J’y consentis, bien entendu. Pour elle, s’approchant du cocher, qui

avait pris notre place à table, elle l’avertit tout bas, puis revint à

moi, pour me dire de l’appeler s’il ne se levait pas. La chose réglée,

elle s’en alla vers l’alcôve, où Denise s’était déjà réfugiée. Par

malheur, ses allées et venues avaient attiré sur elle l’attention des

rustres de la table, et l’un d’eux, se dressant soudain, l’arrêta au

passage.

--Une santé, madame, une santé! cria-t-il, avec un hoquet immonde (et,

titubant sur ses jambes, il lui présenta un verre de vin). Buvez! c’est

une santé que tout homme, femme ou enfant de France doit boire, ou le

diable l’emporte. Aux trois couleurs! Aux trois couleurs; et à bas

Madame Veto! Buvez, madame, buvez aux trois couleurs!

L’ivrogne lui tendait le verre, au milieu des vociférations de ses

camarades.

--Buvez! buvez! Aux trois couleurs; et à bas Madame Veto!

Et il ajouta des plaisanteries et des blasphèmes que ma plume se refuse

à écrire.

Je n’y tins plus: je me levai d’un bond pour châtier ces infâmes. Mais

la marquise, qui gardait une présence d’esprit admirable, m’arrêta d’un

coup d’œil.

--Non, dit-elle en relevant la tête avec fierté, je ne boirai pas!

--Oh! oh! s’écria-t-il avec un rire ignoble. Nous sommes donc une

aristocrate? Buvez quand même, ou bien nous vous ferons voir...

--Je ne boirai pas! répliqua-t-elle, en lui opposant un courage hautain.

Et de plus, quand M. de Géol arrivera tantôt, vous aurez des comptes à

lui rendre.

L’homme prit un air déconfit.

--Vous connaissez le baron de Géol? dit-il, changeant de ton.

--Je l’ai quitté au dernier village, et il doit me rejoindre ici ce

soir, répliqua-t-elle froidement. Et je vous conseillerai, monsieur, de

boire vos santés vous-même et de laisser les autres tranquilles. Car il

n’est pas homme à ravaler une injure.

Le braillard haussa les épaules, pour cacher sa mortification.

--Oh! alors, si vous êtes de ses amis, marmotta-t-il, en se disposant à

regagner sa place, je suppose que tout va bien. C’est un brave. Il n’y a

pas d’offense. Si vous n’êtes pas une aristocrate...

--Je ne suis pas plus aristocrate que M. de Géol, répondit-elle.

Et avec un léger salut, elle le laissa pour regagner l’alcôve.

Après cet incident les hommes firent un peu moins de tapage, car la

marquise avait deviné juste: le nom de Géol était connu et respecté. Ils

ne tardèrent pas à se coucher sur le sol, enveloppés dans leurs

manteaux. Je fis de même, et passai la nuit, somme toute, beaucoup mieux

que je ne l’attendais.

Au début, il est vrai, je ne m’endormis pas tout de suite, mais plus

tard je tombai dans un sommeil pénible, plein de cauchemars

ininterrompus, et attribuables à l’air confiné de la pièce. Lorsque

finalement je m’éveillai en sursaut, je trouvai quelqu’un penché sur

moi. D’apparence il faisait encore nuit, car tout était silencieux; mais

les tisons rougeoyants de l’âtre jetaient une vague lueur dans la pièce,

et me permirent de reconnaître Mme de Saint-Alais. C’était elle qui

venait de m’éveiller. Elle me désigna les autres personnages, qui

ronflaient encore.

--Chut! fit-elle, le doigt sur les lèvres. Il est cinq heures passées.

Jules est en train d’atteler. J’ai payé la bonne femme, et dans cinq

minutes nous serons prêts.

--Mais le soleil ne se lèvera que dans une heure! répondis-je.

Cela pouvait s’appeler un départ matinal!

La marquise n’en démordit pas.

--Voulez-vous donc nous exposer à ce que cela recommence? me

glissa-t-elle, dans un chuchotement furieux. Vous tenez à nous garder

ici jusqu’à l’arrivée de Géol, peut-être?

--Je suis à votre disposition, madame, déclarai-je.

Cette réponse lui suffit, et sans rien ajouter, elle s’éclipsa et

disparut derrière le rideau, où je l’entendis chuchoter. J’enfilai mes

bottes, et comme il faisait très froid dans la salle, je m’approchai du

feu, et rassemblant du pied les tisons, je me chauffai une minute. Puis

j’ajustai ma cravate et mon épée, que j’avais retirées, et me trouvai

prêt à partir. Il était beaucoup trop tôt, à mon avis, et nous étions

déjà partis si tôt la veille! Mais enfin, puisque la marquise le

désirait, c’était mon rôle de lui complaire.

Elle revint au bout d’un instant, et je m’aperçus, malgré le pâle

éclairage, qu’elle trépidait d’impatience.

--Oh! dit-elle, ce cocher ne viendra donc jamais? Il n’en finit pas!

Allez le presser, monsieur!... Si Géol arrivait!... Allez, de grâce, et

qu’il se dépêche!

Je m’étonnais de cette hâte, que je jugeais tout à fait vaine et

ridicule, car il n’y avait guère de chances pour que de Géol arrivât à

cette heure; mais convaincu que la marquise était à bout de résistance

nerveuse, je crus convenable de lui céder. Je franchis avec précaution

les corps des dormeurs, et atteignis la porte. Je soulevai le loquet,

sortis, et refermai l’huis derrière moi. La bise glacée de l’aube,

chargée d’une poussière de neige, fouetta mes joues, et transperça mon

manteau. Je frissonnai. A l’orient, les premières lueurs du jour se

révélaient à peine; vers tous les autres points cardinaux, c’était

encore la nuit, aussi noire qu’à minuit.

Fort mal disposé envers la marquise, je me dirigeai comme je pus, tout

grelottant, vers la porte de l’écurie, piètre bicoque, située dans

l’alignement de la maison et environnée d’une mer de crotte. Elle était

close, mais une vague clarté jaunâtre, s’échappant d’une fenêtre, tout

au bout, m’apprit que Jules y était occupé. Je soulevai le loquet, et

l’appelai. Il ne répondit pas. J’entrai donc, et, passant derrière trois

ou quatre misérables haridelles--tant debout que couchées--arrivai enfin

à nos chevaux, qui se tenaient côte à côte, les derniers, sous la

lanterne suspendue à un crochet.

Cependant Jules restait invisible, et je m’étais arrêté, me demandant où

il pouvait être, car il ne répondait toujours pas, lorsqu’une chose

noire, fouettant l’air, s’abattit sur mon visage et m’aveugla. Tout

aussitôt, je fus à me débattre dans les plis d’un manteau, qui

m’enveloppait complètement la tête, cependant qu’une poigne de fer me

saisissait les bras et les appliquait contre mes flancs. Pris à

l’improviste, je tentai de crier, mais l’épais tissu m’étouffait; par un

effort désespéré, je réussis à émettre un appel indistinct, mais

d’autres mains que celles qui me maintenaient, assujettirent plus

étroitement l’étoffe sur mon visage. A demi suffoqué, je luttais et me

contorsionnais pour me délivrer. En vain. Je sentis des mains agiles

parcourir tout mon corps, et je compris que l’on me dépouillait. Puis,

comme je résistais toujours, l’homme qui me tenait par derrière me donna

un croc-en-jambe, et je tombai, sans qu’il me lâchât, la face contre

terre.

Par bonheur, je tombai sur de la paille; mais, bien qu’amorti, le choc

me coupa la respiration; et, tant par suite de ma chute que grâce au

manteau, qui dans ma nouvelle posture menaçait de m’étrangler tout à

fait, je restai une minute inerte, et les scélérats en profitèrent pour

me garrotter les poignets et les chevilles. Ainsi ficelé, je me sentis

soulever et emporter à quelque distance, où l’on me jeta brutalement sur

une couche molle--de foin, m’apprit mon odorat. Puis une botte de foin

s’abattit sur moi, et une seconde, et d’autres, tant et plus. Je me crus

sur le point d’asphyxier, et fis un effort frénétique pour appeler au

secours. Mais le manteau m’entortillait la tête à plusieurs tours, et

j’eus beau m’évertuer, je n’aboutis, en fin de compte, qu’à pousser un

grognement sourd, qui se perdit dans les épaisseurs de l’étoffe.

CHAPITRE XVIII

JE FAIS TRISTE FIGURE

Je ne luttai pas longtemps. Les efforts que j’avais faits pour me

libérer de mes agresseurs, et finalement pour appeler au secours,

m’avaient porté le sang à la tête, et tellement épuisé que je restai

anéanti, le cœur oppressé comme si ses battements allaient me suffoquer,

et les poumons aspirant à l’air libre. Je me voyais en danger

d’asphyxier pour de bon; mais heureusement, l’effroi de cette fin, qui

une minute plus tôt avait provoqué mes efforts désespérés, m’inspira

alors le courage suprême de rester immobile, et de me ressaisir, pour

trouver moyen d’avoir de l’air.

Il était temps. Je brûlais comme feu, et suais par tous les pores.

Néanmoins l’effroyable sensation d’étouffement s’atténua un peu quand je

fus resté une minute tranquille; et me tournant la tête et le buste

légèrement de côté,--ce que je réussis à faire, quoique incapable de me

relever,--je respirai plus librement. Ma situation n’en restait pas

moins affreuse. Sous la pression des bottes de foin qui m’écrasaient

irrémédiablement, des souffrances nouvelles naquirent bientôt, en place

de celles dont j’étais soulagé. Peu à peu, les liens de mes poignets me

tuméfiaient les chairs, la garde de mon épée me pénétrait dans le flanc,

je sentais mon échine prête à rompre sous le faix, mes épaules

devenaient horriblement douloureuses. J’allais mourir ainsi, lentement

écrasé, dans le noir, alors qu’un appel, un seul appel, si j’avais pu

élever la voix, m’eût procuré secours et soulagement.

Cette idée m’affola si bien que me figurant après un siècle de cette

torture entendre un léger bruit, comme si l’on remuait dans l’écurie, je

cessai de me contraindre, et me remis à me débattre, m’enfonçant les

liens dans les chairs et en guise d’appels exhalant des gémissements.

Mais cette révolte ne fit qu’ajouter à ma détresse; l’individu, s’il

existait en effet, ne m’entendit pas, et le bruit cessa; ou du moins

s’il persista, le tumulte de mes artères et le gonflement excessif des

veines de mon cou, me rendirent sourd à ce bruit. Le poids effroyable

que j’avais un instant soulevé retomba. J’y renonçai, désespéré, et

m’abandonnai, quasi pâmé, hors d’état de penser ou de me souvenir, sans

désir de secours, ni projets d’évasion, totalement passif.

Cet état durait depuis quelque temps, lorsqu’un bruit assez fort pour

faire vibrer mes tympans obnubilés me tira de ma stupeur. Je prêtai

l’oreille, d’abord vaguement. Le bruit se renouvela; puis, sans autre

avertissement, une douleur aiguë me transperça le mollet. Je hurlai; et

malgré le manteau et le foin entassé sur ma tête, qui étouffaient mon

cri, j’en perçus un faible écho. Puis plus rien.

Hébété comme un homme réveillé en sursaut, je crus tout d’abord avoir

rêvé le cri aussi bien que la douleur; et je gémis dans ma détresse.

Mais au même instant je sentis le foin s’agiter au-dessus de moi: le

plus lourd de la masse qui m’écrasait fut retiré, je perçus des voix et

des appels, je vis une faible lumière, et je compris que j’étais sauvé.

En un clin d’œil on m’eut empoigné et dégagé, à grand renfort de cris et

d’exclamations. Le manteau fut arraché de ma tête, et j’aperçus, étourdi

et presque ébloui, une demi-douzaine de figures penchées sur moi et qui

m’examinaient.

--Mais, doux Jésus! c’est le monsieur qui est parti ce matin! s’écria

une femme.

Et, d’étonnement, elle jeta les bras au ciel.

Je la regardai. C’était la patronne de l’auberge. J’avais la gorge sèche

et parcheminée, les lèvres gonflées; mais en m’y reprenant à deux fois,

je réussis à lui dire de me délier.

Elle obéit, au milieu de nouvelles exclamations de surprise et

d’émerveillement; puis, comme j’étais roide et engourdi à ne pouvoir

remuer, on me transporta jusque sur le seuil de l’écurie, où quelqu’un

plaça une escabelle, tandis qu’un autre m’offrait un verre d’eau. Cette

eau et le grand air me ranimèrent, et au bout de quelques minutes je pus

me tenir debout. Cependant on me pressait de questions; mais je restais

vertigineux et confondu, et il me fut tout d’abord impossible de

rassembler mes idées. Mais bientôt un personnage qui s’approcha d’un air

d’importance, en écartant la foule de rustres et de valets d’écurie qui

m’entouraient, m’aida à recouvrer la parole.

--Qu’est ceci? dit-il. Qu’est ceci, monsieur? Comment-vous trouvez-vous

dans cette écurie?

La patronne de l’auberge répondit pour moi qu’elle l’ignorait; que l’un

des garçons en allant querir du foin avait piqué sa fourche dans ma

jambe, et m’avait ainsi découvert.

--Mais qui est-ce? demanda le nouveau venu d’un ton impératif.

C’était un homme grand et maigre, avec une petite figure chafouine et

des yeux inquisiteurs.

--Je suis le vicomte de Saux, répondis-je.

--Hein? fit-il, en traînant le monosyllabe. Et comment, monsieur le

vicomte, si tel est votre nom, comment diantre vous trouvez-vous dans

cette écurie?

--J’ai été volé, soufflai-je.

--Volé! répliqua-t-il en reniflant. Allons donc, monsieur; il n’y a pas

de voleurs dans notre commune.

--Pourtant, j’ai bien été volé, répliquai-je, idiotement.

Pour toute réponse, avant que je me fusse avisé de son intention, il

plongea la main, sans cérémonie et sans un mot d’excuse, dans la poche

de mon habit, et en retira une bourse. Il la leva en l’air à la vue de

tous.

--Volé? fit-il, d’un ton ironique. J’en doute, monsieur; j’en doute!

Je regardai la bourse avec stupéfaction; puis machinalement je portai la

main à ma poche, et en tirai successivement plusieurs objets. Il avait

raison. Je n’avais pas été volé. Tabatière, mouchoir de poche, ma montre

et mes breloques, mon canif, avec un petit miroir, et un calepin, tout y

était!

--Maintenant que j’y repense, dit soudain la bonne femme, il y a dans la

maison une paire de valises: elles doivent appartenir à ce monsieur! Je

me demandais tout à l’heure à qui elles étaient.

--Elles sont à moi! m’écriai-je, retrouvant la mémoire et la présence

d’esprit. Elles sont à moi!... Mais dites: les dames qui étaient avec

moi? Elles ne sont pas parties?

--Voilà trois heures qu’elles sont en route, répliqua la femme, en me

dévisageant. Et j’aurais juré que monsieur était avec elles. Mais, à

vrai dire, le jour pointait à peine, et une erreur est bientôt faite.

Une idée qui eût dû me venir plus tôt, une idée affreuse, enfonça son

dard dans mon cœur. Je plongeai la main dans la poche intérieure de mon

habit, et la retirai vide. Le brevet, ce brevet dans lequel je mettais

tout mon espoir, avait disparu.

Je poussai un cri de rage et promenai autour de moi des yeux égarés.

--Qu’y a-t-il? dit l’individu chafouin, en rencontrant mon regard.

--Mes papiers! exclamai-je, quasi grinçant des dents, à me voir ainsi

berné et joué, car je comprenais enfin tout. Mes papiers!

--Eh bien quoi, vos papiers?

--Ils ont disparu! On me les a volés!

--En vérité? fit-il, d’un ton sec. C’est ce qui reste à prouver,

monsieur.

Je crus d’abord qu’il voulait dire que je pouvais me tromper comme je

m’étais trompé d’abord; et pour plus de sûreté je retournai ma poche.

--Non, dit-il, plus sec que devant. Je vois bien qu’ils ne sont pas là.

Mais la question, monsieur, est de savoir s’ils y ont jamais été.

Je le regardai.

--Hé oui, fit-il, voilà précisément le hic, monsieur. Où sont vos

papiers?

--Je vous répète qu’on me les a volés! m’écriai-je, en fureur.

--Et je vous dis, moi, que cela reste à prouver, répliqua-t-il. En tant

que cela ne sera pas prouvé, vous ne partirez pas d’ici. Voilà tout,

monsieur, et la chose est simple.

--Et qui donc, repris-je avec indignation, qui donc êtes-vous, je

voudrais le savoir, monsieur, vous qui arrêtez les voyageurs sur la

grand’route et leur demandez leurs papiers?

--Tout bonnement le président du Comité local, répondit-il.

--Et vous imaginez-vous, dis-je, révolté par sa bêtise, que je me sois

lié les mains et étouffé moi-même sous ce foin, tout exprès? Exprès pour

passer par votre maudit village?

--Je ne suppose rien, monsieur, répondit-il froidement. Mais nous sommes

ici sur la route de Turin, où M. d’Artois est en train, paraît-il,

d’assembler les mécontents; et sur celle de Nîmes, où des personnes

malintentionnées arborent la cocarde rouge. Et sans papiers, personne ne

passe.

--Mais que prétendez-vous faire de moi? demandai-je, voyant que les

rustres qui béaient autour de nous le considéraient à l’instar d’un vrai

Salomon.

--Vous garder, monsieur le vicomte, jusqu’à ce que vous vous soyez

procuré des papiers, répondit-il.

--Mais, mordieu! fis-je. Ce n’est pas des plus commodes, ici. Y a-t-il

apparence que quelqu’un me connaisse?

Il haussa les épaules.

--Sans papiers, trancha-t-il, monsieur ne partira pas. C’est définitif.

Et il disait vrai, c’était définitif. En vain, je lui exposai les faits,

et lui demandai si quelqu’un irait volontairement subir, dans l’unique

but de cacher son manque de papiers, ce que j’avais subi; en vain je lui

demandai si l’état dans lequel on m’avait trouvé n’était pas en lui-même

une preuve suffisante du vol; si on pouvait se lier les mains à

soi-même, et empiler du foin sur sa propre personne. J’eus beau ajouter

que je connaissais mon voleur; cette dernière affirmation ne réussit

qu’à empirer les choses.

--En vérité? fit-il ironiquement. Eh bien donc, je vous prie, qui

est-ce?

--C’est ce bandit de Froment! Froment de Nîmes!

--Il n’est pas dans la région.

--Comment! je l’ai vu hier! répliquai-je.

--En ce cas nous voilà fixés, reprit l’homme du Comité avec un singulier

sourire (et sa petite cour sourit également). Après cela, nous ne

perdrons certainement pas de vue monsieur le vicomte.

Il tint parole: lorsque je rentrai dans l’auberge, pour fuir le froid

qui me pénétrait, et que je m’assis devant l’âtre pour examiner ma

situation, deux des laboureurs m’accompagnèrent; et quand je ressortis,

pour jeter un regard mélancolique vers le haut et vers le bas de la

route, j’en trouvai deux autres à mes côtés, comme par enchantement.

Quelque part que j’allasse, il ne pouvait manquer d’en surgir un, et si

je m’écartais trop de la maison, ils me touchaient le bras et d’un ton

rogue m’ordonnaient de revenir. Le mont Aigoual lui-même, qui élevait sa

cime nue, sévère et glacée, par-dessus la vallée, n’était pas plus ferme

que leur vigilance, ou plus immuable.

Mon agitation s’en accrut, et je tombai momentanément dans un état

voisin de la folie. Joué par Mme de Saint-Alais, volé par Froment,--qui,

j’en étais sûr, avait pris ma place, et à cette heure roulait tout à son

aise entre Sumène et Ganges avec mon brevet dans sa poche,--j’arpentais

la route, cette route qui était ma prison, dans une fièvre de rage et de

tristesse. L’ingratitude de la marquise, ma propre confiance, l’ineptie

des villageois, me révoltaient à tour de rôle; mais je détestais plus

encore, peut-être, l’inaction à laquelle je me trouvais condamné. Je

venais d’échapper à un danger mortel, et j’aurais dû m’en féliciter;

mais personne ne se résigne à être dupe. Et successivement, un jour,

puis deux, puis trois, s’écoulèrent: il gela et dégela, il neigea et il

fit beau; et toujours, cependant que la voiture filait sur la route de

Nîmes, emportant ma promise de plus en plus loin de moi, je restai

prisonnier dans ce misérable hameau. Je pris en horreur l’infâme

auberge, dans laquelle je battais la semelle durant les heures froides,

la route boueuse qui passait devant, la piteuse rangée de taudis qu’ils

appelaient le village. Tout le jour, et où que j’allasse au dehors, les

rustres se faisaient un jeu de me harceler et de me tarabuster; chaque

soir le Comité venait m’interroger. Une maison dans un sens, une maison

dans l’autre, étaient mes frontières, tandis que le monde s’agitait par

delà les montagnes, et que la France trépidait; et je ne pouvais savoir

ce qui se brassait en vue de m’aliéner le cœur de Denise. On ne

s’étonnera pas si je côtoyai la folie.

J’avais laissé mon cheval à Millau, et l’aubergiste avait projeté de me

l’expédier à Ganges au bout d’une couple de jours, par les soins d’une

connaissance, qui devait passer par là. Je l’attendais donc à toute

heure, et mon seul espoir était que son convoyeur fût à même de

m’identifier, car une cinquantaine d’habitants de Millau avaient vu ou

entendu lire mon brevet. Mais le cheval n’arrivait pas, ni personne de

Millau, et la crainte que la mise en liberté des deux dames n’y eût

causé du trouble, diminuait encore mon courage. Il m’eût été difficile

de communiquer avec Cahors, et le Comité, dans son indépendance et son

obstination rustiques, refusait aussi bien de me laisser aller que de me

faire conduire à Nîmes, où mon identité serait reconnue. Ce fut en vain

que je les pressai.

--Non, non, répondit l’homme à la mine chafouine, la première fois que

je lui posai la question. Il passera bien quelqu’un dont vous êtes

connu. Prenez seulement patience.

--Monsieur le vicomte doit être connu de beaucoup de monde, interrompit

la femme de la maison.

Et elle me regarda, les bras enroulés dans son tablier et la tête

penchée sur le côté.

--C’est évident! c’est évident! acquiesçait la foule, et, tout en se

grattant les mollets, les membres du Comité lui emboîtèrent le pas, et

me considérèrent avec satisfaction, comme un objet qui leur faisait

beaucoup d’honneur.

Cette stupide vanité m’exaspérait; mais à quoi bon?

--Après tout vous êtes fort bien ici, disait le premier interlocuteur,

en haussant les épaules. Vous êtes à merveille ici.

--Vous êtes toujours mieux que sous le foin! ne manquait pas de répondre

l’homme qui m’avait piqué la jambe.

Et là-dessus--car c’était la plaisanterie quotidienne--un rire général

s’élevait, et m’exhortant une dernière fois à la patience, le Comité se

retirait.

Parfois l’entretien dans la cuisine prenait un tour plus sévère et

périlleux: l’un après l’autre chacun de mes geôliers rappelait pour mon

édification les vieilles histoires des dragonnades, de Villars et de

Berwick, histoires à glacer le sang dans les veines, d’atroces cruautés

infligées et subies, de rudes montagnards et de vaillantes femmes qui

affrontèrent les pires châtiments des rois, pour la cause qu’ils avaient

embrassée; histoires d’une grande cause, abattue mais non détruite, de

tout un peuple traîné dans la poussière et le sang, mais toujours debout

et redevenu fort.

--Et croyez-vous qu’après ceci, exclamait avec des prunelles

flamboyantes le narrateur de ce drame auquel ses grands-parents avaient

pris part, croyez-vous qu’après ceci nous allons rester en dehors de

cette affaire? Croyez-vous, monsieur, qu’à cette heure où, après tant

d’années, la vengeance est à notre portée et où nos persécuteurs

chancellent, croyez-vous que nous allons rester là sans bouger, à les

voir se raffermir? Évêques et capitaines, chanoines et cardinaux, où

sont-ils à cette heure? Où sont les terres qu’ils nous ont volées? Ils

les ont perdues! Où sont les dîmes qu’ils nous prenaient avec notre

sang? On les à reprises! Où est saint Étienne, dont ils persécutèrent le

père? Il a le pied sur leur tête! Et après ceci, croyez-vous qu’avec

toutes leurs processions, leurs idoles et leurs saints-sacrements, ils

viendront nous défier et nous imposer de nouveau leur loi? Non,

monsieur, non; et mille fois non!

--Mais il n’est pas question de cela! dis-je timidement.

--Il n’en est que trop question, me fut-il répliqué sévèrement. Dans

Nîmes et Montauban, à Arles, en Avignon! Nous autres habitants de la

montagne avons vu trop souvent la tempête s’amonceler dans les plaines

pour nous y tromper. Ces prêches et ces processions et ces vierges

pleureuses, ces prières de réparations... savez-vous ce que cela

présage, monsieur? Du sang! du sang! et encore du sang! Il en a été

ainsi vingt fois, il en sera de même aujourd’hui. Mais cette fois-ci le

sang ne sera pas versé que d’un seul côté!

Ces discours me donnaient à réfléchir. Je m’apercevais que la

signification des mots différait selon la bouche qui les prononçait, et

que la même Révolution qui s’opérait aisément et sans heurts dans le

nord pourrait bien dans le sud mettre tout à feu et à sang. En Quercy

nous avions perdu quatre ou cinq châteaux, une poignée d’existences, et

pour quelques heures la populace s’était déchaînée, le tout sans grand

enthousiasme. Ici, au contraire, je me figurais être sur le bord d’un

énorme creuset sous lequel couvaient encore les feux de la persécution;

je sentais sur ma joue le souffle ardent de la passion, je voyais sous

les scories à peine refroidies la lave des vieilles inimitiés

bouillonner à nouveau d’ambitions plus âpres, et les anciennes factions

se rallumer au souffle de nouveaux fanatismes. Après avoir entendu

Froment, j’entendais ses adversaires; il ne me restait plus qu’à savoir

de quelles forces disposait le premier.

La cocarde rouge · 第 18 / 26 段