Mais j’entendis la porte du bas se disloquer, et bondissant à la

fenêtre, j’écartai la tenture. Un flot de clarté rougeâtre pénétra, qui

teignit le plafond d’une couleur de sang. Ma seule crainte était

d’arriver trop tard, et que la porte cédât ou que la foule enfonçât la

poterne avant que je pusse me faire entendre. Par bonheur la fenêtre ne

résista point, je l’ouvris toute grande, une bouffée d’air frais me

fouetta le visage, et en un clin d’œil je fus dehors, sur l’étroite

corniche de la fenêtre surmontant la grande porte. Au-dessous de moi

s’étalait un spectacle que, Dieu merci! bien peu de châteaux en France

avaient vu depuis les années d’Henri III.

Un peu à l’écart, le grand colombier brûlait, et projetait en l’air une

colonne de fumée qui, se rabattant sur l’avenue, cachait tout ce qui se

trouvait derrière sous un voile fuligineux traversé de temps à autre par

l’ardente réverbération des flammes. Silhouettés en noir sur la clarté,

des hommes, actifs comme des démons, attisaient le feu avec de la

paille. Au delà du colombier flambaient une remise et une meule de foin;

et plus près, juste devant le château, une multitude de formes mouvantes

couraient de-ci de-là, les unes s’attaquant à la porte et aux fenêtres,

d’autres apportant du combustible, toutes s’agitant, vociférant,

riant--riant d’un rire de damnés, à la musique des flammes crépitantes

et des vitres qui éclataient.

Je vis au premier rang Petit-Jean qui donnait des ordres; et des hommes

l’entouraient. Aussi acharnées que les hommes, il y avait également des

femmes, et une entre autres, toute dépoitraillée, hurlant des

malédictions et brandissant ses armes, qui ajoutait à la scène une note

suprême d’atrocité. Ce fut elle qui me vit la première; et me désignant

avec des mots infâmes, elle nous maudissait, moi et ceux du château, et

à grands cris demandait notre sang.

CHAPITRE VIII

GARGOUF

Les uns réclamaient le silence, les autres me considéraient stupidement,

ou me montraient à leurs voisins; mais la plupart firent chorus à la

femme: enragés par ma présence, ils me tendaient le poing, me criaient

d’abjectes menaces et des injures immondes. Pour une minute l’air

retentit d’«A bas les seigneurs! A bas les tyrans!» ce qui me parut un

fort mauvais signe. Mais bientôt, soit qu’ils aperçurent le régisseur,

soit qu’ils retournèrent simplement à leur haine primitive, dont mon

apparition venait de les détourner, ce cri fut remplacé par un mugissant

tollé de «Gargouf! Gargouf!»--tollé si plein d’avidité sanguinaire et

accompagné de menaces si atroces, que le cœur faiblissait et que l’on

devenait pâle à les entendre.

--Gargouf! Gargouf! Livrez-nous Gargouf! hurlaient-ils. Livrez-nous

Gargouf, et il mangera de l’or fondu! Livrez-nous Gargouf, et nos filles

n’auront plus rien à craindre de lui!

Je frémis à l’idée que Denise entendait; je frémis à l’idée du péril où

elle se trouvait. Les misérables d’en bas n’avaient plus rien d’humain;

l’influence de cette énergumène les transformait en démentes bêtes

fauves, ivres d’incendie et de licence. Quand la fumée du bâtiment en

feu se rabattit dans un remous et me cacha la foule dont la rauque huée

sortait de cette noirceur, je crus entendre, non des hommes, mais un

sabbat de chiens enragés.

La fumée s’écarta; et un coup de feu partit des derniers rangs.

J’entendis un carreau éclater à côté de moi. Un individu plus proche me

lança un tison enflammé qui retomba sur la corniche, flambant et

pétillant, près de mon pied. D’un coup de talon, je le projetai à bas.

Ce geste apaisa momentanément le tumulte, et je saisis l’occasion.

--Vils gredins! m’écriai-je, m’efforçant de dominer de la voix le

sifflement des flammes. Retirez-vous! Les soldats de Cahors sont en

route. Il y a une heure que je les ai envoyés chercher. Retirez-vous

avant leur arrivée, et j’intercéderai en votre faveur. Restez pour

commettre de nouveaux méfaits, et vous serez jugés à mort tous jusqu’au

dernier!

On me répondit par des hurlements dérisoires. Les soldats étaient avec

eux, ajoutaient les uns. Il n’y avait plus d’aristocrates, et leurs

châteaux appartenaient au peuple, criaient les autres. Un ivrogne

s’obstinait stupidement à brailler: «A bas la Bastille! A bas la

Bastille!»

Un instant de plus, et je perdais ma chance. J’agitai la main.

--Qu’est-ce que vous voulez? proclamai-je.

--«Justice!» vociféra l’un; et un autre: «Vengeance!» Un troisième:

«Gargouf!» Et tous en chœur: «Gargouf! Gargouf!» jusqu’au moment où

Petit-Jean apaisa le tumulte.

--Assez! intima sa voix rauque et brutale. Sommes-nous venus ici

simplement pour gueuler? Et quant à vous, seigneur, livrez-nous Gargouf,

et on vous laissera partir. Sans quoi, nous brûlons le château, et vous

tous avec.

--Vil manant! m’écriai-je. Nous avons des fusils, et...

--Les rats ont beau avoir des dents, ils grilleront! Ils grilleront!

répliqua-t-il.

Et il désigna triomphalement, de sa cognée, les bâtiments en feu.

--Ils grilleront!... Mais écoutez bien, seigneur, reprit-il, vous avez

une minute pour vous décider. Livrez-nous Gargouf à discrétion, et les

autres pourront se retirer.

--Tous?

--Oui, tous.

Je frissonnai.

--Mais Gargouf? dis-je. Allez-vous... Qu’allez-vous faire de lui?

--Le faire rôtir! rugit le forgeron, avec un affreux blasphème, et les

sacripants qui l’entouraient eurent un rire de damnés. Le faire rôtir,

après l’avoir écorché vif!

Je tremblai. De Cahors le secours ne pouvait venir avant une heure

entière. De Saux il pouvait ne pas venir du tout. La porte au-dessous de

moi ne résisterait plus guère longtemps, et ces brutes étaient trente

contre un, et affolées par leur désir de vengeance. Ils avaient des

siècles de griefs à assouvir; ils croyaient arrivé le jour du règlement

des comptes, et cette idée changeait ces rustres en démons. Les flammes

qu’ils venaient d’allumer augmentaient leur confiance. L’incendie

passait dans leurs veines.

--A bas la Bastille! A bas les tyrans!

J’hésitais.

--Une minute, cria le forgeron, avec un geste expressif; vous avez une

minute. Gargouf ou tout le monde!

--Attendez!

Je fis demi-tour et rentrai. Laissant derrière moi la clarté

fuligineuse, les pigeons tournoyants, les hideuses formes noires,

l’effroi et la confusion de la nuit, je retournai à cet autre spectacle,

guère plus réconfortant; car le palier, éclairé par deux uniques

chandelles, coulant dans leurs bobèches d’étain, n’empruntait à

l’extérieur qu’un reflet rougeâtre du sinistre. Les femmes avaient cessé

leurs lamentations et leurs sanglots, et se serraient en un groupe

silencieux et terrifié. Les vieux valets et le galopin se passaient la

langue sur les lèvres, et leurs regards allaient furtivement des armes

qu’ils tenaient à la figure du voisin. Denise seule se maîtrisait, pâle

et volontaire. Je lançai un bref coup d’œil à la svelte petite personne

en robe claire, et me détournai. Je n’osais dire ce que j’avais dans

l’esprit. Elle avait entendu, donc...

Ce fut elle qui l’exprima.

--Vous leur avez répondu? me glissa-t-elle, en me regardant dans le

blanc des yeux.

--Non, dis-je, en baissant les paupières. Ils nous ont donné une minute

pour nous décider...

--Je l’ai entendu, répondit-elle, en frissonnant. Répondez-leur.

--Mais, mademoiselle...

--Répondez-leur: jamais! jamais! s’écria-t-elle fiévreusement. Vite, ou

ils vont croire que nous pourrions céder!

Néanmoins j’hésitais, tandis que les flammes crépitaient au dehors.

Qu’importait, après tout, devant sa vie à elle, la vie de ce fripon?

Qu’importait ce déshonnête individu, qui depuis tant d’années pressurait

les pauvres et déshonorait des innocentes, comparé à sa jeunesse? Ce fut

un moment redoutable d’indécision.

--Mademoiselle, murmurai-je à la fin, en évitant son regard, vous n’avez

pas réfléchi, sans doute. Mais refuser cette offre, c’est vouloir nous

sacrifier tous... sans le sauver.

--Si fait, j’ai réfléchi! répondit-elle, avec un geste d’impatience.

J’ai réfléchi. Mais il a été le régisseur de mon père, et il l’est de

mon frère; s’il a péché, c’est à leur service. C’est donc à eux d’en

porter la peine. Et d’ailleurs, qui sait si l’on en viendra là?

reprit-elle, les traits altérés et les yeux soudain remplis d’effroi.

Ils n’oseront pas, dites! ils n’oseront jamais...

--Où est-il? demandai-je rudement.

Elle montra l’encoignure derrière elle. J’y regardai, et j’en crus à

peine mes yeux. L’homme que j’avais laissé plein du courage du

désespoir, prêt à vendre chèrement sa vie, était à cette heure ratatiné

sur lui-même, dans l’angle le plus sombre de la banquette de tapisserie.

Bien que j’eusse parlé de lui à voix basse, et sans le nommer, il

m’entendit, et relevant la tête, montra un visage digne de son attitude:

une face livide et suante de peur, une face qui, déjà vile quand la

dureté la rehaussait, semblait maintenant la plus abjecte de la terre.

Se peut-il, ô ciel! que la peur réduise un homme à cet état! Il

s’efforça de parler en rencontrant mon regard, mais aucun son ne sortit

de ses lèvres, et il ne fit que s’effondrer davantage, vraie statue de

la panique et de la culpabilité.

Je voulus savoir des autres ce qui lui était arrivé.

--Qu’a-t-il donc? demandai-je.

Personne ne répondit; mais la vérité m’apparut. Tant qu’il nous avait

vus tous dans le même péril, tant qu’il s’était considéré comme une

simple unité parmi d’autres, le courage naturel à un homme l’avait

soutenu. Mais Dieu sait quelles voix trop familières pour lui, quels

accents d’hommes affamés et de femmes déshonorées il avait perçus dans

la clameur farouche qui exigeait sa vie! quelles plaintes des défunts,

quelles malédictions d’enfants suspendus à des seins taris! En tout cas,

et quoi qu’il eût cru y entendre, ce cri de mort réclamant son sang--son

sang à lui--l’avait démoralisé. Sur-le-champ, d’un coup, ce cri l’avait

rejeté, lâche et tremblant, dans son coin, où il levait des mains

suppliantes.

Une telle peur est contagieuse. J’allai à lui, outré, et le secouai.

--Debout! chien! dis-je. Debout, et tâche de défendre ta peau, ou, par

le ciel, personne ne la défendra!

Il se releva.

--Voilà, voilà, monsieur, balbutia-t-il. Je suis prêt à lutter pour

mademoiselle. Je suis prêt...

Mais je l’entendais claquer des dents, et je voyais ses yeux errer de-ci

de-là, comme ceux d’un lièvre entouré par les chiens. Je compris que je

n’avais rien à espérer de lui. Au même moment une huée sauvage au dehors

m’avertit que notre délai expirait; et je le repoussai pour regagner la

fenêtre.

Trop tard. Je ne l’avais pas atteinte qu’un coup tonitruant retentit sur

la grande porte, et fit sursauter les chandelles et piailler les femmes.

Sur l’instant je crus que tout était perdu. Une pierre traversa la

fenêtre, suivie d’une seconde et d’une troisième. Les débris de verre

tombèrent sur nous; le courant d’air éteignit une chandelle; et les

femmes, folles de terreur et poussant des cris affreux, s’enfuirent dans

toutes les directions. Joints à cela, les rugissements de la foule

extérieure, le luminaire lugubre et les plus lugubres reflets du feu, la

confusion et la panique suprêmes, m’égarèrent au point que je restai une

minute indécis, inerte, promenant autour de moi des regards affolés. La

couardise en moi n’attendait qu’un signal. Mais quelqu’un me toucha le

bras, et me retournant je vis à mon côté Denise, la face levée vers moi.

Elle était blême, et l’épouvante qu’elle avait si longtemps contenue lui

agrandissait les yeux. Sa main pesa plus fort; elle tituba, se

raccrochant à mon bras.

--Ah! chuchota-t-elle à mon oreille, d’une voix qui m’alla droit au

cœur. Sauvez-moi! sauvez-moi! Ne reste-t-il plus aucune ressource?

Dites, monsieur? Est-ce qu’il nous faut mourir?

--Il nous faut gagner du temps, répliquai-je. (Le courage me revenait

merveilleusement, à la sentir appuyée contre moi.) Tout n’est pas fini.

Je vais leur parler.

Et l’asseyant sur la banquette, je courus à la fenêtre et m’avançai au

dehors. A première vue, les choses en étaient restées au même point. Les

flammes ondulantes, la lueur, la traînée de fumée et les étincelles,

rien n’avait changé. Mais un second coup d’œil me montra que les

incendiaires ne couraient plus çà et là autour du feu, et se massaient

en une troupe compacte juste au-dessous de moi, aux abords de la porte,

attendant qu’elle leur livrât passage. Dans l’espoir de les retarder, je

les hélai frénétiquement; j’appelai Petit-Jean par son nom. Mais le

hourvari les empêcha de m’entendre, ou bien ils ne voulurent pas

m’écouter; et pendant que je m’évertuais vainement, la grande porte céda

enfin, et avec des rugissements de triomphe la foule se rua dans le

château.

Il n’y avait plus un instant à perdre. D’un bond je repassai par la

fenêtre, tout en empoignant le fusil que Gargouf m’avait donné; mais

j’eus la stupeur de ne plus trouver personne sur le palier. La maison

tremblait sous les piétinements; les cris de triomphe résonnaient déjà

dans les corridors; dans dix secondes, la tourbe infâme serait sur nous.

Mais où donc avait passé Denise? Et Gargouf? Et les valets, les femmes

de chambre, le galopin, que j’avais laissés ici?

Confronté à l’improviste avec l’instant suprême, je demeurai tout

d’abord paralysé, comme il arrive dans les cauchemars. Puis, un premier

choc de pieds lourds retentit sur l’escalier, et je perçus un léger cri,

quelque part vers ma droite. Aussitôt je courus à la porte qui, de ce

côté, menait à l’aile gauche. Je l’ouvris précipitamment, et la

franchis, pas une seconde trop tôt. Le moindre retard, et les plus

avancés des révoltés m’auraient aperçu. Je n’eus que le temps de tourner

la clef, qui se trouvait heureusement à l’intérieur.

Au plus vite, je traversai la pièce, et me dirigeai vers l’autre

extrémité où une porte ouverte laissait échapper de la lumière. Je

traversai la pièce suivante, qui était vide, et arrivai dans la dernière

de l’enfilade.

J’y trouvai les fugitifs. Dans la précipitation de leur fuite, ils

n’avaient même pas songé à fermer la porte derrière eux. Dans ce dernier

refuge--le boudoir de la marquise, blanc et or--je les trouvai blottis

parmi les chaises à dossiers dorés et les coussins à fleurs. Ils

n’avaient apporté qu’une seule chandelle avec eux, et les soieries, les

brimborions et les bibelots sur lesquels tombait cette sombre clarté,

rendaient plus affreuses à voir leurs faces blanches et leurs prunelles

hagardes. Entassés dans le coin le plus reculé, ils me regardaient

venir.

Par un excès de lâcheté, ils avaient mis Denise au premier rang; ou

peut-être s’y plaça-t-elle dans l’attente de mon arrivée. Elle me

reconnut donc avant eux, et les rassura. Quand je pus m’entendre parler,

je demandai où était Gargouf.

Ils ne s’étaient pas aperçus de son absence, et ils se récrièrent,

disant qu’il avait pris lui-même ce chemin.

--Et vous le suiviez?

--Oui, monsieur.

Ceci expliquait leur fuite, mais non la disparition du régisseur. Au

fait, peu importait de savoir où il était allé, car il n’y avait guère

de secours à attendre de lui. Je jetai autour de moi un regard de

détresse; même les amours joufflus des lambris semblaient se railler de

notre danger. Grâce à mon fusil, j’avais un coup à tirer, je tenais une

vie entre mes mains. Mais à quoi bon? Dans un instant, d’ici une minute

ou deux au maximum, les portes seraient enfoncées, la horde de bêtes

fauves se déverserait sur nous...

--Oh! monsieur! l’escalier du réduit! Il s’est sauvé par l’escalier du

réduit!

C’était le galopin qui parlait. Lui seul gardait sa présence d’esprit.

--Où est ce réduit? dis-je.

Le gamin s’élança pour me guider, mais Denise s’empara de la chandelle

avant lui. Elle me fit retourner en arrière, dans le passage de deux ou

trois pieds qui séparait cette pièce de la seconde de l’enfilade. Dans

le mur de ce passage elle ouvrit la porte d’une espèce de réduit. En

avançant la tête, j’aperçus les premières marches d’un escalier. A cette

vue mon cœur bondit.

--Cela mène à l’étage supérieur? dis-je.

--Non, monsieur; sur le toit!

--Montez, montez vite! m’écriai-je, pris d’une impatience folle. Nous

gagnerons du temps. Vite. Ils arrivent.

Car la porte du bout de l’enfilade, la porte que j’avais fermée à clef,

je l’entendais craquer et se fendre sous leurs poussées. D’un instant à

l’autre elle pouvait leur livrer passage. D’où j’étais, en attendant de

fermer la marche, leurs cris rauques et leurs blasphèmes parvenaient à

mes oreilles. Mais la porte tint bon; ou du moins elle tint assez

longtemps. Avant qu’elle ne s’abattît, nous étions sur les marches et

j’avais fermé derrière moi la porte du réduit. Alors, me tenant aux

jupes de la femme qui me précédait, je grimpai vivement,--toujours plus

haut dans ces ténèbres où flottait un remugle de chauves-souris,--et

presque avant d’oser y croire, je me trouvai sur le toit au milieu des

fugitifs, haletant et tremblant. La lueur des communs en feu qui montait

d’en bas éclairait, proche de nous, un grand corps de cheminées; elle

rougissait le ciel au-dessus de nos têtes et empourprait le feuillage

d’un noyer qui s’élevait à la hauteur de nos yeux. Mais autour de nous

toute la déclivité inférieure de la toiture, avec les chéneaux de plomb

qui la bordaient, restaient dans les ténèbres, épaissies par le

contraste. Au-dessous, les flammes crépitaient, et d’épais nuages de

fumée s’envolaient à ras du faîte; mais où nous étions, le bruit de

l’incendie aussi bien que le tumulte de la bacchanale ne nous arrivaient

qu’atténués. Le souffle de la nuit rafraîchit nos fronts, et je

m’accordai une minute pour penser, reprendre haleine, regarder autour de

moi.

--Y a-t-il un autre accès au toit? demandai-je avec inquiétude.

--Oui, monsieur, il y en a un autre.

--Où?... Mais non, restez ici, et gardez cette porte, dis-je, en passant

mon fusil à l’homme qui venait de me répondre. Et que ce gamin vienne

avec moi, pour me montrer. Mademoiselle, restez ici, je vous prie.

Le galopin m’emmena jusque tout au bout du toit, et me montra une large

trappe qui s’ouvrait dans une lame de plomb, entre les deux versants.

Cette trappe n’avait pas de fermeture à l’extérieur, et je restai tout

d’abord perplexe; mais j’aperçus, quelques pieds plus loin, un grand tas

de briques, déposé là, me dit-on plus tard, au cours de réparations.

J’entrepris de les faire passer au plus vite sur la trappe, et le gamin

suivit mon exemple. Au bout de deux minutes nous en avions empilé une

bonne centaine sur le panneau. J’ordonnai à mon compagnon d’en ajouter

encore autant, puis le laissai à l’œuvre et courus rejoindre les femmes.

On pouvait toujours brûler la maison sous nos pieds; cela restait trop

certain, et il en résulterait pour nous une mort affreuse. Néanmoins je

respirais plus librement ici. Dans le boudoir blanc et or de la

marquise, parmi les miroirs et les amours, les capitonnages de soie et

les Vénus peintes, le cœur me défaillait. J’étouffais, dans cette pièce

aux lourds parfums; je m’y représentais les brutes paysannes s’élançant

sur nous, sur les femmes hurlantes, tapies en vain derrière les chaises

et les bergères; et cette imagination odieuse m’accablait. Ici, à

découvert, sous le libre ciel, nous pouvions tout au moins mourir en

combattant. Au delà des chéneaux, s’ouvrait le vide; le moins brave

n’avait ici rien de plus à craindre que la mort. En outre nous obtenions

un répit, car le bâtiment était vaste, et le feu ne pouvait l’envelopper

tout de suite jusqu’au haut.

Le secours aussi viendrait peut-être. Abritant mes yeux de la clarté

inférieure, je regardai dans la direction du village et sur la route de

Cahors. D’ici une heure au plus, le secours pouvait arriver. La lueur de

l’incendie devait se voir de plusieurs lieues; elle aiguillonnerait les

vengeurs. L’abbé Benoît, également, s’il trouvait de l’aide, pouvait

être ici à tout moment. Il nous restait de l’espoir.

Soudain, comme nous étions réunis, les femmes sanglotant et gémissant,

le vieux serviteur parla.

--Où est M. Gargouf? chuchota-t-il tout bas.

--Oh! m’écriai-je, je l’avais oublié.

--Il est monté ici, reprit l’homme, en regardant autour de lui. Cette

porte était ouverte, monsieur le vicomte, quand nous y sommes arrivés.

--Hé bien alors, où est-il?

Je regardai à la ronde. Tout le toit, je l’ai déjà dit, était sombre; il

n’était pas tout entier au même niveau; et çà et là des cheminées

obstruaient la vue. Dans l’obscurité, le régisseur pouvait à notre insu

se trouver caché près de nous; à moins qu’il ne se fût précipité à bas,

de désespoir. Cependant, le gamin que j’avais laissé auprès du tas de

briques arriva en courant.

--Il y a quelqu’un là-bas! dit-il.

Et, terrifié, il s’accrocha au vieux valet.

--Ce doit être Gargouf! répliquai-je. Attendez-moi ici!

Et, sans écouter les femmes qui me suppliaient de rester, je m’avançai

rapidement sur les plombs jusqu’à l’autre trappe, et fouillai des yeux

les ténèbres. Tout d’abord je ne vis personne, quoique la lumière

reflétée par les arbres eût permis de distinguer un individu placé plus

près du faîte. Mais bientôt je perçus un léger mouvement: il y avait

quelqu’un là-bas, tout au bord du toit. Je m’avançai avec précaution, ne

sachant à qui j’avais affaire; et contre un corps de cheminée je

découvris Gargouf.

Il était accroupi sur le faîtage, dans l’ombre la plus noire, à

l’endroit où le mur terminal de l’aile du levant dominait le jardin par

où j’étais entré. Ce mur terminal n’avait pas de fenêtres, et la plus

grande partie du jardin au-dessous restait dans l’obscurité, car l’angle

de la maison s’interposait entre lui et les bâtiments en feu. Je crus

que le régisseur s’était enfui jusque-là, pour se cacher, et j’attribuai

à l’obscurité qu’il ne me reconnût pas. A mon approche, il se dressa à

genoux sur le rebord, et me fit face, en grondant comme un chien.

--Arrière! dit-il, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Arrière,

ou sinon...

--Du calme, l’ami, répliquai-je posément, et commençant à croire que la

peur lui troublait la cervelle. C’est moi, M. de Saux.

--Arrière! était sa seule réponse, et bien qu’il fût accroupi si bas que

je ne pouvais voir sa silhouette se détacher sur les arbres éclairés, je

vis reluire le canon du pistolet dont il m’ajustait. Arrière! Donnez-moi

une minute! rien qu’une minute (sa voix chevrotait) et je ferai la nique

à ces démons! Si vous approchez, si vous donnez l’alarme, je ne mourrai

pas seul! Non, je ne mourrai pas seul! Arrière!

--Êtes-vous fou? dis-je.

--Arrière, ou je fais feu! grogna-t-il. Je ne mourrai pas seul.

Il était agenouillé tout au bord du toit, se retenant de la main gauche

à la cheminée. Dans cette position, m’élancer sur lui c’était courir à

la mort; et je n’avais rien à y gagner. Je reculai d’un pas. A l’instant

même où j’exécutais ce geste, il passa par-dessus le bord et disparut.

Avec un recul involontaire, je respirai profondément, et prêtai

l’oreille. Mais je ne perçus aucun bruit de chute; et comme une nouvelle

idée me venait à l’esprit, je m’avançai jusqu’au bord et regardai

par-dessus.

Le régisseur était suspendu en l’air, à une dizaine de pieds au-dessous

de moi. Il descendait; il descendait d’un pied à la fois, lentement, par

saccades; sa forme obscure devenait de plus en plus vague.

Instinctivement je tâtai autour de moi; et au bout d’une seconde ma main

rencontra la corde qui le soutenait. Elle était amarrée à la cheminée.

Alors je compris. Ce mode d’évasion qu’il avait conçu, et en prévision

duquel il tenait peut-être la corde toute prête, ce parfait vilain en

avait conservé l’idée pour lui seul, afin d’améliorer ses chances, et

pour n’avoir point à céder le pas à Denise et aux femmes. A cette

découverte, dans le premier moment d’indignation, je fus presque tenté

de couper la corde et de le faire choir; puis je songeai que s’il

s’échappait, le chemin restait libre pour d’autres. Juste comme je

pensais à cela, je vis dans le jardin au-dessous de moi briller soudain

un éclat de lumière, et un flot d’une quinzaine de révoltés surgit du

coin, et se dirigea vers la porte par laquelle j’avais pénétré dans le

château.

Je retins mon souffle. Le régisseur, suspendu au-dessous de moi et

arrivé alors à mi-chemin du sol, s’arrêta, et ne fit plus un mouvement.

Mais il balançait encore un peu de-ci de-là, et dans la vive lumière des

torches que portaient les nouveaux venus, je distinguais chaque nœud de

la corde, et même le bout traînant sur le sol, auquel se communiquait

son mouvement.

La cocarde rouge · 第 8 / 26 段