--Mais la chose est notoire.

--Oui, monsieur, la chose est un notoire mensonge! répondit tout à trac

M. le capitaine. Croyez-moi, les brigands auxquels nous avons affaire

sont plus près d’ici. Laissez-nous d’abord nous occuper d’eux, et ne

rabattez plus les oreilles à M. le vicomte avec vos billevesées.

--Écoutez-moi! s’écria l’officier ministériel.

Mais c’en était trop pour l’homme aux brigands. Il repartit de plus

belle, et d’autres firent chorus, pour lui ou contre lui. A mon

découragement, il semblait que la dispute ne fît que commencer, et qu’il

fallût à nouveau rétablir la paix.

Inutile de dire à quel point j’étais affecté par tout ce vacarme, ce

tohu-bohu, ce chamaillis sans l’ombre d’une politesse à laquelle j’étais

accoutumé depuis toujours; par ces vulgaires prises de bec et ces

braillements. Je restais étourdi, perdu dans le bacchanal, sans plus

d’importance, pour l’heure, que Buton. Voire moins, car tandis que je

regardais autour de moi, plongé dans la stupeur de me trouver à cette

table avec des gens d’une classe à côté de qui je ne m’étais jamais

assis,--sauf par hasard à l’auberge, où ma présence maintenait tout dans

les justes limites,--ce fut Buton qui, venant à la rescousse de

l’officier, obtint finalement le silence.

--Maintenant qu’on vous a laissé parler, vous me permettrez peut-être

d’en faire autant, dit le capitaine, d’un ton acerbe, s’emparant de

l’attention qu’on lui avait ramenée. Cela va bien pour vous, monsieur le

notaire, et pour vous, monsieur dont j’ai oublié le nom, vous n’êtes pas

des combattants et n’avez cure de la difficulté où je me trouve. Mais

une demi-douzaine de ceux qui siègent à cette table sont dans la même

situation que moi, et ils me comprennent. Vous aurez beau réorganiser,

si vos officiers sont emportés chaque matin, vous n’irez pas loin.

--Emportés? comment ça? cria le tabellion, bouffissant ses joues caves.

Membres du Comité de...

--Comment? reprit M. le capitaine, le coupant sans cérémonie; par la

piqûre d’une épée de ville! Vous ne me comprenez pas, vous; mais nous

sommes ici quelques-uns qui ne pouvons faire trois pas dans la rue sans

risquer d’être insultés ou provoqués.

--C’est la vérité! déclarèrent d’une seule voix les deux noblaillons, au

bas bout de la table.

--C’est la vérité, et il y a plus, poursuivit le capitaine, s’échauffant

à mesure. Ce n’est pas là l’œuvre du hasard, mais le résultat d’un plan

préconçu. C’est par ce moyen qu’on prétend nous réduire. J’ai vu tout à

l’heure dans la rue trois hommes qui, j’en jurerais, sont des prévôts

d’escrime déguisés.

--Des spadassins! lança le notaire avec emphase.

--Je veux bien, dit Hugues avec plus de sang-froid. Donnez-leur le nom

qu’il vous plaira. Mais quel parti prendre? Si nous ne pouvons faire un

pas sans provocation ni duel, nous voilà désarmés. On vous prendra tous

vos chefs successivement.

--Le peuple vous vengera! dit le notaire, d’un ton majestueux.

M. le capitaine haussa les épaules.

--Vous êtes trop aimable, dit-il.

L’abbé Benoît intervint.

--Pour le moment, dit-il d’un air soucieux, je ne vois qu’une chose à

faire. Vous avez dit, monsieur le capitaine, que plusieurs membres du

Comité ne sont pas des combattants. Pourquoi donc, je vous le demande,

l’un quelconque de nous se battrait-il pour faire le jeu de nos

adversaires?

--Pardieu! il me semble que vous avez raison! répliqua Hugues avec

franchise. (Et il promena les yeux autour de lui comme pour quêter des

suffrages.) A quoi bon se battre, en effet? Je sais pour ma part que je

n’y tiens aucunement. J’ai fait mes preuves.

Il y eut un silence, au cours duquel nous nous entre-regardâmes,

indécis.

--Allons, qu’est-ce qui vous retient? prononça enfin le capitaine. Ceci

n’est pas une plaisanterie, mais une affaire sérieuse. Nous ne sommes

plus de libres gentilshommes, mais des soldats sous le joug de la

discipline.

--Oui, fis-je avec embarras, car j’étais le centre de tous les regards.

Mais il est difficile pour des hommes d’honneur, monsieur le capitaine,

de se dépouiller de certaines idées. Si nous cessons de relever les

insultes, nous nous ravalons au niveau des bêtes.

--N’ayez crainte, monsieur le vicomte! s’écria soudainement Buton. Le

peuple ne le souffrira pas!

--Non, non! le peuple ne le souffrira pas! répétèrent plusieurs voix, et

pour une minute la salle retentit d’acclamations indignées.

--Eh bien! en tout cas, dit à la fin le capitaine, nous voilà tous

avertis. Et désormais, ceux qui se battront à la légère le feront en

pleine connaissance de cause: ils favorisent le jeu de nos adversaires.

J’espère que tous le comprennent. Pour ma part, conclut-il en haussant

les épaules avec un rire bref, ils peuvent bien me bâtonner; je ne serai

pas assez sot pour me battre.

CHAPITRE XII

LE DUEL

J’ai dit plus haut combien tout ceci me pesait; avec quels dégoûts je

voyais autour de la table, aussi bien les traits pâles et pincés du

notaire que le sourire suffisant de l’épicier ou le rude visage de

Buton; j’ai dit avec quels serrements de cœur je me trouvais tout à coup

l’égal de ces hommes, qui m’interpellaient tantôt avec une grossière

brusquerie, et tantôt avec servilité; enfin et surtout, avec quelle

dépression j’assistai au démêlé qui s’ensuivit, dont le capitaine se

rendit maître par des efforts prolongés. Heureusement, la séance ne dura

pas longtemps. Après une demi-heure de débats et de conversations,

durant laquelle je vins en aide de mon mieux aux rares personnes qui

entendaient quelque chose à l’affaire, l’assistance se dispersa: les uns

s’en allèrent remplir de quelconques missions, et les autres demeurèrent

afin de parer aux éventualités. Comme j’étais de ceux que l’on avait

désignés pour rester, j’attirai l’abbé Benoît dans un coin, et

dissimulant tout d’abord le sentiment de détresse qui me poignait, je

lui demandai si d’autres émeutes avaient éclaté dans les alentours.

--Non, répondit-il, en me serrant la main discrètement. Nous avons du

moins obtenu cela de bon.

Puis, sur un ton différent, qui prouvait bien sa divination de mes

pensées, il reprit à mi-voix:

--Ah! monsieur le vicomte, maintenons d’abord la paix! Faisons ce qui

est en notre pouvoir. Protégeons les innocents, et ensuite peu importe

ce qui arrivera. Hélas! j’en prévois plus que je n’en ai prédit. Il y a

plus de choses compromises que je ne l’imaginais. Attachons-nous

seulement...

Il se tut et se retourna, surpris par l’entrée du capitaine, entrée si

brusque et si bruyante que ceux qui restaient autour de la table se

levèrent d’un bond. M. Hugues avait le visage en feu, ses prunelles

étincelaient de fureur. Le notaire, qui se trouvait le plus proche de la

porte, pâlit et balbutia une question. Mais le capitaine passa devant

lui avec un regard méprisant, et vint droit à moi.

--Monsieur le vicomte, dit-il très haut, et bredouillant dans sa

précipitation, vous qui êtes un gentilhomme, vous allez me comprendre.

J’ai besoin de votre assistance.

Je le regardai fixement.

--Volontiers, dis-je. Mais de quoi s’agit-il?

--Je viens d’être insulté! répondit-il.

Et ses moustaches se hérissèrent.

--Comment cela?

--Dans la rue! Et par un de ces freluquets! Mais je lui apprendrai à

vivre! Je suis un soldat, monsieur, et je...

--Mais attendez donc, monsieur le capitaine, fis-je, totalement

déconcerté. Je croyais que l’on ne devait plus se battre. Et que

vous-même en particulier...

--Ta ra ta ta!

--Vous laisseriez bâtonner avant d’aller sur le pré.

--Mille tonnerres! exclama-t-il, qu’est-ce que cela signifie?

Croyez-vous que je ne sois pas un gentilhomme parce que j’ai servi en

Amérique et non en France?

--Loin de moi cette idée, répondis-je, en refrénant avec peine un

sourire. Mais c’est là favoriser leur jeu. Vous le disiez vous-même il y

a une minute...

--Voulez-vous, oui ou non, m’assister, monsieur? s’écria-t-il d’un ton

courroucé.

Et comme le tabellion voulait intervenir:

--Taisez-vous, vous! reprit-il, en se retournant sur lui d’un air si

menaçant que le gratte-papier fit un bond en arrière. Qu’est-ce que vous

y entendez, espèce de vil petit chicaneau! espèce de...

--Tout doux, tout doux, monsieur le capitaine, dis-je, ému par cet éclat

et par la crainte de nouvelles complications. M. le notaire ne fait que

son devoir en s’efforçant de vous retenir. Il a raison...

--Je n’ai rien à faire avec lui. Et quant à vous... vous me refusez

votre assistance?

--Je ne dis pas cela.

--En ce cas, si vous me l’accordez, je réclame vos services

sur-le-champ! Sur-le-champ! répéta-t-il d’un ton plus posé. J’ai fixé

rendez-vous derrière la cathédrale. Si vous voulez me faire cet honneur,

je dois vous prier de venir sans retard.

Je vis qu’il n’en démordrait pas, et qu’il était inutile d’insister. En

guise de réponse, je lui tirai mon chapeau, et nous nous dirigeâmes vers

la porte. Le notaire, l’épicier, une demi-douzaine d’autres, nous

interpellaient, s’efforçant de nous retenir. Mais comme l’abbé Benoît

garda le silence, je descendis l’escalier et sortis de l’auberge. Au

dehors, il était facile de voir que la querelle et l’insulte avaient eu

des spectateurs. Une foule inquiète, non pas massive mais formée de

petits groupes aux aguets, emplissait toute la partie découverte et

ensoleillée de la place. A l’opposite, la chaussée que nous devions

prendre pour aller à la cathédrale avait comme seuls occupants une bonne

vingtaine de gentilshommes qui arboraient des cocardes blanches et se

promenaient de long en large par trois ou quatre de front.

La foule les surveillait en silence; et eux affectaient d’ignorer la

foule. Bien plus, ils causaient et souriaient avec insouciance, les

paupières entre-closes; ils faisaient le moulinet avec leur canne,

s’envoyaient des saluts, et de temps à autre s’arrêtaient pour s’offrir

une prise. Ils dissimulaient mal un air provocateur que semblait

justifier l’attitude silencieuse et presque couarde du populaire qui les

surveillait du coin de l’œil.

Il nous fallut affronter leurs regards, et je rougis de honte en passant

auprès d’eux. Beaucoup de ceux que je rencontrais là m’avaient vu, deux

jours plus tôt, prendre la cocarde blanche chez Mme de Saint-Alais; ils

me voyaient à cette heure dans le camp opposé, sans rien savoir de mes

motifs, et je devinais à leurs moues de mépris ce qu’ils pensaient de ce

revirement. D’autres, qui me toisaient de haut et me laissaient à peine

la place de passer, étaient des étrangers, porteurs d’épées d’ordonnance

et de croix de Saint-Louis.

Ce défilé, par bonheur, fut aussi bref qu’il était pénible. Nous

longeâmes le côté nord de la cathédrale, et une petite porte nous donna

accès dans un clos, où des citronniers tempéraient l’ardeur du soleil.

La ville, avec sa foule et son bruit, nous parut aussitôt lointaine. Sur

la droite s’élevaient les murs du chevet et les coupoles byzantines de

l’église; devant nous se dressaient les remparts; à gauche, une vieille

tour du XIVe siècle, à demi ruinée, levait un front sourcilleux revêtu

de lierre. Au pied de cette tour, dans l’ombre, quatre personnes nous

attendaient, réunies sur un espace de gazon ras.

L’un était M. de Saint-Alais; le second, Louis; les autres m’étaient

inconnus. Soudain une pensée me frappa d’horreur.

--Avec qui vous battez-vous? demandai-je tout bas.

--Avec M. de Saint-Alais, répondit le capitaine, sur le même ton.

Et comme nous arrivions auprès des autres, je n’en pus dire davantage.

Ils firent quelques pas à notre rencontre et nous saluèrent.

--M. le vicomte? dit Louis.

Je l’aurais à peine reconnu, tant il était grave et soucieux.

Je fis un signe machinal d’assentiment, et nous nous écartâmes de

quelques pas.

--Il ne saurait être question d’arranger l’affaire, j’imagine? dit-il,

en s’inclinant.

--J’en doute, répondis-je, d’une voix altérée.

A la vérité, l’horreur m’ôtait presque la parole. Je découvrais peu à

peu en quel dilemme je m’étais placé. Au cas où Saint-Alais tomberait

sous l’épée du capitaine, que dirait de moi sa sœur, que penserait-elle

de moi, comment pourrait-elle me tendre encore la main? Et d’autre part,

pouvais-je souhaiter du mal à mon propre champion? L’aurais-je pu, en

tout honneur, même si cet homme dont j’étais le témoin n’avait déjà et

peu à peu gagné ma sympathie par son caractère ferme et pratique, uni à

la simplicité de sa valeur?

Et pourtant il fallait que l’un des deux tombât. La grosse horloge

au-dessus de nos têtes, en égrenant avec lenteur les douze coups de

midi, me fit pénétrer un peu plus à chaque coup cette vérité dans le

crâne. Un vertige m’envahit: le soleil m’éblouissait, les arbres

vacillaient devant moi, le sol ondoyait sous mes pieds. Les voix de la

foule extérieure me bourdonnaient aux oreilles. Mais, sortant de ce

brouillard, la voix de Louis, calme extraordinairement, agrippa mon

attention, et mon cerveau reprit sa lucidité.

--Voyez-vous un inconvénient à choisir cet endroit? dit-il. Le gazon est

sec et ne glisse pas. Ils se battront à l’ombre, et l’éclairage est bon.

--Cela fera l’affaire, balbutiai-je.

--Si vous voulez examiner le terrain? Je n’y ai constaté ni creux ni

bosses.

Je fis semblant de regarder.

--Je n’en vois pas non plus, dis-je.

--En ce cas nous allons placer nos adversaires?

--C’est entendu.

J’ignorais l’habileté relative des deux escrimeurs, mais en allant pour

retrouver Hugues, je fus frappé du contraste qu’ils offraient, debout à

quelques pas l’un de l’autre, et tous deux le torse nu. Le capitaine

était le plus petit d’une tête, et se tenait raide et ferme, l’œil clair

et le visage attentif. M. le marquis, d’autre part, était grand et

élancé, la longueur de son bras devait lui donner une portée dangereuse,

et son sourire n’était guère plus rassurant. Si son art et son

sang-froid allaient de pair avec ses dons naturels, à coup sûr M.

Hugues... Mais à nouveau le vertige me saisit. Qu’allais-je donc

souhaiter là?

--Nous sommes prêts, dit avec impatience M. Louis (et je notai que son

regard se dirigeait non sur moi mais sur la porte du clos). Voulez-vous

comparer les épées, monsieur le vicomte?

J’obéis, et j’allais placer mon homme, quand M. le capitaine me fit

signe qu’il voulait me parler. Sans me soucier du mécontentement des

autres, je le tirai à part.

Toute trace d’emportement avait disparu de son visage: il était pâle et

soucieux.

--Voilà un tour d’idiot, dit-il d’un ton bref et à mi-voix. Si ce

blanc-bec me transperce, je ne l’aurai pas volé. Voulez-vous me faire un

plaisir, monsieur le vicomte?

Je lui chuchotai que je ferais pour lui tout ce qui était en mon

pouvoir.

--J’ai emprunté mille livres pour m’équiper en vue de cette campagne,

reprit-il en évitant mon regard, à quelqu’un de Paris dont vous

trouverez le nom dans ma valise qui est à l’auberge. S’il m’arrivait

malheur, je vous serais reconnaissant de vouloir bien lui envoyer ce qui

me reste d’argent. Voilà tout.

--Il sera remboursé en totalité, dis-je. J’en fais mon affaire.

Il me serra la main, et alla se mettre en position. Louis et moi nous

nous plaçâmes chacun d’un côté des deux combattants, l’épée au poing,

prêts à intervenir en cas de nécessité. On donna le signal, les acteurs

principaux se saluèrent, tombèrent en garde, et tout aussitôt les lames

engagées se froissèrent et cliquetèrent, tandis que les pigeons de la

cathédrale volaient en cercle au-dessus de nous. Au milieu du jardin, un

petit jet d’eau gazouillait paisiblement au soleil.

Dès avant la troisième reprise on put se rendre compte de l’entière

diversité de leurs méthodes. Hugues, lui, y allait vigoureusement de

tout son corps, il se baissait, s’avançait, se jetait de côté, ne tenant

raide que son bras, et jouant beaucoup du poignet. A l’inverse, M. le

marquis gardait le torse droit et immobile, et bougeait à peine le bras;

son jeu était serré comme s’il se fût trouvé à la salle d’armes, un

fleuret en main, et il dédaignait toutes autres parades que celles de

l’épée. D’évidence, c’était lui le meilleur escrimeur, et le capitaine

devait se lasser le premier des deux, car il ne restait pas en place, et

le poignet se fatigue plus vite que le bras. En outre, je m’aperçus

bientôt que le marquis se tenait sur la défensive et attendait, pour

déployer tous ses moyens, d’avoir fatigué son adversaire. Mes yeux

devenaient brûlants, ma gorge sèche, et je ne respirais plus, dans la

crainte du coup final. Mais soudain il se produisit un incident. Le

capitaine parut glisser du pied, mais ce n’était là qu’une feinte, et en

un instant, baissé presque à plat ventre, sa main gauche à terre, il

passait sous la garde de l’autre. Sa pointe effleurait la poitrine du

marquis, quand celui-ci fit un saut en arrière, juste à temps pour son

salut. Le capitaine ne s’était pas encore relevé, que Louis lui

rabattait sa lame.

--Jeu déloyal! cria-t-il avec emportement. Jeu déloyal! Une botte en

dessous. Ce n’est pas de règle.

Le capitaine restait haletant, sa pointe baissée vers le sol.

--Pourquoi donc n’est-ce pas de règle, monsieur? demanda-t-il.

Et il me regarda.

--Je ne comprends pas très bien, monsieur de Saint-Alais, dis-je d’un

ton rogue. Ce coup...

--N’est pas autorisé.

--Dans les salles d’armes, fis-je. Mais il s’agit ici d’un duel.

--Je ne l’ai jamais vu employer dans un duel, affirma-t-il.

--Peu importe, répliquai-je avec feu. Il est ridicule d’intervenir sous

un tel prétexte.

--Monsieur!

--C’est ridicule! répétai-je avec force. Après un pareil traitement il

ne me reste plus qu’à faire quitter le terrain à M. le capitaine.

--Vous désirez peut-être prendre sa place? dit en ricanant quelqu’un

derrière moi.

Je me retournai avec vivacité, et reconnus l’un des deux personnages que

nous avions trouvés avec Saint-Alais. Je m’inclinai, et lui demandai:

--Vous êtes le chirurgien?

--Non pas, répondit-il avec irritation. Je suis M. du Marc, et tout à

votre service.

--Mais vous n’êtes pas un second, répliquai-je. Et vous n’avez nul droit

par conséquent de vous trouver où vous êtes, ni de rester ici. Je vous

prierai donc de vous retirer.

--J’ai du moins autant le droit de rester que ceux-là, reprit-il, en

désignant le toit de la cathédrale, où l’on voyait aux balustrades une

quantité de têtes penchées vers nous.

Je restai interdit.

--Nos amis ont au moins autant de droit que vous, continua-t-il, en me

narguant.

--Mais ils n’interviennent pas, ripostai-je avec fermeté. Vous ne le

devez pas non plus. J’exige que vous vous retiriez.

Il refusait encore, et prétendait même faire du tapage; mais c’en était

trop pour Louis, qui intervint sèchement. Sur un mot de lui, le matamore

haussa les épaules et s’éloigna. Nous nous regardâmes tous les quatre.

--Nous ferons mieux de continuer, dit le capitaine, carrément. Si mon

coup était irrégulier, ce monsieur a eu raison d’intervenir. Sinon...

--Je ne demande pas mieux, dit Saint-Alais.

Tous deux se remirent aussitôt en garde, et engagèrent le fer; mais plus

âprement cette fois, et avec moins de prudence, et plus d’une fois le

capitaine usa d’une brutale parade en demi-cercle, plus en faveur auprès

des bretteurs professionnels que dans les salles d’armes. Ce coup, qui

toutefois le laissait exposé à une riposte, semblait déconcerter le

marquis, lequel maniait l’épée, à mon sens, avec moins d’habileté que

précédemment, et parut plus d’une fois dérouté par l’attaque du

capitaine. L’inquiétude s’empara de moi, mon cœur se remit à battre

précipitamment, les éclairs des lames qui se rabattaient et se

relevaient réciproquement, m’éblouissaient la vue. Je regardai un

instant au delà, vers Louis, et en cet instant eut lieu le coup fatal.

M. le capitaine employa de nouveau sa parade en demi-cercle, mais cette

fois il se découvrit trop, la lame de Saint-Alais fila par-dessous la

sienne, agile comme un serpent. Le capitaine trébucha en arrière et

l’épée s’échappa de sa main.

Comme il tombait, je le soutins dans mes bras, mais le sang jaillissait

déjà d’une blessure ouverte sur le côté de son cou. Il put tourner les

yeux vers moi, et fit un effort pour parler. Je saisis deux mots: «Vous

ferez...» Mais le sang étouffa sa voix, et ses paupières retombèrent

lentement. Il était mort, ou tout comme, avant l’arrivée du chirurgien,

avant même que je l’eusse déposé sur le gazon.

Foudroyé par la soudaineté de la catastrophe, je restai un bon moment

agenouillé auprès de lui; et ce fut dans une sorte d’égarement que je

vis le chirurgien lui tâter le pouls et le cœur, et s’efforcer avec son

pouce d’obturer la blessure. Pour une minute ou deux, mon univers se

réduisit à la face plombeuse, aux paupières palpitantes que j’avais

devant moi; et je ne vis, n’entendis et n’imaginai rien d’autre. Je ne

pouvais croire que cette âme vaillante se fût déjà envolée; que l’homme

fort qui avait si rapidement conquis mon estime fût à présent un

cadavre, ce cadavre dont la face devenait livide, tandis que les pigeons

tournaient toujours au-dessus de ma tête, que les moineaux pépiaient, et

que le jet d’eau gazouillait au soleil.

Je poussai un cri de détresse:

--Il n’est pas mort? Il ne peut pas être mort si vite?

--Hélas! monsieur le vicomte, il a joué de malheur, répondit le

chirurgien, en laissant retomber la tête inerte sur ce gazon taché de

sang. Avec une blessure pareille il n’y a rien à faire.

Il se releva; mais je restai agenouillé, absorbé dans ma douleur, à

contempler ces yeux vitreux qui étaient pleins de vie et d’alacrité

quelques minutes plus tôt. Puis avec un frisson je tournai mon regard

sur ma propre personne. J’étais couvert de son sang: il y en avait sur

ma poitrine, sur mes bras, sur mes mains, plein mon habit. Après quoi

mes pensées se portèrent sur Saint-Alais, et je regardai autour de moi

pour voir s’il était toujours là. Je sursautai. Le bourdon grave d’une

lourde cloche tinta une fois, ébranla les airs; et tandis que sa

vibration lugubre emplissait encore mon oreille, des pas rapides

s’approchèrent, et j’entendis derrière moi une exclamation âpre:

--Mais, palsambleu! c’est un guet-apens! Ils vont nous massacrer!

Je me retournai. C’était du Marc qui se plaignait, du Marc le matamore

qui avait tenté en vain de me provoquer. Les deux Saint-Alais et le

chirurgien étaient avec lui, et tous quatre arrivaient du côté de la

porte par où nous étions entrés. Ils passèrent auprès de moi en

détournant les yeux, et se dirigèrent en hâte vers une étroite poterne

accolée à la vieille tour et qui donnait sur les remparts. Comme ils

disparaissaient derrière un contrefort qui se trouvait là, la cloche

retentit de nouveau, sur une note lugubre et pleine de menace.

Alors la vérité m’apparut. Le bruit qui m’emplissait les oreilles

n’était pas la vibration de la cloche comblant l’intervalle entre les

coups sonores, mais bien le mugissement de voix furieuses sur la place,

le hourvari d’une foule qui se rapprochait en criant: «A la lanterne! A

la lanterne!» Aux galeries de la cathédrale, aux fenêtres des coupoles,

à toutes les ouvertures de l’imposant et sombre édifice qui me dominait

de sa masse sourcilleuse, des hommes faisaient des signes, et

dirigeaient leurs mains, et tendaient leurs poings, vers moi, me

sembla-t-il tout d’abord, ou vers le cadavre étalé à mes pieds. Mais je

perçus à nouveau des pas, je me retournai et je vis encore une fois les

quatre autres: les deux Saint-Alais, pâles et défaits, avaient les yeux

étincelants; mais le matamore, non moins pâle, lançait de tous côtés des

regards furtifs, et ses lèvres étaient blanches.

--Malédiction! il y en a aussi à la porte! s’écria-t-il, d’une voix

aiguë. Nous sommes cernés. Nous allons être massacrés. Mordieu! nous

allons être massacrés, et par cette canaille! Par ces... Je vous prends

tous à témoins que ce fut un combat loyal! Je vous prends à témoin,

monsieur le vicomte...

--Cela nous fera une belle jambe, qu’il le reconnaisse, dit Saint-Alais

en ricanant. Ah! si seulement j’étais chez moi.

--Oui, mais comment y arriver? s’écria du Marc, incapable de cacher sa

terreur. Entendez-vous, continua-t-il d’un ton geignard, en s’adressant

à moi, nous allons être massacrés! N’y a-t-il pas d’autre issue? Que

quelqu’un me réponde! Parlez!

La cocarde rouge · 第 12 / 26 段