était trop longue pour elle; mais elle me sembla lui aller à ravir. Un
fichu lui couvrait les épaules, et un autre, passant par-dessus ses
cheveux poudrés, retombait à petits plis sur son cou et ses oreilles. A
ce délicieux négligé, sa rougeur ajoutait un nouvel attrait, tandis
qu’elle s’approchait de nous, en se garantissant les yeux du soleil. Je
la revoyais pour la première fois depuis que les femmes l’avaient
enlevée de ma selle, et elle m’apparut à cette heure, comme une divinité
qui s’avançait sur la terrasse dans la jeune lumière du matin. Je ne
comprenais pas comment j’avais pu renoncer à elle. Un désir absurde me
saisit, de provoquer son frère et de l’enlever, elle, hors de cet
affreux imbroglio de partis politiques.
Mais elle ne me regarda point, et mon cœur se serra. Elle n’avait d’yeux
que pour M. le marquis, et s’approchait de lui comme s’il l’eût attirée
par un moyen magnétique.
--Mademoiselle, dit-il gravement, il paraît que vous avez échappé la
nuit dernière grâce à votre adoption d’un emblème que je vous vois
porter encore. C’est un de ceux que nul sujet de Sa Majesté n’a le droit
de porter avec honneur. Voulez-vous me faire le plaisir de l’ôter?
Pâlissant et rougissant tour à tour, elle nous lança un regard de
détresse.
--Monsieur? murmura-t-elle, comme si elle ne comprenait pas.
--J’ai parlé assez clair, ce me semble, dit-il. Ayez la bonté d’enlever
cet objet.
Se courbant sous l’avanie, elle hésita, et parut un instant prête à
fondre en larmes. Puis, les lèvres frémissantes, et avec des doigts qui
tremblaient, elle obéit, et se mit en devoir de détacher la cocarde
tricolore que les domestiques--à son insu, peut-être--avaient transférée
de son autre robe sur celle qu’elle portait à cette heure. Elle mit
longtemps à l’enlever, sous nos regards, et je bouillais d’indignation.
Mais je n’osai intervenir; et les autres la considéraient gravement.
--Je vous remercie, dit M. de Saint-Alais, quand à la fin elle fut
parvenue à défaire l’épingle. Je vois, mademoiselle, que vous êtes une
vraie Saint-Alais, préférant mourir que devoir votre salut à une
félonie. Ayez la bonté de jeter cela par terre, et de marcher dessus.
Elle sursauta violemment à ces paroles. Nous tous aussi, je crois bien.
Je sais que je fis un pas en avant; et, si M. le marquis n’eût levé la
main, je l’aurais empêchée d’obéir. Mais je n’en avais pas le droit:
nous n’étions que des spectateurs, c’était à elle de décider. Elle resta
une minute sans souffle et sans mouvement, les yeux fixés sur son frère;
puis, toujours fascinée par lui, avec un soupir convulsif, elle leva la
main d’un geste lent et mécanique, et lâcha le ruban. Il tomba en
tournoyant.
--Marchez dessus! dit le marquis, impitoyable.
Elle tremblait de tous ses membres; son visage, son visage d’enfant,
blêmit. Mais elle ne bougeait pas.
--Marchez dessus! réitéra-t-il.
Alors, sans regarder à terre, elle avança un pied, et en effleura le
ruban tricolore.
CHAPITRE XI
LES DEUX CAMPS
--Je vous remercie, mademoiselle; maintenant je ne vous retiens plus,
dit-il.
Mais il n’avait pas besoin de parler, car dès l’instant où elle lui eut
obéi, sa sœur se détournait de nous; il n’avait pas ouvert la bouche
qu’elle s’élançait vers le perron, torturée de douleur, les deux mains
sur le visage, tout entière secouée de sanglots qui parvenaient jusqu’à
nous dans le matin d’été.
Ce spectacle me rendit furieux; mais pour un instant, et par un effort
démesuré, je me contins. Je voulais d’abord laisser parler le marquis.
Mais il ne voyait pas, ou refusait de voir, l’effet qu’il avait produit.
--C’est tout, messieurs, dit-il, légèrement pâle. Je vous suis obligé de
votre complaisance. Vous savez désormais ce que je pense de vos trois
couleurs et de vos bons offices. Je refuse leur sauvegarde pour les
miens comme pour moi. Je ne parlemente pas avec des assassins.
Je ne me contins plus, et bondis en avant.
--Et moi! m’écriai-je, moi aussi, monsieur le marquis, j’ai quelque
chose à dire. J’ai quelque chose à déclarer. Il n’y a qu’un instant j’ai
refusé les trois couleurs. J’ai repoussé les ouvertures de ceux qui me
les présentaient. J’étais résolu à me ranger à vos côtés et à ceux de
mes frères en dépit de ma raison. J’étais de votre parti, bien que sans
y avoir foi; et vous auriez pu m’attacher à lui. Mais ce monsieur a
raison, c’est vous qui êtes le meilleur argument contre vous-même. Et
voici ce que je fais! voici ce que je fais! répétai-je dans un
transport. Regardez, monsieur le marquis, et connaissez votre œuvre.
A ces mots je saisis le ruban que Denise avait foulé aux pieds, et de
mes doigts qui tremblaient presque autant que les siens lorsqu’elle le
détacha, je l’épinglai sur ma poitrine.
Il s’inclina, avec un sourire sarcastique.
--On change facilement de cocarde, dit-il.
Mais il était livide de rage, et il m’eût volontiers tué pour cette
nasarde que je lui infligeais.
--Vous voulez dire que je tourne casaque facilement? dis-je d’un ton
agressif.
--Vous avez mis le doigt dessus, monsieur le vicomte, riposta-t-il.
Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart--non
sans manifester leur révolte--et nous laissaient face à face au même
endroit où nous nous tenions trois semaines plus tôt, la veille de la
soirée chez sa mère. Tout bouillant de colère au ressouvenir de sa
conduite avec sa sœur, et dans l’intention de le blesser, je lui
rappelai cette circonstance, avec les prophéties qu’il avait alors
émises, prophéties qui s’étaient si mal accomplies.
Il me prit au mot.
--Elles se sont mal accomplies? dit-il sombrement. Certes, monsieur le
vicomte, mais pourquoi? Parce que ceux qui devraient nous soutenir, ceux
qui d’un bout de la France à l’autre devraient soutenir le roi, sont
comme vous: des irrésolus qui ne savent ce qu’ils veulent! Parce que les
gentilshommes de France se révèlent indolents et couards, et indignes
des noms qu’ils portent! Oui, mal accomplies, reprit-il amèrement, parce
que vous, monsieur de Saux, et les gens comme vous, êtes pour ceci
aujourd’hui, et demain pour cela, et que vous criez maintenant:
«Réforme!» et l’heure d’après: «Ordre!»
Ma colère s’affaissa. Je ravalai le démenti prêt à jaillir, et me bornai
à lancer au marquis un regard prolongé. Il s’aperçut de mon embarras et
en prit avantage.
--Mais suffit, continua-t-il d’un ton de dignité offensée d’autant plus
mortifiante pour moi que c’était lui qui avait tort, et non moi.
Laissons cela. Jusqu’au dernier moment, j’ai recherché votre concours,
monsieur de Saux; et je reconnais, je ne cesse de reconnaître, et je
serai le dernier à renier, l’obligation que nous vous devons depuis la
nuit passée. Mais il ne peut plus y avoir de réelle amitié entre ceux
qui portent ce machin (et il désigna la cocarde tricolore que j’avais
adoptée) et ceux qui servent le roi à notre manière. Vous m’excuserez
donc si je prends congé de vous, et si j’emmène ma sœur sans délai d’une
maison où sa présence peut être mal interprétée, tout comme la mienne,
après ce qui vient de se passer, doit être déplaisante.
Sur quoi il s’inclina de nouveau, et se dirigea vers la maison. Je le
suivis, bouche cousue et le cœur soudainement glacé. André se trouvait
seul dans le vestibule, à muser devant l’autre porte; mais au delà de
celle-ci, dans l’avenue, trois ou quatre domestiques montés attendaient
M. de Saint-Alais, et un peu plus bas trois cavaliers s’en allaient vers
le portail. Un regard me suffit pour voir que Mlle Denise était à leur
tête, et qu’elle se tenait courbée sur sa selle, comme si elle pleurait
encore. Je me tournai vers Saint-Alais, dans un accès de violence.
Mais son regard était fixé sur moi de telle sorte que les paroles
expirèrent sur mes lèvres. Il toussota.
--Ah, ah! dit-il, Mlle Denise a compris d’elle-même que la bienséance
lui ordonnait de partir. Vous me permettrez donc, monsieur de Saux, de
vous faire ses compliments et de prendre congé de vous à sa place.
Ayant dit ces paroles, il me salua et se dirigea vers sa monture. Il
levait le pied vers l’étrier quand je murmurai son nom.
Il fit demi-tour.
--Pardon! dit-il. Est-ce que...
Je fis signe aux valets de s’écarter. Mon accès de violence avait
disparu, je restais douloureusement tiraillé entre la colère et la
honte.
--Monsieur, dis-je, j’ai encore un mot à vous dire. Tout n’est pas fini
pour cela entre Mlle Denise et moi. Quant à elle...
--Qu’il ne soit plus question d’elle! trancha-t-il.
Mais je ne me laissai pas démonter.
--Quant à elle, je ne connais pas ses sentiments, repris-je, sans tenir
compte de l’interruption. Mais pour ma part, monsieur de Saint-Alais, je
vous déclare avec franchise que je l’aime; et je ne changerai pas,
qu’elle porte la cocarde tricolore ou une autre. Par conséquent...
--Je ne vous dirai qu’une chose, s’écria-t-il, en levant la main pour
m’arrêter.
Je cédai, avec un grand soupir.
--Quoi donc? demandai-je.
--C’est que vos déclarations sont dignes d’un bourgeois, répliqua-t-il,
avec un rire insultant. Ou d’un toqué d’Anglais! Et comme Mlle de
Saint-Alais n’est pas la fille d’un mitron, pour qu’on lui fasse une
cour de ce genre, je trouve votre cour intolérable. Cela vous suffit-il,
ou voulez-vous en entendre davantage, monsieur le vicomte?
--Cela ne peut suffire à me détourner de mon chemin, répondis-je. Vous
oubliez que j’ai apporté ici entre mes bras mademoiselle votre sœur, la
nuit dernière. Mais moi je ne l’oublie pas, et elle non plus ne
l’oubliera pas. Notre situation ne peut redevenir ce qu’elle était,
monsieur le marquis.
--Vous vous targuez de lui avoir sauvé la vie pour prendre des droits
sur elle? dit-il avec mépris. Voilà qui est généreux et digne d’un
gentilhomme!
--Non, je ne m’en targue pas! répliquai-je avec véhémence. Mais j’ai
tenu Mlle Denise entre mes bras, sa tête a reposé sur ma poitrine, et
vous ne pouvez faire que l’un et l’autre n’aient pas été. J’ai par
conséquent le droit de demander sa main, et je saurai l’obtenir.
--Moi vivant, vous ne l’aurez jamais! répondit-il avec âpreté. Je le
jure; tout comme elle a foulé aux pieds ce ruban, sur un mot de moi,
monsieur, de même elle foulera aux pieds votre amour. Mlle de
Saint-Alais n’est pas pour vous.
Je tremblais de rage.
--Vous savez bien, monsieur, que je ne puis me battre avec vous! dis-je.
--Ni moi avec vous. Je le sais. Donc, poursuivit-il, après une pause, et
revenant avec une souplesse merveilleuse à sa courtoisie première, je
vais vous fuir. Adieu, monsieur, je ne dis pas au revoir; car je doute
que l’avenir nous réserve beaucoup de rencontres.
Je ne trouvai absolument rien à lui répliquer, et il s’éloigna,
descendant l’avenue. Mlle Denise et son escorte avaient disparu; ses
serviteurs, ayant obéi à mon geste, étaient déjà près du portail. Je le
vis s’enfoncer sous les ramures des noyers, dont la voûte laissait
filtrer çà et là des rais de soleil qui tombaient sur lui; et dans la
tristesse de mon cœur broyé, j’admirai l’air de vaillance qu’il
conservait, et la grâce insoucieuse de son allure.
Assurément il avait de la force de caractère; et cette force, dont
manquaient ses amis, il la possédait à un tel degré qu’en le suivant du
regard j’estimai faibles et sottes les paroles dont je m’étais servi
avec lui, et puérile la résolution que je lui avais opposée. Il avait
raison, après tout; cette manière de faire la cour, que j’avais employée
sous l’impulsion de la colère et de l’amour, n’était ni française ni
digne, et je ne l’aurais certes pas goûtée s’il se fût agi de ma propre
sœur. Pourquoi donc avoir avili Denise et m’être rendu ridicule par ce
moyen, bon pour des maîtresses, et non pour des fiancées?
Je me sentais donc fort malheureux quand je quittai la place et
réintégrai la maison. Mais dans le vestibule mon regard rencontra les
pistolets déposés sur la table, et par un revirement soudain je m’avisai
que je n’étais pas le seul dont les affaires n’allaient pas tout droit;
que le château de Saint-Alais comme celui de Marignac étaient en
cendres, que la nuit précédente j’avais arraché Denise à la mort, qu’au
delà de l’avenue de noyers allongeant son ombre fraîche et tachetée de
soleil, au delà de la paix de ce jour d’été, il y avait le monde
effervescent et braillard du Quercy et de la France, un monde de paysans
affolés et de citadins terrifiés, de soldats qui refusaient de se
battre, et de nobles qui ne l’osaient pas.
Hé bien donc, «Vivent les trois couleurs!» le sort en était jeté. Je
traversai la maison pour aller retrouver l’abbé Benoît et ses
compagnons, afin de risquer mon enjeu avec le leur. Mais la terrasse
était déserte; je ne les vis nulle part. De tous les domestiques je ne
pus découvrir que le seul André, qui s’avança vers moi d’un air affairé,
les lèvres pincées, et prêt à récriminer. Je lui demandai où était le
curé.
--Parti, monsieur le vicomte.
--Et Buton?
--Également. Et la moitié des domestiques en ont fait autant.
--Ils sont partis? exclamai-je. Pour où aller?
--Bavarder au village, répondit-il âprement. Il n’est pas aujourd’hui un
galopin de tournebroche qui ne doive connaître les nouvelles, prendre
son congé à sa guise et à son heure pour aller s’en informer. C’est le
monde renversé, m’est avis. Il est temps que S. M. le roi s’en mêle.
--M. le curé ne t’a-t-il chargé de rien me dire?
Le vieux serviteur hésita.
--Dame oui, fit-il en rechignant. Il m’a dit que si M. le vicomte
restait chez lui jusque dans l’après-midi, il aurait de ses nouvelles.
--Mais il allait à Cahors! dis-je. Il ne va pas revenir aujourd’hui?
--Il a pris la petite allée qui mène au village, répondit André d’un ton
bougon. Il ne m’a pas parlé de Cahors.
--Allons, va-t’en au village tout de suite, dis-je, et informe-toi si
oui ou non il a pris la route de Cahors.
Le vieux valet partit en maugréant, et je restai seul sur la terrasse.
Une tranquillité insolite pesait sur la maison, en ce matin d’été, comme
si l’heure de la sieste fût déjà venue. Je m’assis sur un banc de pierre
contre le mur, et me mis en devoir de récapituler mes aventures de la
nuit, revoyant avec une vivacité extrême des choses qui sur l’heure
avaient à peine arrêté mon regard, et frissonnant à l’évocation des
horreurs dont la réalité m’avait à peine ému. Insensiblement je me
détournai de ces sujets qui faisaient battre mes artères, et je
m’occupai de Denise. Je la revis qui s’éloignait affaissée sur sa selle
et pleurant. Les abeilles vrombissaient dans l’air chaud, les pigeons
roucoulaient doucement dans le colombier, les ramures bordant la
pelouse, au-dessous de moi, simulaient un dôme d’avenue par-dessus la
tête de la jeune fille, et, sur cette vision, je m’endormis.
Après la nuit que je venais de passer, le fait n’avait rien
d’extraordinaire. Mais quand je me réveillai et m’aperçus qu’il était
plus de midi, je m’effarai. Je me dressai d’un bond, et jetant autour de
moi des regards inquisiteurs, je surpris André qui s’éloignait à pas de
loup le long du mur de l’habitation. Je le rappelai, et lui demandai
pourquoi il m’avait laissé dormir.
--J’ai pensé que vous étiez fatigué, monsieur, marmotta-t-il, en
clignant des yeux sous le soleil. Monsieur le vicomte n’est pas un
paysan pour qu’il ne puisse dormir quand il en a envie.
--Et M. le curé? N’est-il pas revenu?
--Non, monsieur.
--Et il est parti... de quel côté?
André nomma un village éloigné d’une demi-lieue; et il ajouta que mon
dîner m’attendait.
J’avais faim, et sans plus insister pour le moment, j’allai me mettre à
table.
Il était près de deux heures quand je la quittai. Comme j’attendais
l’abbé Benoît d’une minute à l’autre, j’ordonnai de seller mes chevaux
et de les tenir prêts; puis, trop agité pour rester en place, j’allai
faire un tour dans le village. J’y trouvai tout sens dessus dessous. Les
trois quarts des habitants étaient partis à Saint-Alais pour voir les
ruines, et ceux qui restaient n’avaient pas la moindre velléité de
s’occuper des travaux habituels, mais tenant des conciliabules sur le
pas des portes, ou à la croisée des chemins, ou devant l’église, ils
discutaient les événements. L’un prit sur lui de me demander s’il était
vrai que le roi eût donné toutes les terres aux paysans; un autre, s’il
y aurait encore des impôts; un troisième me posa une question encore
plus niaise. Malgré tout, aucun ne me manqua de respect; et tous ou peu
s’en faut m’exprimèrent leur joie de ce que j’avais échappé aux
malandrins de _là-bas_. Mais à chaque fois que je m’approchais d’un
groupe, je croyais voir une ombre subtile d’inquiétude, de gêne et de
suspicion passer sur les visages qui m’étaient les plus familiers. Sur
l’instant je n’en compris pas la raison, et même n’y attachai qu’une
faible importance. Mais aujourd’hui, après coup, aujourd’hui qu’il est
trop tard, je reconnais dans ces symptômes le premier indice de l’œuvre
funeste que devait accomplir à la longue le poison social.
Avec tout cela, il me fut impossible de rien savoir au sujet du curé.
L’un prétendait qu’il était ici, l’autre là, un troisième qu’il s’était
rendu à Cahors. A la fin, je m’en retournai au château, dans un état de
malaise et d’agitation inexprimables. Par crainte de le manquer, je ne
quittai plus le devant de la maison; et durant des heures j’arpentai
l’avenue, tantôt arrêté à la grille pour interroger la route, tantôt
marchant à grands pas sous les noyers. Le soir tomba, puis la nuit; et
enchaîné à la maison muette, j’attendais toujours la venue du curé,
tandis que les imaginations de ce qui se passait au dehors me
torturaient l’esprit. L’inquiet démon de l’époque s’était emparé de moi:
je me voyais ici à ne rien faire, tandis que le monde s’agitait, et
cette idée intolérable m’accablait de remords. Quand à la fin André vint
m’appeler pour souper, je lui lançai un juron; et mon repas terminé, je
montai sur le toit du château, pour scruter la nuit, m’attendant à voir
encore le ciel éclairé par la lueur lointaine des incendies.
Tout compte fait, je ne vis rien, et le curé ne vint pas. Aussi, dès
sept heures du matin, après une nuit de veille, j’étais à cheval, en
route pour Cahors. André se déclara indisposé, et je ne pris avec moi
que Gilles. Aux environs de Saint-Alais, le pays semblait désert; mais
une demi-lieue plus loin, sur la hauteur, je rattrapai une vingtaine de
lourds paysans qui cheminaient d’un air décidé. Je voulus savoir où ils
allaient, et pourquoi ils n’étaient pas aux champs.
--Nous allons à Cahors, monseigneur, chercher des armes, me répondit-on.
--Des armes! Pour combattre qui?
--Les brigands, monseigneur. Ils sont de tous côtés, brûlant et
massacrant. Dieu a permis que nous ne les ayons pas encore vus. Et ce
soir nous serons armés.
--Les brigands! dis-je. D’où sortent-ils?
Ils furent incapables de me le dire; et m’étonnant de leur crédulité, je
les laissai là et continuai mon chemin. Mais je n’en avais pas fini
encore avec ces brigands. Une demi-lieue avant Cahors, je traversai un
hameau où régnait la même crainte chimérique. Là, on avait élevé une
barricade grossière au bout de la rue regardant la campagne, et je vis
sur la tour de l’église un homme faisant le guet. Cependant tous ceux de
l’endroit en état de marcher étaient partis à Cahors.
--Comment cela? Pour quoi faire? demandai-je.
--Pour s’informer des nouvelles.
Je commençais à voir que mon imagination ne m’avait pas leurré. Tout le
monde était en rumeur, tout le monde était en l’air. Chacun avait hâte
d’entendre, de savoir et de raconter; tel prenait les armes qui n’en
avait jamais tenu, tel donnait des conseils qui avait passé sa vie à
obéir; on faisait tout et n’importe quoi sauf la tâche quotidienne.
Après cela, quand je trouvai Cahors en émoi comme une ruche d’abeilles
prête à essaimer, et le pont Valentré si encombré que j’eus de la peine
à franchir ses trois portes successives; quand je vis la queue de
ménagères attendant leurs rations, plus longue, et ces rations plus
exiguës que jamais; après cela, dis-je, tout ceci me parut presque
naturel.
Je ne fus non plus guère étonné, en passant à cheval par les rues, la
rosette tricolore au chapeau, d’être accueilli çà et là par des vivats.
Je remarquai d’ailleurs que les porteurs de cocardes blanches ne
manquaient pas. Ils tenaient le haut du pavé, par deux ou par trois, et
s’avançaient le menton en avant, la main sur le pommeau de l’épée,
regardés de travers par le populaire. Quelques-uns m’étaient connus; la
plupart étaient des étrangers; et si je rougissais sous les regards
méprisants des premiers, qui devaient voir en moi un renégat, je me
demandais qui étaient les seconds. Finalement, je fus heureux d’échapper
aux uns et aux autres en descendant chez Doury, dont la porte était
surmontée d’un vaste drapeau tricolore qui pendait au soleil.
M. le curé de Saux? Tout justement il était là-haut en séance avec le
Comité. Si M. le vicomte voulait monter?...
Je montai, parmi une presse de gens bruyants, qui obstruaient
l’escalier, les couloirs et les réduits, et parlaient et gesticulaient,
et semblaient disposés à passer la journée là. Je réussis à me frayer un
chemin parmi eux, la porte s’ouvrit, m’envoyant une nouvelle bouffée de
bruit, et j’entrai. Dans la pièce, assis autour d’une longue table, je
vis une vingtaine d’hommes, dont plusieurs se levèrent pour venir à ma
rencontre, tandis que la plupart demeuraient à leur place. Trois ou
quatre orateurs parlaient à la fois et mon entrée ne les arrêta point.
Je reconnus à l’autre bout de la table l’abbé Benoît et Buton, qui
vinrent à ma rencontre, et le capitaine Hugues, qui se leva, mais
continua de parler. Outre ceux-ci, il y avait deux petits noblaillons,
qui laissèrent leurs chaises, pour venir à moi tout extasiés; Doury, qui
se leva et se rassit une demi-douzaine de fois; plus deux ou trois curés
ou ecclésiastiques, que je connaissais de vue. Le remue-ménage fut
grand, et non moindre la confusion. Mais en somme, après une minute
d’agitation, je me trouvai reçu avec bienveillance, et installé dans un
fauteuil au bout de la table, entre M. le capitaine d’un côté et de
l’autre un notaire de Cahors. A la faveur du bruit, j’échangeai quelques
mots avec l’abbé Benoît, qui s’attarda un instant à mon côté.
--Pourquoi donc n’être pas venu hier? me glissa-t-il, avec un regard
dont je fus seul à comprendre le pathétique.
--Mais vous m’aviez fait dire que je devais vous attendre! répliquai-je.
--Moi? fit-il. Pas du tout; je vous ai fait dire que je vous priais de
venir nous rejoindre... si vous le vouliez bien.
--Alors la commission ne m’a pas été faite, repris-je. André m’a dit...
--Ah! André! vous m’en direz tant! fit-il à voix basse.
Et il hocha la tête.
--Le maraud! exclamai-je; il m’a donc menti. Et...
Mais le curé fut prié de regagner sa place, et il fallut nous séparer. A
la même minute la plupart des conversations cessèrent, et il ne resta
bientôt plus que deux orateurs. Sans faire la moindre attention l’un à
l’autre, ils s’obstinaient à tenir tête à leurs voisins, discourant,
l’un sur le contrat social, l’autre sur les brigands, ces brigands qui
étaient partout à brûler les moissons et à massacrer le monde!
A la fin, M. le capitaine, qui attendait de prendre la parole,
interpella le premier orateur:
--Ta ta ta! monsieur! L’heure de la théorie est passée. Un liard de
faits...
--Vaut une livre de théorie! s’écria l’homme aux brigands (un épicier,
je crois), et il asséna un grand coup de poing sur la table.
--Mais l’heure est venue!... l’heure providentielle de faire cadrer les
faits avec la théorie! s’égosilla l’autre champion. L’heure de
constituer un système idéal! de régénérer le monde! de...
--De régénérer la poudre de perlimpinpin! riposta son adversaire, avec
une ardeur égale. Quand les brigands sont à nos portes! quand on brûle
nos moissons et que l’on met le feu à nos demeures! quand...
--Monsieur, dit sèchement le capitaine, avec un sérieux qui exigeait le
silence, permettez!
--Soit, monsieur.
--Eh bien, à parler net, je ne crois pas plus à vos brigands qu’aux
théories de M. le tabellion.
Ce fut cette fois l’épicier qui se récria.
--Hé quoi! exclama-t-il. Quand ils ont été vus à Figeac, à Cajarc, à
Rodez, à...
--Par qui? demanda nettement le militaire, en l’interrompant.
--Par des centaines de personnes.
--Citez un nom.