vous vous chambrer avec eux, rester à causer avec eux, tandis que

je me ronge le cœur loin de vous? Dois-je... Mais je veux entrer!

--Vous n’entrerez pas! cria-t-elle.

Mais la colère de son ton me parut simulée.

--C’en est déjà trop que vous m’insultiez, reprit-elle fièrement. Mais

si vous osez porter la main sur moi, ou si vous l’insultez, lui...

--Lui! s’écria-t-il, furibond. Lui, en vérité! Madame, je vous le dis

une fois pour toutes, je n’en ai supporté que trop. J’ai souffert ceci

plus d’une fois, mais...

Mais il ne me restait plus aucun doute, et avant qu’il pût ajouter un

mot, j’étais à la porte; je l’avais tirée toute grande, et me dressais

devant lui. La dame se recula en poussant une exclamation à la fois

craintive et joyeuse, et nous nous entre-regardâmes.

Cet homme était Louis de Saint-Alais.

CHAPITRE XX

LA RECHERCHE

Je n’avais pas revu Louis depuis le jour du duel, à Cahors, ce jour où,

me séparant de lui à la porte du corridor de la cathédrale, j’avais

refusé de lui prendre la main. J’étais mortellement fâché contre lui,

alors. Mais depuis le temps, nos souvenirs d’autrefois et de multiples

événements avaient fini par apaiser ma rancune; et dans ma joie de le

retrouver, surtout sous les espèces de l’étranger inattendu, rien

n’était plus éloigné de ma pensée que de réveiller d’anciens griefs.

Aussi, je lui tendis la main, avec un mot de badinage.

--C’est donc toi, l’inconnu, mon cher? fis-je, en m’inclinant. Je suis

venu à Nîmes pour te chercher, et voilà que je te trouve!

A ma vue, il resta tout d’abord pétrifié de surprise, puis, s’emparant

de ma main avec un élan spontané, il la garda entre les siennes, et fixa

sur moi un long regard, où revivait l’affection d’autrefois.

--Adrien! Adrien! fit-il, très ému. Est-il possible que ce soit toi?

--Oui, c’est moi, en chair et en os, mon bon Louis.

--Et toi ici?

--Ici même.

Alors, à ma stupeur, il laissa lentement retomber ma main, et il changea

d’allures et de visage, comme change l’aspect d’une maison lorsqu’on

ferme ses volets.

--J’en suis fâché, fit-il d’un ton morne, et après une longue pause.

Puis, dans un éclat de colère indéniable:

--Morbleu, monsieur! Pourquoi êtes-vous venu? s’écria-t-il.

--Pourquoi je suis venu?

--Oui, pourquoi? répéta-t-il avec amertume. Pourquoi? Pourquoi êtes-vous

venu... nous déranger? Vous ne savez pas quel mal vous nous faites! Vous

ne le savez pas, mon ami!

--Je sais du moins quel bien je cherche, répliquai-je, entièrement

abasourdi de cette volte soudaine et inexplicable. Je n’en ai jamais

fait secret, et je n’en fais pas secret non plus à cette heure. Personne

ne fut jamais plus mal traité que moi par vos parents. Votre attitude

présente me force à vous le dire. Mais quand je verrai Mme la marquise,

demain, je saurai lui dire qu’il en faudrait bien davantage encore pour

me faire changer. Je lui dirai...

--Si vous la voyiez!... Mais vous ne la verrez pas! répliqua-t-il.

--Que si fait, je la verrai!

--Je vous dis que non!

Mme Catinot intervint.

--Oh! n’ajoutez rien! exclama-t-elle, d’une voix qui dénotait trop bien

son angoisse. Je croyais que vous étiez une paire d’amis, monsieur

Louis? Et maintenant... maintenant que le hasard vous remet en

présence...

--Plût au ciel qu’il ne l’eût pas fait! s’écria-t-il, en laissant

retomber les bras d’un geste désespéré.

Et il fit quelques pas désordonnés par la chambre.

Elle le considéra.

--Je ne crois pas que vous m’ayez jamais encore parlé sur ce ton,

monsieur, dit-elle, d’un air de vif reproche. Si je l’ai mérité... ou

plutôt, veux-je dire, reprit-elle sans élever la voix, mais les yeux

étincelants, si c’est parce que vous avez trouvé M. le vicomte avec moi,

il s’ensuit que vous en concluez des indignités. Vous nous outragez, moi

comme votre ami.

--Le ciel m’est témoin du contraire! exclama-t-il.

Mais elle était montée.

--Cela ne me suffit pas, reprit-elle d’un ton ferme et hardi. De toute

une semaine, cette maison est à moi, monsieur Louis. Ensuite seulement

vous y serez chez vous. Et alors peut-être... peut-être, reprit-elle,

d’une voix soudain brisée de tristesse, je vous pardonnerai votre

conduite de ce soir. Alors peut-être, monsieur, un mot tendre de vous

saura effacer vos paroles brutales d’aujourd’hui.

Il ne put résister à son accent navré. Il tomba à genoux devant elle et

lui prit les mains.

--O mon amie! chère Catherine! pardonnez-moi! s’écria-t-il avec feu, lui

baisant les mains sans relâche et sans le moindre souci de ma présence.

Pardonnez-moi! je suis un misérable! Vous êtes mon réconfort unique, ma

seule consolation. Depuis que je l’ai vu, je ne sais plus ce que je dis.

Pardonnez-moi!

--Je vous pardonne! dit-elle avec empressement. Relevez-vous, monsieur!

Et elle essuya une larme furtive, puis me regarda en rougissant, mais de

joie.

--Oui, je vous pardonne, reprit-elle. Quoique en vérité, mon cher, je ne

vous comprenne plus. L’autre jour vous parliez si affectueusement de M.

de Saux, et aussi, excusez-moi, de votre sœur, et d’autres sujets

encore. Aujourd’hui que M. de Saux est présent, vous voilà malheureux.

--Et il y a de quoi! fit-il, en me jetant un coup d’œil hagard et

désolé.

Je haussai les épaules et pris la parole.

--Soit, fis-je d’un ton cassant. Mais parce que je perds un ami,

monsieur, il ne s’ensuit pas que je doive aussi perdre ma fiancée. Je

suis venu à Nîmes pour briguer la main de Mlle de Saint-Alais. Je n’en

repartirai pas avant de l’avoir obtenue.

--C’est de la démence! fit-il avec un soupir.

--De la démence! Pourquoi?

--Parce que vous demandez l’impossible. Parce que Mme de Saint-Alais

n’est plus à Nîmes... pour vous du moins.

--Je sais qu’elle est à Nîmes.

--Trouvez-la.

--C’est de l’enfantillage! répliquai-je. Comme si au premier hôtel où

j’entrerai, on n’allait pas m’apprendre où votre mère est logée.

--Ni au premier ni au dernier.

--Elle est donc cloîtrée?

--Je ne vous le dirai pas.

Après quoi nous restâmes à nous dévisager, tandis que Mme Catinot nous

surveillait du coin de l’œil. A coup sûr les événements des derniers

mois, qui avaient si fort changé et durci Mme de Saint-Alais, n’avaient

pas eu moins d’influence sur Louis. Je croyais presque avoir en face de

moi, au lieu du frère cadet, M. le marquis l’aîné, qui me bravait; et

cependant, sous le masque farouche revêtu par Louis, j’entrevoyais, me

semblait-il, son ancien visage, irrésolu et navré.

J’essayai de cette corde.

--Allons, fis-je, m’efforçant de ravaler mon courroux et de parler

raison, ce ne peut être sérieux, ce que vous me dites là, monsieur le

comte, et nous nous sommes échauffés tous les deux. Il fut un temps où

nous nous accordions, et où vous ne répugniez pas à m’avoir comme

beau-frère. Allons-nous, à cause de ces malheureuses divergences

d’opinion...

--Des divergences d’opinion! s’écria-t-il, m’interrompant avec rudesse.

L’hôtel de ma mère, à Cahors, ne possède plus que les quatre murs. Le

château de mon frère, à Saint-Alais, n’est plus qu’un amas de cendres.

Et vous parlez de divergences d’opinion!

--Eh bien! appelez-les comme il vous plaira.

--En outre, interrompit vivement Mme Catinot, excusez-moi, monsieur, en

outre, monsieur de Saint-Alais, vous connaissez notre besoin de nouveaux

convertis. M. le vicomte est un gentilhomme, et il est sensé et

religieux. Il s’en faut de peu, de bien peu, ajouta-t-elle, en

m’adressant un léger sourire, qu’il ne soit persuadé. Que diriez-vous,

si la main de votre sœur achevait la besogne, et si Mme votre mère y

consentait?

--Même alors il ne l’obtiendrait pas! répliqua-t-il, d’un ton farouche

et les yeux détournés de moi.

--Mais il y a huit jours, reprit la jeune dame, tout étonnée, vous me

disiez...

--Il y a huit jours n’est pas aujourd’hui, fit-il. D’ailleurs je

n’ajouterai plus qu’un mot. Je suis fâché de vous voir à Nîmes, monsieur

le vicomte, et je vous prie de vous en retourner chez vous. Vous ne

pouvez faire aucun bien ici, et vous pouvez faire du mal et en éprouver.

Par aucun moyen vous n’arriverez à vos fins.

--C’est ce qui reste à savoir, répliquai-je avec entêtement, courroucé à

mon tour. Et d’abord, puisque vous dites que je ne puis trouver Mlle

Denise, j’emploierai un moyen bien simple. Je vais attendre ici votre

départ, monsieur, et alors je vous suivrai jusque chez vous.

--Vous ne ferez pas cela! fit-il.

--Je vous assure bien que je n’y manquerai pas, ripostai-je, sur un ton

de défi.

Mais Mme Catinot intervint.

--Non, monsieur de Saux, dit-elle avec noblesse. Vous ne ferez pas cela;

j’en suis assurée; ce serait abuser de mon hospitalité.

--Vous me le défendez?

--Je vous le défends.

--En ce cas, madame, j’y renonce. Mais...

--Pas de mais! Faites trêve maintenant, je vous prie, dit-elle avec

fermeté. Si vous devez être en guerre tous les deux, ne commencez pas

ici. Mieux vaut d’ailleurs, il me semble... que je vous prie de vous

retirer, conclut-elle, en me jetant un regard suppliant.

Je regardai Louis. Mais il s’était détourné, et affectait de m’ignorer.

Ce fut le coup de grâce pour moi. Il m’était impossible de répliquer à

Mme Catinot, lorsqu’elle me parlait sur ce ton; et impossible également

de rester chez elle contre sa volonté. Je la saluai donc en silence; et

d’aussi bonne grâce qu’il me fut possible, malgré ma tristesse et mon

dépit, j’allai prendre mon manteau et mon chapeau sur la chaise où je

les avais posés.

--Je suis désolée, fit-elle avec grâce.

Et elle me tendit la main.

Je la portai à mes lèvres.

--Demain... à midi... ici, chuchota-t-elle.

Je tressaillis. Sa voix était si basse qu’il me fallut presque deviner

le sens de ses paroles; mais ses yeux en disaient long, et je compris

leur muet langage. Ce fut l’affaire d’un instant; puis elle s’éloigna,

et moi-même, jetant un dernier regard attristé à Louis qui me tournait

le dos, je me retirai.

L’homme qui m’avait introduit se tenait dans le vestibule.

--Votre cheval est à l’auberge du Louvre, monsieur, dit-il, en m’ouvrant

la porte.

Je lui donnai la pièce, et sortis, sans savoir le moins du monde où

j’allais. Je suivis la rue, plongé dans mes réflexions, tant et si bien

que j’allai donner tête baissée en plein contre quelqu’un. Réveillé du

coup, je regardai autour de moi. J’avais passé un peu plus de trois

heures dans cette maison, et mon arrivée dans Nîmes ne datait guère de

plus longtemps; mais ce court espace avait été rempli de telle sorte que

je m’étonnai de voir des rues inconnues, et de m’y trouver seul, ne

sachant par où me diriger. Il était au moins dix heures du soir, et de

rares lanternes se balançant çà et là mettaient aux carrefours un rond

de clarté fuligineuse; et néanmoins il y avait encore beaucoup de monde

dehors: quelques-uns s’arrêtaient à causer, mais la plupart allaient

dans une même direction, les hommes emmitouflés jusqu’aux yeux, les

femmes un voile sur le visage.

La nécessité de trouver un gîte me fit oublier pour l’heure ma

préoccupation dominante, à savoir: ce que signifiait la conduite de

Louis. J’arrêtai un homme qui ne suivait pas le flot, et lui demandai le

chemin de l’hôtel du Louvre. J’appris de lui, non seulement ce chemin,

mais le motif de ce concours de peuple.

--Il vient d’y avoir une procession, me lança-t-il, d’un ton rêche.

J’aurais cru que vous saviez cela! ajouta-t-il, avec un coup d’œil à mon

chapeau.

Et il tourna les talons.

Je me souvins de ma cocarde rouge, et avant de faire un pas de plus, je

pris soin de m’en débarrasser. Comme je me remettais en marche, un

individu me dépassa, et tout en courant il me fourra un papier dans la

main. Je n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche, qu’il était déjà loin;

mais cet incident, joint à l’animation des rues, singulière vu l’heure

tardive, contribua encore à me distraire de mes pensées. Je ne fus pas

surpris, en arrivant à l’auberge, de m’entendre dire qu’il ne restait

plus une seule chambre.

--Mon cheval est déjà chez vous, insistai-je, car je me figurais que le

patron, me voyant à pied, se méfiait peut-être du poids de ma bourse.

--Je le sais, monsieur; mais tout ce que je puis vous offrir, c’est de

coucher dans la salle à manger, répondit-il très poliment. Et

croyez-moi, vous ne serez pas mieux ailleurs. C’est comme s’il y avait

la foire à Beaucaire. La ville est pleine d’étrangers. Il y en a presque

autant que de ces machins-là! conclut-il d’un air agacé, en désignant le

papier que je tenais toujours.

J’y jetai un coup d’œil: c’était un manifeste intitulé: «Sacrilège! La

Sainte Vierge pleure!»

--On vient de me le fourrer dans la main à la minute, dis-je.

--Bien entendu, fit-il. Un matin en nous levant nous en avons trouvé les

murs tout couverts. Une autre fois il en volait des nuées par les rues.

--Savez-vous, hasardai-je, comprenant qu’il avait soupé et qu’il ne

demandait qu’à parler, où loge le marquis de Saint-Alais?

--Non, monsieur, répondit-il. Je ne connais pas ce gentilhomme.

--Il est pourtant ici avec sa famille.

--Il y a tant de monde ici! répliqua-t-il en haussant les épaules.

Puis, baissant la voix:

--Est-il rouge, ou... le contraire, monsieur?

--Rouge, fis-je sans hésiter.

--Ah! ah! Eh bien! il y a quelques gentilshommes qui font la navette

entre notre M. Froment et Turin ou Montpellier. On dit que notre maire

aurait eu le devoir de les faire arrêter depuis longtemps. Mais lui

aussi est rouge, comme la plupart des conseillers. Je n’affirme rien, du

reste, n’étant d’aucun parti. Le gentilhomme que vous cherchez est

peut-être de ceux-là?

--C’est fort probable, dis-je. Ainsi donc M. Froment est ici?

--Monsieur le connaît?

--Oui, fis-je d’un ton bref, un peu.

--Ma foi, j’ignore s’il est ici ou non, reprit l’hôtelier, en hochant la

tête. On ne peut jamais le savoir.

--Pourquoi? demandai-je. N’habite-t-il pas dans Nîmes?

--Si fait, il habite la Porte d’Auguste, sur les vieux remparts, auprès

du couvent des Capucins. Mais (il jeta un regard circulaire, puis

continua d’un air mystérieux) on le voit sortir d’endroits où il n’est

jamais entré, monsieur! De la maison qu’il a dans les Arènes, par

exemple. On prétend même que le couvent des Capucins est une de ses

retraites. Et si vous allez au _Cabaret de la Vierge_, en vous réclamant

de lui, vous boirez sans payer.

Il souligna ces paroles de plusieurs hochements de tête, puis, comme

s’avisant tout à coup qu’il en avait trop dit, il s’éloigna en hâte.

M’étant informé de M. de Géol et de Buton, j’appris que faute de place

ici, ils étaient allés à l’_Écu de France_; mais je ne fus pas trop

fâché d’être débarrassé d’eux pour le moment, et acceptant l’offre de

l’hôtelier, je me rendis à la salle à manger, où je m’accommodai aussi

bien que me le permirent et la dureté des chaises et ma préoccupation

d’esprit.

La cocarde rouge · 第 20 / 26 段