--Mais les nobles m’ont rejeté! répliquai-je. Pour m’être avancé d’un

pas, j’ai tout perdu. N’en ferai-je pas deux, pour regagner ce tout?

--Regagner ce tout?... fit-il posément, et perdre combien?

--Même si le peuple est vainqueur? Et vous dites qu’il le sera.

--Même alors, répondit-il doucement. Tribun du peuple, mais proscrit!

C’étaient les expressions mêmes que je m’étais appliquées durant mon

retour; et je tressaillis. Avec une clarté soudaine leur signification

plénière m’apparut; et je compris pourquoi l’abbé Benoît avait si

longtemps balancé à mon sujet. Avec les plus pures intentions et le plus

sublime courage, je ne pouvais me faire autre que je n’étais. Je

m’élèverais, si le succès couronnait mes efforts, à un degré de superbe

isolement: suspect au peuple, dont je serais le bienfaiteur; haï et

maudit par les nobles, pour ma désertion.

Devant cette perspective, d’autres auraient été loin de reculer; elle en

eût même alléché certains. Mais je n’avais rien du héros, en cet instant

de vision lucide. D’antiques préjugés s’émurent dans mes veines; de

vieilles traditions, nées de siècles de prééminence et de privilège,

s’éveillèrent en ma mémoire. Un frisson de doute et de méfiance--tels

ceux qui ont dû harceler les réformateurs de la première heure, et les

faire broncher, sauf les plus hardis--me parcourut, cependant que je

considérais le curé à la lueur des flambeaux. Je redoutai le peuple,

l’inconnu. La vocifération de triomphe qui avait déchiré les airs sur la

place du Marché de Cahors, les féroces huées qui avaient accueilli la

chute de Gontaut, retentirent de nouveau à mes oreilles. Je me rejetai

en arrière, tel celui qui se voit sur le bord d’un précipice, et à

travers les flots de brume entr’ouverts une seconde par le vent,

découvre les rocs fatals aux pointes hérissées qui l’attendent au bas.

Ce fut là un moment d’extraordinaire clairvoyance. Il passa bientôt, à

vrai dire, et je n’aperçus plus autour de moi que la chambre silencieuse

et le brave curé qui mouchait par contenance l’une des longues bougies;

mais son effet persista en moi. Lorsque l’abbé eut pris congé et que la

maison fut close, je me promenai durant une heure au long de l’avenue de

noyers; tantôt arrêté à considérer la route, visible entre les grilles

ouvertes; tantôt lui tournant le dos, pour contempler la sombre masse du

château à toit plat flanqué de sa tour et de ses poivrières.

Ma décision était prise, je resterais à l’écart. Je saluerais avec joie

la réforme, je ferais dans mon entourage tous mes efforts pour hâter sa

venue, mais je ne me dresserais pas une seconde fois contre mes pairs.

J’avais eu le courage de mes opinions. Désormais, personne ne pouvait

dire que je les avais dissimulées; mais après cela je resterais à

l’écart et attendrais les événements.

Un coq chanta derrière la maison, désheuré; et du fond des ténèbres,

par-dessus les champs silencieux, m’arriva le lointain aboiement d’un

chien. Comme je l’écoutais, sous le regard serein des étoiles, l’injure

que Saint-Alais m’avait faite se réduisit peu à peu à ses véritables

proportions. Je songeai à Denise, à ma fiancée perdue, avec un léger

regret, nuancé presque de badinage. Que dira-t-elle de cette brusque

rupture? me demandais-je. Cette singulière perte de son fiancé

éveillerait-elle sa curiosité, son intérêt? Ou bien, sortie à peine du

couvent, croirait-elle que c’est là dans le monde la marche ordinaire

des choses, que les fiancés vont et viennent, et que les soirées ont

comme terminaison naturelle une émeute?

Je riais tout bas, heureux de m’être décidé. Mais si j’avais su, en

écoutant le frémissement des peupliers sur la route, et les bruits qui

me parvenaient du vaste monde ténébreux, ce qui se passait dans ce

monde; si j’avais su cela, j’aurais éprouvé plus de satisfaction encore.

Car on était au mercredi 22 juillet, et cette nuit-là Paris palpitait au

sortir de singuliers spectacles. Pour la première fois Paris venait

d’entendre le cri sinistre: «A la lanterne!» et de voir un homme, un

vieillard à cheveux blancs, pendu et torturé jusqu’à la mort. Un autre,

l’intendant même de la cité, venait d’être renversé, foulé aux pieds et

mis en pièces dans les rues de son ressort, publiquement, en plein jour,

sous les yeux de milliers de gens. Paris avait vu ces choses, en

tremblant; et d’autres encore, des choses qui firent blêmir les

réformateurs, et qui révélèrent à tous les êtres pensants que derrière

La Fayette, derrière Bailly, la municipalité et le comité électoral,

grondaient et bouillonnaient les forces en éveil des Faubourgs, tout

Saint-Antoine et tout Saint-Marceau.

Que pouvait-on, que devait-on attendre, lorsque de telles violences

demeuraient impunies, sinon de les voir se généraliser? Dans le cours

d’une semaine, les provinces suivirent l’exemple de Paris. Déjà, le 21,

la populace de Strasbourg avait saccagé l’hôtel de ville et détruit les

archives; déjà les bastilles de Bordeaux et de Caen étaient prises et

démolies. A Rouen, à Rennes, à Lyon, à Saint-Malo, il y avait de graves

émeutes, où le sang coulait, et plus proche de Paris, à Poissy, à

Saint-Germain, on pendait les meuniers. Mais, en ce qui concernait

Cahors, ce fut seulement lorsque l’étourdissante nouvelle de la

capitulation du roi nous parvint, quelques jours plus tard,--la nouvelle

que le 17 juillet il avait fait son entrée dans Paris insurgé, et

ratifié bénévolement[9] la destruction de la Bastille,--ce fut seulement

lorsque ces nouvelles nous parvinrent, suivies de près par le bruit du

second soulèvement du 22, où périrent Foullon et Berthier, ce fut

seulement alors, dis-je, que la contrée avoisinante commença de

s’émouvoir. L’abbé Benoît, la stupéfaction et le doute peints sur le

visage, m’apporta les nouvelles, et nous les discutâmes en nous

promenant sur la terrasse. D’autres rapports, sans doute, plus ou moins

véridiques, avaient déjà atteint la ville, et, en fournissant au monde

d’autres sujets de réflexion, m’avaient épargné d’être provoqué ou

molesté. Mais à la campagne, où je passai la semaine en une pénible

agitation, à revenir le matin sur la décision prise la veille, j’ignorai

tout jusqu’à l’arrivée du curé, dans la matinée, je crois, du 29.

[9] A l’Hôtel de Ville, où La Fayette remit solennellement à Louis XVI

la cocarde tricolore.

--Et que pensez-vous maintenant? dis-je tout songeur, après l’avoir

écouté jusqu’au bout.

--Ce que je pensais auparavant, ni plus ni moins, répondit-il sans

hésiter. La chose est arrivée. Sans argent et donc sans soldats disposés

à se battre, avec un peuple mourant de faim, avec des gens à l’esprit

bourré de théories et d’abstractions toutes également subversives, que

peut un gouvernement?

--Certes, il peut cesser de gouverner, répliquai-je avec brusquerie;

mais ce n’est pas là ce que chacun désire.

--Il y aura forcément une période d’agitation, reprit-il, quoique avec

moins d’assurance. Les forces de l’ordre, néanmoins, les forces de la

loi, finissent toujours par triompher. Je ne doute pas qu’il en soit

ainsi une fois de plus.

--Après une période d’agitation?

--Oui, fit-il. Après une période d’agitation. Et je souhaiterais, je

l’avoue, que nous l’ayons dépassée. Mais gardons haut les cœurs,

monsieur le vicomte. Fions-nous au peuple: remettons-nous-en à son bon

sens, à sa capacité de gouverner, à sa modération...

Force me fut de l’interrompre.

--Qu’est-ce, Gilles? dis-je, en m’excusant d’un geste.

Le valet venait de sortir du château et attendait pour me parler.

--Monsieur le vicomte, c’est M. Doury, qui arrive de Cahors,

répondit-il.

--Doury, l’aubergiste?

--Oui, monsieur, avec Buton. Ils demandent à vous voir.

--Ensemble? fis-je.

Cet accouplement me paraissait bizarre.

--Oui, monsieur.

--Eh bien! amène-les-moi ici, répondis-je, après avoir interrogé des

yeux mon compagnon. Pourquoi Doury? Je lui ai payé ma note. Que peut-il

me vouloir?

--Nous le verrons bien, répliqua l’abbé, les yeux fixés sur la porte.

Les voici... Oh! oh! A cette heure, monsieur le vicomte, reprit-il plus

bas, je n’ai plus autant de confiance.

Il devinait sans doute quelque chose de la vérité; mais, pour ma part,

je n’y compris absolument rien. Je connaissais depuis des années

l’aubergiste comme un homme poli et obséquieux, mais je ne l’avais

jamais approfondi, et je ne le séparais guère dans ma pensée de sa

clientèle et de son métier. Je fus donc stupéfait de le voir s’avancer

avec un air où l’orgueil le disputait à la bassesse, tour à tour se

redressant et pinçant les lèvres, comme pénétré de son importance, puis

faisant le plongeon, tout confus et piteux. Son accoutrement était aussi

bizarre que son attitude, car au lieu de ses bourgeois effets noirs, il

étalait un habit bleu à boutons d’or, avec un gilet canari, et il

maniait une canne à pomme d’or; sobres magnificences qu’éclipsaient

néanmoins deux énormes touffes de rubans bleus, blancs et rouges,

piquées l’une sur son revers, l’autre à son chapeau.

Son acolyte, dont la carrure gigantesque et le visage tanné par le

soleil faisaient ressortir la flasque obésité du citadin, le suivait à

trois pas, semblablement paré. Mais tout enrubanné qu’il fût et en cette

étrange société, il n’en restait pas moins Buton le forgeron. Il rougit

sous mon regard, et se dissimula le plus possible derrière la personne

de Doury.

--Bonjour, Doury, dis-je.

La gauche suffisance de l’individu m’eût fait éclater de rire, si je

n’avais remarqué la gravité particulière du curé.

--Qu’est-ce qui vous amène à Saux? repris-je. Et que puis-je faire pour

vous?

--Avec votre permission, monsieur le vicomte, commença-t-il.

Puis il s’arrêta, et se redressant--car la force de l’habitude lui

courbait l’échine--il reprit tout à trac:

--L’intérêt public, monsieur. Et pour avoir l’honneur de conférer avec

vous à son sujet.

--Conférer avec moi? fis-je tout surpris. Sur l’intérêt public?

Il sourit avec malaise, mais tint bon.

--Parfaitement, monsieur. Il s’est produit de si grands changements...

et nous avons tellement besoin de conseils...

--Que je ne dois pas m’étonner, si M. Doury vient les demander à Saux.

--Parfaitement, monsieur.

Sans chercher à dissimuler mon mépris et mon étonnement, je haussai les

épaules et regardai le curé.

--Eh bien! dis-je après un instant de silence, qu’y a-t-il? Avez-vous

été pris à vendre de mauvais vin? Ou désirez-vous savoir le nombre de

plats fixé par décret des états généraux? Ou...

--Monsieur, dit-il, en rassemblant toute sa dignité, ce n’est pas

l’heure de plaisanter. Dans la crise actuelle, l’aubergiste est aussi

intéressé que, sauf votre respect, le gentilhomme; et déserté par ceux

qui devraient le diriger...

--Qui ça, l’aubergiste? m’écriai-je.

Il devint rouge comme une tomate.

--Monsieur le vicomte entend bien que je parle du peuple..., dit-il d’un

ton offensé. Et déserté par ses chefs légitimes...

--Exemple?

--M. le duc d’Artois, M. le prince de Condé, M. le duc de Polignac, M...

--Ah bah! dis-je. Comment ont-ils déserté?

--Pardi, monsieur! N’avez-vous pas appris?

--Appris quoi?

--Qu’ils ont quitté la France? Que dans la nuit du 17, trois jours après

la prise de la Bastille, les princes du sang ont quitté la France en

catimini, et...

--Absurde! m’écriai-je. Absurde! Pourquoi seraient-ils partis?

--C’est précisément la question que l’on se pose, monsieur le vicomte,

répondit-il avec un vif empressement. Les uns disent qu’ils

s’éloignaient de la capitale dans l’intention de la punir. D’autres,

qu’ils manifestaient ainsi leur désapprobation de l’amnistie que Sa

Majesté très clémente devait accorder ce jour-là. D’autres, qu’ils

avaient peur. D’autres même, qu’ils craignaient le sort de Foullon...

--Imbécile! m’écriai-je, en l’arrêtant net, car ma patience était à

bout; vous délirez! Retournez à vos casseroles! Que savez-vous des

affaires de l’État? Certes, au temps de mon grand’père, continuai-je,

outré, si vous aviez parlé des princes du sang sur ce ton, vous auriez

goûté du pain sec pour six mois, et heureux de vous en tirer sans la

bastonnade!

Je le vis lâcher pied, et les vieilles habitudes l’emportant sur son

nouveau rôle, il balbutia des excuses. Il n’avait nulle intention

injurieuse, à son dire. Il s’était mal exprimé. Néanmoins, je

m’apprêtais à le semoncer, lorsque à ma stupéfaction Buton intervint.

--Mais, monsieur, ce que vous dites là, c’était bon il y a trente ans,

fit-il d’un ton bourru.

--Hé quoi, vilain? exclamai-je, le souffle quasi coupé d’étonnement, que

viens-tu faire dans cette galère?

--Je suis avec lui, répondit-il, en me désignant gravement son

compagnon.

--Pour affaires d’État?

--Oui, monsieur!

--Ma parole! exclamai-je, en les considérant tous les deux, partagé

entre l’indignation et l’incrédulité, si vous dites vrai, pourquoi

n’avoir pas amené aussi le chien de garde? Et le bélier de Jean le

métayer? Et le chat de mère-grand? Et le tournebroche de M. Doury? Et...

Le curé me toucha le coude.

--Mieux vaudrait, je crois, entendre ce qu’ils ont à dire, me fit-il

observer à mi-voix. Ensuite, monsieur le vicomte...

Je cédai à regret.

--De quoi donc s’agit-il? fis-je. Exposez votre demande.

--L’intendant a pris la fuite, répondit Doury, en recouvrant une partie

de sa dignité première, et nous voulons organiser, conformément aux

instructions reçues de Paris, et suivant le glorieux exemple de cette

cité, un Comité; un Comité pour administrer les affaires du district. Et

c’est de ce Comité, monsieur, que mon bon ami ici présent et moi nous

avons l’honneur d’être une députation.

--Vous, passe; mais lui? lançai-je, incapable de me contenir plus

longtemps. Au nom du ciel, qu’a-t-il à voir avec le Comité? ou avec les

affaires du district?

Et d’un index impitoyable je désignais Buton, qui rougissait sous son

hâle et se dandinait avec gêne, mais ne disait mot.

--Il en est membre, répliqua l’aubergiste, en lançant à son collègue un

regard oblique et dépourvu de bienveillance. Monsieur le vicomte n’est

pas sans savoir que pour être aussi parfait que possible, ce Comité doit

représenter toutes les classes.

--Voire même la mienne, dis-je, ironiquement.

--C’est dans ce but que nous venons vous trouver, répondit-il avec

embarras. C’est en un mot pour vous demander, monsieur le vicomte, que

vous nous permettiez de vous élire comme membre, et non seulement comme

membre...

--Quel honneur!

--Mais comme président du Comité.

Cela revenait, tout compte fait, à ce que j’avais prévu. Cela survenait

à l’improviste, mais en somme c’était la simple réalisation de ce que

mon rêve me montrait. Qualifié mandat du peuple, cela eût bien sonné;

passant par la bouche de Doury l’aubergiste, avec Buton comme assesseur,

cela me crispa les nerfs. Certes, cela n’eût pas dû me surprendre. Alors

que de tels événements se déroulaient dans le monde; alors qu’un roi

acceptait de voir sa forteresse prise et ses serviteurs tués, et

pardonnait aux rebelles; alors qu’un intendant de Paris était massacré

dans les rues de sa juridiction; alors que les tumultes et les émeutes

sévissaient dans chaque province, et que les princes fuyaient, et qu’on

pendait les meuniers, cette invitation n’offrait rien de merveilleux. Et

aujourd’hui, rétrospectivement, je la trouve toute naturelle. J’ai assez

vécu pour voir des hommes exerçant le métier de Doury monter sur le

trône, resplendissants de croix et de «crachats», et un artisan né dans

une forge s’asseoir à la table des empereurs. Mais en ce jour de

juillet, sur la terrasse de Saux, l’offre me parut de toutes les

facéties la plus grotesque, de toutes les extravagances la plus absurde.

--Merci, monsieur, dis-je enfin, un peu remis de mon premier étonnement.

Si je vous entends bien, vous me demandez de faire partie du même Comité

que cet homme-là? (Et je désignai sévèrement Buton.) De siéger avec ce

paysan né sur mes terres, et soumis hier encore à ma justice? Avec le

serf que mes pères ont affranchi? Avec l’artisan qui vit à mes gages?

Doury jeta un coup d’œil à son collègue.

--Mais, monsieur le vicomte, dit-il en s’éclaircissant la gorge, pour

être parfait, vous le savez, un Comité doit nous représenter tous tant

que nous sommes.

--Un Comité! lançai-je, incapable de contenir mon indignation. Voilà du

nouveau en France. Et ce parfait Comité, quel est son rôle?

Doury se ressaisit d’un seul coup, et se gonfla d’importance.

--L’intendant a fui, dit-il, et le peuple ne se fie plus aux magistrats.

Il court aussi des histoires de brigands; et le blé fait défaut. C’est

de tout cela que le Comité doit s’occuper. Il doit prendre des mesures

pour maintenir la paix, approvisionner la ville, contenter la troupe,

tenir des réunions, et délibérer sur sa conduite future. En outre,

monsieur le vicomte, poursuivit-il, en se bouffissant les joues, il

correspondra avec Paris; il administrera la justice; il...

--En un mot, dis-je tranquillement, il gouvernera. Le roi, j’imagine,

ayant abdiqué.

Doury sembla se ratatiner, et faillit perdre de ses couleurs.

--A Dieu ne plaise! répondit-il, un trémolo dans la voix. Le Comité

n’agira qu’au nom de Sa Majesté.

--Et avec son autorisation?

L’aubergiste me considéra, tout démonté, et il bafouilla quelque chose

où je saisis le mot: peuple.

--Ah! ah! dis-je. C’est le peuple qui m’invite à gouverner, alors? Avec

un aubergiste et un paysan? Et avec d’autres aubergistes et paysans,

j’imagine? Gouverner! Usurper sur les fonctions de Sa Majesté, oui!

Supplanter ses magistrats, corrompre sa force armée! Bref, maître Doury,

achevai-je avec suavité, se rendre coupable de haute trahison. De haute

trahison, vous m’entendez?

Certes, il m’entendait, l’aubergiste! Il s’essuya le front d’une main

tremblante, et resta terrifié et sans voix, à me regarder piteusement.

Une deuxième fois le forgeron prit sur lui de me répondre.

--Monseigneur..., bégaya-t-il, en se passant dans la barbe son énorme

main noire.

--Permettez, Buton, répliquai-je avec aménité. Pour quelqu’un qui aspire

à gouverner le pays, vous êtes trop respectueux.

--Vous avez omis une chose que devra faire aussi le Comité, reprit

l’artisan, d’une voix rauque, et sans oser, tel un chien timide mais

hargneux, me regarder en face.

--Et quelle est cette chose?

--De protéger les seigneurs.

Je l’examinai, partagé entre la colère et l’étonnement. Le point de vue

était neuf. Après une pause:

--Contre qui? fis-je sèchement.

--Contre leurs vassaux, répliqua-t-il.

--Contre leurs Butons, dis-je. Je saisis. Nous allons nous réveiller

dans les flammes, n’est-ce pas?

Il garda un silence obstiné. Je repris:

--Grand merci, Buton. Et voilà votre reconnaissance pour le pain de tout

un hiver! Dans ce monde, décidément, cela rapporte de faire le bien.

L’homme rougit sous son hâle, et soudain me regarda pour la première

fois.

--Vous savez bien que vous mentez, monsieur le vicomte! dit-il.

--Je mens, coquin! m’écriai-je.

--Oui, monsieur, reprit-il. Vous savez que je mourrais pour mon

seigneur, tout comme si j’avais au cou le collier de fer! Que je me

ferais brûler plutôt que de laisser le feu prendre au château de Saux!

Que, vivant ou mort, j’appartiens à mon maître. Mais, monseigneur (et il

prit un ton de gravité surprenante chez un homme aussi inculte), il y a

des abus, et il convient d’y mettre fin. Il y a des tyrans, et ils

doivent disparaître. Il y a des hommes, et des femmes, et des enfants

qui meurent de faim, et il faut que tout cela finisse. Le pauvre est

pressuré, monseigneur,--pas chez vous, mais partout aux environs,--et

cela doit finir. Et c’est le pauvre qui paie les impôts, alors que le

riche en est déchargé; c’est le pauvre qui fait les routes, dont le

riche se sert; le pauvre ne peut payer son sel, mais le roi mange dans

l’or. A tout cela il faut aujourd’hui mettre fin, paisiblement, si les

seigneurs le veulent, mais il faut y mettre fin. Il le faut,

monseigneur, dût-on brûler les châteaux, conclut-il sombrement.

CHAPITRE VI

UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE

L’éloquence inattendue dont vibraient les paroles du forgeron, et son

ton assuré, non moins que le saisissant aveu de pensées que je n’avais

jamais songé à lui attribuer, pas plus à lui qu’à nul paysan, me

déconcertèrent tout d’abord à tel point que je restai muet. Doury

profita de l’occasion pour intervenir.

--Vous voyez maintenant, monsieur le vicomte, dit-il avec suffisance, le

besoin d’un pareil Comité. Il faut maintenir la paix du roi.

--Je vois, ripostai-je âprement, qu’il y a en liberté des sauvages qui

devraient être dans les fers. Un Comité? C’est aux officiers du roi de

maintenir la paix du roi! Le véritable mécanisme...

--Et s’il est détraqué?

Ces mots venaient de Doury. Mais à l’instant il se repentit de sa

hardiesse.

--Alors qu’on le répare! éclatai-je. Dieu! voir une bande de marmitons

et de vils manants courir le pays pour jacasser de tout cela, et

jusqu’en ma présence!... Allez-vous-en, je ne veux plus avoir affaire en

rien avec vous ni votre Comité. Allez-vous-en, dis-je!

--Toutefois... un peu de patience, monsieur le vicomte, insista-t-il,

d’un air navré. Toutefois, si quelqu’un de la noblesse nous donnait son

appui, vous plus que personne...

--Il y aurait alors quelqu’un à pendre à la place de Doury! lui

lançai-je tout à trac. Quelqu’un derrière qui Doury pourrait s’abriter,

et de moindres vilains se cacher. Mais je ne veux pas être leur

plastron.

--Cependant, monsieur, en d’autres provinces, reprit-il à tout hasard,

malgré son découragement croissant, M. de Liancourt, M. de La

Rochefoucauld, n’ont pas dédaigné...

--Tant pis! moi, je dédaigne! ripostai-je. Et de plus, je vous le

déclare, et je vous conseille de vous en souvenir, vous aurez à répondre

de ce que vous êtes en train de faire. Je vous ai dit que c’était de la

haute trahison. Je le répète encore; et je n’y veux avoir aucune part.

Et maintenant, retirez-vous.

--Il y aura du feu! murmura le forgeron.

--Décampez! dis-je sévèrement. Sinon...

--Avant demain matin on verra le ciel rouge, répondit-il. Vous l’aurez

voulu, seigneur; ainsi soit-il!

Je lui lançai un coup de ma canne; mais il le para non sans quelque

dignité, et se retira, suivi par un Doury à mine de chien battu, qui ne

faisait guère honneur à ses beaux ajustements. Je les regardai

s’éloigner, puis me retournai vers le curé pour savoir ce qu’il allait

me dire.

Mais je ne le trouvai plus. Lui aussi s’était éclipsé; il avait traversé

le château, peut-être, afin de les arrêter à la grille, et de les

dissuader. Je l’attendis, battant le gravier de ma canne, avec

irritation, et surveillant l’angle de la maison. Je ne tardai pas à l’en

voir déboucher, tenant son chapeau un peu au-dessus de sa tête, seule

partie ombragée de toute sa personne, car il était midi. Je m’aperçus

qu’il remuait les lèvres en approchant de moi; mais quand je

l’interpellai, il leva les yeux gaiement.

--Oui, fit-il en réponse à ma question, j’ai passé par le château, et je

les ai arrêtés.

--C’était bien inutile, fis-je. Des hommes assez niais pour croire

qu’ils vont remplacer le gouvernement de Sa Majesté avec un Comité

d’artisans et de gâte-sauces...

--J’en suis, répliqua-t-il, avec un léger sourire.

--Du Comité? exclamai-je, la respiration coupée d’étonnement.

--Vous l’avez dit.

--C’est absurde!

--Pourquoi? fit-il tranquillement. N’ai-je pas toujours prédit ce qui

arrive? N’est-ce pas là ce que Rousseau enseigne, dans son _Contrat

social_, et avec lui Beaumarchais, par la bouche de son Figaro, et tous

les philosophes qui rabâchent l’un et toutes les belles dames qui

applaudissent l’autre? Eh bien! le jour est arrivé, et je vous ai

conseillé, monsieur le vicomte, de défendre votre caste. Mais moi,

pauvre homme, je défends la mienne. Et pour ce Comité où vous ne voyez,

mon ami, que des gens ridicules, dites-moi si un gouvernement quelconque

(il appuya sur ces mots, comme pour se persuader lui-même) ne vaut pas

mieux que pas de gouvernement du tout? Comprenez-le, monsieur, la

vieille machine s’en va par morceaux. L’intendant a fui. Le peuple se

méfie des magistrats. Les soldats se mettent avec le peuple. Les

huissiers et les collecteurs d’impôts sont... Dieu sait où!

La cocarde rouge · 第 5 / 26 段