mes collègues ne pouvait surpasser ceux où je me trouvais précédemment.
Mais alors que précédemment je possédais en réserve une arme et en
perspective une revanche, il n’en était plus de même. J’avais décoché
mon trait, et je restais misérablement à ma place, garrotté de silence
et encerclé de regards étrangers. Envahi d’une dépression à chaque
instant plus grande, j’aspirais à m’échapper, mais je n’osais faire un
mouvement ni même jeter les yeux autour de moi.
Tant que dura cette situation, ce ne fut pas ma moindre amertume de me
rendre compte que je n’avais abouti à rien de sérieux, que j’avais
souffert pour une donquichottade, et m’étais montré sans raison valable
inflexible et têtu. Trop tard, je comprenais que j’aurais pu réserver
mes principes tout en cédant; garder mes convictions tout en déférant à
l’avis de la majorité. J’aurais pu...
Mais hélas! peu importait ce que j’aurais pu faire, puisque je n’en
avais rien fait. Le sort était jeté. Je m’étais déclaré contre mon
ordre; j’avais aliéné tout ce qui m’était dû de par mon ordre. Donc je
n’en faisais plus partie. Ce n’était nullement par caprice si déjà ceux
qui venaient à passer devant moi ramenaient leurs basques contre eux et
me saluaient froidement comme quelqu’un d’une autre classe.
Combien de temps aurais-je subi le martyre de ces insultes et de cette
politesse encore plus blessante avant de trouver le courage de me
retirer, je suis incapable de le dire. Ce fut une intervention
extérieure qui rompit le charme. Un huissier vint me présenter un
billet. Je l’ouvris gauchement sous une salve de regards hostiles, et je
reconnus l’écriture de Louis.
«S’il vous reste une parcelle d’honneur, disait-il, vous me retrouverez
sans perdre une minute, dans le pré qui se trouve derrière le Chapitre.
Faites-le, et vous pourrez encore vous croire un gentilhomme. Refusez,
ou tardez ne fût-ce que dix minutes, et je publierai votre honte d’un
bout à l’autre du Quercy. Celui-là n’a pas le droit de s’appeler Adrien
du Pont de Saux, qui supporterait un soufflet.»
Je relus deux fois le billet pendant que l’huissier attendait. Le ton en
était rude et sans pitié; le sardonique cartel, brutal et sans détours.
Et néanmoins le cœur me défaillit à cette lecture, et j’eus grand’peine
à retenir mes larmes, en présence de tous ces yeux. Car Louis ne pouvait
me leurrer plus longtemps. Ce billet qui lui ressemblait si peu, cette
tentative de m’attirer au dehors, et de m’arracher à des adversaires
plus impitoyables, était une ruse trop transparente pour m’illusionner:
la carapace glacée qui m’avait recouvert fondit à l’instant même. Je
n’en demeurai pas moins seul, mais je ne me sentis plus aussi abandonné.
Je me souvins qu’après tout et malgré tout, j’étais Adrien du Pont de
Saux, coupable du seul crime de soutenir en Quercy des opinions que les
Lamothe et les Mirabeau, les Liancourt et les La Rochefoucauld
soutenaient dans leurs provinces; coupable, je me le répétais,
uniquement de défendre le bon droit et la justice.
Mais l’huissier attendait. Je pris sur le pupitre devant moi une feuille
de papier où j’écrivis ma réponse: «Adrien ne se battra pas avec Louis
parce que Saint-Alais a souffleté Saux.»
Je la pliai et la remis à l’huissier. Puis je repris ma place,
métamorphosé, en état de soutenir tous les regards, d’un courage affermi
contre tous les malheurs.
La noblesse du Quercy, les Gontaut et les Marignac, avaient beau
répudier ces sentiments, l’amitié, la générosité, l’amour, existaient
encore. Même si l’herbe envahissait l’avenue des noyers, même si mon
blason ne s’écartelait jamais des armes de Saint-Alais, la vie me
réservait encore des douceurs.
Ainsi réconforté, je me levai et m’apprêtai à sortir. Mais à la même
minute, une douzaine de membres se mirent debout eux aussi, et pendant
que je me dirigeais vers la porte par un passage de dégagement, ils se
groupèrent au bas du passage parallèle, sans cacher leurs intentions
hostiles, et prêts à m’arrêter avant ma sortie. L’agitation fut si
grande que le président s’arrêta de lire et attendit le résultat de
l’algarade, tandis que la plupart des membres restés à leur place se
levaient pour mieux voir. Je compris que j’allais être insulté en
public, et une joie farouche remplaça en moi tout autre sentiment. Si je
marchai avec lenteur, ce ne fut point par crainte. Mes passions
comprimées depuis une heure me stimulaient, et je n’eusse pour rien au
monde précipité le dénouement. J’arrivais au bas de l’escalier, une
seconde de plus et nous étions peut-être aux prises, lorsqu’une soudaine
explosion de cris, une vaste clameur qui s’élevait de la rue, traversa
les fenêtres fermées et nous immobilisa. Nous écoutions, béants, mais
les derniers qui n’avaient pas quitté leurs sièges se levèrent en toute
hâte, et le président, ému et inquiet, demanda ce que cela signifiait.
En guise de réponse, le bruit s’éleva de nouveau: une rauque clameur
triomphale, continue et prolongée, qui fit trembler les carreaux. Elle
retomba--sans cesser, mais atténuée par l’éloignement--et elle s’enfla
une fois encore. De ma vie je n’avais entendu rien de pareil à cette
clameur.
Peu à peu des mots distincts s’en détachèrent, ou lui succédèrent;
finalement l’air vibra au rythme martelé de ces syllabes sinistres: «A
bas la Bastille! A bas la Bastille!»
Il nous était réservé par la suite d’entendre maints cris analogues et
de nous familiariser avec de telles alertes; comme avec les aboiements
voraces de la rue, et le coup suprême du destin frappant à la porte.
Mais c’était une nouveauté, alors, et les membres de l’Assemblée, aussi
offensés qu’alarmés par cette seconde atteinte portée à leur dignité, se
bornèrent à regarder leur président et à proférer de terribles menaces
contre la canaille. Cette canaille qui depuis un siècle faisait le chien
couchant, voilà-t-il pas qu’elle s’avisait, sans rime ni raison, de
changer de posture!
Les exclamations se croisaient; l’un voulait qu’on fît dégager la rue,
l’autre qu’on envoyât chercher la troupe, ou qu’on portât plainte auprès
de l’intendant[5]. Ils parlaient toujours lorsque la porte s’ouvrit et
un membre entra. C’était Louis de Saint-Alais, en proie à une ardente
surexcitation. D’ordinaire le plus modeste et le plus pacifique des
hommes, cette fois il s’avança hardiment, et d’un geste impératif
réclama le silence.
[5] Les intendants, placés à la tête des «généralités», subdivisions
financières des provinces, exerçaient en réalité les pouvoirs
administratifs. Le titre de gouverneur restait purement honorifique,
dans la plupart des cas.
--Messieurs! dit-il d’une voix haute et retentissante, voici d’étranges
nouvelles. Un courrier porteur de lettres pour mon frère a parlé dans la
rue. Il annonce des choses invraisemblables.
--Quoi donc? crièrent plusieurs voix.
--La Bastille est tombée!
Personne ne comprit,--comment l’aurait-on pu?--mais tous restèrent
silencieux. Puis:
--Que voulez-vous dire, monsieur de Saint-Alais, demanda enfin le
président, abasourdi. (Et il leva la main pour faire garder le silence.)
La Bastille est tombée? Comment? Qu’est-ce à dire?
--Elle a été prise mardi par la populace de Paris, répliqua nettement
Louis, les yeux étincelants, et M. de Launay, le gouverneur, a été
massacré de sang-froid.
--La Bastille prise? Par la populace? exclama le président incrédule.
C’est impossible, monsieur. Il faut que vous ayez mal compris.
Louis secoua la tête.
--Ce n’est que trop vrai, j’en ai peur, dit-il.
--Et M. de Launay?
--Cela aussi, je le crains, monsieur le président.
Alors on s’entre-regarda, pâle et troublé; chacun posait à ses collègues
de muettes questions, tandis qu’au dehors la rumeur de joie désordonnée
se faisait de minute en minute plus nourrie et continue. On
s’entre-regardait avec inquiétude, mal persuadé encore. Cette Bastille,
qui avait traversé tant de siècles, serait donc prise? Le gouverneur
tué? Impossible, se disait-on, impossible. Car autrement, le roi, que
faisait-il? Et l’armée? Et le gouverneur de Paris?
Le vieux M. de Gontaut, dès qu’il eut réussi à se faire écouter, exprima
la pensée de tous en ces mots:
--Mais le roi? Sa Majesté n’a pu manquer de châtier les coupables.
La réponse arriva d’où on ne l’attendait guère, et en termes aussi
imprévus. M. de Saint-Alais, auquel Louis avait remis une lettre, se
leva de son siège, un papier déployé à la main. Il est plus que probable
que s’il eût pris le temps de réfléchir, il aurait vu l’imprudence de
publier tout ce qu’il savait; mais les nouvelles qu’il venait de
recevoir démentaient trop sa confiante sécurité, elles prouvaient trop
bien que l’on reposait sur un terrain mouvant; et la surprise et la
mortification qu’il en ressentait surmontèrent sa prudence. Il parla.
--J’ignore, dit-il, sur un ton ironique, ce que faisait le roi, à
Versailles; mais je vais vous apprendre à quoi s’est occupée l’armée
dans Paris. Ce sont les gardes-françaises qui ont dirigé l’attaque.
Besenval[6], avec le peu de troupes restées fidèles, s’est retiré. La
ville est au pouvoir de la populace. Flesselles, le prévôt, a été tué,
et Bailly élu maire. Une milice a été constituée et pourvue d’armes. On
a nommé La Fayette général. On a adopté un insigne. On a...
[6] Lieutenant-général des Suisses et Grisons.
--Mais, mon Dieu! s’écria le président hagard. C’est une révolte!
--Précisément, monsieur, répondit Saint-Alais.
--Et que fait le roi?
La réponse fut amère:
--Il est si bon... qu’il ne fait rien.
--Et les états généraux? l’Assemblée nationale de Versailles?
--Elle?... Elle non plus n’a rien fait.
--C’est Paris, alors? dit le président.
--Oui, monsieur, c’est Paris, répliqua le marquis.
--Hé quoi, Paris! exclama le président navré. Mais Paris est resté
tranquille si longtemps.
A cette question, qui était dans l’esprit de chacun, il n’y eut pas de
réponse. Saint-Alais se rassit, et l’Assemblée demeura un instant
frappée de stupeur, accablée sous la nouvelle de ces prodigieux
événements. On n’eût pu trouver meilleur commentaire à la discussion
dans laquelle ils étaient plongés quelques minutes plus tôt. Les membres
avaient rêvé droits, privilèges, exemptions; ils s’éveillaient pour
trouver Paris en feu, l’armée en révolte, l’ordre et la loi dans le
dernier danger.
Mais Saint-Alais n’était pas homme à délaisser longtemps son rôle, ni
capable d’abdiquer de son plein gré l’ascendant qu’il devait à son
énergie et à son audace. Il se dressa de nouveau, et dans une harangue
passionnée adjura l’Assemblée de se souvenir de la Fronde. Il s’écria:
--Le Paris d’alors, c’est le Paris d’aujourd’hui. Versatile et
séditieux, inaccessible aux bienfaits, mais toujours prêt à capituler
devant la disette. Soyez assurés que le bourgeois ventru ne se passera
pas longtemps du pain blanc de Gonesse, ni le buveur du vin blanc
d’Arbois! Qu’on leur coupe les vivres, et les fous redeviendront sages,
et les traîtres loyaux. Leur garde nationale? leurs insignes? leur
maire? leur général? Croyez-vous que tout cela tiendra longtemps contre
les forces de l’ordre légitime, contre le roi, la noblesse, le clergé,
contre la France? Non, messieurs, c’est impossible, continua-t-il, en
jetant à la ronde un regard assuré. Paris réclamait la déposition de
Henri le Grand et l’exil de Mazarin; en fait il a rampé à leurs pieds.
Il en sera de même aujourd’hui: à condition que nous restions unis, que
nous soyons inébranlables. Il nous faut veiller à ce que ces désordres
ne se propagent pas. C’est au roi de gouverner, et au peuple d’obéir. Il
en a toujours été ainsi et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.
Son discours fut bref, mais aussi opportun et vigoureux; et il eut pour
effet de rassurer l’Assemblée. Cette immense majorité qui dans toute
réunion d’hommes possède l’imagination strictement nécessaire à se
figurer l’avenir sous les couleurs du passé, trouva ses arguments tout à
fait convaincants; et le petit nombre de ceux qui voyaient plus clair et
qui devinaient, soit d’instinct, soit par le raisonnement, que la
situation de la France était pour elle sans précédent historique,
subirent néanmoins la contagion de son assurance. D’unanimes
applaudissements saluèrent sa prosopopée, et dans un tumulte
d’exclamations tous les assistants, qui étaient restés debout,
s’écoulèrent par les passages et se dirigèrent vers la porte. Un désir
de voir et d’entendre ce qui se passait au dehors les poussait à sortir
au plus vite, sans réfléchir qu’après ce qu’ils savaient déjà, il leur
restait peu de chose à apprendre.
Je partageais moi-même ce désir, et oubliant dans la fièvre de l’instant
quel avait été mon rôle dans le débat du jour, je me hâtai vers la
porte. La Bastille tombée? Le gouverneur tué? Paris au pouvoir de la
populace? De telles nouvelles suffisaient à donner le vertige et à faire
oublier des soucis plus immédiats. Cette même préoccupation ôtait
également la mémoire à ceux qui m’entouraient, et je gagnai la sortie
pêle-mêle avec eux.
Mais sur le seuil il m’arriva, par inadvertance, de heurter l’un des
Harincourt. Il tourna la tête, me reconnut, et tenta de s’arrêter. Mais
la poussée était trop forte, et il fut emporté loin de moi, tout en se
débattant et grommelant des paroles que je ne compris pas. J’en devinai
le sens, toutefois, en voyant ceux qui étaient à mon niveau, également
incapables de résister, tourner la tête vers moi en ricanant. Je
cherchais la meilleure attitude à garder dans l’altercation qui allait
se produire; mais nous débouchions enfin de l’étroite allée sur la
grand’place--de deux marches en contrebas--et le spectacle que je
découvris me fit oublier aussitôt leur existence.
CHAPITRE IV
L’AMI DU PEUPLE
Je ne fus pas le seul à m’arrêter, impressionné par ce spectacle auquel
les nouvelles que nous venions d’apprendre--ces étourdissantes et
sinistres nouvelles--donnaient un sens particulier. Nous n’étions pas
encore familiarisés, en France, avec les foules. Depuis des siècles,
l’homme isolé, l’individu, roi, cardinal, évêque ou seigneur, venait-il
à paraître, que sur un seul regard de lui, le nombre, la multitude,
rentrait sous terre et se dispersait en saluant bien bas.
Mais voici qu’à notre vue se levait l’aube froide et lugubre d’un jour
nouveau. Peut-être, si nous n’avions pas su ce que nous
savions,--c’est-à-dire les nouvelles,--ou si le peuple les avait
ignorées, l’effet produit sur nous, comme sur sa manière d’être, eussent
été différents. Quoi qu’il en soit, la foule qui nous faisait face quand
nous apparûmes sur la grand’place, la foule immense qui nous faisait
face et l’emplissait dans toute sa largeur, silencieuse, aux aguets,
menaçante, n’apparut aucunement intimidée. Ce fut nous, au contraire,
qui demeurâmes stupides, immobilisés chacun dès sa sortie, regardant
tour à tour et consultant son voisin des yeux pour connaître sa pensée.
Au-dessus de nos têtes se dressait la majestueuse cathédrale, et nous
émergions de son ombre. La plupart d’entre nous étaient accoutumés à
voir cent paysans trembler au froncement de leurs sourcils. Mais d’un
moment à l’autre, en un clin d’œil, comme si ces nouvelles de Paris
avaient sapé les fondements de la société, tout cela était remis en
question. La foule de la grand’place ne tremblait pas. Dans un silence
plus sinistre que des vociférations, elle renvoyait regard pour regard.
Et ce n’était pas tout: quand nous sortîmes, personne ne nous fit place,
et ceux de l’Assemblée qui avaient déjà descendu le perron durent
contourner le plus dense de la cohue pour atteindre l’auberge. Arrivant
après eux nous vîmes ce détail, qui eut sur nous son influence. Nous
étions les nobles de la province; mais nous n’étions que deux cents, et
entre nous et les _Trois Rois_, entre nous et nos chevaux et valets,
s’étendait cette barrière de sombres visages, ces milliers d’hommes
silencieux.
On ne s’étonnera point que ce spectacle, et ce qu’il renfermait d’inouï,
détournèrent provisoirement ma pensée de M. d’Harincourt et de ses
intentions. Je regardais ailleurs, et il m’ignorait également, ébahi, et
les sourcils contractés. Forcément, il nous fallut descendre, un par un
et à contre-cœur; notre grêle procession défila sous les regards de la
foule, qui répondait par le dédain à notre muet défi. Cahors a gardé le
souvenir de ce premier triomphe du peuple, qui fut aussi le premier pas
des privilégiés vers leur déchéance. Quatre mots l’avaient provoqué.
Quatre mots: «La Bastille est tombée», agglomérant les groupes épars, en
avaient fait ce que nous voyions: le peuple.
En de telles circonstances il suffisait, pour déterminer une explosion,
de la plus légère étincelle. L’étincelle ne manqua point. M. de Gontaut,
grand et maigre vieillard, contemporain des premiers jours du feu roi,
me précédait de quelques pas. Étant boiteux, il s’appuyait sur une
canne, et en règle générale sur le bras d’un serviteur. Ce matin-là, son
laquais ne paraissait pas, et il trouvait fort gênant de contourner la
place au lieu de la traverser. Néanmoins il ne fut pas assez sot pour se
jeter dans la cohue; et tout se serait bien passé si un gueux du premier
rang n’avait, par hasard peut-être, fait broncher sa canne d’un coup de
pied. M. le baron se retourna furieux, les sourcils hérissés, et frappa
l’individu de son bâton.
--Arrière, maroufle! s’écria-t-il, frémissant et prêt à redoubler le
coup. Si je te tenais, je t’aurais vite...
L’homme cracha sur lui.
M. de Gontaut poussa un juron, et dans un accès d’aveugle rage, appliqua
au malotru plusieurs coups: je ne puis dire leur nombre, bien que je
fusse seulement à quelques pas de là. Sans faire mine de rendre les
coups, l’homme recula, intimidé par la furie du vieux gentilhomme. Mais
ceux qui étaient derrière lui le poussèrent en avant, aux cris de:
«Infamie! A bas la noblesse!» et il tomba sur M. de Gontaut. A l’instant
le baron fut par terre.
La scène s’était déroulée si rapidement que ses seuls voisins immédiats,
Saint-Alais, les Harincourt et moi, le vîmes tomber. La foule,
apparemment, ne lui voulait pas grand mal, car elle n’avait pas encore
perdu toute retenue. Mais j’étais alors sous l’impression de la triste
fin de M. de Launay, et dans mon imagination surexcitée je me figurai
qu’ils attentaient à la vie de M. de Gontaut. En voyant tomber le
vieillard je m’élançai à son secours.
Mais Saint-Alais fut plus prompt. Bondissant sur l’agresseur, avec une
rage non moins grande que celle de Gontaut, il le rejeta d’une seule
bourrade dans les bras de ses provocateurs. Puis aidant M. de Gontaut à
se relever, le marquis tira son épée, et projetant de-ci de-là la pointe
étincelante avec l’art d’un escrimeur consommé, en un clin d’œil il
élargit le cercle autour de lui, et les plus proches reculèrent avec des
cris perçants et des malédictions.
Par malheur il atteignit quelqu’un. L’individu ne fut pas blessé
sérieusement, mais sous la piqûre il s’effondra en beuglant, ce qui
modifia aussitôt les dispositions de la foule. Aux cris mi-gouailleurs
succédèrent des vociférations de rage. Un gourdin fut lancé, que le
marquis reçut en pleine poitrine, ce qui le suffoqua momentanément. Deux
secondes plus tard, il s’élança sur l’homme qui l’avait jeté, mais
l’individu prit la fuite, et la foule, avec une huée de triomphe, se
referma derrière lui. Ainsi arrêté dans sa poursuite, Saint-Alais n’eut
plus d’autre ressource que de battre en retraite, ou de blesser des gens
qui ne lui avaient rien fait.
Il fit volte-face en lançant un sarcasme et rengaina son épée. Mais à
peine eut-il le dos tourné qu’il reçut un caillou sur la tête, et il
s’étala de son long. En le voyant tomber, la foule poussa un hurlement,
et une demi-douzaine d’hommes se précipitèrent pour le fouler aux pieds.
Les têtes s’échauffaient; cette fois je ne me trompais plus en lisant le
crime dans les yeux de tous. Les beuglements de l’homme qu’il avait
blessé, encore que celui-ci eût plus de peur que de mal, ne leur sortait
pas des oreilles. L’un des Harincourt renversa le plus avancé, mais loin
de les intimider, cela ne fit que les exaspérer. En un instant il fut
roué de coups et rejeté en arrière, aux trois quarts assommé, et la
foule se rua sur sa victime.
Je m’élançai. Mais j’eus à peine le temps de couvrir Saint-Alais de mon
corps en criant: «C’est abominable! Honte à vous!» et d’en faire reculer
un ou deux; un cercle de visages menaçants et de bras déjà levés nous
entouraient, et mon intervention n’allait servir à rien qu’à me faire
partager son sort, si en cet instant critique je n’avais été reconnu.
Buton, le forgeron de Saux, qui était aux premiers rangs, proclama mon
nom, et se retournant refoula ses voisins de ses deux bras écartés.
Malgré sa force prodigieuse, il ne contenait le torrent qu’avec peine,
mais ses cris désespérés furent à la fin entendus et compris. D’autres
me reconnurent, la foule s’écarta. Un cri s’éleva: «Vive Saux! Vive
l’ami du peuple!» puis le cri fut repris de côté et d’autre, tant que
bientôt toute la grand’place retentit de cette acclamation.
J’ignorais encore la versatilité des foules, et qu’elles passent dans le
cours d’un instant de «A bas!» à «Vive!» Malgré moi, et tout en me le
reprochant, je sentis mon cœur se dilater au son de ces «Vive Saux, vive
l’ami du peuple!» Mes égaux m’avaient bafoué, mais le peuple--ce peuple
dont les visages offraient aujourd’hui un aspect nouveau, ce peuple à
qui une seule phrase: «La Bastille est tombée», conférait une nouvelle
vie--le peuple m’acclamait. Sur-le-champ, alors même que je leur criais
à tous et leur faisais signe de se taire, je vis dans un éclair ce que
renfermait cette popularité; elle pouvait me donner le pouvoir et le
tribunat! «Vive Saux, vive l’ami du peuple!» Les airs retentissaient de
ce cri; les coupoles de la cathédrale me le renvoyaient. Je me sentis
soulevé sur ses ondes; je me sentis pendant cette minute un autre homme,
un homme supérieur!
Mais je rencontrai le regard de Saint-Alais, et je retombai sur la
terre. Il s’était relevé, pâle de rage, et il époussetait avec son
mouchoir la poussière de son habit. Un filet de sang coulait de la
blessure de son crâne, mais il ne s’en souciait, tout occupé à me
considérer fixement, comme s’il lisait mes pensées. Dès que se fut
rétabli un silence relatif, il parla.
--Si vos amis en ont tout à fait terminé avec nous, monsieur de Saux,
peut-être pourrions-nous rentrer? dit-il d’une voix mal assurée.
Je balbutiai une réponse vague, et m’apprêtai à l’accompagner, bien que
le chemin de mon auberge fût dans la direction opposée. Nous n’avions
avec nous que les deux Harincourt et M. de Gontaut. Les autres membres
de l’Assemblée s’étaient dépêtrés de la foule, ou bien considéraient la
bagarre du perron du Chapitre où ils étaient restés, séparés de nous par
une muraille de peuple. J’offris mon bras à M. de Gontaut; mais avec un
salut glacial il le refusa pour prendre celui de Harincourt; et quand je
me rapprochai de lui, M. le marquis me déclara, avec un froid sourire,
qu’on ne voulait pas me retenir davantage.
--Nul doute que nous ne soyons en sûreté, railla-t-il, si vous voulez
bien donner des ordres à ce sujet.
Je m’inclinai sans répliquer; il s’inclina, et s’éloigna. Mais la foule
avait trop bien compris son attitude, ou elle crut à une altercation
entre nous, car aussitôt qu’il se mit en marche il s’éleva une huée.
Plusieurs cailloux volèrent, en dépit des efforts de Buton pour
l’empêcher; et la petite troupe n’avait pas fait vingt pas que la presse
se referma sur elle, avec des cris sauvages. Gênés par la présence de
l’invalide, les trois compagnons de M. de Gontaut ne pouvaient rien.
J’aperçus fugitivement Saint-Alais, une joue en sang, qui couvrait
vaillamment de son corps la personne du vieux gentilhomme. Alors je les
suivis, la foule s’écarta avec empressement sur mon passage, des vivats
éclatèrent de nouveau, et la grand’place sous l’ardent soleil de juillet
semblait une mer de bras agités.
Je fus accueilli par M. de Saint-Alais. Il restait souriant, et avec un
admirable empire sur lui-même il sut à la fois surmonter son humiliation
et changer ses batteries.
--Je crains bien, tout compte fait, d’avoir à vous déranger, dit-il
poliment. M. le baron n’est plus un jeune homme, et votre peuple,
monsieur de Saux, est quelque peu turbulent.
--Que puis-je faire? demandai-je avec contrainte.