corde, à un pas de ce bout traînant; mais dans leur hâte et leur
exaltation, et aveuglés par la lumière de leurs torches, ils pouvaient
ne pas le remarquer. Je cessai de respirer quand le chef arriva auprès;
je crus qu’il allait le voir. Mais il passa, et disparut sous la porte.
Trois autres à la fois dépassèrent la corde. Un cinquième, puis encore
trois, et deux. Je commençais à respirer. Il ne restait qu’une femme,
celle dont les imprécations m’avaient accueilli lors de mon apparition à
la fenêtre. Il n’était pas vraisemblable qu’elle le vît. Elle courait
pour rattraper les autres; elle tenait une torche de son poing droit, si
bien que la clarté s’interposait entre elle et la corde. Et de plus elle
agitait son brandon avec une frénésie d’énergumène, tout en trépignant
et excitant les hommes au pillage.
Mais, comme si la présence de celui qui leur avait fait tant de mal à
tous eût eu sur elle une influence occulte, comme si un sens particulier
l’avertissait de sa présence, jusqu’au milieu de ce pandémonium, elle
s’arrêta court au-dessous de lui, prête à poser le pied sur le seuil. Je
la vis tourner la tête avec lenteur. Elle leva les yeux, en mettant la
lumière de côté. Elle l’aperçut!
Avec un hurlement de joie elle se jeta sur l’extrémité de la corde, et
se mit à tirer dessus comme si par ce moyen elle allait le tenir plus
tôt. Elle emplissait l’air de ses cris de triomphe et de ses
glapissements aigus. Les hommes qui étaient déjà dans la maison
l’entendirent, et ressortirent, et d’autres avec eux. Agenouillé sur le
rebord, je fus horrifié de rencontrer sous mes yeux le regard révulsé de
leurs prunelles fauves. Quant à ce malheureux arrêté dans sa fuite
égoïste, et suspendu là sans recours entre ciel et terre, Dieu sait
quelles devaient être ses pensées!
Il se mit à grimper, pour remonter; et il réussit à gagner, une main
après l’autre, une douzaine de pieds. Mais il se soutenait déjà depuis
plusieurs minutes; et arrivé à ce point la force lui manqua. Des muscles
humains ne pouvaient faire davantage. Il tenta de se hisser jusqu’au
nœud suivant, mais il retomba en poussant un gémissement. Puis il me
regarda.
--Remontez-moi! haleta-t-il, d’une voix presque éteinte. Pour l’amour de
Dieu! je vous en prie, remontez-moi!
Mais les misérables d’en bas tenaient le bout de la corde, et il m’eût
été impossible de le soulever, même si j’avais possédé la force
nécessaire. Je l’en avertis, et l’exhortai à grimper, s’il tenait à la
vie. Dans un instant il serait trop tard.
Il le comprit. Spasmodiquement il s’enleva jusqu’au nœud suivant, et
tint bon. D’un autre effort désespéré, il gagna le prochain; mais je
croyais entendre ses muscles éclater, et son souffle était à bout. Trois
nœuds de plus--ils étaient espacés d’un pied environ--et il atteignait
le toit.
Mais il leva vers moi son visage, et je lus dans ses yeux le désespoir.
Il n’en pouvait plus, et tandis qu’il restait suspendu, les hommes, avec
des éclats de rire, commencèrent à ballotter la corde de côté et
d’autre. Il perdit prise, et avec un cri plaintif se laissa glisser de
trois ou quatre pieds, avant de se rattraper, et de rester là, muet.
A ce moment, le groupe au-dessous de lui était devenu une foule, une
horde d’êtres en démence, poussant de folles vociférations, et
bondissant vers lui comme des chiens vers la nourriture; et bien que les
traits du condamné fussent alors dans l’ombre et invisibles pour moi, je
ne pus soutenir l’horreur du spectacle. Je me relevai pour me reculer,
frissonnant, guettant le bruit de sa chute. Au lieu de cela, je ne
m’étais pas encore retiré, qu’un éclair de feu m’aveugla, me brûlant
presque le visage; un coup de pistolet retentit, et le corps du
régisseur plongea la tête la première, laissant derrière lui un petit
nuage de fumée.
Il avait trompé l’attente de ses ennemis.
CHAPITRE IX
LES TROIS COULEURS
On sut plus tard qu’ils s’étaient jetés sur le cadavre et l’avaient mis
en pièces, comme des chiens furieux. Mais j’en avais vu assez. Tout
vertigineux, je restai quelques instants appuyé contre la cheminée,
tremblant comme une femme, prêt à défaillir. L’affreuse tragédie n’avait
eu qu’un seul spectateur: moi; et l’étrange solitude dans laquelle j’y
avais assisté, agenouillé au bord du toit du château, enveloppé dans le
vent de la nuit et le tumulte qui montait vers moi, m’avait secoué
jusqu’au tréfonds de l’être. Si les bandits étaient survenus alors, je
n’aurais pas levé un doigt; mais heureusement, si mon réveil fut prompt,
c’est à une autre main que je le dus. J’entendis derrière moi un bruit
de pas, et en me retournant j’aperçus dans l’ombre la silhouette de Mlle
de Saint-Alais.
--Monsieur, dit-elle, venez-vous?
D’un bond je me relevai, honteux et saisi de remords. Je l’avais
oubliée, elle et tout, devant ce drame.
--Qu’y a-t-il? demandai-je.
--Le feu est au château.
Elle dit cela d’un ton si calme que je crus d’abord avoir mal entendu;
et pourtant j’avais annoncé moi-même que la chose arriverait.
--A quel château, mademoiselle? A celui-ci? dis-je tout hébété.
--Oui, répondit-elle, aussi calme que devant. La fumée sort par
l’escalier du réduit. Je crois qu’ils ont mis le feu à l’aile orientale.
Je retournai bien vite avec elle, et avant même d’avoir atteint la
petite porte par où nous étions montés, je vis qu’elle ne se trompait
pas. Un léger tourbillon de fumée blanchâtre, à peine visible dans la
nuit, filtrait par le joint, entre le panneau et le chambranle. Les
femmes étaient encore autour à examiner la chose; mais pendant que je
les regardais, ahuri et me demandant ce qu’il convenait de faire, leur
groupe se dispersa, et je restai seul avec Denise devant le flot de
fumée qui devenait à chaque instant plus épais et plus noir.
Quelques minutes auparavant, aussitôt après avoir quitté l’étage
inférieur, je me croyais capable d’affronter ce danger. Tout valait
mieux que d’être pris avec les femmes, dans l’air confiné de ces pièces
luxueuses, parfumées d’ambre et de rose, et de jasmin entêtant,--d’y
être pris par les fauves qui nous poursuivaient. A cette heure le danger
qui apparaissait le plus pressant me semblait aussi le pire.
--Nous allons retirer les briques! m’écriai-je. Vite, il faut ouvrir
cette trappe. Il n’y a pas d’autre voie de salut. Allons, mademoiselle,
aidez-moi, je vous prie!
--Ceux-là s’en occupent, répondit-elle.
Je vis alors où avaient couru femmes et laquais. Ils étaient déjà auprès
de la trappe, se démenant avec frénésie pour la débarrasser des briques
que nous y avions empilées. Tout aussitôt leur précipitation me gagna.
--Venez, mademoiselle, venez! m’écriai-je, en faisant vers le groupe un
pas machinal. Les bandits sont apparemment occupés là-dessous à piller,
et nous leur échapperons. D’ailleurs, c’est notre unique moyen de salut.
J’étais encore agité et troublé--soit dit à ma honte--par le sort de
Gargouf; et comme elle ne me répondit pas tout de suite, je me retournai
avec impatience. Je fus stupéfait de me trouver seul. Dans l’obscurité,
il était difficile de voir quelqu’un à plus de deux ou trois toises, et
le voile de fumée s’élargissait. Pourtant, elle était à côté de moi il
n’y avait qu’un instant, elle ne pouvait donc être bien loin. Je fis
quelques pas de droite et de gauche, et regardai plus attentivement.
Alors je la découvris. Elle était agenouillée contre une cheminée, la
face ensevelie entre ses mains. Sa chevelure lui retombait sur les
épaules et cachait en partie sa robe claire.
L’heure me parut mal choisie, et je la touchai du doigt avec irritation.
--Mademoiselle, dis-je, il n’y a pas une minute à perdre! Venez! La
trappe est dégagée.
Elle leva les yeux, et la calme pâleur de son visage me dégrisa.
--Je ne viens pas, dit-elle, à voix basse. Adieu, monsieur!
--Vous ne venez pas? m’écriai-je.
--Non, monsieur; sauvez-vous, répliqua-t-elle, d’un ton ferme et
tranquille.
Et elle me regardait en tenant toujours les mains jointes, comme si elle
n’attendait que mon départ pour se remettre en prières.
Je trépignais.
--Mais, mademoiselle! m’écriai-je, en considérant sa forme vêtue de
blanc, que ces ténèbres rayées de temps à autre par le trait de feu
d’une flammèche jaillissante, faisaient paraître presque irréelle; mais,
mademoiselle, comprenez donc! ceci n’est pas un jeu. Rester ici, c’est
vouloir mourir! mourir! Le château est en feu. Ce toit qui nous supporte
ne tardera pas à s’écrouler...
--Plutôt cela, répondit-elle, en levant la main, et Dieu sait quelle
noblesse féminine inspirait à l’enfant cette minute suprême. Plutôt
cela, que de tomber en leur pouvoir! Je suis une Saint-Alais, et je
saurai mourir, continua-t-elle avec fermeté, mais je ne dois pas tomber
vivante entre leurs mains. Vous, monsieur, sauvez votre vie. Allez, je
prierai Dieu pour vous.
--Et moi pour vous, mademoiselle, répondis-je, dans un élan
d’abnégation. Si vous restez, je reste.
Elle me regarda un moment, troublée. Puis elle se remit debout avec
lenteur. Les domestiques avaient disparu, laissant la trappe ouverte;
personne n’était encore monté. Nous avions le toit à nous. Je la vis
frissonner en regardant autour d’elle: et dans la même seconde je la
soulevais entre mes bras--elle ne pesait pas plus qu’un enfant--et je
traversais la moitié du toit. Elle poussa un léger cri de protestation,
de reproche, et se débattit un peu. Mais je ne l’en serrai que plus
étroitement et continuai à courir. De la trappe, une échelle menait en
bas. Tant bien que mal, la soutenant toujours d’une main, je descendis
jusqu’au pied de l’échelle, et me trouvai dans un corridor entièrement
obscur. D’un côté cependant, tout au fond, brillait une lumière.
J’emportai la jeune fille dans cette direction. Les cheveux contre mes
lèvres, la tête sur ma poitrine, elle ne luttait plus; et j’atteignis
bientôt le haut d’un escalier. Ce devait être un escalier de service,
car il était nu, étroit et laid, avec des murs blanchis à la chaux et
d’une propreté douteuse. Il n’y avait par là aucune trace d’incendie, la
fumée elle-même n’y parvenait pas encore; mais à mi-descente des degrés,
un flambeau renversé, mais qui brûlait encore, gisait sur une marche,
comme si quelqu’un venait de le laisser tomber. De tout le
rez-de-chaussée de la maison s’élevait un affreux vacarme de désordre et
d’orgie, des cris de détresse, des encouragements, des rires. Je fis
halte pour écouter.
Denise se redressa un peu entre mes bras.
--Mettez-moi par terre, monsieur, chuchota-t-elle.
--Vous viendrez?
--Je ferai ce que vous me direz de faire.
Je la déposai dans l’angle du corridor, au haut de l’escalier; et je lui
demandai à voix basse ce qu’il y avait derrière la porte que
j’apercevais au bas des degrés.
--La cuisine, répondit-elle.
--Si j’avais un manteau quelconque pour vous envelopper, dis-je, je
crois que nous passerions. Ils ne nous cherchent plus. Ils sont occupés
à piller et à boire.
--Voulez-vous prendre la lumière? chuchota-t-elle, toute tremblante.
Dans l’une de ces pièces-ci nous trouverons peut-être quelque chose.
A pas de loup, je descendis les marches nues, et, l’ayant ramassé, je
remontai avec le flambeau en main. Comme je me rapprochais de Denise,
nos regards se rencontrèrent, et une rougeur, qui se fonçait de plus en
plus, envahit son visage, comme l’aurore s’étale sur l’aube grise. Cette
rougeur une fois venue, elle demeura; la jeune fille baissa les yeux et
s’éloigna un peu de moi, éperdue et confuse. Nous étions seuls; et pour
la première fois de la nuit, je pense, elle s’avisa de ses cheveux en
désordre et de sa toilette négligée: elle se rappela qu’elle était une
femme et moi un homme.
Le moment était singulier pour songer à de telles choses; alors qu’à
tout instant la porte pouvait s’ouvrir, au bas de l’escalier devant
nous, et livrer passage à une douzaine de bandits assoiffés de butin, et
de pis encore. Mais cette expression et ce geste me réchauffèrent le
cœur et firent battre mes artères avec plus de force que jamais. Le
courage me revint à flots, et doubla mes énergies. Je me sentais capable
de défendre l’escalier contre cent, contre mille ennemis, aussi
longtemps qu’elle serait au haut. Par-dessus tout, j’admirais comment
j’avais pu la porter dans mes bras une minute plus tôt, la serrer contre
ma poitrine et sentir sur mes lèvres le contact de ses cheveux, en
restant insensible! Dorénavant, je serais incapable de la porter sans
que mon pouls battît plus vite. Cette certitude me pénétra tandis que
j’étais à côté d’elle, au haut des marches nues, affectant de prêter
l’oreille aux bruits d’en dessous, afin de lui laisser le temps de se
remettre.
Mais je ne tardai pas à écouter plus sérieusement, car le bacchanal
redoublait dans la cuisine que nous devions traverser pour fuir; et dans
le même temps que je faisais cette remarque, une odeur de bois brûlé me
parvint aux narines, avec une bouffée de fumée, et m’avertit que le feu
se propageait au corps de bâtiment dans lequel nous nous trouvions.
Derrière nous, à l’opposé de l’escalier, il y avait une porte; le long
du couloir à gauche par où nous étions venus, se trouvaient d’autres
portes. Je confiai la chandelle à Denise, et la priai d’aller jeter un
coup d’œil dans les chambres.
--Vous trouverez bien un manteau, ou quelque chose! dis-je vivement.
Nous ne pouvons nous attarder. Moi, pendant ce temps-là...
Un bruit me coupa la parole: la porte au bas de l’escalier s’ouvrit
violemment, et un homme s’y précipita tête baissée, qui se mit à grimper
les marches deux à deux. Il portait un flambeau devant lui et dans la
main droite une grosse barre de fer. Un sauvage ouragan de vociférations
pénétra avec lui par l’ouverture.
Sa brusque apparition ne nous laissa pas le temps de faire un mouvement.
Je vis du coin de l’œil notre luminaire prêt à s’échapper des mains de
Denise, que paralysait la terreur. Je lui repris le flambeau, éteignis
la chandelle, et l’arrachai du chandelier de fer, que j’empoignai à
pleine main; puis, penché en avant, j’attendis l’homme de pied ferme.
J’avais laissé mon épée dans l’autre aile du château et me trouvais sans
arme; mais le chandelier pouvait en tenir lieu, grâce à l’étroitesse de
l’escalier et sous ce plafond bas et incliné. Si personne d’autre ne
survenait, le chandelier ferait l’affaire.
L’homme était aux deux tiers du degré, tenant le lumière haute devant
lui. Quatre ou cinq marches seulement le séparaient de nous! Mais
soudain il trébucha, sacra, et tomba lourdement sur le nez. La lumière
qu’il portait s’éteignit, et nous fûmes dans les ténèbres!
Instinctivement j’empoignai dans ma main gauche la main de Denise pour
arrêter le cri qu’elle allait pousser; et nous restâmes comme deux
statues, sans oser respirer. L’homme, si proche de nous, mais toujours
ignorant de notre présence, continuait à sacrer. Au bout d’une
effroyable minute d’angoisse, qu’il passa, j’imagine, à chercher son
flambeau à tâtons, ses pas pesants redescendirent les marches. On avait
refermé la porte du bas, et il ne réussit pas tout d’abord à trouver le
loquet. Mais il y parvint enfin, et ouvrit la porte. Alors je reculai,
et à la faveur du vacarme qui envahit aussitôt l’escalier, j’attirai
Denise dans la chambre derrière nous, dont je refermai la porte qui
faisait face aux marches, et je restai aux aguets.
Je croyais entendre battre son cœur. A coup sûr j’entendais battre le
mien. Dans cette chambre, nous étions provisoirement en sûreté; mais
comment pouvions-nous, sans lumière, trouver un déguisement pour la
jeune fille? Et je regrettais presque d’avoir quitté l’escalier. Nous
étions dans une obscurité complète, et tout restait invisible dans cette
chambre, qui sentait le renfermé, ou plutôt la souris. Mais comme je
remarquais cette odeur, le relent de bois brûlé, qui avait pénétré sans
doute avec nous, se renforça et masqua l’autre odeur. Pareil au bruit du
vent, le ronflement de l’incendie qui se rapprochait devenait
perceptible, avec le crépitement lointain des flammes. Le cœur me
manqua.
--Mademoiselle, dis-je à voix basse.
Je la tenais toujours par la main.
--Oui, monsieur, murmura-t-elle d’une voix faible.
Et elle me parut s’appuyer contre moi.
--N’y a-t-il pas de fenêtre à cette chambre?
--Je crois que les volets sont mis, murmura-t-elle.
Je songeais à présent que le chemin de la cuisine étant coupé, il nous
restait à fuir par les fenêtres. Je fis un pas dans leur direction. Je
voulais lâcher la main de la jeune fille, afin de libérer la mienne pour
me diriger à tâtons, mais je la sentis avec surprise s’accrocher à moi
et refuser de me laisser aller. Puis je l’entendis soupirer dans les
ténèbres; et elle s’appuya sur moi, comme prête à s’évanouir.
--Courage, mademoiselle; courage! dis-je, terrifié à cette seule pensée.
--Oh! que j’ai peur! geignit-elle à mon oreille. J’ai si peur!
Sauvez-moi, monsieur! sauvez-moi!
Elle venait de se montrer si brave un peu plus tôt que je fus stupéfait.
J’ignorais que le courage de la femme la plus vaillante a de ces
faiblesses-là. Mais je n’eus guère le temps d’y songer. Sa masse pesait
entre mes bras, plus inerte à chaque instant, et le cœur me battait
éperdument, à chercher autour de moi un secours, une pensée, une idée.
Mais je scrutai en vain les ténèbres. Je ne me rappelais même plus où se
trouvait la porte d’entrée. Je ne discernais pas le moindre filet de
fumée qui m’eût révélé l’emplacement des fenêtres. J’étais seul avec
Denise, et sans défense; nous avions la retraite coupée, et les flammes
se rapprochaient. Je sentis sa tête retomber en arrière, et compris
qu’elle venait de perdre connaissance. Tout ce que je pouvais faire dans
le noir était de la soutenir, et de guetter le retour des pas de l’homme
ou tout autre événement qui allait survenir.
Pour une durée assez longue, ou qui me parut telle, il ne se produisit
rien. Puis un soudain éclat de tapage m’apprit que la porte se rouvrait,
au bas de l’escalier; après quoi un claquement de sabots retentit sur
les marches nues. Je discernai alors où se trouvait la porte de la
chambre, et vivement mais avec douceur je déposai Denise sur le
plancher, un peu en arrière de cette porte, et me postai sur le seuil.
Je tenais toujours mon chandelier, et j’étais prêt à toute extrémité.
Je les entendis passer, avec un battement de cœur; puis ils firent
halte, et je serrai mon arme; et soudain une voix qui m’était familière
lança un ordre, et poussant un cri de joie je tirai brusquement la porte
et me dressai devant eux, comme ils me le racontèrent plus tard, avec la
mine d’un spectre sortant du tombeau. Ils étaient quatre, et le plus
proche de nous était l’abbé Benoît.
Le bon prêtre me sauta au cou et m’embrassa.
--Vous n’êtes pas blessé? cria-t-il.
--Non, dis-je, d’une voix sépulcrale. Vous voilà donc arrivé?
--Oui, répondit-il, assez tôt pour vous sauver, Dieu soit loué! Dieu
soit loué! Et mademoiselle? Mademoiselle de Saint-Alais? ajouta-t-il
avec vivacité, en me considérant comme s’il me croyait hors de mon sens.
Ne savez-vous rien d’elle?
Je lui tournai le dos sans rien dire, et rentrai dans la chambre. Il me
suivit avec de la lumière, et les trois hommes, parmi lesquels se
trouvait Buton, entrèrent à sa suite. Ce n’étaient que de grossiers
paysans, mais ils se reculèrent et se découvrirent, à la vue de Denise.
Elle gisait où je l’avais laissée, la tête reposant sur le sombre tapis
de sa chevelure, au milieu duquel sa face enfantine, aux yeux mi-clos et
levés au plafond, prenait la pâleur et la solennité de la mort. Pour
moi, j’étais tellement épuisé d’émotions que je la regardai presque avec
indifférence. Mais le curé poussa un cri.
--Mot Dieu! fit-il, un sanglot dans la voix. Est-ce qu’ils l’ont tuée?
--Non, répondis-je. Elle n’est qu’évanouie. S’il y a une femme ici...
--Il n’y a pas de femme ici à qui j’ose me fier, répondit-il entre ses
dents.
Et il ordonna à l’un des hommes d’aller chercher de l’eau, en ajoutant
quelques paroles que je ne saisis pas.
L’homme revint presque tout de suite, et l’abbé Benoît, l’ayant fait
mettre à l’écart ainsi que ses compagnons, humecta les lèvres de la
jeune fille, après lui avoir jeté quelques gouttes sur la figure. Il
agissait avec un air de hâte qui m’intriguait; mais je m’aperçus bientôt
que la chambre s’emplissait de fumée. En allant moi-même à la porte, je
vis au bout du corridor la rouge réverbération du feu, et je perçus un
lointain écroulement de pierres et de madriers. Je compris alors
l’attitude de l’abbé Benoît, et je lui proposai d’emporter la jeune
fille au dehors.
--Elle ne se ranimera jamais ici, dis-je avec un sanglot dans la gorge.
Elle va suffoquer, si nous ne lui donnons de l’air.
Une volute de fumée dense qui passait dans le couloir vint confirmer
tout à point mes paroles.
--En effet, dit le prêtre avec lenteur. C’est aussi mon avis, mon fils,
mais...
--Mais quoi? m’écriai-je. Il est périlleux de nous attarder!
--Vous avez envoyé un messager à Cahors?
--Qui, répondis-je. Est-ce que le marquis serait arrivé?
--Non pas; et sachez-le, monsieur le vicomte, je n’ai avec moi que ces
quatre hommes, ajouta-t-il. Si j’avais cherché à en réunir davantage, je
serais peut-être arrivé trop tard. Et avec ceux-ci seulement, je ne sais
que faire. La moitié des pauvres misérables qui ont commis ce forfait
sont perdus de boisson. Les autres ne me connaissent pas...
--Mais je croyais... je croyais que tout était fini, m’écriai-je
stupéfait.
--Non, fit-il gravement. On nous a laissés passer, après discussion.
Moi, je suis du Comité, ainsi que Buton. Mais quand ils vous verront, et
encore plus Mlle de Saint-Alais... je ne sais ce qu’ils sont capables de
faire, mon ami.
--Mais, mon Dieu! m’écriai-je. Ils n’oseront sûrement pas...
--Non, monseigneur, ils n’oseront pas, n’ayez crainte!
Ces paroles sortaient de la fumée. C’était Buton qui les prononçait. En
même temps, il s’avança, une pesante barre de fer au poing, et ses gros
bras velus retroussés jusqu’aux coudes.
--Mais il y a une chose que vous devrez faire, dit-il.
--Quoi donc?
--Vous devrez mettre la cocarde tricolore. Avec cela ils n’oseront pas
vous toucher.
Il montrait un naïf orgueil, que je trouvai tout d’abord inintelligible.
Je le comprends mieux à cette heure. Le lendemain, déjà, ce n’était plus
pour moi une énigme, mais une redoutable merveille.
Le prêtre saisit l’idée au vol.
--Parfait, dit-il. Buton a trouvé. Ils vous respecteront avec cela.
Et sans me laisser le temps de parler, il détacha la large rosette
piquée à sa soutane, et l’épingla sur ma poitrine.
--La vôtre, maintenant, Buton, reprit-il (et prenant celle du
forgeron--elle n’était rien moins que propre--il l’assujettit sur
l’épaule de Denise). Allons, monsieur le vicomte, emportez-la. Vite, ou
nous allons étouffer. Buton et moi marcherons devant, et nos amis que
voici vous suivront.
Denise, poussant des soupirs et des sanglots, commençait à revenir à
elle, quand je la soulevai dans mes bras; et nous toussions tous à cause
de la fumée. Celle-ci emplissait le couloir; eussions-nous tardé une
minute de plus, et nous n’aurions pu passer sans danger, car les flammes
léchaient déjà la porte de la pièce voisine, et dardaient vers nous des
langues irritées. Néanmoins, nous descendîmes tant bien que mal
l’escalier, avec notre aide mutuelle. Au bas, la porte fermée nous
retint un instant, et lorsqu’elle s’ouvrit nous fûmes bien aises de
déboucher pêle-mêle dans la cuisine, où nous restâmes à reprendre
haleine, en nous frottant les yeux.