Ses craintes ne m’inspiraient aucune pitié. Je n’aurais pas levé un

doigt pour le sauver. Mais je fus touché par la vue des deux

Saint-Alais, qui restaient pâles et irrésolus, tandis que le mugissement

des voix devenait à chaque instant plus fort et plus rapproché. Dans un

moment la foule ferait irruption; qui sait si dans sa fureur, nous

trouvant aux côtés de Hugues, elle ne nous sacrifierait pas tous

indistinctement? La chose était possible; et le craquement de l’une des

portes du jardin que l’on enfonçait vint me confirmer dans cette

supposition. Presque sans le vouloir je criai qu’il y avait une autre

porte, à condition qu’elle fût ouverte. Sans regarder s’ils me

suivaient, je leur montrai le chemin, et abandonnant le cadavre, je me

mis à courir sur le gazon vers le mur de la cathédrale.

Déjà la foule se déversait dans le clos, mais à la faveur d’un bouquet

d’arbres nous pûmes fuir sans être vus, et gagner une petite porte, une

poterne basse, qui s’ouvrait dans le mur de l’abside, et qui--je le

savais pour avoir fait visiter la cathédrale à un Anglais, peu de temps

auparavant--conduisait à la sacristie, laquelle communiquait avec la

crypte. Mon espoir de trouver cette porte ouverte était faible; me

fussé-je arrêté pour peser nos chances, je les aurais considérées comme

nulles. Mais j’eus la joie, en y arrivant suivi de près par les autres,

de la voir s’ouvrir d’elle-même, et un prêtre, passant par

l’entre-bâillement son crâne tonsuré, nous fit signe de nous hâter.

Précaution superflue! à la seconde nous lui avions obéi, et nous étions

auprès de lui, palpitants. Les verrous claquèrent dans leurs gâches.

Pour l’instant nous étions en sûreté.

Nous respirâmes de nouveau. Nous nous trouvions dans le demi-jour d’une

longue salle étroite et voûtée, aux parois de pierre, où trois

meurtrières tenaient lieu de fenêtres. Du Marc fut le premier à

recouvrer la parole.

--Miséricorde! nous l’avons échappé belle! dit-il, en passant la main

sur son front, que le jour froid revêtait d’une pâleur hideuse. Nous

sommes...

--Loin d’être tirés d’affaire, répliqua gravement le chirurgien, encore

que nous ayons bien lieu de remercier M. le vicomte. Ils nous ont

découverts. Tenez, ils arrivent!

Les gens du toit avaient dû nous voir entrer, et dénoncer notre lieu

d’asile, car tandis qu’il parlait, nous entendîmes un bruit de pas

précipités, un tonnerre de coups retentit sur la porte, et aux fentes

des arbalétrières apparurent une vingtaine de visages sinistres, qui

nous regardèrent en hurlant et nous crachant des injures. Par bonheur la

porte de chêne, cloutée et bardée de fer, avait été façonnée aux temps

anciens de la barbarie en prévision d’un cas semblable, et nous étions

relativement en sûreté. Il n’en était pas moins affreux d’entendre les

cris de la foule, de la sentir si près, de juger de sa haine, et de

comprendre à la façon dont les forcenés frappaient les pierres de la

muraille, comme s’ils voulaient les arracher avec leurs mains nues, ce

qui nous attendait si nous venions à tomber en leur pouvoir.

Nous nous entre-regardâmes, et--le demi-jour y contribuait peut-être--je

ne vis aucun visage qui ne fût pâle. Mais l’attente ne dura guère. Le

curé qui nous avait introduits déverrouillait en toute hâte une porte

intérieure.

--Par ici, dit-il. (Les aboiements des fauves, à l’extérieur,

étouffaient presque sa voix.) Si vous voulez me suivre, je vous ferai

sortir par l’entrée sud. Mais dépêchez-vous, messieurs, dépêchez-vous!

continua-t-il, en nous poussant devant lui, car ils pourraient deviner

notre intention, et nous devancer.

On peut imaginer que nous ne perdîmes pas de temps. Nous l’accompagnâmes

aussi vite que possible, au long d’un étroit corridor souterrain, à

peine éclairé, au bout duquel un degré de cinq ou six marches nous donna

accès dans un second corridor. Nous courûmes presque, dans celui-ci, et

bien qu’une porte fermée nous retardât un moment,--qui nous parut une

longue minute,--la clef tourna enfin et la porte s’ouvrit. L’ayant

dépassée, nous nous trouvâmes dans une longue pièce étroite, la réplique

de celle où nous étions entrés d’abord. Le curé ouvrit une porte à

l’autre extrémité, et je regardai au dehors. L’allée--celle-là même qui

longeait la cathédrale et menait au Chapitre--l’allée était déserte.

--Nous arrivons à temps, dis-je, avec un soupir de soulagement à

respirer de nouveau l’air libre.

Et tout haletant de la hâte que nous avions faite, je m’apprêtai à

remercier le curé qui nous avait sauvés.

M. de Saint-Alais, qui venait après moi, et qui s’était tu jusqu’alors,

m’imita. Puis il resta hésitant sur le seuil, alors que je m’attendais à

le voir s’éloigner au plus vite. Enfin il s’adressa à moi:

--Monsieur de Saux, dit-il, en parlant avec moins d’aplomb qu’à son

ordinaire (il est vrai que nous étions tous agités), je voudrais vous

remercier également. Mais peut-être la situation dans laquelle nous nous

trouvons vis-à-vis l’un de l’autre...

--Je n’y pense plus, répliquai-je rudement. Mais celle dans laquelle

nous venons tout juste de nous trouver...

--Oh! fit-il, en haussant les épaules, si vous le prenez de la sorte...

--Je le prends de la sorte, répondis-je, indigné que cet homme osât me

parler, alors que le sang du capitaine n’avait pas eu le temps de sécher

sur son épée. Oui, je le prends de la sorte. Et je vous avertis,

monsieur le marquis, que si vous poussez votre dessein plus loin, ce

dessein qui a déjà coûté la vie à un homme brave, il se retournera

contre vous, et d’une façon terrible.

--Du moins je ne vous demanderai pas de me protéger, répondit-il avec

fierté.

Et il s’éloigna nonchalamment, tout en rengainant son épée. La venelle

était toujours déserte. Il n’y avait personne pour l’arrêter.

Louis le suivit; du Marc et le chirurgien avaient déjà disparu. Quand

Louis passa devant moi, je crus le voir hésiter un instant; et il m’eût

sans doute parlé, il m’eût regardé, il m’eût tendu la main, si je lui

avais fait la moindre avance. Mais je crus voir apparaître la face

cadavérique de Hugues, aux yeux sombrés, et me faisant un visage de

pierre, je me détournai.

CHAPITRE XIII

«A LA LANTERNE!»

De tous les faits qui s’étaient produits depuis mon départ de la salle

du Comité, la mort du capitaine resta le plus important et le plus

profondément gravé dans mon esprit. Durant le trajet de l’auberge au

clos, il avait partagé avec moi les petits ennuis dont je me préoccupais

alors, il les avait affrontés avec moi, noblement. Le souvenir de cette

tardive sympathie, l’image de celui qu’il était alors, plein de vie et

de colère brutale, me revenaient à la mémoire, et ces pensées

protestaient violemment contre sa mort. Sa mort me paraissait si

affreuse, que je frémis d’horreur, et que j’abominai l’être dont la main

avait commis ce crime.

Et ce n’était pas tout. J’avais connu Hugues durant vingt-quatre heures

à peine, mon amitié pour lui ne datait que d’une heure, mais je savais

son histoire. Je pouvais le suivre allant emprunter la petite somme

qu’il avait possédée. Je pouvais évoquer les espérances qu’il avait

fondées sur elle. Je pouvais le voir venant ici plein de noble courage,

croyant avoir trouvé la voie destinée à un homme comme lui, robuste,

confiant, ami du progrès, plein de projets. Et de tout cela, il ne

restait rien! Il avait espéré, il avait cru en l’avenir; et de l’autre

côté de la cathédrale, il gisait raide mort sur le gazon.

Cette fin me paraissait si triste et pitoyable, je revoyais cet homme si

vivement, que j’accordais à peine une pensée au danger couru par

Saint-Alais, et à son évasion. Tout cela, avec notre fuite précipitée,

avait passé comme un songe. Je me bornai à rester un moment aux écoutes

devant la porte de l’église; puis m’étant assuré que la rumeur de la

foule se perdait dans le lointain, et que la ville était calme, je

remerciai le vicaire à nouveau et avec chaleur; et prenant congé de lui

à mon tour, je m’engageai dans l’allée.

Mes pas y résonnaient, tant elle était silencieuse, et je ne tardai

point à trouver ce silence singulier. Je me demandai pourquoi la foule,

qui se montrait si acharnée quelques minutes plus tôt, ne s’était pas

avisée de faire le tour de l’église, pourquoi le voisinage était devenu

tout d’un coup si paisible. Mais quelques pas de plus devaient me

l’apprendre: je me hâtai donc, et me trouvai peu après devant la place

du Marché.

A ma stupéfaction, elle s’étalait au soleil, tranquille, absolument

déserte. Un chien courait de-ci de-là, la queue en trompette,

farfouillant parmi les détritus; quelques vieilles femmes se tenaient à

leurs éventaires; un nombre égal de commerçants s’affairaient à poser

des volets et à fermer leurs échoppes. Mais la foule qui emplissait la

place si peu de temps auparavant, la «queue» qui s’allongeait devant les

mesures de grain, les cocardes blanches, tout avait disparu. J’en restai

abasourdi.

Mais je ne le restai pas longtemps. Car, au lieu du silence qui régnait

entre les hauts murs de l’allée, un bruit sourd, lointain et grave, me

parvint alors. Je prêtai l’oreille et tressaillis. Un instant plus tard,

je traversais la place, et arrivais à la porte de l’auberge. Je

m’engouffrai dans le couloir, et grimpai l’escalier, le cœur battant.

Ici encore, j’avais laissé une foule dans les corridors et dans

l’escalier. Il ne restait pas une âme. La maison semblait morte; et cela

à midi, par un temps de soleil radieux. Je ne vis personne, n’entendis

personne, avant d’arriver à la porte de la salle où j’avais laissé le

Comité. J’entrai. Là, du moins, je retrouvai de la vie, mais toujours le

même silence.

Autour de la table siégeaient une douzaine de membres du Comité. A ma

vue ils tressaillirent, comme des gens surpris à commettre une mauvaise

action. Plusieurs restèrent assis, les coudes sur la table, piteux et me

lançant des regards furtifs; d’autres se penchèrent à l’oreille de leurs

voisins, pour chuchoter, ou écouter leurs réponses. Beaucoup étaient

pâles et tous étaient sombres; et bien que la salle fût claire, et que

l’ardent soleil de midi pénétrât par les trois fenêtres, le silence et

l’attente que l’on sentait dans l’air avaient quelque chose de lugubre,

qui me glaça le cœur.

L’abbé Benoît n’était plus là, mais je vis Buton, et le notaire, et

l’épicier, et les deux noblaillons, et l’un des curés, et Doury--ce

dernier pâle et doucereux, visiblement sous le coup de la peur. J’aurais

pu me figurer, au premier abord, qu’ils ne savaient rien de ce qui

venait de se passer à l’extérieur; qu’ils ignoraient le duel aussi bien

que l’émeute; mais un second coup d’œil m’apprit qu’ils étaient au

courant de tout, et mieux que moi. Sous mon regard, beaucoup d’entre eux

détournèrent les yeux.

--Qu’est-il arrivé? demandai-je, arrêté à mi-chemin entre la porte et la

longue table.

--Ne le savez-vous pas, monsieur?

--Non, fis-je, en les examinant.

Même ici, une rumeur lointaine emplissait l’air.

--Mais vous assistiez au duel, monsieur le vicomte? interrogea Buton.

--Oui, répondis-je avec nervosité. Mais ce n’est pas la question. J’ai

vu M. le marquis s’en retourner chez lui sain et sauf, et je croyais que

la foule s’était dispersée. Mais...

Et je m’arrêtai, prêtant l’oreille.

--Vous vous figurez toujours l’entendre? dit-il, me regardant avec une

attention ironique.

--Oui; je crains qu’elle ne se livre à quelque méfait.

--Nous le craignons aussi, répliqua d’un ton sec le forgeron, en posant

les coudes sur la table, et me regardant à nouveau. Ce n’est pas

impossible.

Alors je compris. Je le lus dans les yeux de Doury, qui cherchaient à

fuir les miens. La huée lointaine de la foule nous arriva plus haute

dans l’air immobile d’été. A ce bruit, les visages devinrent plus

graves, les mines s’allongèrent, plusieurs tremblèrent et baissèrent la

tête. Je compris.

--Mon Dieu! m’écriai-je tout ému, tremblant moi aussi. Personne ne

va-t-il rien faire? Voyons, allez-vous rester ici tranquilles, pendant

que ces démons agissent à leur volonté? pendant que l’on saccage des

maisons, et que des femmes et des enfants...

--Pourquoi pas? dit Buton sèchement.

--Pourquoi pas! m’écriai-je.

--Hé oui, pourquoi pas? reprit-il durement. (Et je vis alors qu’il

dominait les autres; que lui ne voulait pas et qu’eux n’osaient pas.)

Nous étions disposés à respecter la paix et à la faire respecter par les

autres. Mais vos cocardes blanches, vos nobles matamores, vos officiers

sans soldats, monsieur le vicomte, soit dit sans vous offenser, ne l’ont

pas voulu. Ils ont entrepris de nous mater; et s’ils ne reçoivent une

leçon ils vont recommencer. Non, monsieur, poursuivit-il en jetant les

yeux autour de lui avec un sourire orgueilleux, car le pouvoir l’avait

déjà singulièrement changé, laissons faire le peuple pour une

demi-heure, et...

--Le peuple? m’écriai-je. Est-ce que la crapule et la lie des rues, les

gibiers de potence, les va-nu-pieds et les forçats de la ville... est-ce

que c’est cela, le peuple?

--Peu importe, dit-il, en fronçant les sourcils.

--Mais c’est un crime!

Deux ou trois frissonnèrent, et d’autres détournèrent les yeux de moi,

piteusement; mais le forgeron ne fit que hausser les épaules. Cependant

je ne désespérais pas, je m’apprêtais à en dire davantage, à essayer des

menaces, voire des prières; mais sans me laisser le temps de parler,

l’homme le plus rapproché des fenêtres leva la main pour réclamer le

silence. Nous entendîmes le tumulte lointain s’apaiser, et dans le calme

momentané retentit la sèche détonation d’une arme à feu, suivie d’une

autre, et d’une troisième. Puis un rugissement de rage, distinct,

articulé, plein de menace.

--Oh Dieu! m’écriai-je, en regardant à la ronde, tout vibrant

d’indignation; je ne puis supporter cela! Est-ce que personne ne va

agir? Est-ce que personne ne va rien faire? Il faut qu’il y ait une

autorité. Il faut que quelqu’un soit là pour réduire cette canaille; ou

sinon, je vous préviens, je vous préviens tous, ils finiront par vous

égorger aussi; vous, monsieur le tabellion, et vous, Doury!

--Il y avait quelqu’un, mais il est mort, répliqua Buton.

Le reste du Comité paraissait au supplice.

--Était-il donc le seul?

--Ils l’ont tué, dit âprement le forgeron; qu’ils en subissent les

conséquences!

--Eux? m’écriai-je, dans un élan de colère et de pitié. Oui, et vous

aussi! Et vous tous! Je vous le répète, vous employez la lie du peuple

pour écraser vos ennemis! Mais bientôt vous serez écrasés à votre tour!

Personne ne me répondit; on se taisait obstinément, et tous les yeux

fuyaient mon regard. Je me rendis compte enfin que rien de ce que je

pourrais dire ne serait capable de les émouvoir; et sans ajouter un mot,

je tournai les talons et me précipitai dans l’escalier. Je savais déjà,

ou du moins je pouvais deviner, où la foule s’était portée, et d’où

provenaient les clameurs et les coups de feu. Sitôt donc arrivé sur la

place, je me dirigeai vers l’hôtel de Saint-Alais et pris ma course par

les rues. Dans ces rues tranquilles je passai sous des fenêtres où des

femmes pâles se penchaient curieusement, et sous les vertes persiennes

fermées de maisons modernes; je croisai quelques badauds isolés; tout le

quartier avait un aspect riant; mais je courais toujours, les oreilles

pleines de cette sinistre rumeur, et le cœur serré d’une crainte atroce.

On mettait à sac l’hôtel de Saint-Alais!... Et Denise? Et sa mère?...

Je ne songeai à elles que tardivement; mais cette pensée une fois venue,

rien ne put la déloger. Elle contracta mon cœur, qui semblait prêt à

s’arrêter. N’avais-je donc sauvé Denise que pour cela? L’avais-je, au

risque de ma vie, sauvée des rustres en démence, uniquement pour qu’elle

allât tomber entre les mains plus odieuses de ces misérables en folie,

de ces rebuts de la cité?

Pensée affreuse! car j’aimais Denise, et tout en courant, je comprenais

mieux que je l’aimais. Si je l’avais ignoré jusque-là, cet amour ne

pouvait manquer de m’être révélé par l’intensité de souffrance que me

causait l’abominable perspective. Deux cents toises au plus séparaient

les _Trois Rois_ de l’hôtel de Saint-Alais, mais la distance me sembla

infinie. Un siècle me parut s’écouler jusqu’au moment où je m’arrêtai

hors d’haleine et pantelant sur la lisière de la foule, et m’efforçai de

voir, par-dessus les têtes moutonnantes, ce qui se passait devant moi.

Un coup d’œil suffit à me rassurer; et je respirai plus librement. La

foule n’avait pas encore gain de cause. De chaque côté de l’hôtel de

Saint-Alais, elle emplissait la rue dans toute sa largeur; mais devant

l’hôtel même, il restait un espace, maintenu libre par le feu des

assiégés. De temps à autre, un homme isolé ou une poignée d’hommes

jaillissaient des rangs de la foule, et franchissant d’un trait cet

espace libre, attaquaient la porte à coups de haches et de barres de

fer, ou voire avec leurs poings nus; mais à chaque fois un flocon de

fumée jaillissait des fenêtres, par les meurtrières percées dans les

volets, puis un second coup, un troisième, et les hommes se rejetaient

en arrière, ou s’effondraient sur les dalles, et restaient en plein

soleil, perdant leur sang.

C’était un affreux spectacle. Bien qu’elle n’osât donner l’assaut en

masse qui aurait emporté la place, une rage de bêtes fauves secouait la

foule, quand elle voyait tomber ses chefs, et cette rage, à elle seule,

eût intimidé les plus braves. Mais quand à cette rage et à ces cris

démoniaques s’adjoignaient d’autres sons non moins affreux--les plaintes

des blessés et le crépitement de la fusillade (car plusieurs avaient des

armes, dans la foule, et tiraient des maisons voisines sur les fenêtres

de Saint-Alais)--l’effet devenait formidable. Je ne sais pourquoi, mais

l’éclat du soleil, et les grandes façades blanches alignées dans la rue,

et la distinction même du quartier, rendaient l’effusion du sang plus

hideuse; si bien que pour un temps la foule ondulante, l’espace

découvert jonché de blessés, les hurlements, les blasphèmes ignobles et

les coups de feu, tout ce spectacle me parut irréel. Moi-même, qui étais

accouru à fond de train et en risque-tout, j’hésitais. J’hésitais à me

croire dans Cahors, dans cette ville que j’avais toujours connue si

paisible; et je me demandais si je ne rêvais pas.

Mais cette hypothèse était trop extravagante pour me retenir plus de

quelques secondes; et avec un ahan je me jetai dans la presse, et

m’attachai de toutes mes forces à la traverser pour gagner l’espace

libre, sans savoir toutefois ce que je ferais une fois arrivé là, ni en

quoi ma présence pouvait être utile. Mais à peine avais-je fait un

mouvement, que je me sentis empoigner par le bras, et quelqu’un,

s’accrochant à moi avec ténacité, me tira en arrière. Je me retournai,

prêt à répondre à cette violence par des coups, car j’étais hors de moi;

mais à la vue de l’abbé Benoît je laissai retomber ma main, pour saisir

la sienne avec une exclamation joyeuse, et il m’entraîna hors de la

presse.

Son visage pâli était morne et consterné; mais le hasard merveilleux qui

me l’avait fait rencontrer me rendit de l’espoir.

--Vous pouvez faire quelque chose! lui criai-je à l’oreille, tout en lui

étreignant la main avec vigueur. Le Comité refuse d’agir, et ceci est un

crime. Un crime, mon cher! Le voyez-vous bien?

--Qu’y puis-je? gémit-il.

Et il leva l’autre bras au ciel dans un geste de désespoir.

--Parlez-leur.

--Leur parler? répondit-il. Est-ce que des chiens enragés s’arrêtent

quand on leur parle? Est-ce que des chiens enragés écoutent? Comment

voulez-vous agir sur eux? D’où voulez-vous leur parler? C’est

impossible, monsieur. Ils tueraient aujourd’hui père et mère, s’ils

rencontraient ceux-ci entre eux et leur vengeance.

--Alors que voulez-vous donc faire? m’écriai-je avec emportement. Que

voulez-vous faire?

Il hocha la tête; et je compris qu’il ne voulait rien, qu’il ne pouvait

rien. A cette vue, tout mon être se révolta.

--Vous le devez! Il le faut! m’écriai-je âprement. Vous avez provoqué le

diable, il vous faut l’apaiser! Est-ce donc là ces libertés dont vous

nous entreteniez? Est-ce là le peuple en faveur de qui vous plaidiez?

Répondez, répondez-moi, qu’allez-vous faire?

Et je le secouais furieusement.

Il se mit la main sur le visage.

--Que Dieu nous pardonne! fit-il. Que Dieu nous aide!

Je le regardai, pour la première et unique fois de mon existence, avec

mépris, avec rage.

--Que Dieu vous aide? exclamai-je, hors de moi. Dieu aide ceux qui

s’aident eux-mêmes! C’est vous qui avez amené ceci! Vous, oui vous! Vous

avez prêché ceci! A vous maintenant de le réparer!

Il restait muet, tout tremblant. La passion qui m’animait en présence de

la férocité populaire ne le soutenait pas, et le courage lui manquait.

--Allons, réparez-le! répétais-je avec fureur.

--Je ne puis arriver à eux, balbutia-t-il.

--En ce cas, je vais vous ouvrir le chemin! répliquai-je, impitoyable.

Suivez-moi! Entendez-vous ce tumulte? Eh bien! nous allons y jouer un

rôle.

Une douzaine de coups de feu venaient de partir, presque en une salve.

Nous ne pûmes voir leur résultat, ni ce qui se passait; mais le fauve

mugissement de la populace m’enivrait. Je criai à l’abbé de me suivre,

et me précipitai dans la cohue.

De nouveau il me saisit et m’arrêta, s’agrippant à moi avec un

entêtement irréductible.

--Si vous tenez à y aller, allez-y par les maisons! Passez par les

maisons d’en face! me chuchotait-il à l’oreille.

Il me restait assez de raison, quand il l’eut redit deux fois, pour le

comprendre et lui obéir. Je me laissai mener par lui. Sitôt hors de la

presse, nous nous élançâmes dans une venelle qui longeait le derrière

des maisons opposées à l’hôtel de Saint-Alais. Nous n’étions pas les

premiers à passer par là: la même idée était déjà venue à quelques-uns

d’entre les plus actifs séditieux, qui avaient ainsi gagné les fenêtres

d’où ils tiraient. Nous trouvâmes donc ouvertes les portes de plusieurs

maisons, d’où nous arrivaient les cris et les blasphèmes de ceux qui en

avaient pris possession. Mais nous n’allâmes pas loin. J’avisai la

première porte venue, et dépassant vite un groupe terrifié de femmes et

d’enfants--les probables occupants de la maison--qui se pressaient

alentour, je pénétrai et me dirigeai tout droit vers la porte de la rue.

Deux ou trois hommes de mauvaise mine, au visage noirci de poudre,

tiraient par une fenêtre du rez-de-chaussée. Comme je passais, l’un

d’eux se retourna et me vit. Avec un blasphème, il me cria de m’arrêter,

me prévenant que si je me montrais au dehors, les aristocrates me

tireraient dessus. Mais dans ma surexcitation je ne l’écoutai pas;

j’ouvris la porte, et une seconde plus tard je me trouvais sur la rue,

seul dans l’espace libre et ensoleillé. J’avais de chaque côté, à

cinquante pas, les rangs serrés de la foule; devant moi se dressait,

morne et blanche, la façade de l’hôtel de Saint-Alais. A mon apparition,

il s’en échappa un petit flocon de fumée avec un coup de mousquet.

Étonnée de me voir là seul et arrêté, la foule se tut, et je levai la

main. Un coup de feu partit au-dessus de ma tête, puis un second; et un

éclat de bois s’arracha des volets verts à la maison d’en face. Puis une

voix dans la foule cria de cesser le feu; et pour un moment tout fut

silencieux. Je restai au milieu de la touffeur ardente et sans un

souffle, la main levée. C’était l’occasion pour moi, et je l’avais

obtenue par miracle; mais je fus d’abord muet, incapable de trouver mes

mots.

Enfin, comme il naissait dans la foule un murmure confus, je parlai.

--Gens de Cahors! m’écriai-je. Au nom des trois couleurs, arrêtez!

Et, vibrant d’émotion, comme inspiré, tout à coup je m’avançai à pas

lents vers la maison assiégée, puis, sous les yeux de tous, je détachai

la cocarde de mon revers et la suspendis au heurtoir de la porte.

Ensuite je me retournai.

--Je prends possession, criai-je de toutes mes forces, pour être entendu

de tous; je prends possession de cette maison et de tout ce qu’elle

renferme, au nom des trois couleurs, de la Nation et du Comité de

Cahors. Ceux qui s’y trouvent passeront en jugement, et justice sera

faite. Quant à vous, je vous requiers de partir, et de retourner chez

vous en paix. Le Comité...

La cocarde rouge · 第 13 / 26 段