Je n’allai pas plus loin. Sur ce mot une balle siffla à mon oreille et

fit sauter le plâtre du mur. Alors, comme si ce bruit avait déchaîné

toutes les fureurs populaires, des rugissements d’indignation

retentirent. On me sifflait, on m’injuriait, on hurlait: «A la

lanterne!» et: «A bas le traître!» En un instant, comme si d’invisibles

écluses avaient cédé, la foule de chaque côté se précipita tout à coup

en avant, et roula vers la porte en une masse compacte, où je me vis

aussitôt englouti.

Je m’attendais à être mis en pièces; mais au lieu de cela je fus

simplement bourré de coups, et rejeté de côté. On m’oublia, et tout

aussitôt je me perdis dans les remous tournoyants de la masse

d’individus qui se jetaient pêle-mêle sur la porte, retombaient les uns

sur les autres, et se blessaient réciproquement, dans la furie de leur

attaque. Les blessés de tantôt étaient foulés aux pieds, mais personne

ne s’arrêtait à leurs appels. Par deux fois, un coup de feu partit de la

maison, et chaque coup fut efficace; mais la presse aux abords de la

porte était si grande, et la furie des assaillants si aveugle, que les

gens atteints s’effondraient sans qu’on s’en aperçût, et périssaient

écrasés sous les talons de leurs complices.

Rejeté contre les balustrades de fer du perron, je m’y cramponnais, et

protégé de la poussée par un pilier, je réussis non sans difficulté à me

maintenir en place. Mais il m’était impossible de bouger; je dus rester

là tandis que la foule déferlait autour de moi, et, dans un vertige

d’horreur, j’y attendis le dénouement. Il se produisit enfin. Les

panneaux de la porte, fendus et disloqués, s’abattirent. Les plus

avancés des assaillants bondirent vers la brèche. Toutefois

l’encadrement, retenu par un gond, résistait encore, et les empêchait

d’entrer. A la longue, cet obstacle céda sous leurs coups, et la porte

s’abattit avec fracas. Je me jetai dans le torrent, et j’eus le bonheur

d’être porté dans l’hôtel parmi les premiers, sans tomber, comme il

arriva à plusieurs.

Mon intention était de devancer les autres, et ainsi, gagnant l’étage

avant eux, je combattrais au moins pour Denise, si je ne pouvais la

sauver. Car j’avais pris la contagion populaire, et le sang me

bouillait. Personne de la foule n’était plus que moi disposé à tuer. Je

luttai donc de vitesse avec les autres; mais quand j’arrivai au pied de

l’escalier je vis, comme eux, un obstacle qui nous arrêta tous.

C’était M. de Gontaut, qui en cette heure suprême de danger, se haussait

au-dessus de lui-même. Il se tenait sur les marches, seul, et regardait

de haut les envahisseurs, en souriant. Toute trace de décrépitude et de

frivolité avait disparu de son visage qui reflétait uniquement la valeur

de sa caste. Il voyait son monde chanceler, la lie et la canaille prêtes

à le submerger, tout ce qui avait fait sa joie et sa raison de vivre

prêt à disparaître; il voyait la mort qui l’attendait, sept marches plus

bas, et il souriait. Sa fine épée suspendue au poignet, il tapotait sa

tabatière en nous regardant de haut; non plus bavard, volage, et--avec

ses histoires de futiles intrigues et sa foi épicurienne--quasi

méprisable; mais fier et assuré, avec des yeux rayonnants de défi.

--Ah, ah! chiens! dit-il, vous voulez mériter la potence?

Durant quelques secondes personne ne bougea. La présence du vieux

gentilhomme et son intrépidité en imposaient aux plus vils; et ils

restaient béants, domptés par son regard. Puis il remua. D’un geste

posé, comme on salue avant un duel, il leva la garde de son épée, dont

il nous présenta la pointe.

--Allons, dit-il, d’un ton plein de mépris amer, ne vous gênez pas. Qui

de vous tient à précéder les autres en enfer? Car j’en veux dépêcher un.

Le charme était rompu. Avec un hurlement, une douzaine de gredins

escaladèrent les marches. Je vis l’acier clair flamboyer une fois, deux

fois; et l’un d’eux retomba en arrière et roula sous les pieds de ses

collègues. Puis une énorme barre de fer se leva et retomba sur le visage

souriant, et le vieux gentilhomme s’affaissa sans un cri ni une plainte,

sous une tempête de coups qui le réduisirent aussitôt à l’état de

cadavre.

Ce fut l’affaire d’un instant, et je ne pus intervenir. L’instant

d’après une vingtaine d’hommes s’élancèrent par-dessus son corps et dans

l’escalier, avec d’effroyables hurlements. Je les rejoignis. A droite et

à gauche étaient des portes fermées, décorées de peintures à la Watteau.

Elles furent enfoncées en un clin d’œil, et la horde sauvage envahit les

appartements somptueux, balayant tout sur son passage, renversant et

fracassant avec fureur vases, statues, cristaux, miniatures. Avec des

clameurs de triomphe, ils emplirent ce salon qui ne connaissait depuis

des générations que les grâces et le charme de la vie; et leurs sabots

martelèrent les parquets cirés depuis si longtemps caressés par les

traînes des jolies femmes. Tout ce dont ils ignoraient l’usage était

arraché et jeté à bas; en un moment les grands miroirs de Venise furent

en pièces, les tableaux crevés et lacérés, les livres lancés par les

fenêtres.

Je n’eus de ce spectacle qu’un bref aperçu en m’arrêtant sur le palier.

Mais j’en vis assez pour me convaincre que les fugitifs n’étaient pas

dans ces pièces-là, et je me précipitai dans l’escalier, vers l’étage

supérieur. Malgré la brièveté de ma halte, d’autres m’y avaient précédé.

En débouchant sur le palier, je me trouvai devant trois individus qui

écoutaient à une porte. En me voyant l’un d’eux se dressa.

--Ils sont ici! cria-t-il. Il y a une voix de femme! Arrière!

Et levant une pince de fer il s’apprêtait à enfoncer la porte.

--Halte! m’écriai-je, d’un ton si impérieux qu’il abaissa son outil.

Halte! Au nom du Comité, je vous ordonne de laisser cette porte. Le

reste de la maison est à vous. Pillez-le à votre aise.

Les hommes me dévisageaient.

--Sacré tonnerre! lança l’un d’eux. Qui donc es-tu, toi?

--Je suis le Comité! répondis-je.

Il m’invectiva, le poing levé.

--Décampez! criai-je avec fureur, sinon je vous fais pendre!

--Hou! hou! L’aristocrate! répliqua-t-il.

Et élevant la voix:

--Par ici, les copains! par ici! Un aristocrate! un aristocrate!

hurla-t-il.

A ces mots une vingtaine de ses pareils surgirent de l’escalier. Je me

vis tout aussitôt entouré de faces patibulaires et d’yeux menaçants,

d’êtres hideux vomis par les sentines de la ville. Une seconde de plus

et ils allaient m’empoigner; mais avec la rage du désespoir je m’élançai

sur l’homme à la pince, et la lui arrachant à l’improviste, en un clin

d’œil je l’abattis à mes pieds.

Mais en même temps je perdis l’équilibre, et tombai. Avant que je me

fusse relevé, quelqu’un m’envoya sur la tête un coup de sabot qui

m’étourdit à moitié; cependant je réussis à me remettre sur pieds, et

tapant comme un sourd je fis reculer mes adversaires, et pour un instant

déblayai le terrain autour de moi. Mais la tête me tournait; un

brouillard ronge couvrait ma vue, les objets dansaient devant moi; je

n’arrivais plus à diriger mes coups, et je n’entendais plus les menaces

et les nasardes qui m’arrivaient de tous côtés. Quelqu’un me tira par

mon habit. Je me retournai en aveugle. Et tout aussitôt un coup

formidable me fut porté--par qui et avec quoi, je l’ignorerai

toujours--et je tombai comme une masse, privé de connaissance.

CHAPITRE XIV

CELA TOURNE MAL

Le pillage de l’hôtel de Saint-Alais, à Cahors, eut lieu en août, et les

feuilles des noyers étaient encore vertes, quand je tombai sans

connaissance. Les frênes étaient dénudés, et les chênes avaient pris

leur rousse toison, lorsque la conscience des choses me revint peu à

peu, et que je retrouvai la volonté de vivre en regardant le paysage

automnal de dessus mon oreiller. Mais il s’écoula en réalité bien des

jours encore où je menai une vie purement animale, réduit à manger,

boire et dormir, et prenant l’abbé Benoît agenouillé à côté de mon lit

pour un simple phénomène de la nature. Mais vint enfin une heure, dans

les derniers jours de novembre, où la lucidité me revint, alors que ceux

qui me veillaient en désespéraient presque; et mes yeux venant à

rencontrer ceux de l’excellent curé, je le vis se détourner pour verser

des larmes de joie.

Une semaine plus tard, je savais tout--l’histoire complète, publique et

privée, de ce prodigieux automne, que j’avais passé dans mon lit, tel un

soliveau. Tout d’abord, et en évitant les sujets qui me touchaient de

trop près, l’abbé Benoît me raconta les événements de Paris: les dix

semaines de suspicion et d’attente qui suivirent les émeutes de la

Bastille, ces semaines durant lesquelles les Faubourgs, timidement

contenus par La Fayette et ses gardes nationaux, surveillaient

jalousement Versailles, où l’Assemblée ne perdait pas de vue le roi; la

disette qui régna durant cette période harassante, et les bruits

renouvelés que la cour méditait un coup de force; puis ce malencontreux

banquet de la reine, d’où sortit l’étincelle qui mit le feu aux poudres;

enfin, la sortie en masse des femmes de la halle sur Versailles, le 5

octobre, qui ramenant de force à Paris le roi et l’Assemblée, et faisant

le roi prisonnier dans son propre palais, mit fin à cette période

d’incertitude.

--Et depuis lors? dis-je, en un pâle étonnement. Nous sommes au 20

novembre, me dites-vous?

--Il ne s’est rien produit, répondit-il, rien que des symptômes et des

présages.

--Mais encore?

Il hocha la tête avec gravité.

--Tout le monde fait partie de la garde nationale: et d’une. Chez nous

en Quercy, le corps que M. Hugues avait entrepris de former compte

plusieurs milliers d’hommes. Tout le monde est armé, par conséquent.

Puis, les lois de chasse étant abolies, tout le monde est chasseur. Et

tant de nobles ont émigré, que l’on peut dire qu’il n’y a plus de

nobles, ou bien que tout le monde est noble.

--Mais qui gouverne?

--Les municipalités. Et là où il n’y en a pas, les Comités.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Et le vôtre, de comité, monsieur le curé? dis-je.

--Je n’y vais plus, dit-il, en fronçant un peu les sourcils. A parler

franc, ils vont trop vite pour moi. Mais j’ai pire encore à vous

apprendre.

--Quoi donc?

--Le 4 août l’Assemblée abolissait les dîmes ecclésiastiques; avant le

milieu du mois on proposait de confisquer les biens de l’Église.

Actuellement ce doit être chose faite.

--Hé quoi! Le clergé va-t-il mourir de faim? m’écriai-je avec

indignation.

--Pas tout à fait, répondit-il avec un sourire mélancolique. Nous allons

être payés par l’État... aussi longtemps que nous resterons dans ses

bonnes grâces.

Il me quitta là-dessus; et je restai à rêver, en regardant par la

fenêtre, et m’efforçant de me représenter sous son nouvel aspect le

monde qui s’étendait autour de moi. Puis André vint m’apporter un

bouillon. Je me plaignis de le trouver si fade: la grande rafale de vie

extérieure que les nouvelles avaient fait passer dans ma chambre,

excitaient mon appétit, et me donnaient le dégoût des tisanes et des

drogues.

Mais le vieux valet prit ma réclamation très mal.

--Oh bien! monsieur, grommela-t-il, à quoi peut-on s’attendre de mieux,

lorsque les fermages ne rentrent pas, qu’on a tordu le cou à la moitié

de vos pigeons, et qu’il ne reste pas un lièvre dans le pays? Quand on

voit tout le monde chasser et baguenauder, et les forgerons et les

tailleurs se pavaner à cheval--oui, et voire l’épée au côté!--quand la

noblesse a disparu ou se cache la tête dans l’oreiller, il n’y a rien

d’étonnant à ce que le bouillon soit fade! Si monsieur le vicomte aimait

le bouillon fort, il aurait dû avoir la prudence de garder la vache

lui-même, et non...

--Ta ta ta, mon ami, dis-je, en fronçant les sourcils à mon tour. Que

devient Buton?

--Monsieur veut parler de M. le capitaine Buton? répondit le vieux valet

en ricanant. Il est à Cahors.

--Et y a-t-il eu quelqu’un de puni pour... pour l’affaire de

Saint-Alais?

--On ne punit plus personne, de nos jours, répliqua André, vertement.

Sauf parfois un meunier, que l’on pend sous prétexte que le blé est

cher.

--En ce cas Petit-Jean lui-même...

--Petit-Jean est parti à Paris. Il est probablement à l’heure qu’il est

major ou colonel.

Sur ce dernier trait le vieux valet me laissa, et je restai à la

torture. Car je n’avais pas encore trouvé le courage de demander la

seule chose que je désirais savoir; cette chose qui avait développé en

moi, parallèlement au retour de mes forces, d’abord une vague

inquiétude, transformée par degrés en une angoisse redoutable, en une

crainte accablante qui pesait sur moi comme un cauchemar, et en dépit de

ma jeunesse minait mon existence, et retardait ma guérison.

J’ai lu qu’en certains cas l’amour s’éteint avec la fièvre, et que des

gens se relèvent guéris non seulement de leur maladie, mais de la

passion qui les consumait lorsqu’ils s’alitèrent. Mais tel ne devait pas

être mon cas: dès l’instant où cette angoisse vague et sans cause prit

forme et consistance, et où je vis sur les rideaux verts de mon lit un

pâle visage d’enfant, un visage qui tantôt pleurait et tantôt me

regardait triste et suppliant,--dès cet instant Denise ne resta plus une

heure absente de mon esprit. Les pensées qu’elle me consacrait dans sa

détresse, les muets élans de son cœur vers moi, jouèrent-ils un rôle

dans cette hantise? Dieu le sait! Mais tel était le fait.

Le lendemain cependant, je fus délivré de cette crainte opprimante.

L’abbé Benoît, j’imagine, avait résolu d’entamer ce sujet; car sa

première question, après s’être informé de ma santé, alla droit au fait.

--Vous ne m’avez jamais demandé ce qui s’est passé après que vous fûtes

blessé, monsieur le vicomte, dit-il après une courte hésitation. Vous

rappelez-vous?

--Je n’ai rien oublié, dis-je en laissant échapper une plainte.

Il poussa un soupir de soulagement. Il devait craindre que je n’eusse le

cerveau dérangé.

--Et pourquoi ne l’avez-vous jamais demandé? reprit-il.

--Ne le comprenez-vous donc pas, mon ami? exclamai-je d’une voix

altérée, en me soulevant, et retombant dans mon fauteuil, en proie à une

agitation incoercible. Ne comprenez-vous pas que je voulais garder

l’espoir? Mais à présent ne me torturez pas davantage. Racontez,

racontez-moi tout, mon ami, et alors...

--Je n’ai rien que d’heureux à vous raconter, répliqua-t-il joyeusement,

afin de dissiper mes craintes dès les premiers mots. Vous savez tout le

pis. Le pauvre M. de Gontaut fut tué dans l’escalier. Il était trop peu

ingambe pour fuir. Les autres, jusqu’au dernier des serviteurs, ont

gagné les toits des maisons voisines.

--Et ils ont échappé?

--Oui. La ville a été en effervescence durant plusieurs heures, mais ils

étaient bien cachés. Je crois qu’ils ont quitté le pays.

--Vous ne savez donc pas où ils sont?

--Non. Je n’ai revu personne d’entre eux depuis l’attentat. Mais j’ai

ouï dire qu’ils étaient dans un château ou dans l’autre, chez les

Harincourt, ou ailleurs. Puis les Harincourt sont partis, vers la

mi-octobre, et M. de Saint-Alais et sa famille ont dû les accompagner.

Dans l’excès de ma joie je restai tout d’abord incapable de dire un mot.

Puis:

--Et vous ne savez rien de plus?

--Rien, répondit le curé.

Mais c’en fut assez pour moi. Lors de sa visite suivante, j’étais en

état de me promener avec lui sur la terrasse. Je recouvrai mes forces

avec rapidité. Toutefois, à mesure que l’air et l’exercice me

revigoraient, je voyais l’excellent prêtre décliner. Son visage doux et

sensible devenait de jour en jour plus sombre, et sa taciturnité

croissait. Si je lui en demandais la raison:

--Cela tourne mal, cela tourne mal, répondait-il. Et, Dieu me pardonne,

je n’en suis pas innocent.

--Qui donc l’est? disais-je, pour l’apaiser.

--Mais j’aurais dû prévoir! répliqua-t-il, en se tordant les mains

ouvertement. J’aurais dû me rappeler que le premier don fait par Dieu à

l’homme est l’ordre. L’ordre!... Et aujourd’hui, dans Cahors, les

tribunaux sont comme inexistants: les anciens magistrats ont peur, on se

moque des anciennes lois, et on ne peut même plus recouvrer une créance!

L’ordre! Mais quand un criminel est jeté en prison, la pire chose qu’il

ait à craindre aujourd’hui, c’est d’y être oublié. L’ordre! Et je ne

vois partout que des armes; et ceux qui ne savent pas lire en remontrent

aux plus instruits; et ceux qui ne payent pas d’impôts disposent de

l’argent de ceux qui les payent! Je vois la ville dans la disette, et

les paysans vont à la chasse ou se croisent les bras: quand l’avenir est

incertain, qui donc travaillerait encore? Les hôtels des riches sont

déserts et leurs serviteurs meurent de faim; on ne vend et on n’achète

que le strict nécessaire, il n’y a plus ni industrie, ni commerce, ni

trafic!... Je vois toutes ces choses, monsieur le vicomte, et je ne

dirais pas: _Mea culpa, mea maxima culpa_?

--Mais la liberté, fis-je timidement. Vous-même m’avez dit une fois

qu’une certaine rançon devait...

--La liberté est-elle donc la licence de faire le mal? répliqua-t-il

avec une chaleur croissante. (Je l’avais vu rarement aussi ému.) La

liberté est-elle la licence de voler? La tyrannie cesse-t-elle d’être

tyrannie, quand les tyrans sont mille au lieu d’un seul? Monsieur le

vicomte, je ne sais plus que faire, non, je ne le sais plus,

continua-t-il. Pour un peu je m’en irais par le monde, pour dédire à

tout prix ce que j’ai dit, et défaire ce que j’ai fait! Oui, pour un

peu! je ne sais ce qui me retient!

--Serait-il arrivé encore quelque chose? dis-je, tout étonné par cette

sortie. Quelque chose que j’ignore?

--L’Assemblée nous a dépouillés de nos dîmes et de nos biens,

répondit-il avec amertume. Vous le savez, cela. En tant qu’Église on

nous conteste le droit à l’existence. Vous savez cela. On vient

maintenant de décréter la suppression de toutes les maisons religieuses.

Bientôt on fermera aussi nos églises et nos cathédrales. Et on rétablira

le paganisme!

--C’est insensé! m’écriai-je.

--Mais cela est.

--La suppression, oui. Mais pour les églises et les cathédrales...

--Pourquoi pas? répondit-il avec tristesse. Dieu sait combien il reste

peu de foi. La chose n’est que trop possible. Je la vois venir. Notre

témoignage à nous qui croyons est d’autant plus nécessaire.

Je ne compris pas bien sur le moment ce qu’il voulait dire ou à quoi il

faisait allusion; mais je vis que sa conscience scrupuleuse se

tourmentait à l’idée qu’il avait hâté la catastrophe; et je me sentis

mal à l’aise quand il n’apparut pas le lendemain à l’heure ordinaire de

sa visite. Il vint le jour suivant; mais il était abattu et morose, et

lors de son départ il prit congé de moi avec une douceur si navrée que

je fus tenté de le rappeler. Le lendemain il ne vint de nouveau pas; ni

le jour d’après. Alors j’envoyai chez lui, mais trop tard: mon messager

s’entendit répondre par la vieille gouvernante qu’il était parti de chez

lui brusquement, après s’être entendu avec un curé du voisinage pour se

faire remplacer par lui durant un mois.

J’étais alors en état de sortir un peu, et je fis la route à pied

jusqu’à sa maisonnette. Je n’y appris rien de plus, si ce n’est qu’un

père capucin avait été son hôte pendant deux nuits, et que M. le curé

était parti pour Cahors mécontent et préoccupé. Les villageois que je

rencontrai en chemin me saluèrent avec respect, et même avec sympathie:

c’était la première fois que je réapparaissais dans le hameau; mais

l’ombre de suspicion que j’avais remarquée sur leurs visages des mois

auparavant s’était accentuée depuis lors. Ils perdaient la notion exacte

des distances, comme de nos droits respectifs; et timides devant moi et

doutant d’eux-mêmes, ils étaient bien aises de me voir m’éloigner.

Devant le portail de l’avenue je rencontrai un homme que je connaissais;

un marchand de vin d’Aulnoy. Je m’arrêtai pour lui demander si la

famille était au château.

Il me regarda tout surpris.

--Non, monsieur le vicomte, dit-il. Ils ont quitté le pays depuis

plusieurs semaines... après que le roi s’est laissé persuader d’aller à

Paris.

--Et M. le baron?

--Lui aussi.

--Ils sont partis pour Paris?

L’homme, un honnête bourgeois, me fit un clin d’œil.

--J’ai dans l’idée que non, monsieur. Vous devez le savoir mieux que

moi, monsieur le vicomte; mais si je disais Turin, je pense que je ne me

tromperais pas de beaucoup.

--J’ai été malade, expliquai-je. Et je ne suis au courant de rien.

--Votre place serait plutôt à Cahors, répondit-il avec une bienveillante

rudesse. Les nobles sont là pour la plupart, ceux qui ne sont pas partis

au delà. Par le temps qui court, la ville est plus sûre que la campagne.

Ah! si mon père vivait encore...

Il compléta sa phrase inachevée par un haussement des sourcils et des

épaules, me salua, et s’éloigna. Il était visible, en dépit de sa

surprise, que la révolution lui était agréable, bien qu’il dissimulât sa

joie, par politesse.

J’éprouvai un sentiment de solitude et de tristesse en rentrant au

château. Dépouillés du voile de verdure qui adoucissait leurs lignes, en

été, la grande bâtisse de pierre, avec la tour seigneuriale, la

poivrière et le pigeonnier, se découpaient crûment au fond de l’avenue;

ils semblaient en quelque façon mystérieuse partager ma solitude et

m’entretenir des mauvais jours qui étaient notre lot commun. En perdant

l’abbé Benoît, je perdais mon unique compagnie, et cela juste au moment

où le besoin de société et le désir d’une vie plus active s’éveillaient

en moi, avec le retour de mes forces. Comme je faisais cette réflexion

mélancolique, j’eus l’agréable surprise de voir, en m’approchant de la

porte, un cheval attaché à l’anneau voisin de celle-ci. La selle était

munie de fontes, et il y avait de la boue sur le harnais.

Je trouvai André dans la salle, mais à mon étonnement, au lieu de

m’informer du nom du visiteur, il continua d’épousseter une table, sans

se retourner vers moi.

--Qui est ici? demandai-je d’un ton acerbe.

--Personne, répondit-il.

--Personne? Alors à qui est ce cheval?

--C’est celui du forgeron, monsieur.

--Comment? de Buton?

--Hé oui, de Buton! C’est une nouveauté que de l’attacher à la porte

d’honneur, ajouta-t-il, ironiquement.

--Mais que fait-il? Où est-il?

--Il est là où il doit être, c’est-à-dire aux écuries, répliqua le vieux

valet, d’un air revêche. Je dois dire que c’est le premier travail

honnête qu’il ait accompli depuis longtemps.

--Il ferre des chevaux?

--Que ferait-il d’autre? Monsieur aurait-il l’intention de l’inviter à

dîner avec lui?

Sans m’arrêter à cette impertinence, je me dirigeai vers les écuries.

J’entendis le râle du soufflet; et en tournant le coin du bâtiment je

tombai sur Buton au travail avec deux de ses aides. Le maréchal avait

mis bas son habit, et ceint du vaste tablier de cuir, avec ses bras nus

et noircis, il ressemblait au Buton d’il y avait six mois. Mais sur le

devant de la forge se trouvaient des vêtements pliés avec soin en un

petit tas: un habit bleu à revers rouges, un long gilet bleu, surmontés

d’un chapeau à large cocarde tricolore. Quand il laissa retomber le pied

du cheval dont il s’occupait, il se redressa pour me saluer, et me

regarda d’un nouvel air, où il entrait de l’humilité et du défi.

--Est-il possible? dis-je, le persiflant. C’est trop d’honneur, monsieur

le capitaine! Être ferré par un membre du Comité!

--Monsieur le vicomte a-t-il quelque chose à me reprocher? dit-il, en

rougissant sous son hâle.

--Moi? Pas du tout. Je suis seulement accablé sous l’honneur que vous me

faites.

--Je suis venu ici une fois par mois pour ferrer, reprit-il avec

obstination. Monsieur a-t-il à se plaindre que ses chevaux ont souffert?

--Non. Mais...

--Le château de monsieur le vicomte a-t-il souffert? Lui a-t-on brûlé

une seule gerbe de blé, pris un poulain dans ses prairies, ou un œuf

dans son poulailler?

--Non, dis-je.

Buton hocha la tête gravement.

--Puisque donc monsieur n’a rien à me reprocher, reprit-il, monsieur

voudra bien me laisser finir mon ouvrage. Ensuite, je lui ferai part du

message que j’ai à lui transmettre. Mais c’est confidentiel, et la

forge...

--Ne vaut rien pour les secrets, même ceux du forgeron, répliquai-je, en

lui lançant par-dessus l’épaule ce trait du Parthe. Eh bien! venez me

rejoindre sur la terrasse quand vous aurez fini.

Il arriva une heure plus tard, l’air fortement empêtré dans ses beaux

habits, et l’épée--Dieu me pardonne!--oui, l’épée au côté. Le fameux

secret me fut bientôt révélé: il était porteur d’un brevet me nommant

lieutenant-colonel de la garde nationale de la province.

La cocarde rouge · 第 14 / 26 段