Néanmoins ce genre de pronostics n’apportait guère de soulagement à ma

réclusion. Je passai la plus grande partie d’une quinzaine à me ronger

d’impatience. La femme de l’auberge était enchantée de m’avoir comme

pensionnaire; car je payais, et les clients étaient rares. Le Comité,

lui, tirait gloire de moi, car je représentais un vivant et ambulant

témoignage de son pouvoir, et de l’importance du village. Mais quand à

cette situation pénible et grotesque vint s’ajouter l’angoisse que les

nouvelles de Nîmes m’inspirèrent au sujet de Denise, je n’y tins plus,

et résolus de m’évader coûte que coûte.

Le fait que je n’avais pas de cheval, et la quasi-certitude d’être

arrêté à Sumène ou à Ganges, m’avaient jusqu’alors détourné de ce

projet; mais la détention m’était enfin devenue intolérable, et après

avoir supputé toutes les chances, je décidai de fuir dans la soirée, au

coucher du soleil, et de gagner Millau à pied. Les villageois, sachant

que je me rendais à Nîmes, ne manqueraient pas de me poursuivre dans

cette direction, et même si une partie prenait l’autre route, j’avais

beaucoup de chances de leur échapper à la faveur de l’obscurité. Je

comptais atteindre Millau peu après le lever de l’aurore, et là, si le

maire était toujours bien disposé envers moi, je pouvais récupérer mon

cheval, et, pourvu d’un sauf-conduit, gagner Nîmes par le même chemin ou

par un autre.

Ce plan paraissait réalisable, et dès ce soir-là, le hasard me favorisa.

L’homme qui devait me tenir compagnie se renversa sur le pied une

marmite d’eau bouillante, et sans plus s’occuper de moi ni de son

devoir, il retourna chez lui en se lamentant. Une minute plus tard, la

femme de l’auberge fut appelée au dehors par un voisin, et à l’heure

précise que j’aurais moi-même désignée, je me trouvai seul. Mais je

n’avais pas une minute à perdre. Incontinent, je mis mon manteau, et

prenant mes pistolets sur la tablette où on les avait déposés, je me

munis de quelques vivres et m’éclipsai par la cour de l’auberge. Un

chien y avait sa niche, mais il me connaissait, et à ma vue il agita la

queue. En deux minutes, après avoir longé précautionneusement les

derrières des maisons, je rejoignis la route de Millau, où je me trouvai

libre et solitaire.

La nuit était tombée mais il ne faisait pas encore tout à fait noir; et

redoutant tous les yeux, je pris ma course, tour à tour sondant

inquiètement le crépuscule devant moi, ou guettant par derrière

l’approche d’une poursuite. Durant quelques minutes cette crainte

m’absorba tout entier; mais enfin la seule lumière tremblotante qui

décelait le village disparut, la nuit et le silence infini des montagnes

se refermèrent sur moi, et une sensation de solitude, accablante,

s’empara de moi. Denise était à Nîmes, et je me dirigeais du côté

opposé; quels accidents ne pouvaient se produire, susceptibles

d’ajourner mon retour? En attendant elle restait à la merci de sa mère

et de ses frères, et toutes les traditions de sa famille, tous les

préjugés de la virginité et de son éducation se liguaient contre mes

désirs. Ne mettrait-on à profit cet imbroglio pour disposer de sa main?

Ou, sans aller jusque-là, quel ne pouvait être le sort d’une jeune

fille, dans cette cité de factions, dans cette lutte farouche que les

paysans m’avaient fait prévoir?

Aiguillonné par ces pensées, je me hâtais fébrilement, et j’avais fait

peut-être une lieue, quand le bruit sec d’un fer de cheval heurtant une

pierre, frappa mon oreille. Comme ce bruit venait de devant, je me jetai

sur le côté de la route et me tapis afin de laisser passer le voyageur.

Je crus distinguer le pas de trois chevaux, mais quand la silhouette

vague des cavaliers m’apparut, ils étaient seulement deux.

Il est probable que je me soulevai un peu trop pour mieux voir. En tout

cas, je n’avais pas compté avec les chevaux, dont le plus proche, en

passant devant moi, fit un écart soudain. La brusquerie de ce mouvement

faillit démonter le cavalier, mais en un clin d’œil celui-ci maîtrisa sa

monture, et sans me laisser le temps de me reconnaître, la poussa dans

ma direction. Je n’osai bouger, crainte de trahir ma présence, mais la

précaution fut vaine, car déjà le cavalier avait distingué ma

silhouette.

--Holà! cria-t-il. Qui êtes-vous, qui vous embusquez afin de faire

rompre le cou aux gens? Parlez, ou sinon...

Mais j’empoignai sa bride.

--M. de Géol! m’écriai-je, le cœur battant à me rompre la poitrine.

--Arrière! cria-t-il, en m’examinant, car il ne reconnaissait pas ma

voix. Qui êtes-vous? qui est là?

--C’est moi, moi M. de Saux, répondis-je avec cordialité.

--Hé quoi, l’ami, exclama-t-il du ton de la plus grande surprise, je

vous croyais à Nîmes depuis plus de dix jours! Nous avons votre cheval

avec nous.

--Avec vous? Mon cheval!

--Hé oui. Votre bon ami que voici le mène depuis Millau. Mais

qu’êtes-vous devenu tout ce temps? Et que faites-vous ici? reprit-il

avec méfiance.

--J’ai perdu mon passeport. Il m’a été volé par Froment.

Il siffla.

--Et à Villeraugues on m’a arrêté, continuai-je. Je suis resté là

depuis.

--Ah! ah! dit-il sèchement. Cela vous apprendra à voyager en mauvaise

compagnie, monsieur le vicomte. Et ce soir je suppose que vous étiez...

--En train de prendre la poudre d’escampette, répliquai-je tout franc.

Mais vous-même... je vous croyais passé depuis longtemps.

--Non, dit-il. J’ai été retenu. Mais puisque nous nous sommes trouvés,

je vous conseille de monter à cheval et de revenir avec moi.

--Je ne demande pas mieux, fis-je vivement. Et vous pourrez leur dire

qui je suis.

--Moi? répliqua-t-il. Pas du tout. Je ne sais pas qui vous êtes en

réalité. Je sais seulement que vous m’avez dit être M. de Saux.

Je tombai de mon haut, et restai un moment à le considérer dans les

ténèbres. Mais ce moment fut bref, car une voix sortit de ces ténèbres:

--N’ayez crainte, monsieur le vicomte, je répondrai pour vous.

Je sursautai.

--Palsambleu! m’écriai-je, frémissant. Qui a parlé?

--Moi, Buton. C’est moi qui ai votre cheval, monsieur le vicomte.

C’était en effet, Buton, le forgeron; le capitaine Buton, du Comité.

* * * * *

Cette rencontre mit une fin provisoire à mes tribulations. Quand nous

arrivâmes dans le village, au bout de dix minutes, le Comité, médusé par

les sauf-conduits dont Buton était porteur, admit aussitôt ses

explications, et n’opposa aucune entrave à mon départ. Et douze heures

après, les trois personnages réunis par ce singulier hasard traversaient

Sumène. Nous couchâmes à Sauve, et bientôt laissant derrière nous

l’hiver prolongé des montagnes, avec son froid et sa neige, nous

commençâmes à descendre sous le soleil le versant occidental de la

vallée du Rhône. Tout le jour nous chevauchâmes dans une atmosphère

balsamique, entre des champs, des jardins en fleur et des bois

d’oliviers: la poussière blanche, les maisons blanches, les rochers

blancs, témoignaient du Midi. Un peu avant le coucher du soleil nous

arrivions en vue de Nîmes, et saluions la fin d’un voyage qui, pour ma

part, avait été accidenté.

CHAPITRE XIX

A NÎMES

On croira sans peine que je contemplai la ville avec une émotion peu

ordinaire. J’en avais entendu assez à Villeraugues--sans parler des

détails ajoutés en cours de route par M. de Géol--pour me convaincre que

c’était ici et non dans le nord, ici dans le Gard et les

Bouches-du-Rhône, parmi les champs d’oliviers et la poussière blanche du

Midi, et non parmi les champs de blé et les pâturages du nord, que le

sort de la nation allait se jouer. Ce n’était pas à Paris, où les gens

voulaient et ne voulaient pas, où Mirabeau et La Fayette, par crainte du

peuple, faisaient un jour un pas vers le roi, et le lendemain, par

crainte qu’une fois rétabli sur son trône il ne vînt à sévir,

retournaient en arrière, ce n’était pas là-haut, que la Révolution

pouvait être arrêtée, mais bien ici! Ici, où l’ardente imagination des

Provençaux voyait encore quelque chose de saint dans les choses naguère

vénérées, ici où la faction rattachait les hommes à la foi.

Jusqu’à présent le flot révolutionnaire n’avait pas rencontré

d’opposition sérieuse. Les obstacles qui semblaient les plus forts, le

roi, la noblesse, s’étaient écroulés et effondrés devant elle, presque

sans résistance; restait à voir si le troisième et dernier des pouvoirs

dirigeants, l’Église, se comporterait mieux. Certes, si Froment disait

vrai, si la foi devait s’opposer à la foi, et le fanatisme à un autre

fanatisme, c’était bien ici, dans cette vallée du Rhône, où l’Église

maintenait encore son autorité, que se trouvaient les matériaux les plus

propices aux desseins de l’enthousiaste. Dans cette hypothèse--et tout

en l’examinant, je promenai un long regard méditatif sur la ville et

l’indéfinie plaine basse qui s’étalait au delà, baignée dans les feux du

couchant--dans cette hypothèse, c’était d’ici que peut-être jaillirait

la flamme destinée à embraser la France. D’ici pouvait partir du jour au

lendemain une conflagration aussi vaste que le pays; une conflagration

qui, se propageant avec une fureur croissante, gagnerait la Vendée, la

Bretagne, les côtes du nord, et sous peu environnerait Paris de son

cercle de feu.

Mais l’incendie s’allumerait-il? Dans ce doute, je contemplai de

nouveau, avec une curiosité avide, cette cité de laquelle on attendait

tant. Sa multitude de terrasses et de maisons blanches occupait la pente

douce qui joint à la plaine du Rhône les derniers contreforts des

Cévennes. Au nord, dans les faubourgs, s’élevaient trois collines: celle

du milieu portait une tour, la plus orientale allongeait son ombre

démesurée vers le fleuve lointain, et sur leurs pentes à toutes trois,

vers l’est et le sud, la ville s’étageait. A mesure que nous en

approchions, cet amphithéâtre, comme les routes convergentes, et la

plaine aux verdures printanières, et les grandes manufactures qui çà et

là s’élevaient dans les faubourgs, tout semblait bourdonner d’activité,

d’une foule d’allants et venants, isolés ou par groupes, qui s’en

allaient hors des murs à leurs plaisirs, ou couraient à leurs affaires.

Tous sans exception, je le remarquai, portaient un insigne quelconque:

soit la cocarde tricolore, soit, plus souvent, une rosette rouge, un

flot de rubans rouges, une cocarde rouge, et à l’aspect de ces emblèmes

mes compagnons se rembrunirent à vue d’œil. Un autre détail

caractéristique, le tintement de nombreuses cloches qui appelaient aux

vêpres les fidèles--et dont les sons me parurent harmonieux dans l’air

du soir--était aussi peu de leur goût. Elles tintèrent plus nombreuses,

accélérant leur rythme; et il en résulta qu’insensiblement je finis par

rester en arrière. Lorsque nous arrivâmes dans les rues, la circulation

plus nombreuse, et l’attention avec laquelle je regardais autour de moi,

accrurent la distance qui nous séparait; et bientôt, un long défilé de

charrettes venant à passer, suivi d’une compagnie de gardes nationaux,

je me trouvai chevauchant seul, à cent pas derrière eux.

Je ne le regrettai point. La nouveauté du spectacle, cette foule de

visages renouvelés continuellement, le patois méridional, le mouvant

défilé de soldats, de paysans, de filles, me divertissaient. Je le

regrettai moins encore quand par hasard un objet, que je m’attendais

plus ou moins à voir depuis mon arrivée dans Nîmes, se matérialisa, là,

dans cette rue sinueuse, et me sauta, pour ainsi dire, aux yeux. En

passant sous les barreaux d’une fenêtre peu élevée au-dessus du sol,

j’entrevis une main blanche qui agitait un mouchoir: vision instantanée,

mais le geste suffit à m’évoquer Denise! Quand je tirai sur ma bride, le

mouchoir avait déjà disparu, la fenêtre était déserte, autour de moi la

foule bavarde allait son chemin.

Machinalement j’arrêtai mon cheval et regardai à la ronde, le cœur

palpitant. Je ne vis proche de moi personne à qui le signal pût être

destiné; et pourtant, la chose me paraissait bizarre. Je ne pouvais

admettre une telle bonne fortune, pas plus que d’avoir si tôt retrouvé

Denise. Cependant, comme mon regard incertain se dirigeait à nouveau

vers la fenêtre, le mouchoir y flotta encore un instant. Cette fois le

signal s’adressait à moi si indéniablement qu’au mépris de toute

prudence, je poussai mon cheval à travers la foule jusqu’à la porte, et

sautant à bas précipitamment, jetai la bride à un gamin qui se trouvait

là. Je n’osai lui demander qui habitait la maison; et embrassant d’un

coup d’œil la morne façade blanche, la rangée de fenêtres grillées qui

couraient sous le balcon, je m’en remis à la fortune, et heurtai.

A l’instant la porte s’ouvrit, et un laquais parut. Je n’avais pas

réfléchi à ce que je lui dirais, et je restai d’abord à l’examiner

stupidement. Puis, à tout hasard, sous le coup de la nécessité, je lui

demandai si madame recevait.

Il me répondit très poliment que oui, et tirant la porte, s’effaça

devant moi.

J’entrai, ahuri d’étonnement; et celui-ci ne fit que s’accroître quand

après avoir traversé un vestibule spacieux, dallé de marbre noir et

blanc, et m’être laissé guider jusqu’au haut de l’escalier, je m’aperçus

que tout ce qui m’entourait, depuis la sobre livrée du laquais jusqu’aux

moulures du plafond, portait le cachet de l’élégance la plus raffinée.

Des piédouches, portant des bustes de marbre, occupaient les angles de

l’escalier; trois orangers en caisses garnissaient le vestibule; et des

fragments antiques ornaient les murs. Toutefois je n’y pus jeter qu’un

coup d’œil: très vite j’arrivai au haut de l’escalier, et l’homme

m’ouvrit une porte.

Je pénétrai dans la pièce, les yeux avides: un songe, un impossible

songe, prit possession de moi pour un instant, et me fit espérer que

Denise--non plus Mlle de Saint-Alais, mais Denise, la jeune fille qui

m’aimait et avec qui je n’avais jamais été seul--serait là pour me

recevoir. A sa place, une étrangère se leva posément d’un fauteuil placé

dans la baie d’une fenêtre, et, après une courte hésitation, s’avança à

ma rencontre. Cette inconnue, grande, l’air sérieux et très belle,

m’examinait curieusement de ses yeux noirs, tandis qu’un peu de rose

montait à ses fines joues olivâtres.

A la vue de cette étrangère, je me mis à balbutier des excuses pour mon

intrusion. Elle me fit la révérence.

--Monsieur n’a pas à s’excuser, dit-elle, aimablement. Il était attendu,

et le repas est servi. Si vous voulez bien suivre Gervais, il va vous

mener à une chambre où vous pourrez vous nettoyer de la poussière du

voyage.

--Mais, madame, fis-je, encore hésitant. Je crains d’abuser...

Elle secoua la tête d’un air mutin.

--Je vous en prie, dit-elle, en agitant sa main vers la porte.

--Mais mon cheval, dis-je, immobile d’ahurissement, je l’ai laissé sur

la rue.

--On en prendra soin. Veuillez me faire le plaisir...

Et elle me montra la porte d’un petit geste impérieux.

Je sortis complètement abasourdi. L’homme qui m’avait conduit à l’étage

m’attendait. Par un corridor large et spacieux, il me conduisit à une

chambre à coucher, où je trouvai tout le nécessaire pour rafraîchir ma

toilette. Il prit mon habit et mon chapeau, et s’occupa de moi avec la

dextérité d’un valet de chambre consommé. Dans mon ahurissement, je le

laissai faire. Mais lorsque, revenu un peu de mon trouble, j’ouvris la

bouche pour lui poser une question, il me pria de l’excuser: madame

m’expliquerait.

--Madame...? fis-je.

Et mon regard interrogatif attendait qu’il remplît la lacune.

--Oui, monsieur, madame vous expliquera, répondit-il, sans broncher.

Puis, voyant que j’étais prêt, il me reconduisit, non plus à la chambre

que je venais de quitter, mais à une autre.

Je crus rêver, en y entrant; car je ne doutais pas que l’énigme dût m’y

être expliquée. Mais je ne trouvai personne. La pièce était spacieuse,

et parquetée, avec trois hautes fenêtres étroites, dont l’une,

entr’ouverte, donnait accès aux bruits de la rue. Un petit feu de bois

brûlait dans une vaste cheminée à colonnes de marbre sculpté; et dans un

coin de la pièce se trouvaient un clavecin, une harpe et un pupitre à

musique. Plus près du feu, une petite table ronde, coquettement dressée

et éclairée par des bougies disposées dans de vieux candélabres

d’argent, formait un tableau enchanteur: devant cette table la dame

était assise.

--Avez-vous froid? dit-elle, en m’accueillant d’un air plein

d’affabilité.

--Non, madame, je vous remercie.

--En ce cas, nous pouvons nous mettre à table immédiatement,

reprit-elle.

Et elle me désigna ma place.

En m’y installant, je découvris avec ébahissement qu’il n’y avait que

deux couverts. La dame s’aperçut de mon trouble, elle rougit légèrement,

et ses lèvres se contractèrent comme si elle refrénait un sourire. Mais

elle ne dit mot. Quant à concevoir d’elle une opinion peu flatteuse, ce

me fut dès l’abord interdit, aussi bien par l’aisance tranquille de ses

manières, que par l’aspect de son appartement, le luxe et l’opulence

déployés autour d’elle, et la respectabilité même du maître d’hôtel qui

nous servait.

--Avez-vous fait une longue traite aujourd’hui? interrogea-t-elle, tout

en morcelant un petit pain avec des doigts qui ne me parurent pas

exempts de nervosité, et tour à tour baissant les yeux vers la table et

les relevant vers moi d’une façon presque suppliante.

--Je suis venu de Sauve, madame, répondis-je.

--Tiens! Et vous vous proposez d’aller?

--Je ne vais pas plus loin.

--Je suis heureuse de l’apprendre, fit-elle, avec un charmant sourire.

Vous ne connaissez pas Nîmes?

--Je ne la connaissais pas. Mais j’ai l’impression qu’il n’en est plus

de même à cette heure.

--Vous êtes trop aimable, dit-elle, en fixant mon regard sans la moindre

gêne. Afin de vous mettre plus à l’aise, je m’en vais vous dire mon nom.

Le vôtre, je ne vous le demande pas.

--Vous l’ignorez donc? m’écriai-je.

--Mais oui! fit-elle, en riant.

Et ce rire me révéla son extrême jeunesse. Elle était encore presque une

petite fille.

--Mais bien entendu, vous pouvez me le dire si cela vous amuse,

conclut-elle, avec détachement.

--Alors, madame, j’aurai ce plaisir, répondis-je galamment. Je suis le

vicomte de Saux, de Saux près Cahors, et tout à votre service.

Elle resta la main en l’air, et me dévisagea une minute avec un

ébahissement véritable. Je crus même lire dans ses yeux un peu d’effroi.

Puis elle reprit:

--De Saux près Cahors?

--Oui, madame. Et je suis amené à craindre, ajoutai-je, voyant l’effet

produit par mes paroles, que l’on m’ait pris ici pour un autre.

--Pas du tout! fit-elle.

Puis, donnant libre cours à ses sentiments, elle rit et battit des

mains.

--Non, monsieur, cria-t-elle joyeusement, il n’y a aucune erreur, je

vous l’assure. Au contraire, maintenant que je sais qui vous êtes, je

veux boire à votre santé. Alphonse! emplissez le verre de M. le vicomte,

reprit-elle, il faut que vous buviez avec moi, à la santé...

Elle s’arrêta, et me regarda malicieusement.

--Je vous écoute, madame, dis-je, en m’inclinant.

--De la belle Denise! acheva-t-elle.

Ce fut mon tour de sursauter et de rester béant, aussi confus que

surpris. Mais elle n’en fit que rire de plus belle, et, battant des

mains avec un laisser-aller puéril, elle m’ordonna:

--Buvez, monsieur, buvez!

Je lui obéis, tout en rougissant sous son regard.

--Voilà qui est parfait, dit-elle, quand j’eus reposé le verre.

Maintenant, monsieur, je vais pouvoir, à qui de droit, rapporter que

vous n’êtes pas félon.

--Mais, madame, fis-je, d’où connaissez-vous ce qui de droit?

--D’où je le connais? reprit-elle avec ingénuité. Ah! voilà la question!

Elle s’abstint d’y répondre; mais je m’aperçus que dès lors elle prit

avec moi un ton nouveau. Elle se départit grandement de la réserve

qu’elle avait gardée jusque-là, et se mit à déverser sur moi un feu

roulant de spirituel badinage et d’aimables épigrammes, contre quoi

j’avais peine à me défendre, car elle avait l’avantage d’en savoir plus

que moi. Une telle passe d’armes avec une aussi jolie adversaire ne

manquait pas d’attraits, d’autant que Denise et mes relations avec elle

formaient les sujets principaux de ses railleries; pourtant je ne fus

pas fâché lorsqu’une horloge, en sonnant huit heures, produisit en elle

un brusque silence et une modification aussi grande que la première. Son

visage s’assombrit, elle soupira, et resta à regarder devant elle avec

gravité. J’osai lui demander si quelque chose la tracassait.

--En effet, monsieur, répondit-elle. Je dois maintenant vous mettre à

l’épreuve; et vous pourriez y succomber.

--Que désirez-vous que je fasse?

--Je désire que vous m’escortiez, répondit-elle, pour aller à un certain

endroit et en revenir.

--Je suis prêt, m’écriai-je, en me levant avec empressement. C’est dans

le cas contraire que je serais félon. Mais il me semble, madame, que

vous alliez vous nommer.

--Je suis Mme Catinot, répondit-elle.

Et je ne sais ce qu’elle lut sur mon visage, car elle ajouta, en

rougissant très fort:

--Je suis veuve. Mais vous n’en êtes pas plus avancé.

--Je n’en reste pas moins à votre service, madame.

--Soit, monsieur de Saux, reprit-elle simplement. Si vous voulez bien

aller m’attendre dans le vestibule, je vous y retrouverai tout de suite.

Je lui ouvris la porte, et elle sortit; après quoi, songeur et intrigué

au delà de toute expression par la singularité de l’aventure, j’arpentai

la chambre une minute, et me décidai enfin à la suivre. A la lumière

d’une lampe suspendue éclairant le vestibule, je la vis qui m’attendait

au pied de l’escalier; ses cheveux disparaissaient sous un bonnet de

guipure noire, et sa robe sous une mante également sombre. L’homme qui

m’avait reçu me tendit en silence mon manteau et mon couvre-chef; et

sans une parole Mme Catinot me précéda le long d’un corridor.

Au-dessus d’une porte située à l’extrémité du corridor se trouvait une

seconde lumière. Elle éclaira mon chapeau, que précisément j’allais

mettre sur ma tête, et je m’arrêtai, stupéfait. Une petite cocarde rouge

remplaçait la rosette tricolore que j’y portais d’habitude.

N’entendant plus mes pas la dame se retourna, et vit de quoi il

s’agissait. Elle me posa sa main sur le bras; et cette main tremblait.

--Pour une heure, monsieur; rien que pour une heure, me souffla-t-elle

dans l’oreille. Donnez-moi votre bras.

Passablement troublé, et commençant à flairer de dangereuses

complications, je mis mon chapeau et lui offris le bras. Presque

aussitôt nous débouchâmes à l’air libre, dans une venelle sombre et

resserrée entre de hautes murailles. Mon guide tourna tout de suite à

gauche, et nous parcourûmes en silence à peu près cent cinquante pas,

qui nous amenèrent devant une arcade surbaissée, à gauche également, et

par où s’échappait de la lumière. La dame m’y engagea, d’une légère

pression; nous dépassâmes l’arcade, puis au delà un porche étroit; et

tout aussitôt j’eus la stupéfaction de me trouver dans une église, à

moitié remplie d’une assistance muette.

La dame m’ordonna le silence en posant un doigt sur ses lèvres, et je la

suivis dans l’ombre de l’un des bas-côtés. Quand nous fûmes arrivés à

une chaise vacante derrière une colonne, elle me fit signe de rester

contre celle-ci, et elle-même s’agenouilla.

Me trouvant libre de jeter un coup d’œil sur la scène, et d’en tirer mes

conclusions, je regardai autour de moi, croyant rêver. Le vaisseau de

l’église, éclairé à peine, était encore assombri par les mantes et les

voiles noirs de la foule agenouillée qui emplissait la nef et

s’augmentait à chaque instant. Les hommes pour la plupart restaient

debout auprès des colonnes, ou au fond de l’église; et de ces

endroits-là, s’élevait par intervalle un murmure bas et grave, l’unique

son qui rompît le lourd silence. Une veilleuse rouge allumée devant

l’autel posait sur l’ensemble une touche de couleur sinistre.

Je ne tardai guère à m’apercevoir que le silence, et la foule, et la

vastitude béante au-dessus de nous, m’oppressaient de plus en plus; et

mon cœur se mit à battre précipitamment dans l’attente de l’inconnu.

Cette sensation me devenait quasi intolérable, lorsque enfin, d’auprès

de l’autel monta dans le silence, en lugubres accords, la lamentation

rythmique du psaume _Miserere Domine!_

La cocarde rouge · 第 19 / 26 段