C’était la grande cuisine du château, celle qui avait vu les apprêts de

tant de festins et contenu de tels monceaux de venaison; mais je fus

heureux pour Denise qu’elle tînt sa figure cachée contre ma poitrine, et

qu’elle n’en pût voir l’aspect actuel. Un grand feu, alimenté avec du

lard et des jambons, flambait dans l’âtre, et devant ce feu, en guise de

viande, les dépouilles de trois chiens rôtissaient à la broche et

imprégnaient l’air d’une odeur de chair grillée. C’étaient les chiens

favoris du marquis, tués par méchanceté pure. Au-dessous d’eux, sur le

carreau jonché de bouteilles, le vin répandu formait un lac où les

meubles brisés et les caisses défoncées faisaient comme des îles. Tout

ce que les émeutiers ne pouvaient emporter ils le mettaient en pièces.

Sous nos yeux mêmes, dans un coin, une femme emplissait son tablier à

même un grand tas de sel piétiné, et trois ou quatre individus

achevaient de piller le dressoir. Mais le plus grand nombre des paysans

s’étaient retirés au dehors, et nous les entendions applaudir

hideusement aux flammes, pousser des acclamations lorsqu’une cheminée

tombait ou qu’une fenêtre éclatait, et jeter dans le feu tout être

vivant qui avait le malheur de leur tomber sous la main.

Les pillards, à notre vue, s’éclipsèrent avec des mines haineuses de

loups forcés de lâcher leur proie. Ils durent répandre la nouvelle de

notre arrivée, car dans le temps bref que nous restâmes dans la cuisine,

le hourvari du dehors s’apaisa, et ce fut au milieu d’un effrayant

silence que nous apparûmes à la porte.

La lueur de l’incendie éclairait comme en plein jour la rangée d’êtres

féroces qui se tenaient devant nous, à côté du vaste amas de débris qui

témoignaient de leur fureur. Au début nous étions dans l’ombre du mur,

et invisibles pour eux; mais quand nous eûmes avancé de quelques pas, le

silence menaçant prit fin, et la foule, avec un hurlement de rage,

s’élança, comme une meute de chiens déchaînés. Ces êtres au front bas et

aux chevelures hirsutes, à demi nus et barbouillés de sang et de suie,

ressemblaient davantage à des bêtes qu’à des hommes; et ils s’élancèrent

comme des fauves, claquant des mâchoires, tandis que des derniers

rangs--car ceux des premiers ne savaient plus que rugir--s’élevaient les

cris de: «Mort aux tyrans! Mort aux accapareurs!» Mêlés au fracas de

l’incendie, ces cris suffisaient à intimider les plus résolus.

Si mon escorte avait faibli une seconde, c’en était fait de nous. Maïs

elle resta ferme, et sa contenance assurée en imposa à la foule qui se

retira en grognant et réclamant notre mort, à l’exception d’un seul

homme. Celui-là s’avança pour me porter un coup de couteau. Sur-le-champ

Buton leva sa barre de fer, et avec un cri formidable de: «Respect aux

trois couleurs!» il l’étendit sur le sol, et mit le pied sur son corps.

--Respect aux trois couleurs! cria-t-il à nouveau de sa voix de

tonnerre.

Et ces mots eurent un effet magique. A leur son, la foule se rejeta en

arrière et sur les côtés, et les yeux se fixèrent stupidement sur moi et

mon fardeau.

--Respect aux trois couleurs! cria l’abbé Benoît, en levant la main.

Et il fit le signe de la croix. A cette vue cent voix reprirent le cri;

et sans me laisser le temps de me reconnaître, ceux qui une minute plus

tôt réclamaient notre mort se rejetèrent les uns sur les autres, en

criant d’une seule voix:

--Place! place aux trois couleurs!

Il y avait quelque chose d’indiciblement nouveau, d’étrange, de

redoutable, dans un tel respect accordé par ces brutes à un mot, à un

bout de ruban, à une idée. L’impression que j’en ressentis ne s’est

jamais complètement effacée. Mais sur le coup je m’en rendis à peine

compte. J’entendais et voyais les choses indistinctement. Comme dans un

songe, je m’avançai parmi la cohue, et trébuchant sous mon fardeau,

passai entre deux rangs de faces bestiales, puis descendis l’avenue,

jusqu’à la grille. Arrivé là, l’abbé Benoît voulut me prendre Denise,

mais je ne le lui permis pas.

--A Saux! A Saux! dis-je fiévreusement.

Et alors, sans bien savoir comment, je me trouvai installé sur mon

cheval, avec la jeune fille devant moi. Et nous prîmes la route de Saux,

éclairés chemin faisant par les flammes du château en feu.

CHAPITRE X

LE MATIN QUI SUIT LA TEMPÊTE

Arrivés au carrefour, l’abbé Benoît eut la précaution d’y laisser un

homme pour attendre ceux qui venaient de Cahors, et leur faire savoir

que Mlle de Saint-Alais était sauvée. Nous avions fait à peine une

demi-lieue quand un bruit de galopade nous annonça qu’ils nous

suivaient. Je commençais à sortir de l’hébétude où m’avaient plongé les

émotions de la nuit, et j’arrêtai mon cheval pour transmettre mon

fardeau à M. de Saint-Alais, au cas où il voudrait s’en charger.

Mais il ne faisait point partie de la troupe. C’était Louis qui la

conduisait, et je fus étonné de ne voir avec lui que six ou sept

domestiques, le vieux M. de Gontaut, l’un des Harincourt et un étranger.

Leurs chevaux étaient haletants et fumants de leur course rapide, et les

yeux des cavaliers étincelaient d’émotion. Nul ne parut trouver

singulier de me voir porter Denise; mais quand tous eurent en hâte

remercié Dieu de son salut, ils s’informèrent bien vite du nombre des

émeutiers.

--Près d’une centaine, dis-je. Autant du moins que j’en puis juger. Mais

où est M. le marquis?

--Il n’était pas revenu quand on nous a donné l’alarme.

--Vous êtes bien peu nombreux.

Louis poussa un juron de dépit.

--C’est tout ce que j’ai pu rassembler, dit-il. Marignac apprenait au

même moment que le feu était à son château, et il a emmené une douzaine

de nos hôtes. Une vingtaine ont pris peur; et ils sont montés à cheval

au plus vite pour aller voir ce qui se passait chez eux. En somme,

conclut-il amèrement, j’ai vu que chacun pensait d’abord à soi. Réserve

faite, bien entendu, de mes excellents amis ici présents.

M. de Gontaut s’efforça de ricaner, mais il s’étrangla faute de souffle.

--C’est une des beautés du malheur, haleta-t-il.

Le pauvre homme avait peine à se tenir en selle.

--Mais vous allez venir à Saux! dis-je, comme ils tournaient bride dans

une nuée de vapeur qui se détachait vaguement sur la nuit.

--Non pas! répondit Louis, en sacrant de nouveau (mais je trouvai tout

naturel qu’il fût hors de lui, et que son humeur paisible de toujours

l’eût abandonné). C’est l’instant ou jamais! Si nous les attrapons sur

le fait...

Je n’entendis pas le reste. Ses paroles se perdirent dans le trot des

chevaux, qu’ils poussaient de l’éperon en dévalant la route. Ils étaient

déjà à cinquante pas, quand l’un d’eux, se détachant de la cavalcade,

tourna bride et s’en revint vers moi. C’était l’étranger, le seul de la

compagnie, en dehors des serviteurs, que je ne connaissais pas.

--Comment sont-ils armés, je vous prie? me demanda-t-il.

--Ils ont au moins un fusil, répondis-je, en l’examinant avec curiosité.

Peut-être plus, à cette heure. La majorité avait des piques et des

fourches.

--Et leur chef?

--C’est Petit-Jean, le maréchal ferrant de Saint-Alais, qui les

commandait.

--Je vous remercie, monsieur le vicomte, dit-il en saluant.

Puis, donnant de l’éperon à sa monture, il partit au galop pour

rejoindre les autres.

Je n’étais pas en état de les seconder, et il me tardait de remettre

Denise aux soins des femmes. Quand donc ils eurent disparu, nous

poursuivîmes notre chemin. L’abbé Benoît et moi nous taisions, pensifs,

mais les autres bavardaient entre eux sans arrêt. La tête de Denise

reposait sur mon épaule droite. Je sentais le léger battement de son

cœur; et durant cette lente et sombre chevauchée, j’eus le loisir de

rêver à beaucoup de choses. Quel courage, quelle volonté ferme, avait

montrés cette pauvre petite échappée de couvent, alors qu’une quinzaine

plus tôt elle n’avait su trouver un mot à me dire; mais aussi quelle

faiblesse féminine, chère à mon cœur d’homme, avait finalement vaincu sa

réserve, et l’avait jetée à mon cou, sanglotante. Le doux parfum de sa

chevelure emplissait mes narines; j’aspirais à mettre un baiser sur son

front mi-voilé. Mais si une heure avait suffi pour m’apprendre à

l’aimer, j’avais appris aussi à la respecter davantage. Je refrénai mon

désir, je le pressai avec plus de tendresse, et m’efforçai de songer à

autre chose tant qu’elle serait dans mes bras.

Si j’y éprouvai de la difficulté, ce ne fut point faute de matière à

réflexions. La clarté de l’incendie rougissait tout le ciel, derrière

nous; la rumeur de la foule nous poursuivait; plus d’une fois, sur notre

chemin, nous croisâmes des formes furtives qui s’enfonçaient dans les

ténèbres, comme pour aller se joindre aux émeutiers. L’abbé Benoît

croyait voir un second incendie, à une lieue dans l’est; et avec le

trouble et le bouleversement général de cette nuit, je me serais à peine

étonné si les flammes eussent éclaté devant nous, pour nous apprendre

qu’il y avait aussi le feu à Saux.

Mais ce coup me fut épargné. Au contraire, le village tout entier vint à

notre rencontre avec des lumières, et nous fit cortège, en poussant des

vivats, depuis la grille jusqu’au perron du château. Une fois là, dans

la clarté des torches, et au milieu d’un profond silence de curiosité

sympathique, Mlle de Saint-Alais fut enlevée de ma selle et transportée

dans la maison. Les femmes qui se pressaient devant la porte se

penchèrent pour la suivre des yeux, mais je fus le seul à entrer

derrière elle.

* * * * *

Bien des choses qui semblent belles la nuit, présentent au jour un

aspect hideux; et d’autres que nous avons supportées sans difficulté sur

le moment, paraissent monstrueuses et intolérables dans le recul du

souvenir. Quand je me réveillai le matin, dans le vaste fauteuil du

vestibule--où, suivant la tradition, Louis XIII s’était assis jadis--et

qu’après trois heures d’un sommeil imparfait, je vis André penché sur

moi, et le soleil entrant à flots par la porte et la fenêtre, je crus

tout d’abord avoir rêvé ce que je me rappelais des événements de la

nuit. Mais mon regard tomba sur la paire de pistolets que j’avais placés

à côté de moi, et sur le plateau garni des verres qui avaient servi à

nous désaltérer, le curé et moi, je compris que tout cela était de la

réalité. Je me dressai d’un bond.

--Est-ce que M. de Saint-Alais est ici? demandai-je.

--Non, monsieur.

--Et M. le comte?

--Non plus, monsieur.

--Hé quoi! m’écriai-je. Personne de chez eux n’est donc venu?

Car je m’étais endormi avec la persuasion que l’on m’éveillerait au bout

d’une heure pour les recevoir.

--Non, monsieur le vicomte, répliqua le vieux valet, personne, excepté

un monsieur qui était avec eux et qui actuellement se promène dans le

jardin avec M. le curé. Et quant à celui-là...

--Eh bien? dis-je sèchement, car André, qui avait pris son air le plus

grave et le plus entendu, se taisait et reniflait avec mépris.

--Celui-là ne semble pas valoir qu’on éveille monsieur le vicomte pour

lui, répliqua-t-il d’un air entêté. Mais M. le curé l’a voulu quand

même; et par le temps qui court, il nous faut trotter pour un forgeron

mieux que pour un directeur de la régie.

--Buton est donc ici?

--Oui, monsieur; et il se promène sur la terrasse, comme s’il se croyait

chez lui. Je ne sais pas où nous allons, reprit-il, d’un ton grondeur et

élevant la voix comme je me disposais à m’éloigner, ni ce qui va sortir

de tout cela. Mais quand monsieur le vicomte a fait enlever le carcan,

j’ai bien vu ce qui allait arriver. Oh! oui, continua-t-il de plus en

plus haut, avec son plateau en main, et me lançant un regard

réprobateur, j’ai bien vu ce qui allait arriver! Je l’ai bien vu!

A coup sûr, si je n’avais été jeté tout à fait en dehors de la commune

ornière de pensée, j’aurais, moi aussi, trouvé quelque chose de

singulier à l’assemblage des trois hommes que je trouvai faisant les

cent pas sur la terrasse. Au milieu était l’abbé Benoît, les yeux

baissés et les mains derrière le dos; d’un côté il avait Buton, fruste

et balourd avec ses larges épaules et sa blouse maculée; de l’autre côté

marchait l’étranger de la nuit, un homme de moyenne taille, correct,

mais très simplement vêtu, avec des bottes de cheval et une épée. En me

rappelant qu’il avait fait partie de la troupe de Louis, je m’étonnai de

le voir porter les trois couleurs; mais j’étais surtout inquiet de

savoir ce qu’il était advenu des autres. Sans nous arrêter aux

cérémonies, je lui posai la question.

--Ils ont attaqué les émeutiers, perdu un homme, et été repoussés,

répondit-il, précis et laconique.

--Et M. le comte?

--N’a pas été blessé. Il est retourné à Cahors, pour chercher du monde.

Quant à moi, on semblait prendre mes avis en mauvaise part, et je suis

venu ici.

Il me parlait comme à son égal, d’une façon brusque et allant droit au

fait, et avec l’air d’être et à la fois de n’être pas un gentilhomme.

Voyant qu’il m’intriguait, le curé se hâta de le présenter.

--Monsieur le vicomte, vous avez devant vous M. le capitaine Hugues,

sorti de l’armée américaine. Il a mis ses services à la disposition du

Comité.

--Dans l’intention, poursuivit le capitaine, avant que j’eusse le temps

de me reconnaître, d’instruire et commander un corps de volontaires à

lever en Quercy, pour maintenir l’ordre. Appelez-les milice; appelez-les

comme vous voudrez.

J’étais passablement démonté. Cet homme, alerte, actif, pratique, dont

la poche laissait dépasser la crosse d’un pistolet, était une nouveauté

pour moi.

--Vous avez servi Sa Majesté? dis-je enfin, pour me donner le temps de

réfléchir.

--Non pas, répondit-il. Il n’y a pas d’avenir dans cette armée, si l’on

ne possède plusieurs quartiers. J’ai servi sous les ordres du général

Washington.

--Mais je vous ai vu la nuit dernière avec M. de Saint-Alais?

--Quoi d’étonnant, monsieur le vicomte? répliqua-t-il, en me regardant

bien en face. A peine arrivé, j’entends dire que l’on brûle un château.

Je me suis mis à la disposition de M. le comte. Mais ces messieurs

manquent de méthode, et ils refusent d’être conseillés.

--Ma foi, dis-je, ces procédés me paraissent un peu abusifs. Vous

savez...

--Le château de M. de Marignac a été brûlé la nuit dernière, dit

doucement le curé.

--Oh!

--Et nous en apprendrons d’autres, je le crains. Nous devons, je pense,

regarder les choses en face, monsieur le vicomte.

--Il n’est pas question de penser ni de regarder, mais d’agir!

interrompit rudement le capitaine. Il nous reste devant nous tout un

long jour d’été, mais si nous n’avons pas fait quelque chose d’ici ce

soir, c’est une triste aurore qui se lèvera demain sur le Quercy.

--N’y a-t-il pas les troupes du roi? dis-je.

--Elles refusent d’obéir. Elles sont par conséquent plus nuisibles

qu’utiles.

--Et leurs officiers?

--Ils sont fidèles; mais haïs du peuple. Un chevalier de Saint-Louis est

pour le peuple ce qu’est pour un taureau une étoffe rouge. Croyez-moi,

ils ont assez à faire de maintenir leurs hommes dans les casernes, et de

sauver leurs propres têtes.

Je n’aimais pas sa familiarité, ni son langage tranchant; mais néanmoins

j’étais incapable de reprendre le ton sur lequel j’avais parlé la

veille. La veille, j’aurais trouvé intolérable que Buton fût là à nous

écouter. Aujourd’hui je trouvais la chose toute naturelle. Cet officier,

d’ailleurs, était un autre homme que Doury; des arguments qui avaient

accablé l’un seraient restés sans effet sur l’autre. Je m’en rendis

compte, et à tout hasard, demandai à l’abbé Benoît ce qu’il avait

l’intention de faire.

Il ne répondit pas. Ce fut le capitaine qui parla.

--Nous voudrions vous voir entrer dans le Comité.

--J’ai discuté cela hier, répondis-je avec quelque raideur. Je ne puis y

consentir. L’abbé Benoît a dû vous l’expliquer.

--Ce n’est pas la réponse de l’abbé Benoît que je désire, répliqua le

capitaine. C’est la vôtre, monsieur le vicomte.

--J’ai répondu hier, dis-je hautainement, et j’ai refusé.

--Aujourd’hui n’est plus hier, riposta-t-il. Hier, le château de M. de

Saint-Alais était debout; ce n’est plus aujourd’hui qu’un décombre

fumant. Celui de M. de Marignac est dans le même état. Hier, sur

beaucoup de points, nous en restions aux conjectures. Aujourd’hui les

faits parlent d’eux-mêmes. Quelques heures d’hésitation, et la province

sera en feu d’un bout à l’autre.

Je n’en pouvais disconvenir. Toutefois il y avait autre chose que je ne

pouvais faire, c’était de me déjuger une fois de plus. J’avais

solennellement pris la cocarde blanche dans le salon de Mme de

Saint-Alais, et le courage me manquait pour exécuter une nouvelle

volte-face. Je me refusai à la palinodie.

--C’est impossible, impossible dans mon cas, balbutiai-je enfin avec

embarras et d’une façon quelque peu incohérente. Pourquoi vous adresser

encore à moi, au lieu d’aller trouver quelqu’un d’autre? Il y en a deux

cents dont les noms...

--Ne nous seraient d’aucun usage, répondit brusquement M. le capitaine.

Le vôtre au contraire rassurerait les timides, attacherait à notre cause

les gens modérés, et ne rebuterait pas les masses. Je veux être franc

avec vous, monsieur le vicomte, reprit-il, sur un autre ton. J’ai besoin

de votre concours. Je veux bien courir des risques, mais seulement les

risques indispensables; et je voudrais tenir ma nomination aussi bien

d’en haut que d’en bas. Donnez votre adhésion au Comité, et j’accepte

leur nomination. Sans doute je pourrais pacifier le Quercy au nom du

tiers état seul, mais je préférerais fusiller, pendre, écarteler, au nom

de tous les trois réunis.

--Je vous le répète, il y en a d’autres...

--Vous oubliez que je dois mater la canaille de Cahors, répliqua-t-il

avec impatience, non moins que ces abrutis de paysans, qui croient la

fin du monde arrivée. Et ces autres dont vous parlez...

--Sont inacceptables, dit doucement l’abbé Benoît, tout en m’adressant

un regard d’intelligence.

La brise légère du matin soulevait les plis de sa soutane, et révélait

la maigreur de ses jambes. Il tenait son tricorne au-dessus de sa tête,

pour se protéger du soleil. Je sentais qu’il y avait un conflit dans son

esprit tout comme dans le mien, et qu’il désirait m’avoir avec eux et ne

m’avoir pas; et cette intuition m’encourageait à lui résister, malgré

ses paroles.

--C’est impossible, dis-je.

--Pourquoi?

La nécessité de répondre me fut épargnée. J’étais tourné vers la porte

du château, et ce dernier mot à peine prononcé, j’en vis sortir André

accompagné de M. de Saint-Alais. La façon dont le vieux serviteur

annonça: «M. le marquis de Saint-Alais, qui demande à voir M. le

vicomte!» nous scandalisa légèrement, car elle décelait un secret

triomphe; mais de la part de Saint-Alais qui s’approchait, rien ne

laissa voir qu’il eût remarqué ce détail. Il s’avança d’un air

parfaitement serein, et me salua avec cordialité. Je me figurai tout

d’abord qu’il ne savait pas ce qui s’était passé la nuit; mais ses

premiers mots dissipèrent cette illusion.

--Monsieur le vicomte, dit-il, m’interpellant d’un ton à la fois

gracieux et dégagé, nous vous devons une reconnaissance éternelle.

J’avais affaire au dehors, hier soir, et je n’ai pu intervenir; et mon

frère, paraît-il, est arrivé trop tard, à supposer qu’il eût pu quelque

chose avec une si petite troupe. J’ai vu ma sœur en traversant la

maison, et elle m’a donné quelques détails.

--Elle a quitté sa chambre? m’écriai-je tout surpris.

Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart, afin de

nous laisser nous entretenir à l’aise.

--Oui, répondit-il, en souriant un peu de mon étonnement. Et je puis

vous assurer, monsieur le vicomte, qu’elle a dit de vous tout autant de

bien qu’une jeune fille en peut dire. Du reste, ma mère sera mieux

qualifiée que moi pour vous exprimer la gratitude de la famille. En

attendant, j’espère que votre santé n’a pas souffert de cette algarade.

Je balbutiai une réponse; mais je savais à peine ce que je disais, tant

l’attitude de Saint-Alais était différente de ce que j’attendais, son

calme dégagé et sa gaieté si éloignés de la rage et de l’emportement qui

eussent semblé naturels chez qui venait d’apprendre la destruction de

son château et l’assassinat de son régisseur. Je n’en revenais pas. Je

le voyais paré avec son soin et son élégance habituels, et j’étais

convaincu pourtant qu’il avait été sur pied toute la nuit; les attentats

contre son château et celui de Marignac venaient démentir ses

prédictions les plus confiantes; et il ne montrait aucun signe

d’irritation!

J’en restais confondu, vertigineux. Cependant il me fallait dire quelque

chose. J’exprimai le souhait que Mlle Denise ne se ressentirait pas trop

de ses aventures.

--Elle? je n’en ai pas peur, dit-il. Nous autres Saint-Alais ne sommes

pas des femmelettes. Et après une nuit de repos... Mais je crains de

vous avoir interrompu?

Et pour la première fois il daigna jeter les yeux sur mes compagnons.

--C’est à l’abbé Benoît et à Buton ici présents, que doivent aller en

réalité vos remerciements, monsieur le marquis, repris-je. Car sans leur

aide...

--Tiens, tiens! en vérité? fit-il froidement. On me l’avait déjà dit.

--Mais vous ne savez pas tout? exclamai-je.

--Je pense que si, dit-il.

Puis, continuant à les regarder tout en me parlant, il reprit:

--Permettez-moi de vous raconter une petite histoire, monsieur le

vicomte. Il y avait une fois un homme qui en voulait à son voisin parce

que la récolte de celui-ci était plus belle que la sienne. Il alla donc,

nuitamment et en secret, et pas tout à la fois--pas tout à la fois,

messieurs, mais petit à petit--il fit déborder sur les terres de son

voisin le bras de rivière qui passait auprès de leurs domaines à tous

les deux. Son succès fut tel que bientôt l’inondation non seulement

couvrit la récolte, mais menaça de noyer le voisin en personne, et après

cela sa propre récolte et lui-même! Comprenant trop tard sa folie... Cet

apologue vous amuse, monsieur le curé?

--Il ne me concerne pas, répondit l’abbé Benoît, avec un pâle sourire.

--Je ne suis le domestique de personne, prétendait un esclave, riposta

Saint-Alais avec un ricanement discret.

--C’est une indignité, monsieur le marquis! m’écriai-je, perdant

patience. Je viens de vous dire que sans M. le curé et le forgeron que

voici, Mlle Denise et moi...

--Et moi, répliqua-t-il, m’interrompant avec une jovialité feinte, je

viens de vous dire ce que j’en pense, monsieur le vicomte. Voilà tout.

--Mais vous ignorez donc ce qui s’est passé? réitérai-je, exaspéré par

son injustice. Vous ignorez, il faut que vous ignoriez, que quand l’abbé

Benoît et ses compagnons sont arrivés, Mlle de Saint-Alais et moi nous

trouvions dans la situation la plus critique? qu’ils ont couru les plus

grands risques pour nous en tirer? et que notre salut final est dû en

grande partie aux trois couleurs, qui nous ont fait respecter de ces

misérables, mieux que tout déploiement de force en notre pouvoir.

--C’est donc vrai, cela aussi? fit-il, se rembrunissant. J’aurai quelque

chose à dire là-dessus tout à l’heure. Mais d’abord, puis-je vous poser

une question, monsieur le vicomte? Suis-je en droit de supposer que ces

messieurs sont venus vous solliciter de la part, excusez-moi si je ne le

qualifie pas comme il faut, de l’Honorable Comité de Salut public?

Je fis un signe affirmatif.

--Et je présume que j’ai à les féliciter de votre acceptation?

--Pas le moins du monde! répliquai-je, avec fierté. Ce monsieur (et je

désignai le capitaine Hugues) m’a exposé certaines propositions et

certains arguments en leur faveur.

--Mais il ne vous a pas exposé le plus fort de tous ces arguments,

intervint le capitaine, avec un bref salut. Je le découvre, et vous le

verrez comme moi, monsieur le vicomte, dans M. le marquis de

Saint-Alais!

Le marquis le dévisagea froidement.

--Je vous suis fort obligé, fit-il avec dédain. A l’occasion, peut-être

aurai-je quelque chose de plus à vous dire. Mais pour l’instant, je

parle à M. le vicomte.

Et il s’adressa de nouveau à moi:

--Ces messieurs vous ont sollicité. Dois-je entendre que vous avez

décliné leurs propositions?

--Absolument! répondis-je. Mais, ajoutai-je avec chaleur, il ne s’ensuit

pas que je manque de gratitude ou de sentiments humains.

--Ah, ah! dit-il.

Puis, d’un air détaché:

--Je vois là votre valet. Pourrais-je disposer de lui un moment?

--Certainement.

Il fit un signe du doigt à André, qui nous regardait du haut du perron.

Le valet accourut prendre ses ordres.

Saint-Alais s’adressa de nouveau à moi:

--J’ai bien votre autorisation?

Je m’inclinai, sans comprendre.

--Allez, mon ami, allez trouver Mlle de Saint-Alais, dit-il. Elle est

dans la grande salle. Priez-la de vouloir bien nous honorer de sa

présence.

André s’éloigna de son air le plus digne, et nous restâmes dans

l’étonnement. Personne ne disait mot. J’aurais voulu consulter du regard

l’abbé Benoît, mais je ne l’osai, car le marquis, son sourire

impénétrable sur le visage, me me quittait pas des yeux, et je craignais

qu’il ne me soupçonnât de faiblesse. Cette attente dura jusqu’au moment

où Mlle Denise apparut sur le seuil du château et après une courte

pause, vint nous rejoindre sur la terrasse.

La cocarde rouge · 第 10 / 26 段