aux carrefours, constituaient à peu près tout l’éclairage public de la
ville. Aussi, quand je fis halte pour laisser souffler mon cheval au
haut de la côte, passé le pont Valentré, et jetai un regard en arrière
sur Cahors, je ne vis que ténèbres, interrompues çà et là d’une touche
de clarté jaunâtre, qui montrait un pan de mur ou le bord d’un toit.
Rien d’autre ne décelait le mystère de la cité endormie.
Tout autour, la rivière recourbait sa luisance à peine discernable.
Par-dessus, des nuages couraient dans le ciel, et un vent, froid pour la
saison, ou du moins froid par contraste avec la chaleur du jour, me
rafraîchissait le sang et peu à peu m’emplissait l’âme de la solennité
de la nuit.
Pendant que les chevaux reprenaient haleine, la fièvre qui m’avait
possédé au cours des dernières heures s’apaisa, ne laissant derrière
elle qu’un étonnement mêlé de regrets. Mon exaltation disparue, la scène
à laquelle je venais d’assister perdit tout attrait; et je ne tardai
guère à la juger plus sévèrement. La paix nocturne me laissait percevoir
une fausse note dans les cyniques vantardises et dans les projets,
égoïstes au dernier point, que je venais d’écouter durant des heures. Ce
«La France, c’est nous» de la marquise, qui avait sonné si bien au
milieu des lumières et des scintillements du salon, parmi les dentelles,
les coiffures «en fripons» et les gilets fleur-de-pêcher, apparaissait
une folie en présence de la nuit grandiose qui recélait vingt-cinq
millions de Français.
Néanmoins, ce que j’avais fait était fait. Je portais à ma boutonnière
la cocarde blanche; j’étais voué à l’ordre, et à mon ordre. Et cela
valait peut-être mieux ainsi. Mais, à la réflexion, mon enthousiasme
tomba; et par un singulier mécanisme, à mesure qu’il s’affaissait, et
que le souvenir de la scène où je venais de prendre part perdait son
emprise, le devoir qui m’avait amené à Cahors recouvrait son importance.
Plus s’affaiblissait l’influence de Mme de Saint-Alais, plus se
renforçait l’image de sa fille, assise dans son carrosse, solitaire et
effrayée. A la fin, je remontai vivement à cheval, et m’évertuai à
oublier mes pensées dans la rapidité de ma course.
Mais il n’est pas aussi aisé de s’échapper à soi-même la nuit que le
jour. Le bruit du vent dans les châtaigniers, les nuages en fuite et le
dur retentissement des sabots sur la route, m’imprégnaient pour ainsi
dire d’une gravité qui ralentissait le cours de mon sang. Les gens de ma
suite parlaient d’une voix endormie ou trottaient en silence. Je pouvais
me croire à cent lieues de la ville. Pas une lumière sur le plateau.
Dans le monde nocturne où nous nous enfoncions, dans ce monde de noires
et mystérieuses silhouettes apparues soudain sur le ciel pâle, et aussi
vite résorbées, nous étions les seuls êtres vivants.
A la fin nous atteignîmes la hauteur qui domine Saint-Alais, et je
cherchai aussitôt des lumières au fond de la vallée, oubliant qu’il
allait être minuit dans une heure, et que depuis longtemps le village
était plongé dans le sommeil. Cette déception, avec la lenteur de notre
allure, car l’abrupte descente nous forçait d’aller au pas,
m’impatientait; et quand j’ouïs derrière moi, au bout d’un instant, un
bruit particulier, que je connaissais trop bien, j’éclatai.
--Arrête, imbécile! m’écriai-je, en retenant mon cheval et me retournant
sur ma selle. Cette jument a cassé son fer encore une fois, et tu
continues comme si de rien n’était. Descends et regardes-y. Crois-tu
donc...
--Excusez, monsieur, balbutia Gilles, qui s’était endormi sur sa selle.
Il se laissa glisser à bas. La jument qu’il montait, une bête de
prix,--avait le tic de casser un de ses fers de derrière; après quoi, à
la première occasion, elle se mettait à boiter. Buton avait essayé sur
elle tous les modes de ferrure, mais sans succès.
Je sautai à terre pendant que le valet soulevait le pied de sa bête. Mon
oreille ne m’avait pas trompé: le fer était cassé. Gilles s’efforça
d’enlever le fragment de métal resté sur le sabot, mais la jument était
rétive, et il dut y renoncer.
--Elle ne peut aller jusqu’à Saux dans cet état, m’écriai-je avec
colère.
Les deux hommes restèrent silencieux une minute, en considérant la bête.
Puis Gilles parla.
--La forge de Saint-Alais n’est pas à cent cinquante toises en
descendant l’allée, monsieur, dit-il. Et le tournant est là-bas. Nous
pourrions éveiller Petit-Jean, l’amener ici avec ses tenailles. Mais...
--Mais quoi? fis-je d’un ton bourru.
--Je me suis disputé avec lui à la foire de Cahors, monsieur, répondit
Gilles piteusement, et je crains qu’il ne veuille pas venir pour nous.
--Très bien, dis-je avec brusquerie. C’est moi qui irai. Et toi, reste
ici, et fais tenir cette bête tranquille.
André tint l’étrier pour m’aider à monter. La maréchalerie, la première
baraque du village, était à cinq cents pas plus loin, et
raisonnablement, j’aurais dû y aller à cheval. Mais mon irritation me
portait à faire tout le contraire de ce qu’on me proposait, et, refusant
rudement son aide, je partis à pied. Au bout de cinquante pas,
j’arrivais au chemin de traverse qui mène à Saint-Alais, et je m’y
engageai, cessant aussitôt de percevoir l’allègre tintement des mors et
le bruit des voix humaines.
Des peupliers s’élevaient de chaque côté sur les hauts talus qui
encaissaient l’allée; il y faisait noir comme dans un four, et je
marchais presque à tâtons. Un faux-pas que je fis acheva de m’exaspérer,
et je maudis les Saint-Alais pour leurs ornières et la lune pour son
coucher prématuré. Le susurrement continuel des peupliers
m’accompagnait, et, je ne sais pourquoi, me persécutait. Je trébuchai de
nouveau, et pestai contre Gilles, puis je m’arrêtai, prêtant l’oreille.
Bien qu’engagé dans ce chemin creux, le tintement des mors me parvenait
de nouveau, comme si les chevaux me suivaient.
Je m’irritai tout d’abord, croyant que les valets avaient enfreint mes
ordres. Mais je m’aperçus que ce bruit m’arrivait de devant, et qu’il
était plus fort et plus grave que le cliquetis d’une gourmette ou d’une
bride. Je m’avançais péniblement, assez surpris, lorsqu’une lueur vague
et rougeoyante, qui brillait dans les ténèbres, entre les peupliers, me
porta à croire que l’on travaillait à la forge.
Je trouvai la circonstance heureuse, quoique singulière. Mais au-delà
d’un tournant, j’arrivai en vue de la maréchalerie. Je m’arrêtai
stupéfait. La forge était en pleine activité. Deux marteaux
fonctionnaient; je les voyais s’élever et retomber, et je les entendais
battre le métal en cadence. La rouge réverbération du foyer inondait la
route, embrasait les arbres d’en face, et projetait sur le ciel leurs
ombres démesurées.
Ce spectacle me plongea dans le dernier étonnement, car il était presque
minuit. Par bonheur, je vis autre chose qui m’étonna davantage encore,
et retint mes pas. Entre la forge et la haie contre laquelle je me
trouvais, une quantité d’hommes en mouvement s’affairaient de-ci de-là,
des hommes aux bras nus et aux têtes hirsutes, dépoitraillés, la peau
noircie et brûlée. J’aurais pu les compter difficilement, car ils se
déplaçaient trop vite; et je n’essayai pas de le faire. Il me suffit de
voir qu’une moitié d’entre eux portaient des piques et des fourches,
qu’un individu les répartissait par escouades, leur donnant des
instructions; et que, nonobstant la manœuvre régulière des marteaux, une
hâte sauvage caractérisait leurs mouvements.
Tout d’abord je restai pétrifié. Puis instinctivement, je me rapprochai
de la haie, dans l’ombre, et regardai de nouveau. Celui qui jouait le
rôle de chef portait sur son épaule une cognée, dont le large fer, sous
les lueurs de la fournaise, semblait ruisseler de sang. Cet individu ne
tenait pas en place. Tantôt il allait d’un groupe à l’autre,
gesticulant, prodiguant les ordres et les encouragements, ou bien il
retirait un homme d’une escouade et l’introduisait de force dans la
voisine; ou bien il faisait une courte harangue, dont je ne voyais que
la mimique, car je me trouvais éloigné de cent pas; ou bien il pénétrait
dans la forge, et sa large carrure interceptait momentanément la
lumière. C’était Petit-Jean, le forgeron.
Je mis à profit l’obscurité passagère qui résulta de l’une de ces
occultations, pour me rapprocher un peu. Je ne doutais en rien que tout
cela présageât du sang, du feu, des crimes, des flammes montant vers le
ciel, des cris d’épouvante dans la nuit. Mais je voulais en savoir
davantage. Je me rapprochai donc, tour à tour me défilant le long de la
haie, ou me coulant dans le fossé, tant qu’à la fin cinq ou six toises
seulement me séparèrent de la horde. Arrivé là, je restai immobile,
tandis que Petit-Jean ressortait pour distribuer une nouvelle brassée
d’armes, agrippées aussitôt par des poignes avides. Je pouvais entendre,
à cette heure, et ce que j’entendis me fit frémir. Le nom de Gargouf
volait de bouche en bouche. On dévouait à d’atroces tortures et à des
morts lentes le régisseur de Saint-Alais; on allait lui faire expier
enfin tous ses vieux péchés, ses attentats, ses tyrannies, hautement
dénoncés pour la première fois.
Enfin, quelqu’un donna le signal, en criant à pleine voix: «Au château!
au château!» et à ce cri, les sentiments que m’inspirait le spectacle se
métamorphosèrent en une terreur pressante. J’allai pour m’élancer. Je
voulais apparaître en pleine lumière à ces hommes, les convaincre, les
menacer, les supplier, les détourner de leur projet par un moyen
quelconque. Mais un seul instant de réflexion me démontra la vanité de
cette tentative. Ceux que j’avais devant moi n’étaient plus ces paysans
que j’avais connus depuis toujours; ce n’étaient plus des croquants
mornes et résignés, mais bien des bêtes féroces; je le lisais dans leurs
gestes et dans la raucité de leurs voix. En me montrant je n’aboutirais
qu’à me faire massacrer. Par cette considération je me reculai, gagnai
le plus épais de l’ombre, et tournant les talons, m’élançai dans
l’avenue. Les ornières et l’obscurité n’avaient plus aucune importance
pour moi. Si je trébuchais, je ne le remarquais même pas. Si je tombais,
je ne m’en souciais. En moins de deux minutes, j’arrivai tout hors
d’haleine devant mes serviteurs ébahis, et m’évertuai à leur expliquer
vite ce qu’ils devaient faire.
--Le village a pris les armes! haletai-je. Ils veulent brûler le
château, et Mlle Denise y est! Toi, Gilles, monte à cheval, galope, sans
perdre une minute, jusqu’à Cahors, et dis-le à M. le marquis. Il doit
amener tout ce qu’il pourra de renforts. Et toi, André, va-t’en à Saux.
Vois l’abbé Benoît. Prie-le de faire tout son possible... d’amener tout
ce qu’il pourra.
Au lieu de répondre, ils restaient bouche bée, à considérer les
ténèbres.
--Et la jument, monsieur? demanda enfin l’un d’eux, niaisement.
--Imbécile! qu’elle aille au diable! m’écriai-je. Il est bien question
de jument! Ne comprends-tu pas que le château...
--Et vous, monsieur?
--Je vais gagner le château par l’aile du jardin. Allons, en route! En
route, mes amis! Cent livres à chacun de vous si l’on sauve le château!
Je leur dis le château, parce que je n’osais parler de ce que j’avais en
réalité dans l’esprit; parce que je n’osais me représenter l’innocente
jeune fille au pouvoir de ces monstres. Mais ce fut cette pensée qui me
stimula, ce fut elle qui me donna la force, tandis que mes gens
s’éloignaient à peine, de me frayer un passage à travers l’épaisseur de
la haie, comme s’il se fût agi d’une simple toile d’araignée. Une fois
de l’autre côté, à découvert, je traversai à toute vitesse un champ,
puis un second, côtoyai le village, et me dirigeai sur les jardins qui
aboutissaient à l’aile orientale du château. Je les connaissais bien:
leur partie la plus éloignée des bâtiments, et de l’accès le plus
facile, était un taillis dans lequel j’avais joué maintes fois étant
petit. Il n’y avait alentour, en fait de clôture, qu’une palissade de
planches, et plus rien entre ce taillis et la partie plus soignée du
jardin. Ouvrant sur ce jardin, une poterne donnait accès à un corridor
qui menait au grand vestibule du château. Le bâtiment, oblong et
régulier, agrandi par le père du marquis, comprenait deux ailes et un
corps central. A cent pas de la façade commençait la rue du village; une
large avenue, poudreuse et mal ombragée, allait de l’entrée principale
au portail, dont les grilles restaient ouvertes jour et nuit.
Les séditieux n’avaient donc à franchir qu’une courte distance; nul
obstacle ne les séparait de la maison, et une fois arrivés là, ils n’en
trouveraient d’autres que des portes et des volets sans résistance, si
même ces derniers étaient clos. Tout courant, je songeais avec effroi à
ce manque absolu de protection, et je voyais déjà les misérables
enfoncer les portes, envahir les parquets cirés, et s’engouffrer dans le
large escalier.
Cette pensée me donnait des ailes. J’avais plus de chemin à faire
qu’eux, et des haies à franchir, mais les premiers bruits de leur
approche n’avaient pas encore atteint la maison, que je me trouvais déjà
dans le taillis, où je me frayais un chemin, butant contre les souches
et les buissons, tombant à plusieurs reprises, couvert de sueur et de
poussière, mais toujours allant de l’avant.
A la fin je débouchai à l’air libre du jardin, parmi les allées
ombreuses, les nymphes et les faunes; et je regardai vers le village.
Une sinistre lueur rouge apparaissait au loin parmi les troncs de
l’avenue; une rumeur de voix s’élevait... Ils arrivaient! Je ne perdis
que le temps d’un simple coup d’œil, et je descendis au galop entre les
statues de l’allée. Dix secondes de plus, et j’entrais dans l’ombre plus
dense du château, j’atteignais la porte... Je l’éprouvai d’un coup
d’épaule. Elle résistait! Elle résistait, alors que chaque seconde était
sans prix. Je ne pouvais plus voir les lueurs des torches, ni entendre
les voix de la foule, car l’angle de la maison les interceptait; mais je
n’imaginais que trop vivement leur approche: je les croyais déjà à la
grande porte.
Je martelai les panneaux à coups de poing; puis je cherchai à tâtons la
poignée de la serrure et la trouvai. Elle tourna, mais la porte tint
bon. Je la secouai. Je la secouai de nouveau, frénétiquement. A la fin,
oubliant la prudence, j’appelai, de plus en plus haut. Alors, après un
siècle, me sembla-t-il, où je restai à panteler parmi les ténèbres,
j’ouïs dans le corridor des pas mal assurés qui s’approchaient, et vis
naître et s’éclairer sous la porte une raie de lumière. Enfin, une voix
chevrotante interrogea:
--Qui est là?
--M. de Saux, répliquai-je avec impatience, M. de Saux! Faites-moi
entrer! Faites-moi entrer, vous dis-je!
Et je heurtai les panneaux avec colère.
--Mais, monsieur, répondit la voix de plus en plus chevrotante, qu’y
a-t-il donc?
--Ce qu’il y a? Ils vont mettre le feu au château, imbécile!
m’écriai-je. Ouvrez! ouvrez! si vous ne voulez pas être brûlés vifs!
Après une dernière hésitation, l’homme ôta la barre. En un clin d’œil,
je me trouvai à l’intérieur, dans un étroit corridor aux murs salés et
décrépits. Un vieil homme, édenté et sénile, un vieux valet que j’avais
vu souvent occupé à dévider de la laine dans l’antichambre, se tenait
devant moi, porteur d’un flambeau de fer. A ma vue, la lumière vacilla
dans sa main, et il ouvrit une bouche démesurée. Je compris que je
n’avais rien à attendre de lui, et je lui arrachai la barre pour
l’assujettir de nouveau moi-même. Puis j’empoignai le flambeau.
--Vite! fis-je tout palpitant. Menez-moi auprès de votre maîtresse.
--Monsieur?
--A l’étage! vite! à l’étage!
Il voulut parler, mais je ne m’attardai pas à l’écouter. Connaissant le
chemin, et en possession de la lumière, je le plantai là et me
précipitai dans le corridor. Après avoir trébuché contre plusieurs
matelas étalés par terre, et destinés apparemment à la valetaille,
j’arrivai dans le vestibule. Mon lumignon éclairait à peine cet antre de
ténèbres. Mais il me suffit pour voir que la porte était barricadée, et
je me dirigeai vers l’escalier. Je mettais le pied sur la première
marche, quand le vieux valet, qui me suivait de toute la vitesse dont
ses jambes flageolantes étaient susceptibles, alla donner contre un
rouet qui se trouvait là. Le rouet se renversa à grand bruit, et
aussitôt un chœur de cris et de lamentations s’éleva, au-dessus de nos
têtes. J’escaladai les marches quatre à quatre, et sur le palier trouvai
mes criards, réunis en un groupe terrifié, auprès d’une chandelle de
suif posée sur le parquet, et dont la douteuse lueur était bien faite
pour augmenter leurs alarmes. Les plus proches de moi étaient un vieux
valet de pied et un galopin, dont les yeux terrifiés rencontrèrent les
miens tandis que je montais les dernières marches. Derrière eux, et
blotties contre une banquette de tapisserie adossée au mur, j’aperçus le
reste: trois ou quatre femmes, qui piaillaient et se cachaient la figure
dans les jupes de leurs voisines. Sans lever les yeux ni tenir compte de
ma présence, elles continuèrent à pousser des cris.
Le vieillard, d’un juron chevrotant, essaya de les faire taire.
--Où est Gargouf? lui demandai-je.
--Il est allé barrer les portes de derrière, monsieur, répondit-il.
--Et mademoiselle?
--La voilà.
Ce disant il s’écarta, et me montra une épaisse tenture qui cachait la
fenêtre ogive du palier. Je la vis s’agiter, et de ses plis émergea
Denise, son petit minois puéril couvert de pâleur, mais singulièrement
calme. Elle portait une robe claire et flottante, ajustée en hâte, et
ses cheveux non coiffés retombaient sur ses épaules. A la faible lueur
des deux chandelles et dans la confusion, elle ne m’aperçut pas tout
d’abord.
--Gargouf est-il revenu? demanda-t-elle.
--Non, mademoiselle, mais...
L’homme alla pour me désigner; elle l’interrompit d’une exclamation de
colère.
--Faites taire ces idiotes, dit-elle. Oh! faites taire ces idiotes! Je
ne m’entends pas moi-même! Que quelqu’un aille me chercher Gargouf!
Êtes-vous tous incapables de rien faire?
L’un des vieux valets se mit en route d’un air affairé, laissant au
milieu du groupe affolé de terreur la frêle et pâle jeune fille qui de
tout son pouvoir se défendait contre la crainte. La tenture sombre
qu’elle avait derrière elle mettait bien en relief la beauté de son
visage et de ses formes, mais l’admiration était le dernier de mes
soucis.
--Mademoiselle, dis-je, vous allez fuir par la porte du jardin.
Elle tressaillit et me regarda fixement, de ses yeux dilatés.
--Monsieur de Saux, murmura-t-elle. Vous ici? Je ne... Je ne comprends
pas. Je croyais...
--Tout le village est en marche, dis-je. Dans un moment ils seront ici.
--Ils y sont déjà, répondit-elle d’une voix faible.
Elle voulait dire seulement que par la fenêtre elle venait de les voir
approcher; mais la sourde rumeur qui montait dans l’air, au dehors, et
traversait les murs, à chaque instant plus haute et plus menaçante, fit
interpréter ses paroles autrement. Les femmes pâlirent en l’écoutant et
redoublèrent de lamentations. Un faux mouvement convulsif de l’une
d’elles renversa l’un des flambeaux. Le vieillard qui m’avait ouvert se
mit à pleurer.
--Morbleu! criai-je rudement, ces oiseaux de malheur ne se tairont-ils
pas?
Car ce vacarme m’empêchait de réfléchir, et la réflexion était plus
nécessaire que jamais.
--Taisez-vous, idiotes, continuai-je, personne ne vous fera de mal, à
vous. Et vous, mademoiselle, veuillez venir avec moi. Il n’y a pas un
instant à perdre. Le jardin par où je suis entré...
Mais elle me regarda de telle sorte que je me tus.
--Est-il indispensable de partir? interrogea-t-elle. N’y a-t-il plus
d’autre moyen, monsieur?
Le brouhaha, au dehors, devenait plus violent.
--Qu’avez-vous en fait d’hommes? dis-je.
--Voici Gargouf, répondit-elle. Il vous le dira.
Je me tournai, et vis surgir de la cage d’escalier le régisseur, comme
toujours dur et sévère. Il tenait un flambeau d’une main et un pistolet
de l’autre; et je remarquai dans son regard une expression de fureur
concentrée. A son aspect, les femmes se remirent à brailler de plus
belle. Mais je fus bien aise de le voir, car lui du moins ne montrait
aucun signe de faiblesse. Je lui demandai combien il avait d’hommes.
--Ils sont devant vous, répliqua-t-il, sèchement, sans paraître étonné
de ma présence.
--C’est là tout?
--Il y en avait trois autres, dit-il. Mais j’ai trouvé les portes
déverrouillées, et les oiseaux envolés. Je réserve à l’un d’eux ceci,
reprit-il, avec un sombre regard sur son pistolet.
--Il faut que mademoiselle s’en aille.
Il haussa les épaules avec une indifférence qui me mit hors de moi.
--Comment voulez-vous? fit-il.
--Par la porte du jardin.
--Ils y sont. Le château est cerné.
Je jetai un cri de détresse; et au même moment, comme pour confirmer son
dire, un coup furieux retentit sur la grande porte d’entrée, et
réveillant tous les échos de la maison, proclama que l’heure fatale
était venue. Un second coup suivit le premier, puis une grêle de coups.
Tandis que les servantes braillaient en s’accrochant les unes aux
autres, j’échangeai un regard avec Denise.
--Il faut vous cacher, murmurai-je.
--Non, non, fit-elle.
--Nous trouverons bien un endroit, dis-je, en jetant à la ronde un
regard angoissé, et sans tenir compte de sa réponse. (Le fracas des
coups devenait assourdissant.) Dans le...
--Je ne me cacherai pas, monsieur, déclara-t-elle.
Son visage était blême, et ses yeux vacillaient à chaque coup. Mais
celle que j’avais devant moi n’était plus la jeune vierge qui était
restée muette en ma présence quelques jours plus tôt; c’était bien Mlle
de Saint-Alais, dépositaire d’un long passé d’honneur.
--Ce sont nos vassaux. Je vais leur parler, reprit-elle en s’avançant
avec bravoure, malgré le tremblement de ses lèvres. Et s’ils osent...
--Ils ont perdu le sens, répliquai-je. Ils sont fous! Mais il reste une
chance, et je n’en vois guère d’autre. Si je m’adresse à eux avant
qu’ils n’aient pénétré, je réussirai peut-être. Un instant,
mademoiselle; masquez cette lumière, je vous prie.
Quelqu’un m’obéit; je me retournai fiévreusement et saisis la tenture.
Mais Gargouf me devança. Il retint mon bras, et arrêta mon geste.
--Qu’est-ce donc? Qu’allez-vous faire? grogna-t-il.
--Leur parler de la fenêtre.
--Ils ne vous écouteront pas.
--N’importe, je veux essayer. Que nous reste-t-il d’autre?
--Des balles et de l’acier, répondit-il, d’un ton qui me fit frémir.
Voilà les fusils de chasse de M. le marquis; ils portent juste.
Prenez-en un, monsieur le vicomte; je prendrai l’autre. Il en reste
encore deux, et nos hommes savent tirer. Nous tiendrons l’escalier, à
tout le moins.
Je pris machinalement l’un des fusils, au milieu de cet affreux
tintamarre: des lamentations et un tonnerre de coups à l’intérieur; au
dehors, les hurlements farouches de la foule forcenée. Nul secours à
attendre, de toute une heure; et sur le moment le cœur me défaillit dans
cette passe désespérée. J’admirai le courage du régisseur.
--Vous n’avez pas peur? lui demandai-je.
Je savais à quel point il avait foulé les pauvres misérables du dehors;
combien il les avait affamés, pressurés et maltraités depuis de longues
années.
Il maudit ces brutes.
--Vous défendrez mademoiselle? dis-je fiévreusement.
Je voulais, je crois, me fortifier de son assurance.
Il m’étreignit la main dans une poigne de fer, et je n’en demandai pas
davantage. Mais au bout d’un instant je poussai un cri.
--Ah! mais ils vont mettre le feu au château! exclamai-je. A quoi bon
tenir l’escalier, s’ils nous grillent comme des rats?
--Nous mourrons ensemble, fut sa seule réponse.
Et décochant un coup de pied à l’une des pleurardes accroupies:
--Te tairas-tu, carogne! dit-il. Crois-tu que ça te sauvera, de
brailler?