--On ne fait pas ce qu’on veut en prison, répliqua-t-il avec un mauvais

rire.

Et il cria par la porte pour réclamer une lanterne et son manteau.

--Les dames ne sont donc pas ici?

--Hé non (et il me fit un clin d’œil). Qui enferme bien retrouve bien.

Mais elles n’ont pas à se plaindre. Comme il y a un ou deux mauvais

garçons au violon, Babet, le geôlier, leur à donné une chambre chez lui.

Cependant la lanterne arriva, et le maire ayant drapé dans un manteau

son imposante personne, nous sortîmes de la maison. Il faisait

absolument noir sur la place, le peu de réverbères qui l’éclairaient

lors de mon arrivée ayant été éteints, j’imagine, par le vent qui se

levait et tourbillonnait maintenant avec force dans cet espace resserré.

La jaune clarté de la lanterne nous était indispensable, mais bien

qu’elle nous fît voir à quelques pas où poser le pied sur le pavé, elle

rendait plus noires les ténèbres d’alentour. Je ne distinguais même pas

la silhouette des toits, et n’avais aucune idée de la direction ni de la

distance parcourues. Tout à coup, M. Flandre fit halte, et levant son

falot, en projeta la clarté sur un mur de pierre lisse, où une porte

basse et cloutée de fer, profondément encastrée dans la maçonnerie, nous

montrait son visage rébarbatif. Au milieu de cette porte il y avait un

énorme heurtoir, et au-dessus, un petit judas.

--Qui enferme bien retrouve bien! répéta le maire, avec un rire opaque.

Mais au lieu de soulever le heurtoir, il frappa de son bâton sur les

barreaux du judas.

Cet appel reçut vite sa réponse. Une tête regarda un instant par le

grillage, puis la porte s’ouvrit devant nous. Le maire me précéda, et

nous quittâmes la nuit pour pénétrer dans une atmosphère étouffante et

chaude puant l’oignon et le mauvais tabac, plus toute une variété

d’odeurs analogues. Sans mot dire, le geôlier reverrouilla la porte

derrière nous, et prenant le falot des mains du maire, il nous conduisit

par un couloir sombre et bas juste assez large pour une personne. Il fit

halte devant la première porte à la gauche du couloir, et la poussa.

M. Flandre entra le premier, et s’arrêtant pour ôter son chapeau,

obstrua momentanément le cadre de la porte. J’eus le loisir d’entendre

un bout de refrain obscène qui provenait d’une pièce située plus loin

dans le couloir, et les aboiements répétés du chien de la prison, qui, à

notre bruit, tirait sur sa chaîne, quelque part dans la même direction.

Je remarquai aussi que les murs du couloir étaient crasseux et

ruisselants d’humidité. Mais une voix, qui répondait aux salutations de

M. Flandre, frappa mon oreille, et me figea sur place.

C’était la voix de Mme de Saint-Alais!

Il était heureux que j’eusse envisagé, même une seconde, l’idée

extravagante et folle qui m’avait traversé au cours du souper; car elle

me préparait dans une certaine mesure. Et je n’eus guère le loisir

d’autres préparations, pour réfléchir et me décider. Par chance la pièce

était obscurcie de tabac et de la vapeur du linge qui séchait devant le

feu; et je profitai d’un accès de toux, en partie simulé, pour

m’attarder un peu sur le seuil après que M. Flandre fut entré. Puis je

le suivis.

Outre le maire, quatre personnes occupaient la pièce, mais je négligeai

l’homme et la femme maussades installés devant une table avec un jeu de

cartes poisseuses. Je vis seulement la marquise et sa fille, que je

dévorai des yeux. Elles étaient assises sur deux escabeaux, de l’autre

côté de l’âtre: la jeune fille, les yeux à demi clos, s’adossait au mur

d’un air de lassitude; la mère, droite et alerte, soutenait le regard du

maire avec un sourire dédaigneux. Ni la prison, ni le danger, ni

l’entourage de ce taudis infect, n’avaient eu le pouvoir de dompter

cette âme hautaine; mais, lorsque ses yeux se détournant du maire

rencontrèrent les miens, elle se leva d’un bond avec un cri étouffé, et

resta interdite devant moi.

Pour une seconde, la vue gênée par le voile de fumée, elle eut quelques

raisons de douter. Mais il y en avait là une autre qui ne douta pas. Au

cri poussé par sa mère, Mlle Denise avait sursauté d’effroi, et toutes

deux échangèrent un regard instantané. Puis elle s’affaissa sur son

escabelle et éclata en sanglots.

--Holà! dit le maire. Qu’y a-t-il?

--Il y a erreur, je le crains, répondis-je d’une voix altérée, mais déjà

prêt à la riposte.

Et adressant à la marquise un salut cérémonieux que je m’efforçai de

rendre froid et dégagé:

--Je me félicite, madame, de la bonne fortune qui m’a amené dans cette

ville.

Elle n’avait pas encore surmonté son trouble, et elle balbutia une

réponse, en s’appuyant contre la muraille.

--Vous connaissez donc ces dames? fit le maire, en m’interpellant d’une

voix rude où pointait un soupçon.

Et il nous examina attentivement l’un après l’autre.

--Je les connais très bien, répondis-je.

--Elles sont de Cahors?

--Oui, du voisinage.

--Mais quand je vous ai dit leur nom, vous m’avez répondu que vous ne

les connaissiez pas, monsieur le vicomte?

Je cessai de respirer: une terreur soudaine apparut sur le visage

angoissé de la marquise. Faute de mieux, je risquai le paquet.

--Corvas; vous m’avez dit que cette dame s’appelait Corvas, murmurai-je.

--Oui, eh bien? fit-il.

--Mais c’est Corréas, le nom de madame!

--Corréas? répéta-t-il, en ouvrant la bouche toute grande.

--Hé oui, Corréas. Je suppose, repris-je avec une politesse affectée,

que ces dames étaient trop émues pour parler distinctement.

--Alors, elles s’appellent Corréas?

--C’est ce que je vous avais dit, répliqua Mme de Saint-Alais, prenant

enfin la parole, et j’ai ajouté que je ne savais rien de votre père

capucin. Et cela, poursuivit-elle avec gravité, en m’adressant du regard

une supplication muette à quoi je ne pouvais me méprendre, je l’affirme

de nouveau, sur mon honneur!

Je devinai à ces derniers mots ce qu’elle attendait de moi, et je

répondis à son appel.

--Oui, monsieur le maire, dis-je, je crains que vous n’ayez commis une

erreur. Je réponds de madame comme de moi-même.

Le maire se gratta la tête.

CHAPITRE XVI

A TROIS DANS UNE VOITURE

--Évidemment, si madame... si madame ignore tout du moine, fit-il, en

promenant des yeux vagues sur le misérable taudis, il est clair... il

paraît clair qu’il y a eu erreur.

--Et qu’il ne vous reste plus qu’une chose à faire, insinuai-je.

--Mais... mais, reprit-il, avec un retour à son importance première, il

reste un point à expliquer: la cocarde rouge, monsieur. Qu’est-ce que

cela veut dire, monsieur le vicomte?

--La cocarde rouge? fis-je.

--Oui. Qu’est-ce que cela veut dire? demanda-t-il avec insistance.

Je ne sus parer le coup, et j’adressai à la marquise un regard de

détresse. Son astuce féminine ne pouvait manquer de trouver pour la

cocarde une explication plausible.

--Avez-vous interrogé Mme Corréas? dis-je enfin, à tout hasard. Lui

avez-vous demandé ce que signifie cette cocarde?

--Non, répondit-il, je n’y ai pas songé.

--Eh bien! que ne le lui demandez-vous? fis-je.

--A moi? c’est inutile: interrogez plutôt M. le vicomte, répliqua-t-elle

d’un ton badin. Demandez-lui de quelle couleur sont les revers

d’uniforme de la garde nationale du Quercy.

--Ils sont rouges! m’écriai-je, dans un élan de joie. Rouges!

Je me le rappelais pour avoir vu l’habit de Buton posé à terre devant la

forge. Mais comment Mme de Saint-Alais le savait-elle, je n’en ai pas la

moindre idée.

--Bah! dit M. Flandre, l’air mal convaincu. Et c’est pour cette raison

que madame porte la cocarde?

--Non, monsieur le maire, répondit-elle (et je vis à son sourire

malicieux qu’elle allait s’amuser de lui). Ce n’est pas moi qui la

porte, mais bien ma fille. Si vous tenez à en savoir plus, vous n’avez

qu’à l’interroger elle-même.

M. Flandre avait toute la curiosité et tout le goût du beau sexe propres

à un bourgeois. Il minauda:

--Si mademoiselle voulait me faire ce plaisir extrême...

Denise était restée jusqu’alors cachée derrière sa mère, mais à ces mots

elle se montra, et à contrecœur, tel un prisonnier sur la sellette, elle

affronta nos regards. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, ou pour mieux

dire, après qu’elle eut prononcé quelques mots, je me rendis compte du

changement qui s’était opéré en elle. Au lieu de ce masque blême de

fatigue qu’elle offrait quelques minutes plus tôt, je lui vis le front

couvert de rougeur, et les yeux brillants et noyés de larmes.

--C’est bien simple, monsieur, dit-elle à voix basse. Mon fiancé,

monsieur le maire, fait partie de ce régiment.

--Voilà donc pourquoi vous portez cette cocarde? s’écria le maire,

charmé.

--C’est que je l’aime, dit-elle timidement.

Et pour une seconde--ô joie!--ses yeux se posèrent sur les miens.

Je ne sais lequel de nous deux, elle ou moi, rougit alors davantage. Le

sale et ignoble taudis me parut plus beau qu’un palais, je respirai avec

délices son atmosphère de tabagie! Je n’eusse osé rêver ce qu’elle

venait de dire, et bien moins encore ce que ses yeux me disaient, car en

cet instant où ils rencontrèrent les miens, ils enflammèrent tout mon

être! J’ignorai la réponse gaillarde du maire et son gros rire; et le

sens de l’actualité me revint seulement lorsque Denise se recula

derrière sa mère pour cacher sa rougeur, et quand je vis à sa place la

marquise me regardant, un doigt sur les lèvres, et des yeux me

recommandant la prudence.

La recommandation n’était pas inutile, car dans le premier feu de mon

enthousiasme je ne sais ce que j’aurais pu dire. Et avec elle le maire

était en meilleures mains. La petite note romanesque et sentimentale

introduite dans l’histoire par l’aveu de Denise avait achevé de dissiper

ses soupçons et de gagner sa sympathie. Il faisait les yeux doux à la

marquise, et souriait à la jeune fille avec une galanterie paternelle.

Il plaisanta sur le moine.

--C’est une erreur qu’il m’est difficile de regretter, madame, dit-il,

avec une politesse balourde. Car elle m’a procuré le plaisir de faire

votre connaissance.

--Oh! monsieur le maire! minauda la marquise.

--Mais l’état du pays est en réalité si précaire, poursuivit-il, qu’il

n’est pas sûr pour le beau sexe d’y voyager sans compagnie. Cela

l’expose...

--A des rencontres pires que celle-ci, je le crains, dit Mme de

Saint-Alais en lui décochant une œillade. Pauvres femmes que nous

sommes! si nous n’avions rien de pis à redouter!

Et elle lui lança un nouveau regard.

--Ah! madame! fit-il, jubilant.

--Mais, hélas! nous n’avons pas d’escorte.

Le gros maire soupira; il allait, je pense, s’offrir lui-même.

Puis une idée lui vint:

--Ce monsieur, peut-être... (Et il me regarda.) Vous allez à Nîmes,

monsieur le vicomte?

--Oui, dis-je. Et naturellement, si Mme Corréas...

--Oh! ce serait incommoder M. le vicomte, dit la marquise.

Et elle fit un pas qui l’écarta de moi pour la rapprocher de M. Flandre,

comme s’il devait comprendre son hésitation.

--Je vous garantis que cela ne saurait être une incommodité pour

personne de vous accompagner! répliqua-t-il avec emphase. Mais

néanmoins, si M. le vicomte y voit une objection (et il posa la main sur

son cœur), je trouverai bien quelqu’un...

--Quelqu’un? dit la marquise, d’un air espiègle.

--Moi-même! répondit le maire.

--Oh! s’écria-t-elle. En ce cas...

Mais je crus pouvoir alors m’avancer sans crainte.

--Non, non, dis-je. M. le maire me juge trop mal. Je puis vous affirmer,

madame, que je serai charmé de vous être utile, et d’ailleurs nous

suivons le même chemin. Si donc...

--Je vous en serai reconnaissante, répliqua la marquise avec grâce, en

esquissant une révérence. C’est-à-dire, si M. le maire veut bien libérer

ses pauvres prisonnières, lesquelles, il le sait maintenant, n’ont

commis d’autre crime que de sympathiser avec la garde nationale.

--Je prendrai la chose sur moi, dit M. Flandre d’un air de haute

importance. (Il était amené au degré voulu.) L’affaire est tout à fait

claire, mais... (il fit une pause et toussota) afin d’éviter des

complications, vous ferez mieux de partir de bonne heure. Quand vous

serez parties j’aviserai à donner des explications. Et si vous ne voyez

pas d’inconvénient à passer la nuit ici, conclut-il, en regardant autour

de lui avec un peu de gêne, il me semble que...

--Nous nous en soucierons moins que tantôt, dit la marquise avec un

soupir. Je suis rassurée depuis que je vous ai vu.

Et elle lui tendit une main encore blanche et potelée.

Le maire la porta à ses lèvres.

* * * * *

Quelques minutes plus tard, je traversais la place en guidant mes pas à

la jaune lueur du falot de M. Flandre. Son manteau flottant au vent

m’enveloppait parfois de ses plis, car le bonhomme marchait perdu dans

ses réflexions et sans plus songer à ma présence. Moi-même je pouvais

croire que je venais de faire un songe, tant la sale prison d’où je

sortais me semblait irréelle, tant la présence des dames dans cette

prison me semblait fantastique, et incroyable le rougissant aveu fait

devant moi par Denise. Mais une horloge en grinçant au-dessus de ma tête

sonna une heure avant minuit. Je comptai les coups: un veilleur non loin

proclama, selon la vieille coutume, qu’il était onze heures et qu’il

faisait beau temps. Pour achever de me persuader que je ne rêvais pas,

je butai contre une pierre.

Mais s’il me fallut alors trébucher pour admettre que j’étais éveillé,

que dire du lendemain matin, lorsque, dès la première aube, escortant à

pied la berline depuis l’auberge jusqu’à la prison, je vis devant la

sinistre porte la marquise et sa fille qui m’attendaient en grelottant.

Que dire, lorsque je tins dans ma main les doigts de Denise, pour

l’aider à monter en voiture, et lorsque je montai à mon tour et m’assis

en face d’elle, à cette place que je savais devoir occuper durant des

jours, puisque j’étais son compagnon de voyage, et que nous allions à

Nîmes ensemble?

Ah! que dire, en vérité? Mais il n’existe pas de joie parfaite; il n’est

pas d’heure où l’on puisse se dire entièrement heureux; et une ombre

furtive de crainte assombrit ma joie, en cette matinée. Le maire

assistait à notre départ, et ce fut sans doute l’expression inquiète de

son visage qui donna naissance chez moi à un tel sentiment. Mais bientôt

son visage disparut de la portière, et la berline se mit à rouler

allégrement par les rues crépusculaires, tandis que nous nous

rencognions tous les trois, dissimulés dans l’obscurité, invisibles même

les uns aux autres. Toutefois il nous restait les portes à franchir, et

le corps de garde; ou bien le guet pouvait nous arrêter, ou quelque

citadin matinal, ou l’un quelconque de cent accidents possibles. Mon

cœur battait à coups précipités.

Mais tout se passa bien. Au bout de cinq minutes nous étions au delà des

portes, et nous roulions en sécurité sur la route. L’aube n’avait pas

achevé de blanchir, et les arbres se silhouettaient en noir sur le ciel,

quand nous traversâmes le Tarn sur le grand pont, et commençâmes à

remonter la vallée de la Dourbie.

J’ai dit que nous ne pouvions nous voir. Mais tout à coup le rire de la

marquise jaillit de son coin obscur.

--O Richard, ô mon roi! fredonna-t-elle.

Puis:

--Le gros fat! exclama-t-elle, et elle repartit à rire.

Je la jugeai cruelle, sinon ingrate; mais je respectai en elle la mère

de Denise, et ne dis rien. Denise était en face de moi, et j’étais

heureux. J’étais heureux de songer à ce qu’elle me dirait, à la façon

dont elle me regarderait quand le jour serait venu, et qu’elle ne

pourrait plus échapper à mes yeux; quand le jour serait venu, et que le

joli visage qui déjà s’estompait dans le vaste coin de la vieille

berline appartiendrait à mes regards, pour en rassasier ma vue, pour

l’interroger et le déchiffrer, au cours des longues heures de ce voyage

en paradis!

La lumière grandissait; je n’avais plus longtemps à attendre. Une

rougeur envahissait une moitié du ciel; l’autre moitié, d’azur pâle où

flottaient des nuages d’or, restait derrière nous. Encore quelques

instants, et les cimes des montagnes s’illuminèrent des premiers rayons

du soleil, et flottèrent très haut dans l’éther d’or. Je jetai un regard

avide sur le visage de Denise, et le vis plus rougissant que l’aurore.

Je rencontrai un instant son regard et le vis plus resplendissant que

l’éther, puis je me détournai, craintif. J’estimai sacrilège de la

regarder plus longtemps.

Soudain la marquise se mit de nouveau à rire dans son coin, et ce rire

m’agaça et me donna chaud.

--Elle n’a guère la vocation religieuse, n’est-ce pas, monsieur le

vicomte? dit-elle.

Je sursautai sur mes coussins. L’intonation de ces paroles, d’une gaieté

ironique, cinglait comme un coup de fouet, non moi, mais la jeune fille.

--En vérité, Denise, vous vous y connaissez, reprit tranquillement Mme

de Saint-Alais. J’aime, tu aimes, vous aimez, nous aimons... c’est

parfait, rien n’y manque. Qui vous a donné des leçons? Est-ce M. le

directeur? Ou bien...

--Madame! m’écriai-je.

Bien que la jeune fille eût rabattu sur son visage la cape de sa

mantille, je me figurais sans peine sa confusion.

Mais sa mère fut inexorable.

--En vérité, Denise, reprit-elle, je ne crois pas avoir jamais dit même

à votre père: «Je vous aime.» J’ai du moins attendu pour cela qu’il me

donnât un baiser sur les lèvres. Mais j’imagine que vous intervertissez

l’ordre...

--Madame, balbutiai-je. Ceci est odieux!

--Quoi donc, monsieur? répondit-elle, prenant enfin garde à moi. Ne

puis-je donc punir ma fille à ma façon?

--Pas devant moi, ripostai-je, plein de fureur. Ceci est indigne,

ceci...

--Tiens, tiens, pas devant vous, monsieur le vicomte? répliqua la

marquise, me contrefaisant. Et pourquoi pas devant vous? Je ne puis la

ravaler plus qu’elle ne s’est abaissée elle-même!

--C’est faux! m’écriai-je, bouillant de rage. C’est une fausseté

insigne.

--Ah! vous le voulez? Eh bien, je vais lui dire son fait! riposta Mme de

Saint-Alais, impitoyablement ironique. Et vous, monsieur, restez assis

et m’écoutez, je vous prie. Toutefois, ne vous y trompez pas, monsieur

le vicomte, poursuivit-elle, en se penchant vers moi et me regardant

dans le blanc des yeux. Parce que je la punis devant vous, n’allez pas

vous figurer que vous êtes, ou serez jamais de la famille. Ou que cette

dévergondée, cette impudique...

Sa fille poussa un cri de douleur, et s’affaissa davantage dans son

coin.

--... que cette petite bête, continua-t-elle froidement, qui, lorsqu’on

l’amorce avec une histoire à dormir debout, au sujet de cette cocarde,

s’avise d’ajouter: «Je l’aime»--car elle a dit: «Je l’aime», cette

sainte-nitouche!--sera jamais pour vous quelque chose. Cet engagement

est rompu depuis longtemps. Il a été rompu quand vos amis ont brûlé

notre château de Saint-Alais; il l’a été quand ils ont saccagé notre

hôtel de Cahors; il l’a été quand ils ont fait notre roi prisonnier,

quand ils ont massacré nos amis, quand ils ont enchaîné notre Église et

l’ont traînée comme une esclave derrière leur char triomphal; oh oui, il

est rompu, et rompu à jamais, sans qu’y puissent rien vos héroïsmes de

théâtre! Comprenez bien cela, monsieur le vicomte. Mais puisque vous

l’avez vue s’abaisser, vous devez la voir punir. Elle est la première

des Saint-Alais qui se soit jamais déclarée à un amant.

Je connaissais l’histoire de sa famille assez pour donner le démenti à

son affirmation; mais un tel conte n’était pas fait pour les oreilles de

Denise. Je me bornai donc à me lever.

--Du moins, madame, dis-je en m’inclinant, je puis épargner à

mademoiselle l’embarras de ma présence. Et c’est là ce que je vais

faire.

--Non, vous ne ferez même pas cela, répondit sans bouger Mme de

Saint-Alais. Si vous vous rasseyez, je vous dirai pourquoi.

Je me rassis, contraint par son ton.

--Vous ne le ferez pas, continua-t-elle, en me regardant froidement en

face, parce que je suis forcée de reconnaître, tout en vous détestant,

que vous êtes un gentilhomme.

--C’est bien pour cela que je dois vous quitter.

--Au contraire, c’est pour cela que vous continuerez de voyager avec

nous.

--Sur le siège, alors.

--Non, à l’intérieur, répliqua-t-elle tranquillement. Nous n’avons ni

passeports ni papiers; sans votre compagnie nous serions arrêtées dans

chaque ville que nous traverserions. C’est regrettable, fit-elle, en

haussant les épaules; j’ignorais que l’état du pays fût si mauvais, sans

quoi j’aurais pris mes précautions... c’est regrettable. Mais nous

devons faire contre mauvaise fortune bon cœur et voyager ensemble.

Je fus envahi d’une onde brûlante de joie, de triomphe et de vengeance

prochaine.

--Je vous remercie, madame, fis-je en m’inclinant, de m’avoir dit cela.

Il paraît donc que vous êtes en mon pouvoir.

--Ah bah?

--Et que pour vous rendre la peine que vous venez de causer à

mademoiselle, je n’ai qu’à vous quitter.

--Allons donc!

--Je vois d’ici devant nous une petite ville: dans trois minutes nous y

serons. Eh bien! madame, si vous dites un mot de plus à votre fille, si

vous l’outragez de nouveau en ma présence, fût-ce par un monosyllabe, je

vous quitte et m’en vais de mon côté.

A mon étonnement, Mme de Saint-Alais laissa fuser un rire argentin.

--Vous n’en ferez rien, monsieur, dit-elle. Et je n’en traiterai pas

moins ma fille comme il me plaira.

--Ne me mettez pas au défi!

--Je vous répète que vous n’en ferez rien.

--Dites-moi donc pourquoi? Pourquoi je n’en ferais rien? m’écriai-je.

--Parce que, répondit-elle, toujours riant, vous êtes un gentilhomme,

monsieur le vicomte, et que vous ne pouvez pas plus nous quitter que

nous mettre en danger. C’est pour cela, simplement.

Je retombai sur mes coussins, et lui lançai un regard d’indignation

muette, car je vis dans un éclair mon impuissance et sa force. Les

coussins me brûlaient; mais je ne pouvais les fuir.

Elle eut de nouveau un rire de délice.

--Là! je vous l’avais bien dit! reprit-elle. Maintenant je vais vous

dire ce que vous allez faire. En avant de nous, paraît-il, on est fort

soupçonneux. L’histoire de Mme Corvas, même confirmée par votre parole,

peut ne pas suffire. Vous direz donc que je suis votre mère, et que

mademoiselle est votre sœur. Elle préférerait, j’imagine, poursuivit la

marquise, en jetant à sa fille un regard acéré, passer pour votre femme.

Mais cela ne me convient pas.

Je poussai un grand soupir; mais j’étais aussi désarmé qu’un prisonnier,

aussi contraint à l’obéissance qu’un esclave. Je ne pouvais les quitter,

pas plus que les dénoncer; mon honneur et mon amour étaient l’un et

l’autre en jeu. Mais je prévoyais que j’aurais à subir, heure par heure

et de lieue en lieue, des brocards aux dépens de la jeune fille, des

épigrammes sur sa modestie, des mots plus cuisants que des lanières. Tel

était le plan de la marquise. La jeune fille devait voyager avec moi,

respirer le même air que moi, et pendant des heures l’ourlet de sa jupe

effleurerait ma botte. Notre sécurité à tous en dépendait. Mais après

ceci, après ce que nous venions d’entendre l’un et l’autre, son regard,

s’il rencontrait le mien, ne pouvait plus que se détourner; sa main, si

elle touchait la mienne, devait se retirer avec horreur. Il y avait

désormais une barrière entre nous.

Comme je l’avais prévu, Denise se renferma dans sa dignité, et elle

resta sans pleurer ni gémir, et sans chercher par un regard à puiser du

courage dans mes yeux. Sans que sa patience se démentît un seul instant,

elle regardait par la fenêtre quand j’affectais de dormir, et elle

regardait sa mère quand je me redressais. Elle se consolait peut-être à

l’idée de leur salut, pour quoi elle supportait la punition en silence.

Mais je n’y songeai pas. Peut-être aussi souffrait-elle moins que je ne

l’imaginais; mais je doute qu’elle veuille en convenir, même

aujourd’hui.

En tout cas, et bien qu’elle m’eût entendu prendre sa défense, elle ne

me parla pas plus que je ne lui parlai. Ce fut dans ces singulières

conditions que fut entrepris et poursuivi le plus singulier voyage que

l’on ait jamais fait. Nous roulions parmi d’agréables vallées

verdoyantes; sur des plateaux stériles, où les neiges de l’hiver

s’attardaient aux creux des rochers; sous le soleil, ou éventés par la

bise glaciale des hauteurs; mais rien de tout cela ne nous touchait. Nos

cœurs et nos pensées ignoraient tout, en dehors de cette voiture, où la

marquise trônait souriante, et où nous gardions un silence lugubre.

La cocarde rouge · 第 16 / 26 段