--En ce cas, dis-je avec indignation, c’est l’heure pour la noblesse

de...

--Prendre la tête et de gouverner? poursuivit-il. Par l’intermédiaire de

qui? D’une poignée de valets et de gardes-chasse? Contre le peuple?

Contre cette multitude que vous avez vue sur le marché de Cahors?

Impossible, monsieur.

--Mais le monde va être sens dessus dessous, dis-je.

--Il n’en aura que plus grand besoin d’un soutien fort et immuable...

Qui n’est pas de ce monde, répondit-il avec dévotion.

Et se découvrant, il médita un instant. Puis il reprit:

--Mais voici la chose. Doury m’apprend que la noblesse se rassemble à

Cahors, dans le but de s’associer, comme vous le proposez, et de faire

échec au peuple. Or, cela ne peut être qu’inutile, et cela peut être

pis. Cela peut amener les excès mêmes qu’on cherche à prévenir.

--Amener des excès à Cahors?

--Non, dans le pays. Buton, à coup sûr, n’a pas parlé à la légère. C’est

un brave homme, mais il en connaît d’autres qui ne le sont pas, et il y

a des châteaux bien isolés en Quercy, et de faibles femmes qui n’ont

jamais subi le contact d’une main grossière, et des enfants...

--Mais, criai-je, hagard, c’est donc une Jacquerie que vous redoutez?

--Dieu le sait, fit-il gravement. Les pères ont mangé des fruits acides,

et leurs fils en ont les dents agacées. Depuis combien d’années ceux de

Versailles gaspillent-ils la sueur du paysan, son sang, sa chair, sa

substance! Qui sait s’ils ne le paieront pas de leur vie! Mais à Dieu ne

plaise, monsieur, à Dieu ne plaise!... Quoique, si jamais... l’heure est

venue, à présent.

* * * * *

Après son départ, je n’eus plus de repos. Ses paroles m’avaient donné la

fièvre. Quels événements ne pouvaient se passer, tandis que j’étais là

inactif! Et, pour étancher ma soif de nouvelles, je montai à cheval et

me mis en route vers Cahors. La journée était brûlante, l’heure mal

choisie pour une promenade; mais l’exercice me fit du bien. Je me

dégageai peu à peu du tourbillon de pensées où m’avaient plongé les

craintes du curé, venant après l’avertissement de Buton. Depuis lors, je

n’avais vu les choses que par leurs yeux; je m’étais laissé égarer par

leurs imaginations; et la perspective d’une France gouvernée par un tas

de maréchaux ferrants et de maîtres de poste m’avait paru moins étrange

qu’elle ne commençait de le faire, à cette heure où j’avais tout loisir

de l’examiner avec calme, en montant la longue côte qui se trouve à une

lieue de Saux et deux de Cahors. La folle idée de toute une noblesse

fuyant comme des lièvres devant ses vassaux, ne m’était pas encore

apparue aussi folle.

A la réflexion, je voyais peu à peu les choses sous leurs vraies

dimensions, et je me qualifiais de nigaud. Une Jacquerie? Trois siècles

et plus avaient passé depuis les âges de ténèbres où la France avait

connu cette calamité. Qui donc, sauf un enfant perdu dans la nuit, ou

une romanesque jeune fille enfermée dans son donjon, pouvait croire à

leur retour? A la vérité, quand je passai devant Saint-Alais, qui est

situé un peu à l’écart, au pied de la hauteur, je vis, à l’entrée de la

route qui mène au village, un rassemblement de têtes qui auraient dû

être courbées sur le hoyau, et dans ce groupe patibulaire de mécontents,

des prunelles de braise luisaient sous des orbites creuses, en l’attente

de Dieu sait quoi. Mais j’avais déjà vu pareils attroupements, jadis,

dans les mauvaises années, lorsque la récolte manquait, ou lorsqu’un

abus trop excessif de la part du seigneur poussait les paysans à se

croiser les bras et à quitter le sillon. Et jamais ces révoltes

n’aboutissaient à rien, si ce n’est tout au plus à quelque pendaison.

Pourquoi irais-je croire cette fois-ci qu’il en sortirait davantage, ou

qu’une étincelle dans Paris dût allumer un incendie chez moi?

En fait, j’étais à peu près réconforté, et je riais de ma candeur. Le

curé avait donné libre cours à ses vaticinations, et l’ignorance et la

crédulité de Buton avaient fait le reste. Quelle absurdité sans nom, je

le voyais maintenant, de supposer que la France, la première des

nations, la mieux équilibrée, la plus civilisée de toutes, cette France

où depuis deux siècles personne n’avait bravé impunément le pouvoir

royal, pût devenir tout à coup le théâtre de sauvages excès? Quelle

absurdité folle de supposer qu’un ramassis de roturiers et de canaille

en ferait un jour son Petit Trianon?

J’en étais là de mes pensées, lorsque leur cours fut détourné par

l’apparition d’un carrosse qui surgit lentement au sommet de la côte où

je m’engageais, et s’apprêta à descendre la route. Un instant il se

profila nettement sur le ciel, avec la silhouette ventrue du cocher, et

dépassant de la caisse, les deux têtes des laquais ballottés par

derrière. Puis il se mit à dévaler prudemment vers moi. Les laquais

sautèrent à bas, enrayèrent les roues, et le pesant véhicule patina en

grinçant, retenu par les timoniers, tandis que les chevaux de volée

secouaient leurs mors avec impatience. Là, au lieu de faire des lacets,

la route descend tout droit entre des peupliers sur une longueur d’un

millier de pas; et dans l’azur d’été le crissement des roues et le

cliquetis des gourmettes arrivaient distinctement jusqu’à moi.

Je ne tardai pas à reconnaître le carrosse de Mme de Saint-Alais; et je

fus tenté de faire volte-face pour l’éviter. Mais à la même minute

l’orgueil vint à mon aide, et, lâchant la bride, je m’avançai à sa

rencontre.

En dehors de l’abbé Benoît je n’avais vu quasi personne depuis les

événements de Cahors, et l’appréhension m’envahit à la pensée de

l’accueil qui m’était réservé. L’allure du carrosse me parut

démesurément lente; mais j’arrivai enfin à sa hauteur, dépassai les

chevaux qui retenaient, et regardai dans la voiture en mettant le

chapeau à la main, car si je craignais de voir la marquise, ce pouvait

aussi bien être Louis, et dans les deux cas la politesse exigeait à tout

le moins un salut correct.

Mais assise à la place d’honneur, au lieu de M. le marquis, ou de sa

mère, ou de M. le comte, c’était une petite personne qui trônait au

milieu de la banquette; une petite personne pâle et étonnée. Elle devint

cramoisie en m’apercevant, ses pupilles se dilatèrent d’effroi, et ses

lèvres tremblèrent à faire pitié: c’était Mlle Denise!

Si j’avais su plus tôt qu’elle fût dans le carrosse, et seule, je

l’aurais croisée en silence; et c’était là ce que j’avais de mieux à

faire, après ce qui s’était passé. Il m’appartenait moins qu’à personne

de m’imposer à elle. Mais ses gens prirent un malin plaisir à nous

mettre en présence,--car mon aventure était sans doute la fable de la

maison,--et ils arrêtèrent la voiture tandis que machinalement je

retenais mon cheval. Je vis trop tard qu’elle était seule, à part deux

soubrettes assises à reculons en face d’elle; nous étions déjà nez à nez

à nous dévisager comme des sots.

--Mademoiselle! dis-je.

--Monsieur! répondit-elle automatiquement.

Cela dit, je n’avais en somme plus le droit de rien ajouter. Je devais

la saluer, et m’éloigner sans plus. Mais obéissant à je ne sais quelle

impulsion, je repris:

--Mademoiselle s’en retourne... à Saint-Alais?

Elle remua les lèvres, mais aucun son n’en sortit. Elle me regardait

comme fascinée. Mais la plus âgée de ses femmes répondit pour elle, et

lança d’un air déluré:

--Hé oui, monsieur.

--Et Mme de Saint-Alais?

--Madame est restée à Cahors, répliqua la fille sur le même ton, auprès

de M. le marquis, lequel a affaire.

Après cela je devais à coup sûr m’éloigner; mais la jeune fille me

regardait toujours, muette et rougissante; et le tableau que je me

formai de son arrivée seule et sans protection à Saint-Alais, joint au

souvenir des faces patibulaires que j’avais vues à l’entrée du village,

m’inspira le désir de rester encore, et finalement de lui révéler ma

pensée.

--Mademoiselle, dis-je malgré moi, sans me soucier des serviteurs, si

vous voulez m’en croire... vous n’irez pas plus loin.

L’une des femmes murmura: «Par exemple!» L’autre dit: «C’est trop fort!»

et hocha la tête avec impertinence. Mlle Denise recouvra la parole.

--Et pourquoi, monsieur? prononça-t-elle, nettement et posément, les

yeux agrandis par une surprise qui faisait taire sa timidité.

--Parce que, répondis-je en hésitant (je regrettais déjà ma phrase);

parce que la région est dans un tel état... Je veux dire que Mme la

marquise ne se rend peut-être pas bien compte...

--De quoi, monsieur? demanda hautainement Mlle Denise.

--Qu’à Saint-Alais, balbutiai-je, il y a beaucoup de mécontents,

mademoiselle, et...

--A Saint-Alais? fit-elle.

--Je veux dire dans les environs, me rattrapai-je gauchement. Et...

bref, repris-je, avec un embarras croissant, mieux vaudrait, à mon

humble avis, mademoiselle, vous en retourner, et...

--Accompagner monsieur, peut-être? dit l’une des femmes, avec un rire

insolent.

Mlle de Saint-Alais la foudroya du regard. Puis, toute rouge, elle

ordonna:

--Fouettez!

Affolé de ma maladresse, je tentai de la réparer.

--Je vous fais mille excuses, mademoiselle, dis-je, mais...

--Fouettez! répéta-t-elle, cette fois sur un ton égal et net, mais qui

n’admettait pas de réplique.

La fille qui ne l’avait pas mécontentée--car l’autre était trop

interdite--répéta l’ordre, le carrosse se remit en mouvement et me

laissa au milieu de la route, à cheval et le chapeau à la main, très

sot, devant la place vide.

La route toute droite entre deux files de peupliers, le carrosse

tressautant et cahotant dans la descente, les faces narquoises des

laquais retournés vers moi dans le nuage de poussière, je revois tout

cela à merveille. Ce tableau est resté particulièrement vif et précis

dans cette collection d’où tant d’autres souvenirs plus importants ont

disparu sans retour. J’avais chaud, j’étais vexé, mécontent de moi; je

sentais que j’avais enfreint les convenances, et plus que mérité la

rebuffade. Mais, en dépit de ces considérations, j’étais envahi d’un

sentiment tout nouveau. La face de Denise me hantait; ses yeux pleins

d’une surprise délicieuse, ou d’un dédain aussi exquis, me poursuivaient

dans ma course. J’oubliais Buton et Doury, le Comité et le curé, la

chaleur de la route, pour ne penser qu’à elle. Je ne réfléchissais à

rien d’autre qu’à la possibilité d’un soulèvement de paysans. Cela, cela

seul, revêtait un aspect nouveau et des plus redoutables, et me

paraissait de plus en plus imminent et probable. La vue du visage

enfantin de Denise donnait aux avertissements de Buton une réalité que

tous les arguments du curé avaient été incapables de leur conférer.

Cette pensée ne tarda pas à me harceler au point que pour y échapper je

pressai mon cheval et le mis au galop, suivi de Gilles et d’André, qui

s’étonnaient sans doute de me voir continuer dans cette direction. Mais,

uniquement occupé des effroyables visions que les paroles du forgeron

m’avaient évoquées, je perdis conscience du temps, et lorsque je revins

à moi je me vis plus qu’à mi-chemin sur la route de Cahors, qui se

trouve à trois lieues et demie de Saux. Alors j’arrêtai mon cheval et

restai sur place, en proie à une fiévreuse irrésolution. D’une part, en

une demi-heure je pouvais être à Cahors, devant la porte de Mme de

Saint-Alais, et quoi qu’il arrivât ensuite, je n’aurais rien à me

reprocher. D’autre part, dans le même laps environ, je pouvais être chez

moi, inglorieusement à l’abri.

Lequel des deux choisir? L’instant, à mon insu, était gros de

conséquences. D’une part, la face de Mlle Denise, sa beauté, son

innocence, le danger où elle se trouvait, plaidaient singulièrement en

sa faveur, et me poussaient à donner l’avis. De l’autre, l’orgueil

m’incitait à retourner, et à éviter la réception que j’avais tout lieu

d’appréhender.

A la fin je continuai. Moins d’une demi-heure plus tard je passais le

pont Valentré.

Mais il ne faut pas se figurer que je me décidai sans lutte, ou allai de

l’avant sans appréhension. Les brocards et les railleries dont Mme de

Saint-Alais m’avait accablé étaient trop récents; et vingt fois

l’orgueil et le ressentiment faillirent m’arrêter et me faire

rétrograder vers le château. A chaque fois, néanmoins, les faces

sinistres et les yeux féroces que j’avais vus auprès du village me

réapparaissaient; je me rappelais quelle haine environnait Gargouf, le

régisseur de Saint-Alais; je me représentais les scènes abominables qui

se dérouleraient avant l’arrivée des secours de Cahors, et j’allais de

l’avant.

Mais je m’attendais si bien à voir mes craintes tournées en ridicule,

que le spectacle de la foule emplissant les rues sur mon passage ne

suffit pas à me dissuader. On ne pouvait toutefois se méprendre à

l’atmosphère de surexcitation. De toutes parts des gens attroupés

conversaient avec gravité; ici et là des individus montés sur des

chaises--ce qui était encore pour moi une mode nouvelle--haranguaient un

auditoire de badauds. Certaines boutiques étaient fermées, on montait la

garde devant d’autres, ainsi que devant les boulangeries. Je notai qu’un

grand nombre de gens avaient des journaux et des brochures entre les

mains, et autour de ceux-là, on parlait sur un ton plus élevé. Ici et là

encore, mon apparition créa une sensation, mais d’un caractère

équivoque, car si un petit nombre me saluaient avec respect, la plupart

me dévisageaient en silence. Plusieurs me demandèrent au passage si

j’apportais des nouvelles, et parurent désappointés de ma réponse

négative. Par deux fois un petit groupe de peuple me hua.

Le dépit que j’en éprouvai fut oublié grâce à un incident beaucoup plus

surprenant. J’allais toujours, lorsque je m’entendis appeler par mon

nom; je me retournai, et vis M. de Gontaut qui s’avançait vers moi aussi

vite que sa dignité et sa boiterie le lui permettaient. Il s’appuyait,

comme à l’ordinaire, sur le bras d’un valet, et il tenait dans l’autre

main sa canne et sa tabatière; de plus, deux hommes vigoureux

l’escortaient. Je n’avais nulle raison de croire qu’il appréciât mieux

le service que je lui avais rendu, ou qu’il voulût en manifester plus de

gratitude, que le jour de l’émeute; aussi ma surprise fut-elle grande

lorsqu’il m’aborda, la face épanouie.

--Cette rencontre est le plus grand plaisir que j’aie eu depuis des

mois, dit-il, en m’accablant de politesses. Par ma foi, monsieur le

vicomte, vous nous avez tous faits quinauds! Une fameuse réception vous

attend là-bas! Et vous nous amenez deux solides gaillards, à ce que je

vois. Ce n’est pas bien, reprit-il, branlant le chef en manière de

plaisanterie sénile. Je déclare que ce n’est pas bien. Mais vous

connaissez la parole évangélique: «Il y aura plus de joie dans le ciel

pour un pécheur qui se repent...» Allons, allons! il ne faut pas vous en

vouloir. Vous leur avez donné une leçon; et maintenant nous voilà unis.

--Mais, monsieur le baron, dis-je, confondu, tout en obéissant à son

geste d’avancer, tandis qu’il clopinait cahin-caha à côté de mon cheval.

Je ne vous comprends pas du tout!

--Vous ne me comprenez pas?

--Hé non!

--Hein! vous ne vous attendiez pas à ce que nous le sachions si tôt,

reprit-il d’un air fin. Mais je vous assure que nous sommes bien

renseignés. La campagne est commencée, et le service des informations ne

chôme pas. Il ne nous en échappe guère, et nous aurons vite fait de

mettre ces gredins à la raison. Mais, de fait, c’est ce satané maraud de

Doury qui a jasé. Il paraît que vous leur avez rivé leur clou? Un

Comité! les malotrus! Et à notre barbe! Mais vous les avez envoyés

promener comme il faut, vicomte. Si vous vous en étiez mis, à cette

heure...

Il s’arrêta net. Un homme qui traversait la rue l’avait légèrement

bousculé. Le vieux gentilhomme perdit patience, et tout aussitôt leva sa

canne avec un furieux juron. L’homme se retira en prodiguant les

excuses; mais elles n’apaisèrent point M. de Gontaut.

--Ah! malandrin! lui cria-t-il, d’une voix tremblante de fureur, tu

voulais encore une fois me jeter par terre? Mais nous allons te mettre

au pas, n’aie crainte. Un peu de patience. Vive Dieu! dans ma

jeunesse...

--Mais, monsieur le baron, dis-je afin de détourner son attention, car

plusieurs des assistants nous regardaient d’un mauvais œil, et je

sentais qu’il ne faudrait pas grand’chose pour amener une bagarre,

êtes-vous bien sûr que nous soyons de force à les tenir en échec?

Le vieux gentilhomme tremblait toujours, mais il se redressa avec un

geste de vaillance passionnée.

--Vous verrez ça! cria-t-il. Quand viendra le beau moment, vous verrez

ça, monsieur... Mais nous y voici; et voilà au balcon Mme de Saint-Alais

avec quelques-uns de ses gardes du corps.

Il s’arrêta pour lui envoyer un baiser, avec la grâce d’un Polignac.

--Là-haut, vicomte, vous allez voir ce que vous allez voir, reprit-il.

Et moi aussi, je serai le bienvenu, puisque je vous amène.

Je croyais rêver. Quinze jours plus tôt, on m’avait ignominieusement

expulsé de cet hôtel, avec injonction de n’y remettre jamais les pieds.

A cette heure, sur ce balcon d’où se penchaient vers moi de charmants

visages et des têtes poudrées, les mouchoirs s’agitaient en mon honneur.

Au haut de l’escalier, encombré de serviteurs et de laquais, et vibrant

sous un flot continu d’allants et venants, je fus accueilli par un

murmure de louanges. De tous côtés on tapotait des tabatières et on

maniait des cannes; surgis des éventails, les yeux aguichants

rivalisaient d’éclat avec les miroirs. Et à travers tout, une large

avenue attendait mon passage, Louis vint à ma rencontre jusqu’à la

porte, et la marquise s’avança jusqu’au milieu du salon. Ce fut un

triomphe, triomphe qui me parut inconcevable, incompréhensible, jusqu’au

moment où j’appris que la rebuffade administrée par moi à la députation

avait été amplifiée dix fois, cent fois, au point de répondre aux vœux

des plus violents; et les plus paisibles et réfléchis furent trop

heureux de voir dans ma solidarité une preuve de cette réaction que le

parti royaliste, dès le premier jour des troubles, ne cessa jamais

d’espérer.

On ne peut s’étonner si, pris à l’improviste et enivré d’encens je me

laissai aller. Parmi cette société, et encore sous l’impression des

gracieusetés de Mme de Saint-Alais, il eût fallu un courage et une

hardiesse dont j’étais incapable, pour déclarer que j’étais venu non me

joindre à eux, mais dans un but bien différent, et que tout en

repoussant les offres de la députation, je n’avais nullement l’intention

d’agir contre elle. Et d’ailleurs certains traits de la députation,

telle l’outrecuidance de Doury, et les allusions de Buton, pour ne rien

dire de la violence de la population parisienne, n’avaient pas manqué de

m’impressionner défavorablement. A l’instar de mille autres tout prêts à

bien accueillir la réforme, je reculais devant les extrémités où elle

aboutissait; et quoique en entrant dans Cahors rien ne fût plus loin de

ma pensée que de me joindre à la faction Saint-Alais, je me vis dans

l’impossibilité de repousser sur-le-champ leurs louanges, ou d’expliquer

à brûle-pourpoint dans quelle intention réelle j’étais venu les trouver.

J’étais, en fait, le jouet des circonstances; faible, dira-t-on, au

mauvais moment, et obstiné dans mon tort; livré tantôt à une puérile

pétulance, et tantôt à une puérile versatilité; tour à tour passif et

brutal. Ce sera justice. Mais nous traversions une période d’épreuves;

et tant qu’elle dura, bien d’autres que moi et de plus âgés changèrent

d’opinions, et dans la même semaine revinrent en arrière; bien d’autres

eurent de la difficulté à trouver une cocarde à leur goût, blanche,

noire, rouge ou tricolore.

Du reste, la flatterie est douce, et j’étais jeune; de plus, j’avais

Denise en tête et rien ne pouvait valoir la bienveillance de sa mère.

Elle m’estimait, je crois, davantage pour ma révolte passée, et se

félicitait de mon amendement en proportion des facultés de résistance

que j’avais déployées.

--Parlons peu mais parlons bien, monsieur le vicomte, dit-elle, avec une

dignité qui m’honorait autant qu’elle-même. Il s’est passé beaucoup de

choses depuis que je ne vous ai vu. Nous ne sommes pas tout à fait, vous

et moi, de la même opinion. Pardonnez-moi. Un coup de langue d’une

femme, pas plus qu’un coup d’épée, ne déshonore un homme.

Je m’inclinai, rougissant de plaisir. Après une quinzaine passée dans la

solitude, cette agitation mondaine de personnages saluant, souriant,

s’entretenant à mi-voix et sérieusement d’un dessein unique, d’un seul

but, avaient sur moi une emprise énorme. Je subis la contagion. Je

laissai la marquise me mettre dans la confidence.

--Le roi... (il n’y avait que le roi pour elle), dans une semaine ou

deux le roi se montrera. Jusqu’ici on a abusé sa confiance. Cela va

finir. En attendant, il nous faut prendre la place qui nous revient. Il

nous faut armer nos serviteurs et nos gardes, réprimer les désordres et

résister aux empiétements.

--Et le Comité, madame?

Elle me donna une petite tape, en souriant, du bout de ses doigts

mignons.

--Nous le traiterons comme vous l’avez traité, dit-elle.

--Pensez-vous que vous serez assez forts?

--Nous? corrigea-t-elle.

--Nous, fis-je, me reprenant tout confus.

--Pourquoi pas? En pourrait-il être différemment? répliqua-t-elle, en

promenant à la ronde un coup d’œil orgueilleux. Regardez autour de vous

et dites-moi si vous en doutez, monsieur le vicomte.

--Mais la France? dis-je.

--La France, c’est nous! trancha-t-elle, avec un geste superbe.

Et à coup sûr la splendeur de la foule emplissant ses salons confirmait

presque ces paroles. J’ai rarement vu depuis ce temps-là pareille

réunion de beaux hommes et de jolies femmes. Sans doute, ces dehors

renfermaient bien des petitesses et de la déchéance; ils cachaient

l’épuisement des vices, la jalousie, la rivalité, la dissension; mais la

poudre et les mouches, les soies et les velours de l’ancien régime,

donnaient à tous un simulacre de force, et au moins une apparence de

dignité. Bien que les guerriers fussent en minorité, tous portaient

l’épée, et savaient s’en servir. On ne s’était pas encore avisé que

cette fluette épée, si redoutable dans un duel, est une arme vaine

contre une foule munie de bâtons et de pierres. On croyait ingénument

qu’il suffirait de deux ou trois cents hommes d’épée pour faire obéir

une province.

En tout cas je ne voyais rien d’irréalisable dans cette prétention; et

ce fut avec bien peu de résistance quoique sans guère plus

d’enthousiasme, que j’arborai la cocarde blanche. Abandonnant toute idée

de réforme immédiate, je convins que l’ordre, l’ordre seul, était le

besoin urgent de la nation.

Là-dessus tous étaient d’accord, et aussi pleins d’espoir. Je n’entendis

émettre aucune appréhension, mais beaucoup de rodomontades, auxquelles

prit part le pauvre M. de Gontaut, en dépit de ses rhumatismes. Personne

ne fit la moindre allusion au danger d’une révolte des campagnes. A

moi-même, entouré de cette foule brillante, le danger finissait par

paraître si lointain et irréel, que la délicatesse non moins que la

crainte du ridicule, me contraignirent au silence. Et comme je ne

pouvais sans incongruité parler de Mlle Denise, l’avis que j’étais venu

donner ne franchit pas mes lèvres. Je voyais que l’on se moquerait de

moi; je crus m’être abusé, et me tus.

Ce fut seulement après avoir promis de revenir le lendemain, et quand

j’étais déjà sur le seuil et prêt à sortir, que je me trouvai en tête à

tête avec Louis et laissai échapper un mot. Non sans hésitation, je lui

demandai s’il croyait sa sœur en sûreté à Saint-Alais.

--Pourquoi veux-tu que j’en doute? dit-il avec aisance, la main sur mon

épaule.

--L’agitation ne se borne pas à la ville, insinuai-je. Ni peut-être le

plus grave de l’agitation.

Il haussa les épaules.

--Tu penses trop à tout cela, mon cher, répliqua-t-il. Crois-moi, à

présent que nous sommes unis, les désordres sont terminés.

Mais ce fut dans cette même soirée du 4 août que l’Assemblée de

Versailles renonça en une seule séance à toutes immunités, exemptions,

privilèges, à toutes redevances, corvées, droits féodaux, à tous péages,

à toutes dîmes, aux gabelles, aux lois de chasse et capitaineries! En

une seule séance, ce même soir où Louis croyait les désordres terminés!

CHAPITRE VII

L’ALARME

La cocarde rouge · 第 6 / 26 段