--Ce brevet vous a été conféré sur ma demande, dit-il, avec une fierté

maladroite. Il y en avait plusieurs, monsieur le vicomte, qui estimaient

que vous ne vous étiez pas trop bien conduit dans l’affaire de l’émeute,

mais je les ai vite remis à leur place. En outre j’ai déclaré: «Sans

lieutenant-colonel, pas de capitaine!» Et ils ne peuvent se passer de

moi. C’est moi qui maintiens le calme par ici.

Quelle situation! En vérité je ne sais si je la trouvai d’abord plus

ridicule ou plus humiliante! Six mois plus tôt, j’aurais déchiré cette

feuille dans un accès de rage et lui en jetant les morceaux à la figure,

l’aurais chassé loin de ma présence à coups de canne. Mais il s’était

passé beaucoup de choses depuis lors; et je sus même résister à la

tentation de donner libre cours aux éclats de rire d’une sombre gaieté.

Je la refoulai d’un effort dicté en partie par la prudence, en partie

par un mobile plus noble: le souvenir du fruste attachement que cet

homme m’avait témoigné dans les pires circonstances. Je le remerciai

donc, tout en me contenant à grand’peine, et lui dis que j’en écrirais

au Comité.

Il ne s’en allait toujours pas, se dandinant d’un de ses grands pieds

sur l’autre; et j’attendais avec une politesse railleuse qu’il débitât

son affaire. Enfin il grommela:

--Il y a encore une chose que je voulais vous dire, monsieur le vicomte.

C’est que M. le curé a quitté Saux.

--Et alors?

--Oh! c’est un brave homme, ou plutôt c’en était un, poursuivit-il à

contre-cœur. Mais il va se jeter dans un guêpier, et vous feriez bien de

l’en avertir.

--Comment? dis-je. Savez-vous où il est?

--Je le devine. Il est là où il y en a d’autres aussi, et où il y aura

bientôt du grabuge. Ce n’est pas pour rien qu’on voit ces pères capucins

courir le pays. Quand ces corbeaux retourneront chez eux, il y aura du

grabuge. Et je ne veux pas qu’il y soit mêlé.

Le ton du forgeron était devenu sauvage et menaçant.

--Je n’ai pas la moindre idée du lieu où il se trouve, dis-je

froidement. Ni de ce que vous voulez dire.

--Il est allé à Nîmes, répondit-il.

--A Nîmes? m’écriai-je, stupéfait. Comment le savez-vous? Vous êtes

mieux renseigné que moi.

--Je le sais, répondit-il. Et je sais aussi ce qui se brasse là-bas. Et

beaucoup d’autres sont au courant. Mais cette fois les Saint-Alais et

leurs séides, monsieur le vicomte,--oui, ils y sont bien tous,--ne nous

échapperont pas. Nous leur casserons la tête. Oui, monsieur le vicomte,

ne vous y trompez pas, reprit-il, en fixant sur moi des prunelles

enflammées par la méfiance et la colère, n’allez pas vous fourrer dans

cette manigance! Nous sommes le peuple! Oui, le peuple! Et malheur à

tous ceux qui se trouvent sur notre chemin.

--Allez, dis-je. J’en ai entendu assez. Retirez-vous.

Il me regarda un instant comme prêt à répliquer. Mais les vieilles

habitudes l’emportèrent, et sur un mot d’adieu bourru il s’éloigna en

faisant le tour de la maison. Une minute plus tard j’entendis le trot de

son cheval qui descendait l’avenue.

Je lui avais moi-même coupé la parole; et néanmoins à peine était-il

parti que j’aurais voulu le rappeler, afin de lui en demander davantage.

Les Saint-Alais à Nîmes? L’abbé Benoît à Nîmes? Et un complot se

brassant là-bas, auquel tous prenaient part? Tout à coup cette nouvelle

m’ouvrit pour ainsi dire une échappée sur le monde extérieur, et en y

regardant je cessai de me sentir claustré dans la solitude de la

campagne, loin de toute compagnie. La grande cité du Midi, blanche et

poussiéreuse, m’apparaissait; je voyais les troubles s’y élever, et au

milieu de ces troubles, me regardant avec tristesse, Denise de

Saint-Alais.

L’abbé Benoît était parti là-bas. Pourquoi n’irais-je pas?

Je me promenais de long en large, dans un grand trouble d’esprit. Plus

je considérais cette idée, plus elle me séduisait; plus je songeais à la

morne inaction où j’étais condamné à croupir chez moi, faute de

consentir à fraterniser avec Buton et sa clique, plus j’étais séduit par

le désir du départ.

Et après tout pourquoi pas? Pourquoi n’irais-je pas?

J’avais en poche mon brevet, aux termes duquel j’étais non seulement

nommé de la garde nationale, mais désigné comme ci-devant, «président du

Comité de Salut public de la généralité de Quercy». En me tenant lieu de

papiers et de passeport, ce document me faciliterait le voyage. Ma

longue maladie était un prétexte tout trouvé pour justifier un

changement d’air, et expliquer mon absence de chez moi. J’avais au

château plus d’argent qu’il ne m’en fallait. En un mot, je ne

rencontrerais aucune difficulté, ni rien qui m’empêchât, si je me

résolvais au départ. Je pouvais suivre ma fantaisie.

Mon choix fut bientôt fait. Le lendemain je montai à cheval pour la

première fois, trottai deux tiers de lieue sur la route, et rentrai chez

moi harassé.

Les jours suivants je poussai jusqu’à Saint-Alais, où je vis les ruines

du château, et m’en revins. Cette fois j’étais moins fatigué.

Le lendemain dimanche, je me reposai; et le lundi j’allai jusqu’à

mi-chemin de Cahors, et retour. Ce soir-là, je nettoyai mes pistolets,

et sous ma direction, Gilles fit mes valises. Je pris deux habits

simples, l’un à mettre sur moi, et l’autre de rechange, plus un chapeau

orné d’une petite rosette tricolore. Le matin suivant, 6 mars, je me mis

en route; et me séparant d’André à la sortie du village, tournai bride

vers Figeac. La sensation d’être libre et d’échapper aux difficultés et

aux embarras, avec l’espoir de ce que j’allais trouver, me firent passer

une première heure exquise, et ne cessèrent de me soutenir jusqu’à

l’heure où le soleil de mars disparut et fut remplacé par cette

obscurité glacée du soir, qui dans un endroit inconnu et nouveau est

toujours sombre et mélancolique.

CHAPITRE XV

A MILLAU

Je rencontrai bon nombre de singularités au cours de ce voyage. Telles,

par exemple, de voir dans les champs des paysans armés; d’arriver dans

chaque village sur des hommes à l’exercice; d’entrer dans les auberges

pour y trouver une douzaine de rustres attablés devant des verres de

vin, parfois même devant un encrier, et que l’on m’apprenait s’intituler

un Comité. Mais vers le soir du troisième jour, je vis quelque chose de

plus singulier que tout cela. Je commençais à remonter la vallée du Tarn

qui, à Millau, s’enfonce dans les Cévennes; le vent soufflait du nord,

le ciel était couvert, le paysage grisâtre et nu; à une lieue devant moi

la montagne dressait son massif morne et bleuâtre. Soudain, comme je

marchais fatigué à côté de mon cheval, j’ouïs un chœur de voix qui

chantaient. Je regardai autour de moi. Le son, clair et doux comme une

musique surnaturelle, semblait sortir de terre juste à mes pieds.

Quelques pas plus loin, j’eus la clef du mystère. Je me trouvai sur le

bord d’un petit creux de terrain, et vis devant moi les toits d’un

hameau, et en deçà de celui-ci une réunion d’une centaine d’individus,

hommes et femmes. Ils dansaient et chantaient alentour d’un grand arbre

dépouillé de ses feuilles mais tout pavoisé; quelques vieillards étaient

assis contre son tronc, à l’intérieur du cercle, et n’eussent été le

froid et le paysage d’hiver, j’aurais pu me croire à la fête du Mai.

Mon apparition fit tout d’abord cesser les chants; puis deux des vieux

paysans traversèrent le cercle et vinrent à moi, en se tenant par la

main.

--Honneur à Vlais et Giron! cria l’un.

--Honneur à Giron et Vlais! cria l’autre.

Et sans me laisser le temps de répliquer, tous deux ajoutèrent:

--Vous arrivez en un jour de bonheur!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--J’en suis fort aise, dis-je. Mais permettez-moi de vous demander le

motif de cette réunion.

--Les communes de Giron et Vlais, de Vlais et Giron, répondirent-ils,

mêlant leurs voix, ne font plus aujourd’hui qu’une seule. Aujourd’hui,

citoyen, les anciennes limites disparaissent, les vieilles rivalités

meurent. Le noble cœur de Giron, le noble cœur de Vlais, battent à

l’unisson.

J’eus peine à ne pas rire de leur naïveté; par bonheur, à ce moment, les

chants et les danses reprirent alentour de l’arbre, et cette ronde, même

par ce temps, avait quelque chose de gracieux, qui rappelait une fête de

Watteau. Je félicitai les deux paysans.

--Mais, citoyen, ceci n’est rien, répliqua le premier avec une parfaite

gravité. Ce ne sont pas seulement les limites des communes qui

disparaissent; celles des provinces sont également une chose du passé. A

Valence, au delà des montagnes, les deux rives du Rhône se sont tendu la

main et juré une amitié éternelle. Désormais tous les Français sont

frères; tous les Français sont de toutes les provinces.

--Voilà une idée superbe! fis-je.

--Aucun fils de la France ne versera jamais plus le sang français!

continua-t-il.

--Ainsi soit-il.

--Catholiques et protestants, protestants et catholiques vivront en

paix! Il n’y aura plus de procès. Le blé circulera librement, sans

entrave de péages ou de taxes. Tous seront libres, citoyen. Tous seront

riches.

Ils continuèrent sur le même ton de simplicité ingénue et avec la même

confiance naïve; mais mon attention dévia, attirée qu’elle fut par un

homme assis au pied de l’arbre, entre les paysans, mais qui me parut

être d’une classe différente. Grand et mince, avec de longs cheveux

noirs et des traits sévères et durs, il n’y avait rien dans son aspect

extérieur pour le différencier de ceux qui l’entouraient. Son

habillement, un grossier costume de chasse, était vieux et rapiécé; les

éperons de ses bottes brunes et boueuses étaient rouillés et tordus.

Mais son port avait une aisance qui manquait aux autres; et je lus un

paisible mépris dans le regard qu’il promenait sur la ronde rustique.

Je ne remarquai pas qu’il s’aperçût de mon attention, mais je n’avais

pas fait cent pas sur le chemin, après avoir pris congé des deux maires,

que j’entendis un pas, et me retournant, vis l’étranger qui me suivait.

Il me fit signe, et je m’arrêtai pour lui laisser le temps de me

rejoindre.

--Vous allez à Millau? dit-il, sans préambule et avec un fort accent du

pays, mais du ton de celui qui parle à un égal.

--Oui, monsieur, dis-je. Mais je doute d’y arriver ce soir.

--J’y vais également, répondit-il. Mon cheval est resté au village.

Et sans rien ajouter il marcha à côté de moi jusqu’à ce que nous fûmes

au hameau. Arrivé là--l’endroit était désert--il tira d’une écurie une

piètre jument, et se mit en selle. Je le regardai faire en silence.

--Que pensez-vous de cette bêtise? dit-il tout à coup, quand nous eûmes

repris notre route.

--Je crains qu’ils ne se fassent des illusions, répliquai-je en me

tenant sur mes gardes.

Il eut un gros rire plein de mépris.

--Ils se figurent que l’âge d’or est arrivé, dit-il. Et dans un mois ils

verront leurs granges brûlées et eux-mêmes égorgés.

--Je souhaite que non, dis-je.

--Oh! moi aussi, répliqua-t-il d’un air cynique. Je souhaite bien que

non, comme de juste. Mais dans ce cas même, _Vive la Nation! Vive la

Révolution!_

--Hé quoi, si tels en doivent être les fruits? demandai-je.

--Et pourquoi pas? reprit-il, en fixant sur moi ses yeux sombres. C’est

chacun pour soi, et l’ancien ordre de choses n’a pas tant fait pour moi

que je doive craindre d’essayer le nouveau. Il me laissait à crever la

faim sur un vieux donjon, auprès d’un vieux colombier, entre quatre murs

de pierre nue, avec un vieux pot noirci en fait de vaisselle plate! Et

cela tandis que des femmes et des traitants, des muguets parfumés et des

abbés fainéants paradent devant le roi! Et pourquoi? Parce que je suis

resté, monsieur, ce que la moitié de la nation était autrefois.

--Vous êtes protestant? hasardai-je.

--Oui, monsieur, et gentilhomme pauvre, répondit-il avec amertume. Le

baron de Géol, à votre service.

En retour de sa politesse je lui donnai mon nom.

--Vous portez les trois couleurs, dit-il; et pourtant vous me jugez

excessif? Je répondrai à cela que c’est très joli pour vous, mais que

nous sommes des gens différents. Vous êtes sans doute père de famille,

monsieur le vicomte, avec femme...

--Pas le moins du monde, monsieur le baron.

--Alors, une mère, une sœur...

--Non, dis-je en souriant. Je n’ai ni l’une ni l’autre. Je suis

absolument seul au monde.

--Vous avez du moins un toit, persista-t-il, de la fortune, des amis, un

emploi, ou l’espoir d’en avoir un?

--Oui, dis-je, c’est exact.

--Tandis que moi... moi, reprit-il, d’une voix que sa surexcitation

rendait gutturale, je n’ai rien de tout cela. Je ne puis entrer dans

l’armée: je suis protestant! Je me vois exclu des fonctions de l’État:

je suis protestant! Je ne puis être avocat ni juge: je suis protestant!

Les écoles royales me sont fermées: je suis protestant! Je ne puis

témoigner en justice: je suis protestant! Je... aux yeux de la loi, je

n’existe pas! Moi, moi, monsieur, continua-t-il plus posément et d’un

accent non dénué de noblesse, alors que mes ancêtres ont figuré devant

les rois, alors que le grand-père de mon grand-père a sauvé la vie de

Henry IV, devant Coutras, je n’existe pas!

--Mais maintenant? dis-je, ému par son ton d’emportement.

--Ah oui, maintenant, répondit-il d’un air sombre, cela ne sera plus

pareil. Maintenant cela va être tout autre, si toutefois ces noirs

corbeaux de prêtres ne font pas rétrograder à nouveau la marche du

progrès. C’est pour cela que je me suis mis en route.

--Vous allez à Millau?

--J’habite près de Millau, répondit-il. Et j’ai été absent de chez moi.

Mais ce n’est pas chez moi que je retourne à cette heure. Je vais plus

loin, à Nîmes.

--A Nîmes? fis-je, avec étonnement.

--Oui, reprit-il, à Nîmes.

Et il me jeta du coin de l’œil un regard presque menaçant, et n’ajouta

plus rien. Le soir tombait; la vallée du Tarn, que suivait notre route,

bien que fertile et agréable à voir en été, offrait en cette saison, et

dans le crépuscule, un aspect farouche et désolé. A droite et à gauche,

les montagnes nous dominaient; et lorsque la route se rapprochait de la

rivière, le bruissement de l’eau torrentueuse et tournoyant au-dessous

de nous parmi les rochers, aggravait la mélancolie du paysage. Je

frissonnai. L’incertitude de mon but, l’incertitude de tout, le sombre

silence de mon compagnon, m’oppressaient. Je fus bien aise quand il

sortit de sa rêverie, et me montra les lumières de Millau éparpillées

dans une petite plaine que font les montagnes en s’écartant de la

rivière.

--Vous allez sans doute à l’auberge? dit-il, comme nous arrivions dans

les faubourgs. Demain, si vous allez à Nîmes, voulez-vous... Mais vous

préférez peut-être voyager seul?

--Loin de là, répondis-je.

--Eh bien! je partirai de la porte de l’est, vers huit heures,

répliqua-t-il d’un air bourru. Bonne nuit, monsieur.

Je lui rendis son souhait, et le quittai pour entrer dans la ville. Je

passai par des rues étroites et laides, sous des voûtes sombres et des

lanternes suspendues, qui grinçaient et se balançaient au vent, et

faisaient de vains efforts pour dissiper la lugubre obscurité. Bien que

la nuit fût complète, les gens circulaient activement, ou se tenaient

sur le pas des portes; ce bourg, après la solitude que je venais de

traverser, prenait des airs de grande ville. Je m’aperçus bientôt qu’une

petite troupe suivait mon cheval. Avant que j’eusse atteint l’auberge,

qui se trouvait sur une place à peine éclairée, cette troupe était

devenue une foule, et menaçait de se refermer sur moi: l’individu qui

marchait le plus près de moi examinait attentivement mes traits, tandis

que d’autres, plus éloignés, s’adressant à leurs voisins ou à des

personnages entrevus aux fenêtres des rez-de-chaussée, criaient que

c’était _lui_!

Je trouvai la chose assez alarmante. Mes suiveurs ne me molestaient

toujours pas; mais quand je m’arrêtai ils s’arrêtèrent aussi, et je fus

forcé de descendre de cheval presque dans leurs bras.

--Est-ce ici l’auberge? demandai-je aux plus proches, tout en

m’efforçant de faire bonne contenance.

--Oui, oui, crièrent-ils d’une seule voix, c’est ici l’auberge!

--Mon cheval...

--On prendra soin du cheval. Entrez seulement! entrez!

Je n’avais guère de choix, tant ils me serraient de près. Avec une

insouciance affectée, j’obéis, comptant qu’ils ne me suivraient pas, et

qu’à l’intérieur on m’apprendrait la raison de leur conduite. Mais j’eus

à peine le dos tourné qu’ils entrèrent pêle-mêle derrière et autour de

moi, et me soulevant presque de terre, me poussèrent bon gré mal gré

dans l’étroit couloir de la maison. Je voulus résister, protester; mais

les plus avancés étouffèrent ma voix en appelant à grands cris:

--M. Flandre! M. Flandre!

Par bonheur, celui auquel ils s’adressaient n’était pas loin. Une porte

vers laquelle on me poussait s’ouvrit, et il apparut. C’était un homme

d’une obésité monstrueuse, avec une figure à l’avenant. Il nous examina

tout d’abord, ahuri par cette invasion. Puis avec colère, il demanda de

quoi il s’agissait.

--Ventrebleu! s’écria-t-il. Est-ce ici ma maison ou la vôtre,

sacripants? Qui est cet individu?

--Le capucin! le capucin! crièrent une dizaine de voix.

--Ho! ho! répliqua-t-il, avant que j’eusse le temps de parler. Apportez

de la lumière!

Deux ou trois femmes aux bras nus, que le bruit avait attirées sur le

seuil de la cuisine, s’approchèrent avec des chandelles, et les élevant

au-dessus de leurs têtes, m’examinèrent avec curiosité.

--Ho! ho! reprit-il. Est-ce là le capucin? Vous l’avez donc attrapé?

--Est-ce que j’ai l’air d’un capucin? exclamai-je, furieux, en

repoussant ceux qui me serraient de trop près. Mordieu! Est-ce ainsi que

vous recevez vos hôtes, monsieur? Ou bien est-ce que tout le monde est

devenu fou dans cette ville?

--Vous n’êtes pas le moine? dit-il, un peu démonté, à ce que je vis, par

ma hardiesse.

--Ne viens-je pas de vous dire que je ne le suis pas? Est-ce que dans

votre pays les moines ont l’habitude de voyager bottés et éperonnés?

ripostai-je.

--En ce cas, vos papiers! reprit-il sèchement. Vos papiers! Il faut que

vous sachiez, continua-t-il en se bouffissant les joues, que je suis

maire de la ville aussi bien qu’hôtelier, et que je dirige la prison

aussi bien que l’auberge. Vos papiers, monsieur, si vous préférez la

seconde à la première.

--Devant vos amis que voilà? dis-je d’un air dégoûté.

--Ce sont de bons citoyens, répondit-il.

Je craignais un peu, en cette extrémité, que si je tirais mon brevet de

ma poche, il ne produisît pas tous les effets que j’en attendais. Mais

je me voyais contraint, et ne pouvais finalement y perdre; aussi après

une courte hésitation, je l’exhibai. Il était heureusement libellé en

termes flatteurs et il donna au maire, je ne sais trop pourquoi, l’idée

que j’étais réellement chargé d’une affaire d’État. Lorsqu’il l’eut

parcouru, donc, il se répandit en excuses, sollicita l’honneur de me

rendre ses devoirs, et déclara à la foule attentive qu’elle avait commis

une erreur.

J’estimai tout d’abord singulier que la foule ne parût pas le moins du

monde embarrassée de sa méprise. Au contraire, tous s’empressèrent de me

féliciter de mon innocence, et ils allèrent dans leur bonne humeur

jusqu’à me taper sur l’épaule. D’aucuns allèrent veiller à ce qu’on mît

mon cheval à l’écurie, ou donner des instructions en ma faveur, et les

autres ne tardèrent pas à se disperser, me laissant tenté de croire

qu’ils m’auraient pendu au prochain réverbère avec la même satisfaction

stupide.

Lorsqu’il n’en resta plus que deux ou trois, je demandai au maire pour

qui l’on m’avait pris.

--Pour un moine déguisé, monsieur le vicomte, répondit-il. C’est un très

dangereux individu, que l’on sait être en chemin avec deux dames, pour

Nîmes. Et l’ordre de l’arrêter m’a été envoyé de haut lieu.

--Mais je suis seul! protestai-je. Je n’ai pas de dames avec moi!

Il haussa les épaules.

--Précisément, monsieur le vicomte, répliqua-t-il. Mais nous tenons les

deux dames. Elles ont été arrêtées hier matin, alors qu’elles tentaient

de traverser la ville en voiture. Nous savons donc que lui également est

seul.

--Oh! oh! dis-je. Ainsi donc à présent il ne vous manque plus que lui?

Et de quoi l’accuse-t-on? repris-je, me rappelant avec un léger

battement de cœur qu’un père capucin avait rendu visite à l’abbé Benoît

avant son départ. Je trouvais singulier d’arriver ici sur les traces

d’un autre moine.

--Il est accusé, répondit majestueusement M. Flandre, de haute trahison

envers la nation, monsieur. Il a été vu ici et là, et ailleurs, à

Montpellier, à Cette, à Albi, et même jusqu’à Auch, et toujours prêchant

la guerre et la superstition, et corrompant le peuple.

--Et les dames? dis-je en souriant. Ont-elles aussi corrompu...

--Non, monsieur le vicomte. Mais l’on croit que, voulant retourner à

Nîmes, et sachant les routes surveillées, il s’est déguisé et s’est

joint à elles. Ce sont probablement des dévotes.

--Pauvres créatures! dis-je, avec un frisson de sympathie. Qu’allez-vous

faire d’elles?

--Je vais demander des instructions. Dans son cas à lui, reprit-il d’un

air dégagé, je n’en aurais pas besoin. Mais voici votre souper.

Excusez-moi, monsieur le vicomte, si je ne vous sers pas moi-même. En

tant que maire, je dois prendre soin de ma réputation... Mais vous le

comprenez.

Je lui répondis que je le comprenais; et le souper étant servi dans ma

chambre, selon la coutume des petites auberges d’alors, je lui offris de

prendre un verre de vin avec moi, et au cours du repas j’appris beaucoup

de choses sur l’état du pays, sur la fermentation qui se propageait le

long de la côte méridionale, sur les prêtres qui excitaient le peuple

par des processions et des sermons. Il s’étendit avec une éloquence

particulière sur l’agitation qui régnait à Nîmes, où les masses étaient

des catholiques romains fanatiques, tandis que les protestants avaient

pour eux les hardis paysans de la montagne.

--Il y aura du grabuge, monsieur le vicomte, il y aura du grabuge par

ici, dit-il d’un air significatif. Les choses vont trop bien pour ceux

de là-bas. On les arrêtera si on peut.

--Et cet homme?

--C’est un de leurs missionnaires.

Je songeai à l’abbé Benoît, et soupirai.

--A propos, dit tout à coup le maire en me considérant d’un air rêveur,

voilà qui est curieux!

--Quoi donc?

--Vous venez de Cahors, monsieur le vicomte?

--Oui, eh bien?

--Ces femmes aussi; ou du moins elles le prétendent. Les prisonnières.

--De Cahors?

--Oui. Cela me frappe maintenant, reprit-il, en se caressant le menton,

mais quand j’ai lu votre brevet, je ne m’en suis pas avisé.

Je haussai les épaules avec impatience.

--Il ne s’ensuit pas que je sois de la conspiration, dis-je. De grâce,

monsieur le maire, ne recommençons pas. Vous avez vu mes papiers...

--Ta ta ta! reprit-il. Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais vous

connaissez peut-être ces personnes.

--Au fait! dis-je.

Et je restai un moment la fourchette en l’air, à l’examiner à la lueur

des chandelles. Une idée saugrenue, insensée, m’avait traversé l’esprit.

Deux dames de Cahors? De Cahors, entre toutes les villes!

--Comment s’appellent-elles? demandai-je.

--Corvas, répondit-il.

--Corvas! tiens, fis-je, en me remettant à manger.

Et je continuai mon souper.

--Oui. La femme d’un marchand, à ce qu’elle dit. Mais vous allez la

voir.

--Ce nom ne me rappelle rien, répliquai-je.

--N’importe, vous pouvez les connaître, reprit-il, avec l’insistance

d’un homme dénué d’idées. Il se peut à la rigueur que nous ayons commis

une méprise, car nous n’avons pas trouvé de papiers dans la voiture,

mais seulement un objet qui a paru suspect.

--Quel était cet objet?

--Une cocarde rouge.

--Une cocarde rouge?

--Oui, reprit-il. L’insigne des anciens Ligueurs, rappelez-vous.

--Mais, dis-je, je n’ai pas ouï dire qu’aucun parti l’ait adopté.

D’un air dubitatif, il gratta son crâne chauve.

--Non, dit-il, c’est juste. Pourtant, c’est une couleur que nous

n’aimons pas, ici. Et deux dames voyageant seules... Seules, monsieur!

Puis, leur cocher, une sorte d’innocent, qui raconte qu’elles l’ont pris

à Rodez, tout en niant mordicus avoir vu le capucin, a varié dans ses

déclarations. En attendant, si vous avez fini de manger, monsieur le

vicomte, je vais vous mener les voir. Vous aurez peut-être quelque chose

à dire pour ou contre elles.

--Si vous ne croyez pas qu’il soit trop tard? dis-je, appréhendant un

peu l’entrevue.

La cocarde rouge · 第 15 / 26 段