j’étais médiocrement tenté de recevoir le fardeau qu’on allait
m’imposer.
--Nous reconduire jusque chez nous, dit-il aimablement.
Et il tira sa tabatière pour prendre une prise.
La foule était redevenue silencieuse, mais ne perdait pas un seul de nos
gestes.
--Si vous croyez que cela puisse vous être utile, répondis-je.
--N’en doutez pas, fit-il avec vivacité. Vous savez, monsieur le
vicomte, que l’on naît et que l’on meurt à chaque minute? En vérité je
vous le dis, bien que nul roi ne soit mort, il nous est né un nouveau
roi.
Je me cabrai sous le sarcasme, et le mépris railleur de ses yeux. Mais
je ne pouvais que céder, et m’inclinant je m’apprêtai à les accompagner.
La foule s’ouvrit devant nous, et nous nous éloignâmes parmi des
invectives mêlées d’acclamations. Mon intention était seulement de les
aider à franchir le plus gros de la cohue, puis d’aller par le plus
court à mon auberge, prendre mes chevaux pour décamper. Mais un
détachement de la foule continua de nous suivre par les rues, et
m’empêcha de mettre mon projet à exécution. Ce fut presque à mon insu
que nous arrivâmes à la porte de l’hôtel de Saint-Alais, toujours suivis
de notre farouche escorte.
La marquise et sa fille, en compagnie de leurs femmes, se trouvaient sur
le balcon, aux aguets; au-dessous d’elles, à la porte, se groupaient les
serviteurs effrayés. En nous apercevant, Mme de Saint-Alais quitta son
poste d’observation et apparut sur le seuil, où la livrée lui fit place.
Elle jeta les yeux avec stupeur sur nous d’abord, puis sur la canaille
qui nous suivait. Quand elle vit du sang sur la cravate de Saint-Alais,
elle lui demanda tout émue s’il était blessé.
--Pas du tout, madame, répondit-il avec insouciance. Mais M. de Gontaut
a fait une chute.
--Qu’est-il donc arrivé? demanda-t-elle avec vivacité. Toute la ville
semble devenue folle! J’ai ouï un grand bruit tout à l’heure, et la
valetaille rapporte une histoire insensée concernant la Bastille.
--L’histoire est vraie.
--Hé quoi! La Bastille...
--A été prise par la lie du peuple, madame, et M. de Launay massacré.
--Impossible! s’écria la marquise, les yeux étincelants. Ce vieillard?
--Si fait, répliqua Saint-Alais, avec une suavité perfide. Messieurs du
Peuple ne font pas acception de personnes. Par bonheur, poursuivit-il,
en m’adressant un sourire qui me fit monter le sang à la face, ils ont
des chefs plus prudents et judicieux qu’eux-mêmes.
Mais la marquise ignora ces derniers mots. Elle n’avait de pensée que
pour ces abasourdissantes nouvelles de Paris. Elle restait là, les joues
en feu, les yeux pleins de larmes; elle connaissait de Launay.
--Oh! mais le roi va les châtier! s’écria-t-elle enfin. Les misérables!
les ingrats! On devrait les rouer vifs! Je suis sûre que le roi les a
déjà châtiés?
--Il y viendra un jour, s’il ne l’a encore fait, répondit Saint-Alais.
Mais pour l’heure, vous comprendrez sans peine, madame, que les choses
sont un peu désorganisées. Les gens ont la tête tournée, et ne se
connaissent plus. Ici même nous avons eu quelque bagarre. M. de Gontaut
a été malmené, et je ne m’en suis pas tiré tout à fait indemne. Si M. de
Saux n’avait son peuple aussi bien en main, poursuivit-il, en me lançant
un regard souriant, je crois bien que nous aurions vu pis.
La marquise me considérait fixement, et à mesure qu’elle commençait à
comprendre, je crus la voir se congeler devant moi. La vie se retira de
son masque hautain. Elle me dévisagea sévèrement. Derrière elle,
j’entr’aperçus les yeux effrayés de Denise et des serviteurs aux
écoutes; puis elle interrogea:
--Ceux-là font-ils partie du peuple de M. de Saux?
Et elle s’avança d’un pas, en désignant la troupe de malandrins qui
avaient fait halte à quelque distance et nous surveillaient d’un air
indécis.
--Rien qu’une poignée, madame, fit Saint-Alais d’un air détaché,
simplement ses gardes du corps. Mais ne parlez pas trop mal de lui; car,
étant ma mère, vous devez lui avoir de l’obligation. S’il ne m’a pas
tout à fait sauvé la vie, il a sauvé du moins mon esthétique.
--Il vous a sauvé grâce à ceux-là? fit-elle méprisamment.
--Grâce à ceux-là ou de ceux-là, reprit-il gaiement. D’ailleurs, pour un
jour ou deux, sa protection peut nous être utile. Je suis assuré,
madame, que si vous la lui demandez il ne la refusera pas.
Je subissais, furieux et impuissant, les coups de cravache de sa langue,
et Mme de Saint-Alais me regardait toujours. Elle dit enfin:
--Se peut-il que M. de Saux se soit associé à des gredins pareils? (Et
d’un geste de souverain mépris elle désignait la tourbe haineuse que
j’avais derrière moi.) Avec des misérables qui...
--Tout doux, madame, fit M. le marquis à sa façon caustique. Vous allez
trop loin. Actuellement ils sont nos maîtres, et M. de Saux est des
leurs. Nous devons donc...
--Nous ne devons pas! répliqua-t-elle impétueusement, dressée de toute
sa taille, tandis que ses yeux lançaient des éclairs. Comment! vous
voudriez que j’aie des ménagements pour le rebut de la ville? Pour la
boue de mes souliers? Pour les balayures du ruisseau? Jamais! Ni moi ni
les miens n’avons rien de commun avec des traîtres.
--Madame! m’écriai-je, poussé à bout par son injustice. Vous vous
oubliez! S’il m’a été donné de me placer entre votre fils et le danger,
ce n’est pas grâce à la vilenie dont vous m’accusez.
--Dont je vous accuse? s’écria-t-elle. Mais quel besoin d’accusation, en
présence de ces ignobles individus qui vous escortent? Est-il
indispensable de crier «A bas le roi!» pour être un traître? Celui-là
n’est-il pas aussi coupable, qui nourrit de faux espoirs et trompe les
ignorants? Qui insinue ce qu’il n’ose dire, et fait entrevoir ce qu’il
n’ose promettre? N’est-ce donc pas là la pire des traîtrises? Honte sur
vous, monsieur! reprit-elle. Si votre père...
--Oh! m’écriai-je, ceci est intolérable!
Elle me renvoya le mot avec une raillerie amère.
--Oui, intolérable! Il est intolérable que les forteresses du roi soient
prises par la canaille, et des vieillards tués par des va-nu-pieds! Il
est intolérable que des gentilshommes oublient leur naissance au point
de s’abaisser jusqu’à la meute! Il est intolérable que le nom du roi
soit vilipendé et affublé de sobriquets! Tous ces faits sont
intolérables, mais ils ne sont pas de notre fait. C’est votre œuvre. Et
quant à vous (et me dépassant soudain, elle apostropha la troupe de
gueux arrêtés à quelques pas et l’écoutant d’un air farouche), quant à
vous, pauvres sots, ne vous y trompez pas. Ce gentilhomme vous a raconté
sans doute qu’il n’y a plus de roi en France, qu’il n’y aura plus
d’impôts, ni de corvées; que les pauvres seront riches, et que tout le
monde sera noble! Soit! croyez-le si cela vous amuse. Il y a eu des
pauvres et des riches, des nobles et des roturiers, des oisifs et des
travailleurs, depuis que le monde est monde et qu’il y a un roi en
France. N’importe, croyez-le si cela vous amuse. Mais pour l’heure,
allez-vous-en. Éloignez-vous de mon hôtel. Allez-vous-en, ou j’appelle
mes valets qui vous chasseront par les rues à coups de fouet comme des
chiens! A vos niches, ouste!
Elle frappa du pied, et j’eus l’étonnement de voir ces hommes, qui
auraient dû comprendre l’inanité de sa menace, se retirer piteusement,
tels les chiens auxquels on les comparait. A la minute, la rue était
vide. Je n’en croyais pas mes yeux: ces mêmes hommes qui avaient failli
tuer M. de Gontaut, qui avaient lapidé M. de Saint-Alais, se laissaient
dompter par une femme! Quand le dernier eut disparu, elle revint à moi,
la face animée, les yeux pleins de mépris.
--Voilà, monsieur, dit-elle, retenez bien cette leçon. Voilà votre brave
peuple! Et maintenant, monsieur, allez-vous-en aussi! Dorénavant ma
maison n’est plus faite pour vous recevoir. Je ne veux pas abriter de
traîtres sous mon toit; non, pas même un seul instant.
Du geste elle m’ordonnait de partir, avec le même mépris altier qui
avait maté la foule; mais avant de m’éloigner je lui dis devant tous:
--Vous étiez l’amie de mon père, madame.
Elle me regarda durement, et ne répondit pas.
--Il eût donc été plus séant à vous, repris-je, de me secourir, au lieu
de me blesser. En tout cas, fussé-je le plus loyal sujet de Sa Majesté,
vous avez fait tout le nécessaire pour m’induire en trahison. A
l’avenir, madame la marquise, je vous prie de ne pas l’oublier.
Et je m’éloignai, frémissant de rage.
La foule cependant avait diminué sur la place, mais elle refluait dans
les rues adjacentes, où par groupes l’on discutait les événements avec
passion, et le mot «Bastille» volait sur toutes les lèvres. A ma vue,
l’on faisait place, et l’on se découvrait. Des «Dieu vous bénisse,
monsieur de Saux», et des «Vous êtes un bon, vous!» me caressaient les
oreilles. Il y avait moins de bruit et moins de fièvre que dans la
matinée, mais il régnait un air de détermination auquel on ne pouvait se
méprendre.
Il laissait si peu de doute que les boutiquiers, midi à peine sonné,
avaient fermé leurs échoppes et les mitrons leurs boulangeries. Un
calme, plus menaçant que la tempête qui l’avait précédé, s’appesantit
sur la ville. La majorité de l’Assemblée s’était dispersée en hâte, car
je ne vis pas un seul de ses membres; mais le bruit courait qu’ils
s’étaient rendus en corps à la caserne. Personne ne me molesta--la chute
de la Bastille eut cela de bon pour moi--et je montai à cheval et sortis
de la ville, sans avoir même rencontré Louis.
A vrai dire, j’étais anxieux de me retrouver chez moi, anxieux de
consulter le seul homme qui, me semblait-il, pouvait me diriger dans
cette vicissitude. Je le voyais clairement, deux routes s’offraient à
moi: l’une facile et unie, bien que dangereuse, l’autre âpre et
rebutante. La marquise m’avait qualifié de tribun du peuple, de prétendu
Retz, de prétendu Mirabeau. Le peuple avait crié mon nom, m’avait
proclamé son sauveur. Devais-je m’affubler de ce titre? Devais-je
accepter ce rôle? Ma caste m’avait rejeté. Saisirais-je le périlleux
honneur que l’on m’offrait, pour triompher avec le peuple ou tomber avec
lui?
Avec le peuple? Ces mots sonnaient bien, mais ils avaient alors un sens
plus vague qu’aujourd’hui, et je me demandai, parmi tous ceux qui
avaient embrassé sa cause, lesquels avaient triomphé? Une émeute de la
faim, un tumulte, une révolte locale,--celle par exemple qui coûtait la
vie à M. de Launay,--de ces choses-là, oui, le peuple s’en était montré
capable; mais jamais d’une victoire durable. Toujours le roi avait
maintenu son pouvoir, toujours les nobles avaient gardé leurs
privilèges. Pour quelles raisons aujourd’hui en serait-il autrement?
Les raisons ne manquaient pas. Oui, certes; mais elles me semblèrent
moins décisives, et les précédents militèrent plus fortement contre
elles, lorsque j’en vins à songer, avec timidité, de m’en faire un
levier. Surtout j’affrontais mal l’odieux de déserter mon ordre.
Jusqu’ici j’étais demeuré innocent; c’était à tort que l’on m’avait fait
la grimace. Mais si j’acceptais le rôle que l’on m’assignait, non
seulement je devais m’attendre au pis en cas d’échec, mais le succès
ferait de moi un paria. Tribun du peuple, je devenais un proscrit pour
mes pairs!
Tout en poursuivant ces pensées, je pressais mon cheval avec vigueur; et
je ne doutais pas d’être le premier qui apportât ces nouvelles à Saux.
Mais le plus surprenant de cette époque fut la vélocité avec laquelle
les bruits de ce genre parcouraient le pays. Ils se transmettaient de
bouche en bouche; un regard y suffisait; l’air même semblait les porter.
Ils dépassaient le plus rapide voyageur.
Partout donc où j’arrivai, la nouvelle était connue. Connue de ceux qui
se tenaient depuis des jours à la croisée des chemins, dans l’attente
d’ils ne savaient quoi; connue d’hommes aux regards torves qui sur les
ponts des villages conversaient à voix basse en surveillant les tours du
château; connue des régisseurs et factotums, gens de la trempe de
Gargouf, qui l’accueillaient d’un sourire incrédule, ou vous parlaient,
comme Mme de Saint-Alais, du roi, de sa bonté, et de tous ceux qu’il
ferait pendre à cette occasion. Connue, enfin, de l’abbé Benoît, dont je
voulais prendre conseil. Il m’attendait près de la grille du château, à
l’ancienne place du carcan. Il faisait trop noir pour distinguer ses
traits, mais je le reconnus à la coupe de sa soutane et à la forme de
son chapeau. J’envoyai Gilles et André devant, et il remonta l’avenue à
mon côté, la main sur l’arçon de ma selle.
--Eh bien! monsieur le vicomte, la chose est arrivée, pour finir,
dit-il.
--Vous avez appris?
--Buton m’a raconté.
--Hé quoi! il est ici? demandai-je avec étonnement. Je l’ai vu à Cahors
il n’y a pas trois heures.
--Ces nouvelles-là donnent des ailes, répondit avec force l’abbé Benoît.
Je le répète, la chose est arrivée. Elle est arrivée, monsieur le
vicomte.
--En partie, dis-je, prudemment.
--Tout à fait, répliqua-t-il avec confiance. La populace a pris la
Bastille, mais qui s’est mis à sa tête? Les soldats, les
gardes-françaises. Or, monsieur le vicomte, si l’armée n’est plus sûre,
c’est fini des abus, fini des exemptions, des extorsions, des disettes,
fini des Foullon et Berthier[7], fini de pressurer le pauvre, de...
[7] Berthier, intendant de Paris, pendu par les vainqueurs de la
Bastille, ainsi que son beau-père Foullon.
Je coupai court à la litanie du curé.
--Mais si la troupe se met avec la populace, où s’arrêtera-t-on? fis-je.
--C’est à nous d’y veiller, répondit-il.
--Venez souper avec moi, dis-je. J’ai quelque chose à vous exposer, et
aussi à vous demander.
Il ne se fit pas prier.
--Car je ne saurais dormir cette nuit, dit-il, les yeux étincelants.
Voilà de grandes, de superbes nouvelles, monsieur le vicomte. Votre père
s’en serait réjoui.
--Et M. de Launay? lançai-je en mettant pied à terre.
--On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, répondit-il
fermement, bien que sa mine s’allongeât un peu. Ses pères ont péché, et
il en a subi la peine. Mais Dieu donne le repos à son âme! J’ai ouï dire
que ce fut un juste.
--Et qui est mort à son poste, répliquai-je assez vertement.
--Amen, conclut l’abbé Benoît.
Mais je ne me rendis pas pleinement compte de l’impression que les
nouvelles avaient faite sur le curé, avant d’être installé avec lui dans
le salon noisette,--que la livrée appelait la salle anglaise,--les
flambeaux entre nous, au moment du dessert. Alors, tandis qu’il parlait
ou m’écoutait, je vis l’émotion agiter ses membres longs et grêles, et
contracter son visage émacié.
--C’est la fin, dit-il. N’en doutez pas, monsieur le vicomte, c’est la
fin. Votre père m’a répété maintes fois que dans l’argent réside le nerf
du pouvoir. C’est avec l’argent, disait-il, que l’on paye l’armée, et
tout repose sur l’armée. Récemment, c’est l’argent qui a manqué.
Aujourd’hui, l’armée fait défection. Il ne reste plus rien.
--Et le roi? fis-je, parodiant à mon insu Mme la marquise.
--Dieu protège Sa Majesté! répondit de bon cœur le curé. Ses intentions
sont pures et maintenant il va pouvoir les réaliser, puisque la nation
est avec lui. Mais sans la nation, sans argent ni armée, il n’est qu’un
mot. Et ce mot n’a pas sauvé la Bastille.
Alors, débutant par ce qui s’était passé à la soirée de Mme de
Saint-Alais, je lui racontai tout ce qui m’était arrivé: le serment des
épées, le débat de l’Assemblée, l’émeute sur la place, et pour finir, je
lui rapportai en quels termes rudes la marquise m’avait donné mon congé.
Tout. Mon récit l’agita extraordinairement. Lorsque j’en vins à décrire
la scène de la Chambre, il ne put rester en place, et dans son
enthousiasme, il arpentait le salon, en parlant tout seul. Et quand je
lui dis comment la foule avait crié: «Vive Saux!» il répéta les mots
posément et me regarda d’un air enchanté. A la fin, tout en rougissant,
et m’interrompant de temps à autre, tout en jouant avec mon pain pour
cacher mon trouble, je lui exposai les pensées qui m’assaillirent sur le
chemin du retour, et l’alternative où je me voyais. Mais alors, il
reprit son siège, et se mit lui aussi à émietter son pain en silence.
CHAPITRE V
LA DÉPUTATION
Il resta muet si longtemps, les yeux fixés sur la table, que je finis
par m’en formaliser, me demandant quelle mouche le piquait, et pourquoi
il se taisait et ne me disait pas les choses que j’attendais. Je
prévoyais si bien quel conseil il me donnerait, que dès le début j’avais
revêtu mon récit de la couleur appropriée. J’avais laissé voir mon
amertume; loin de taire aucune parole méprisante, je lui avais fourni
tous les matériaux dont il pouvait avoir besoin pour me donner le
conseil que je lui mettais d’avance sur les lèvres.
Mais il ne parlait toujours pas. Cent fois je l’avais ouï affirmer sa
sympathie envers le peuple, sa haine de la corruption, de l’égoïsme, des
abus gouvernementaux; moins d’une heure auparavant, ses yeux
étincelaient quand il parlait de la chute de la Bastille. C’était sur
ses conseils que j’avais fait brûler le carcan; sur ses instances que
j’avais consacré une forte somme à nourrir le village au cours de la
disette, l’année précédente. Et maintenant, alors que je m’attendais à
le voir se lever et me presser de jouer mon rôle, il se taisait!
Je n’y tins plus à la fin.
--Eh bien? dis-je, avec irritation. N’avez-vous rien à me dire, monsieur
le curé?
Et je déplaçai l’un des flambeaux afin de mieux distinguer ses traits.
Mais il tenait toujours les yeux baissés, évitant mon regard, l’air
pensif, les doigts occupés avec les miettes.
--Monsieur le vicomte, dit-il enfin, posément, par la mère de ma mère,
je suis, moi aussi, noble.
Je tombai de mon haut, non que ce fût là une nouvelle pour moi, mais
parce que je voyais où il voulait en venir.
--Et à cause de cela, dis-je, vous voudriez...
Il m’arrêta d’un geste.
--Non, dit-il doucement. Je ne voudrais pas. Car, malgré tout, je suis
peuple de naissance, et pauvre par vocation. Mais...
--Mais quoi? dis-je, agacé.
Au lieu de répondre, il se leva, et s’emparant de l’un des flambeaux, se
dirigea vers le mur que décorait un portrait en pied de mon père,
encadré d’une curieuse guirlande de feuillage ciselé. Il épela le nom
inscrit au-dessous:
--«Antoine du Pont, vicomte de Saux», fit-il comme à part lui. Ce fut un
juste, et un ami du pauvre. Dieu l’ait en sa sainte garde!
Il s’attarda un peu à rêver sur le grave et noble visage, qui lui
rappelait sans doute beaucoup de choses; puis tenant la bougie haute, il
passa au tableau qui faisait pendant au premier, de l’autre côté de la
table. Il lut:
--«Adrien du Pont, vicomte de Saux, colonel du Royal-Flandre.» Tué, je
crois, à Minden. «Chevalier de Saint-Louis, et de la Maison du roi.» Un
beau gentilhomme et certes aussi vaillant. Je ne l’ai pas connu.
Je ne répondis pas, mais je commençai à rougir quand il passa au
troisième tableau, derrière moi.
--«Antoine du Pont, vicomte de Saux», lut-il, la bougie en main.
«Maréchal et pair de France, chevalier des ordres royaux, colonel de la
Maison du roi et membre du Conseil privé.» Mourut de la peste à Gênes,
en 1710. J’ai ouï dire qu’il avait épousé une Rohan.
Il le regarda longuement, puis s’approcha du quatrième lambris, et resta
silencieux une minute.
--Et celui-ci? dit-il enfin. C’est, je crois, une noble figure entre
toutes. «Antoine, seigneur du Pont de Saux, de l’ordre de saint Jean de
Jérusalem.» Propagateur de la langue française. Mourut à La Valette,
l’année d’après le grand siège, de ses blessures, disent les uns, de ses
travaux et fatigues inouïs, dit l’ordre. Un soldat chrétien.
Ce tableau était le dernier. Quand il l’eut considéré un peu, il
rapporta la bougie et la reposa auprès des deux autres sur la table
luisante. Cette surface polie, avec les panneaux des murs, absorbait
toute la lumière, et nos visages, seuls visibles dans un halo de clarté,
se détachaient sur un fond obscur. Il me fit une inclination.
--Monsieur le vicomte, prononça-t-il enfin, d’une voix légèrement émue,
vous êtes d’une noble race.
Je haussai les épaules.
--C’est entendu, fis-je. Et après?
--Je n’ose vous donner de conseils.
--Mais la cause est bonne! m’écriai-je.
--Oui, répondit-il posément, je le répète depuis toujours. Je n’ose me
dédire aujourd’hui. Mais... la cause du peuple est celle du peuple.
Laissez-la au peuple.
--C’est vous qui me parlez ainsi! répliquai-je en le considérant,
perplexe et irrité. Vous qui m’avez cent fois déclaré que je suis du
peuple! que la noblesse sort du peuple! qu’il n’y a en France que deux
catégories: le roi et le peuple!
Il sourit un peu tristement, et tapota des doigts sur la table:
--Je parlais en théorie, avoua-t-il. Au moment de mettre cette théorie
en pratique, le cœur me fait défaut. Car moi aussi j’ai un peu de sang
noble dans les veines, monsieur le vicomte, et je m’y connais.
--Je ne vous comprends plus, dis-je déconcerté. Vous soufflez le chaud
et le froid, monsieur le curé. Je vous disais il n’y a qu’un instant que
j’ai parlé en faveur du peuple à la séance de la noblesse, et vous
m’approuviez.
--Vous avez noblement agi.
--Et maintenant?
--Je dis la même chose, répliqua l’abbé Benoît d’un air pénétré. Vous
avez noblement agi. Combattez pour le peuple, monsieur le vicomte, mais
parmi les vôtres. Faites entendre votre voix là où vous ne récolterez
rien d’autre que blâme et déconsidération. Mais s’il faut en venir, si
nous en sommes venus à une lutte entre votre classe et le vulgaire,
entre la noblesse et la roture, si un noble doit se ranger aux côtés de
ses pairs ou se mettre à la solde du peuple, alors (la voix de l’abbé
Benoît hésita un peu, et sa main pâle et émaciée tambourina doucement
sur la table) j’aimerais mieux vous voir parmi les rangs de vos pairs.
--Contre le peuple?
--Oui, contre le peuple, répondit-il, avec une légère hésitation.
J’étais abasourdi.
--Mais, juste ciel! m’écriai-je, la plus élémentaire logique...
--Ah! reprit-il en hochant mélancoliquement la tête et me considérant
avec bonté. Là-dessus vous me tenez. J’ai contre moi la logique. La
raison également. La cause du peuple, la cause de la réforme, de
l’honnêteté, du blé à bas prix, de la justice égale pour tous, _doit_
être une bonne cause. Et celui qui la soutient _doit_ être dans le vrai.
Je le concède, monsieur le marquis. Il y a plus. Si le peuple est livré
à lui-même pour défendre sa cause, on risque des excès plus grands. Je
m’en rends compte. Mais le sentiment ne me permet pas d’agir selon ma
raison.
--Pourtant, M. de Mirabeau? fis-je. Vous l’avez devant moi qualifié de
grand homme.
--C’est juste, répondit l’abbé sans détourner les yeux des miens, et
toujours tambourinant en sourdine sur la table.
--Je vous ai entendu parler de lui avec admiration.
--Souvent.
--Et de M. de La Fayette?
--Aussi.
--Et des Lameth[8]?
[8] Trois frères d’une famille noble de Picardie, tous trois députés
aux états généraux ou à la Législative, et partisans d’une sage
liberté.
Le curé fit un signe d’assentiment.
--Tous ceux-là pourtant, insistai-je, tous ceux-là sont des nobles...
des nobles qui mènent le peuple!
--Oui, fit-il.
--Et vous ne les blâmez pas?
--Non, je ne les blâme pas.
--Et même vous les admirez! Vous les admirez, l’abbé! répétai-je, le
tenant sous mon regard.
--Je le sais bien, dit-il. Je sais que je suis faible et incohérent.
Voire pis, monsieur le vicomte, en ce je n’ai pas le courage de mes
convictions. Mais si j’admire ces hommes, si je les trouve grands et
généreux, j’ai ouï parler d’eux tout différemment; et, c’est peut-être
une faiblesse, mais je vous ai connu enfant, et je ne voudrais pas que
l’on parlât de vous de la sorte. Il y a des choses que nous admirons à
distance, continua-t-il en me regardant avec malice, pour cacher la
tendresse qui perçait dans son regard, et que néanmoins nous n’aimons
pas rencontrer chez ceux qui nous sont chers. L’odieux jeté sur un
étranger ne nous touche pas; sur nos amis, ce serait plus cruel que la
mort.
Il s’arrêta, car la voix lui manquait; et nous restâmes une minute muets
tous les deux. Cependant, je ne voulus pas lui laisser voir combien ses
paroles m’avaient touché, et, comme en manière de diversion:
--Mais mon père? dis-je. Il était bien du parti de la réforme!
--Oui, de la réforme par les nobles, pour le peuple.