Vers midi nous fîmes halte pour nous reposer et manger à l’auberge d’un

petit village, situé haut dans la montagne. On pouvait se croire au bout

du monde, avec ce chaos de sommets qui s’étageaient par-dessus, et les

pentes de schiste qui dévalaient par-dessous. Mais la démence de

l’époque avait pénétré jusque dans ce coin perdu. Nous n’avions pas eu

le temps d’absorber deux bouchées, que le syndic demandait à voir nos

papiers. Je n’avais pas le choix, Dieu sait! et la marquise passa pour

ma mère, et Denise pour ma sœur. Puis, tandis que le syndic restait

penché sur mon brevet, tout en s’efforçant d’apprendre de moi les

nouvelles de ce qui se passait dans la plaine, un cheval s’arrêta à la

porte, j’entendis une voix, et, en un tournemain, M. le baron de Géol

entrait dans l’auberge. Celle-ci ne contenait, en fait de pièce décente,

que la salle où nous étions: il y pénétra.

Il se découvrit à la vue des dames; puis me reconnaissant, il eut un

léger haut-le-corps, et sourit, non sans amertume.

--Vous êtes parti de bonne heure! dit-il. Je vous ai attendu à la porte

de l’est, mais je ne vous ai pas vu venir, monsieur.

Je rougis, pris de remords, et lui présentai mille excuses. De fait, je

l’avais totalement oublié. Pas une seule fois l’idée ne m’était venue

que j’avais rendez-vous avec lui à la porte.

--Vous n’êtes pas à cheval? fit-il, en jetant sur mes compagnes un

regard assez singulier.

--Non, je ne suis pas à cheval, répondis-je.

Et je me trouvai incapable d’ajouter un seul mot. Prodiguant sourires et

courbettes, le syndic était encore auprès de moi; et tout à coup

j’aperçus l’abîme dans lequel j’étais prêt à choir.

--Vous avez rencontré des amies? appuya M. le baron, qui, le chapeau à

la main, regardait la marquise.

--En effet, murmurai-je.

La politesse eût exigé une présentation. Mais je m’en abstins.

A la fin cependant, il s’aperçut de ma gêne, et il se retira en même

temps que le syndic. A peine eurent-ils franchi le seuil que Mme de

Saint-Alais m’apostropha, dans un élan de colère.

--Imbécile! fit-elle, sans détours, pourquoi ne nous l’avoir pas

présenté? Ne voyez-vous pas que vous avez pris le vrai moyen d’éveiller

les soupçons et de nous perdre? Un enfant aurait vu que vous aviez

quelque chose à cacher. Si vous l’aviez dès l’abord présenté à votre

mère...

--Si je l’avais présenté, madame?...

--Il serait parti content.

--J’en doute, madame, et pour une excellente raison, répondis-je avec

ironie, vu que hier je lui ai déclaré très catégoriquement n’avoir ni

mère ni sœur.

Je prenais ma petite revanche. Mme de Saint-Alais devint de toutes les

couleurs, et resta un moment les lèvres pincées et les yeux fixés sur la

table.

--Qui est-ce? Que savez-vous de lui? demanda-t-elle enfin.

--C’est un gentilhomme pauvre et un protestant fanatique, répondis-je

sèchement.

Elle se mordit les lèvres.

--Seigneur Dieu! murmura-t-elle. Qui eût pu prévoir une telle

mésaventure! Croyez-vous qu’il soupçonne quelque chose?

--Assurément. Pour commencer, je suis parti ce matin de bonne heure,

sans tenir compte de mon engagement de faire route avec lui. Quand il

apprendra, de surcroît, que je voyage avec une mère et une sœur dont

j’étais dépourvu hier...

Elle me regarda comme si elle allait me battre.

--Qu’allez-vous faire? s’écria-t-elle.

--C’est à ma mère de le dire, répliquai-je poliment. (Et avec le plus

grand naturel je me servis de fromage.) C’est elle qui m’a dicté cette

conduite.

Elle était blême de fureur, et peut-être de crainte; je riais à part moi

de la voir en cet état. Mais comme la fureur ne lui servait de rien,

elle baissa pavillon.

--Que conseillez-vous? dit-elle enfin.

--Je ne vois qu’un moyen, répondis-je. Il nous faut payer d’audace.

Elle en convint. Mais il était plus facile d’imaginer ce procédé que de

le mettre à exécution. Je m’en aperçus, quelques minutes plus tard,

quand je sortis pour voir si la berline était attelée, et que je trouvai

sur le pas de la porte de Géol, les traits aussi durs que les rochers de

ses montagnes.

--Vous êtes sur le départ? demanda-t-il.

Je balbutiai une réponse affirmative.

--Il me reste donc à vous féliciter, reprit-il, avec un sourire ambigu.

--Me féliciter de quoi, monsieur?

--D’avoir découvert votre famille, répliqua-t-il, en me jetant un regard

d’ironie amère. Ce doit être un grand bonheur, de découvrir à la fois

une mère et une sœur dans l’espace de vingt-quatre heures. Mais...

puis-je vous donner un avis, monsieur le vicomte?

--Je vous en prie, dis-je, avec la plus parfaite froideur.

--Eh bien donc, puisque vous avez la main heureuse en fait de

découvertes, s’il vous arrive la prochaine fois de tomber sur M.

Froment, le boutefeu de Nîmes, faux capucin et double traître, n’allez

pas l’adopter aussi. Voilà tout.

--Je n’ai jamais fait sa connaissance, ripostai-je, glacial, tandis que

le baron avait parlé avec passion et avec feu.

--Alors gardez-vous de la faire, répondit-il.

Je haussai les épaules, et il n’ajouta rien. Un instant après, la

marquise et sa fille sortirent de l’auberge, prirent place dans la

voiture, et je me mis en marche à côté des chevaux pour gravir la côte à

pied.

La montée était roide et longue et monotone, et avant d’être arrivés au

col il nous fallut faire halte à cinq ou six reprises, pour laisser

souffler les bêtes; à cinq ou six reprises je jetai un regard en arrière

sur la grisâtre petite auberge de montagne perdue dans le désert

grisâtre du plateau. A chaque fois je revis le baron planté devant la

porte, qui nous suivait des yeux, sévère, anguleux et immobile comme le

reste du paysage. Et je frissonnai.

CHAPITRE XVII

FROMENT DE NÎMES

Cette rencontre n’eut pour résultat ni d’égayer mon humeur ni de

dissiper les appréhensions que m’inspirait notre prochaine arrivée en

des centres plus populeux, et où le soupçon, une fois éveillé, serait

moins facilement apaisé. Certes, de Géol ne m’avait pas trahi, mais il

avait peut-être ses raisons pour cela, et je n’en trouvais pas plus

agréable d’avoir derrière nous ce sinistre fantoche qui incarnait sous

les apparences des doctrines modernes un fanatisme que j’avais cru

défunt, et qui cherchait sous le couvert d’un nouveau parti à venger

d’antiques injures. Les pentes dénudées et les pics déchiquetés qui nous

dominaient, tandis que se poursuivait notre fastidieux voyage, les cols

venteux jusqu’où les chevaux hissaient péniblement la berline vide, les

mélancoliques champs de neige qui s’étalaient à droite et à gauche, tout

contribuait à approfondir l’impression que cet homme avait faite sur mon

esprit, si bien que l’associant lui-même avec ses Cévennes natales,

j’aspirais à leur échapper, j’aspirais à sortir de cette désolation pour

revoir le grand soleil et les terrasses d’oliviers dévalant vers la

Méditerranée.

Toutefois la mésaventure offrait son bon côté. Le péril dont je m’étais

ému avait agi également sur Mme de Saint-Alais, et rabattu sensiblement

son orgueil. Elle était plus calme; et tant assise à sa place que

marchant à côté de la voiture, lorsque celle-ci contournait lentement

quelque contrefort où s’élevait au long des interminables lacets de la

route, elle m’abandonnait à moi-même. Voire, il ne m’échappait point que

la distance parcourue, loin d’alléger son inquiétude, semblait

l’aggraver; si bien que plus loin nous laissions en arrière le fâcheux

baron, plus elle devenait nerveuse, plus elle scrutait avidement la

route derrière nous; et moins elle m’accordait d’attention.

Je n’en étais que plus libre de me servir de mes yeux à mon gré; et le

souvenir me hante aujourd’hui encore, de cette heure écoulée en vue du

mont Aigoual. Harassée par des jours et des nuits de fatigue, Denise

s’était endormie dans son coin, et grâce aux secousses de la berline, sa

mante avait glissé de dessus sa figure. Une faible rougeur avivait ses

joues, comme si même dans son sommeil elle eût senti mes yeux fixés sur

elle; et bien qu’une larme perlât au bout de ses longs cils, un sourire

ingénu--et le sourire resta quand la larme fut tombée--semblait dire que

les joies de cette singulière journée en surpassaient les peines, et que

dans son sommeil Denise ne trouvait rien à regretter. O Dieu! comme je

contemplai ce sourire! Combien je fis des vœux pour qu’il me fût

destiné! avec quel élan je priai pour elle! Jamais encore je n’avais eu

le bonheur de la considérer à loisir, comme je le faisais en ce moment;

de rêver ainsi à l’ombre fine que mettaient sur son front lisse et blanc

les frisons follets de sa chevelure; de repasser les chères inflexions

de ses lèvres, de son menton, de l’exquise oreille à demi cachée; de

poser mon regard sur les paupières veinées d’azur, partagé entre la

crainte et l’espérance de les voir se soulever et me découvrir!

Denise, ô ma Denise! Dans le secret de mon cœur je modulais ce nom:

j’étais heureux. Malgré tout--malgré le froid, et le voyage, et de Géol,

et la marquise--j’étais heureux. Mais voilà que soudain je retombai sur

la terre, au son d’une voix qui prononçait nettement:

--Est-ce lui?

Je me tournai vers Mme de Saint-Alais, car c’était elle qui venait de

parler. Je vis avec soulagement qu’au lieu de regarder de mon côté, elle

s’était mise debout et tenait les yeux fixés en arrière dans la

direction d’où nous venions. Presque aussitôt, soit sur son ordre, soit

que le cocher fît halte de sa propre initiative, la voiture s’arrêta.

Nous étions alors dans une gorge abrupte, entre deux parois de rocher.

--Qu’y a-t-il? demandai-je avec surprise.

Elle ne me répondit point, mais dans le silence de la route et des

montagnes s’éleva la grêle modulation d’un air sifflé, dans lequel je

reconnus: «O Richard, ô mon roi!» Parmi cette solitude de rocs et de

précipices le son aigu et grêle faisait un effet bizarre et troublant.

Je passai la tête à l’autre portière, et vis un homme à pied qui s’en

venait tranquillement vers nous, comme si, l’ayant dépassé, nous nous

arrêtions là pour l’attendre. Cet homme, grand et robuste, portait des

bottes et un manteau des plus vulgaires; mais néanmoins il n’avait pas

l’air d’être du pays.

--Vous allez à Ganges? lui cria la marquise, sans autre préambule.

--Oui, madame, répondit-il, en s’approchant paisiblement.

Et il la salua.

--Nous pourrions vous prendre avec nous, dit-elle.

--Mille fois merci, répliqua-t-il, en clignant des paupières. Vous êtes

trop bonne. Si ce monsieur n’y voit pas d’inconvénient?

Et il me regarda, avec un sourire non dissimulé.

--Certes non! dit la marquise avec un accent ironique, ce monsieur n’y

verra pas d’inconvénient.

Mais sa raillerie, ajoutée à mon étonnement, me donna le coup de pouce

final. Le subterfuge de la rencontre était transparent; cette apparition

d’un individu en manteau et botté, sur une route déserte et loin de

toute demeure, était trop évidemment préméditée: faute de consentir à

jouer le rôle de dupe bénévole, il me fallait agir sans retard.

--Permettez, madame, fis-je, revenu de mon étonnement. J’ignore qui est

ce monsieur.

Elle avait repris sa place, et l’étranger s’était avancé jusqu’à la

portière de son côté, et regardait à l’intérieur de la voiture. Ses

traits, épais et rudes, sans être déplaisants, exprimaient une force

d’âme peu commune; il avait le regard vif et brillant, et ses lèvres

mobiles souriaient volontiers. La main qu’il posait sur la portière

était énorme.

La marquise ne devait guère s’attendre à mes paroles car elle me jeta un

regard courroucé.

--Vous êtes ridicule, fit-elle.

Et à lui:

--Montez donc, monsieur.

--Non pas, ripostai-je, me levant à moitié. Restez, je vous prie, restez

où vous êtes, jusqu’à ce que...

La marquise se retourna vers moi, furieuse.

--Cette voiture m’appartient! s’écria-t-elle.

--Incontestablement, répondis-je.

--Eh bien! que voulez-vous dire?

--Simplement que si ce monsieur monte, je descends.

Nos regards se croisèrent. Elle me vit déterminé, et, se rappelant la

force de ma position, elle baissa le ton.

--Hé quoi? fit-elle, respirant précipitamment. Hé quoi, parce qu’il

entre dans la voiture, vous devriez en sortir?

--Madame, répliquai-je, je ne vois aucune raison de prendre avec nous un

inconnu. Ce monsieur est peut-être tout ce qu’il y a de plus

distingué...

--Ce n’est pas un inconnu! lança-t-elle. Je le connais, moi. Cela vous

suffit-il?

--Cela me suffira, si vous me dites son nom, fis-je.

Jusque-là il avait assisté impassible à notre discussion, en promenant

de l’un à l’autre un regard amusé; mais à ces mots il intervint:

--Avec plaisir, monsieur. Je m’appelle Alibon, et suis un avocat de

Montauban qui la semaine dernière a eu la bonne fortune...

Je l’interrompis d’un ton brusque et péremptoire:

--C’est ce que je ne crois pas, fis-je. Vous n’êtes pas Alibon de

Montauban. Vous êtes plutôt Froment de Nîmes, monsieur.

Une plaque de neige rosée par le soleil couchant s’étalait derrière lui

et l’irradiation m’empêchait de distinguer ses traits: je ne pus voir

comment il prit la chose. D’ailleurs il ne me répondit pas tout de

suite, et quand il s’y décida, ce fut d’une voix calme, où je crus

sentir plus de vanité que d’irritation.

--Eh bien! monsieur, fit-il, et à supposer que je le sois? Qu’en

résulterait-il?

--Si vous l’êtes, répliquai-je d’un ton ferme, et en soutenant son

regard, je refuse de voyager avec vous.

--Et par conséquent, reprit-il, madame, à qui appartient cette voiture,

n’a pas le droit de voyager avec moi?

--Non, puisqu’elle ne peut voyager sans moi, lui répliquai-je du tac au

tac.

Il fronça les sourcils, mais tout aussitôt il ricana:

--Et pourquoi cela? Ne suis-je pas digne de tenir compagnie à votre

excellence?

--Il n’est pas question de dignité, ripostai-je carrément, mais de

passeport, monsieur. Si vous voulez le savoir, je ne voyage pas avec

vous parce que je tiens mon brevet du présent gouvernement, contre

lequel vous travaillez, je pense. J’ai menti pour Mme de Saint-Alais et

sa fille. C’était une femme, et je lui devais protection. Mais je ne

veux pas mentir pour vous, ni vous servir d’égide. Est-ce assez clair,

monsieur?

--Tout à fait, répondit-il avec calme. Néanmoins, c’est le roi que je

sers. Et vous, qui servez-vous?

Je restai muet.

--De qui est ce brevet, monsieur, qui redoute la contamination?

Je regimbai sous l’ironie, mais gardai le silence.

--Allons, monsieur le vicomte, reprit-il avec franchise, et sur un autre

ton. Revenez à vous, je vous en prie. Je suis Froment, vous l’avez

deviné. Je suis de plus un fugitif, et si l’on venait à savoir mon nom,

à Villeraugues, dans une lieue d’ici, je serais pendu aussitôt. Et à

Ganges de même. Je suis donc à votre merci, et je vous demande de me

protéger. Faites-moi passer à Sumène et à Ganges comme étant de votre

société; au delà, conclut-il avec un sourire et un geste plein d’une

fière suffisance, je puis me débrouiller tout seul.

Ce qui m’étonne, ce n’est pas d’avoir balancé, mais bien d’avoir tenu

bon. La modestie de sa requête, la gravité d’un refus, en dépit de ma

résolution prise une demi-minute plus tôt, me jetèrent dans une pénible

indécision. Le visage me brûlait, sous le regard de la marquise qui me

dévorait des yeux; le silence se prolongeait; il me fallait répondre...

Un peu plus, je cédais. Mais, tout en me contorsionnant fébrilement sur

mes coussins pour éviter le regard de la marquise, ma main effleura

l’enveloppe qui recélait le brevet, et ce contact produisit en moi un

revirement. L’affaire m’apparut sous son jour primitif, et, à tort ou à

raison, je m’insurgeai contre ce que j’allais faire.

--Non! m’écriai-je avec irritation. Je refuse! je refuse!

--Vous êtes un lâche! s’écria Mme de Saint-Alais, dans un emportement

soudain.

Et elle bondit, prête à me souffleter, puis se rassit, frémissante.

--Un lâche? c’est possible, dis-je. Mais je refuse.

--Pourquoi? pourquoi? pourquoi? cria-t-elle.

--Parce que je suis porteur de ce brevet: l’employer à protéger M.

Froment serait un acte que M. Froment lui-même refuserait de commettre.

Voilà tout.

Il haussa les épaules, et garda un silence magnanime. Mais elle entra en

furie.

--Espèce de don Quichotte! s’écria-t-elle. Oh! vous êtes insupportable!

Mais vous me le paierez. Ah! certes oui, monsieur, vous me le paierez!

--Non, madame, ces menaces sont inutiles. Car si je le voulais, je ne le

pourrais pas. Vous oubliez que M. de Géol nous suit à moins d’une lieue,

qu’il va à Nîmes: nous pouvons le voir apparaître d’une minute à

l’autre. En tout cas, il ne peut manquer de descendre au même gîte que

nous, ce soir. S’il découvre que ma famille naissante s’est accrue d’un

frère, je doute qu’il prenne la chose en plaisanterie.

Mais ces paroles, dont elle vit certainement la justesse, ne l’émurent

en aucune façon.

--Oh! vous êtes insupportable! s’écria-t-elle de nouveau.

Et s’adressant à Froment:

--Laissez-moi descendre, monsieur! Laissez-moi descendre!

Sans que je m’y opposasse, il lui ouvrit la portière, et tous deux,

s’éloignant de quelques pas, se mirent à causer avec volubilité.

Je les suivis du regard; et en le voyant à cette heure séparément, pour

ainsi dire, et isolé dans ce lugubre paysage, voyant en lui un homme

seul et en danger, je fus pris de compassion. Un moment de plus, et je

revenais peut-être sur ma décision; mais un doigt se posa sur ma manche,

je sursautai, et me retournant vis Denise qui avançait vers moi son

visage inquiet.

--Monsieur, chuchota-t-elle en hâte.

Elle ne put continuer, car je saisis sa main et la pressai avidement sur

mes lèvres.

--Non, monsieur, non, pas cela, murmura-t-elle (et elle retira sa main,

tout en devenant cramoisie, mais sans détourner du mien son regard

loyal). Pas maintenant. Je dois vous parler, vous prévenir, vous dire...

--Et moi, mademoiselle, m’écriai-je sur le même ton assourdi, je veux

vous bénir, vous remercier...

--Je dois vous prier de prendre garde à vous, appuya-t-elle, en hochant

la tête avec vivacité, pour m’imposer silence. Faites attention! On va

vous tendre un piège! Ma mère ne voudrait pas vous nuire, bien qu’elle

soit en colère; mais cet homme est aux abois, et l’heure est dangereuse.

Prenez donc garde, monsieur...

--N’ayez pas peur, répondis-je.

--Oh! si fait, j’ai peur, reprit-elle.

Mais la manière dont elle dit cela, en me regardant puis détournant les

yeux comme un oiseau effarouché, me combla de joie; et, bien que la

marquise revînt à ce moment, et que nous n’échangeâmes plus un mot ni

même un regard, et fûmes forcés de nous rejeter dans nos coins et de

simuler l’indifférence, cette joie fut si forte que je me sentis un

autre homme. J’en laissai peut-être voir quelque chose, car la marquise,

en arrivant à la portière, me lança un regard de soupçon et presque de

haine, qu’elle reporta ensuite sur sa fille. Néanmoins les seules

paroles prononcées le furent par Froment qui s’approcha de la portière

et la referma, quand elle fut montée. Il me tira son chapeau.

--Monsieur le vicomte, dit-il, avec un peu d’amertume, si un chien

venait à ma porte comme je suis venu à vous aujourd’hui, je le

laisserais entrer.

--Vous feriez comme moi, répliquai-je.

--Non, dit-il avec conviction. Je le laisserais entrer. Néanmoins si

nous nous revoyons à Nîmes, j’espère bien vous convertir.

--A quoi? demandai-je froidement.

--A avoir un peu de foi, répondit-il d’un ton sec. A avoir un peu de foi

en quelque chose... et à courir des risques pour cela, monsieur. Me

voici donc aujourd’hui, reprit-il avec un geste qui ne manquait pas de

noblesse, solitaire et sans toit; j’ignore où je coucherai ce soir. Et

pourquoi cela, monsieur le vicomte? Parce que je suis seul en France à

avoir la foi! Parce que je suis seul à croire en quelque chose! Parce

que je suis seul à croire en moi-même! Vous figurez-vous donc,

poursuivit-il, avec un croissant mépris, que si vous autres nobles

croyiez en votre noblesse, vous pourriez être dépouillés? Jamais! Ou que

si vous, qui dites: «Vive le roi!» croyiez en votre roi, il pourrait

être détrôné? Jamais! Ou que si vous qui professez obéir à l’Église

croyiez en elle, elle pourrait être renversée? Jamais! Mais vous ne

croyez en rien, vous ne respectez rien, vous ne vénérez rien. Vous êtes

donc condamnés! Oui, condamnés; car même les hommes auxquels vous vous

êtes associés ont une sorte de foi bâtarde en leurs théories, en leur

philosophie, en leurs réformes, qui doivent régénérer le monde. Mais

vous, vous ne croyez en rien; et vous disparaîtrez, comme vous allez

maintenant disparaître à mes yeux!

Il fit de la main un geste de menace, et avant que je pusse lui

répondre, la voiture se mit en mouvement, et le laissa là; le paysage

gris, froid et dénudé remplaça son visage dans le cadre de la portière.

Le jour commençait à tomber; une lieue encore nous séparait de

Villeraugues. J’étais bien aise de sentir rouler la voiture, et de me

voir délivré de lui; mais surtout mon cœur se délectait, parce que

j’avais en face de moi Denise, et que je l’aimais. Les sombres regards

que me jetait de son coin la marquise, ne me troublaient guère; et

cependant le souvenir de cet homme que j’avais abandonné me hantait: ses

paroles bourdonnaient dans mon crâne, et m’accablaient de sinistres

pressentiments. «Condamné! condamné!» Il n’avait pas prononcé le mot en

vain. Je ne pouvais plus douter de son éloquence. Je ne pouvais plus

ignorer pourquoi on l’appelait le boutefeu de Nîmes. Le souffle ardent

de la cité méridionale s’exhalait de lui; la passion de luttes vieilles

comme le monde s’exprimait par sa voix. Mélancoliquement je méditai sur

ce qu’il avait dit, et me rappelai les paroles analogues prononcées par

l’abbé Benoît, et voire par de Géol; si bien que je restai pensif dans

mon coin de berline, cahoté parmi le crépuscule, jusqu’au moment où nous

fîmes halte dans la rue du village.

J’offris à Mme de Saint-Alais mon bras pour descendre.

--Non, monsieur, dit-elle, me repoussant avec irritation; je ne veux

plus vous toucher.

Elle avait, je crois, l’intention de se chambrer avec sa fille, et de me

laisser souper seul. Mais l’auberge ne possédait qu’une grande pièce

servant de salle à manger, de cuisine et de tout; et quant à la petite

alcôve voilée par un rideau crasseux où les dames se retiraient pour

dormir, il n’y avait guère possibilité d’y manger. Cette auberge était,

en fait, la plus mauvaise où je fusse jamais descendu: comme servante,

une souillon qui sentait l’écurie; comme société, trois laboureurs; la

terre battue en guise de parquet; pas de vitres aux fenêtres. Accoutumée

à voyager, et soutenue par sa colère, la marquise prenait le tout avec

une aisance de grande dame; mais Denise, fraîche émoulue de son couvent,

s’effarouchait des éclats de voix et des jurons qui se croisaient autour

d’elle, et se ramassait, pâle et craintive, sur son escabeau.

Cent fois je me vis sur le point d’intervenir pour lui épargner ces

outrages; mais ses yeux, quand ils m’accordaient la joie de chercher

timidement les miens pour un instant, semblaient me prier de n’en rien

faire. Ces hommes, d’ailleurs, comme le prouvaient leurs tirades

ineptes, étaient des délégués de Castres, qui dès le premier mot se

seraient écriés: «Aux aristocrates!» Je me tins donc tranquille, et je

fis bien, sans doute; mais l’arrivée de Géol lui-même eût été une

diversion bien accueillie.

J’ai dit que la marquise ne faisait guère attention à eux; mais je

m’aperçus bientôt du contraire. Quand nous eûmes soupé, alors que le

tapage atteignait son paroxysme, elle s’en vint me trouver dans le coin

où je m’étais réfugié, et chargeant sa voix de toute la colère et du

dégoût que ses traits déguisaient si bien, elle me cria dans l’oreille

qu’il nous fallait partir dès l’aube.

--Dès l’aube... ou même avant, chuchota-t-elle avec âpreté. Ceci est

odieux! abominable! Cette auberge me tue. Je partirais même sur l’heure,

en dépit du froid et de l’obscurité, si...

--Je vais leur parler, dis-je, en faisant un pas vers la table.

Elle me saisit par la manche, et me pinça le bras à me faire crier.

--Imbécile! dit-elle. Voulez-vous nous perdre tous? Un seul mot nous

trahirait. Il ne s’agit pas de cela, mais de partir dès l’aube. Nous ne

dormirons pas; et sitôt le lever du jour, en route!

La cocarde rouge · 第 17 / 26 段