Ce sont des: «André, remmenez votre maître chez lui!» et des: «André,
vous avez pour maître un cerveau brûlé», et des André ci et des André
ça, si bien que j’en perds la tête. Gilles a le nez en compote, pour
s’être battu avec un garçon de l’écurie Harincourt, qui traitait
monsieur d’imbécile; mais moi je suis trop vieux pour me battre. Et je
suis trop vieux aussi pour autre chose, continua-t-il, en reniflant.
--Quelle est cette chose, faquin? m’écriai-je.
--C’est d’enterrer encore un maître.
Je me tus un instant, puis repris:
--Tu crois que je serai tué?
--C’est le bruit qui court la ville.
Je réfléchis un peu. Et:
--Tu as servi mon père, André.
--Hélas! monsieur.
--Et cependant tu voudrais me voir fuir?
Il me regarda, et leva les bras au ciel d’un air découragé.
--Mon Dieu! s’écria-t-il, je ne sais plus ce que je voudrais. Nous
périssons par ces vilains. Comme si Dieu les avait faits pour autre
chose que travailler et labourer; comme si l’on pouvait supprimer les
pauvres! Si vous n’aviez jamais frayé avec eux, monsieur...
--Tais-toi, maraud, dis-je avec sévérité. Tu n’y entends rien. Va-t’en
plutôt en bas, et tâche une autre fois d’être plus circonspect. Tu
parles de vilains et de pauvres! Qu’es-tu donc, toi?
--Moi, monsieur! s’écria-t-il, avec stupéfaction.
--Oui... toi!
Il me considéra une minute d’un air effaré. Puis, lent et résigné, il
hocha la tête et sortit. Il me croyait devenu fou.
Je ne m’en allai pas tout de suite après son départ. Je me figurais que
vraisemblablement, si je me montrais en public avant la réunion de
l’Assemblée, je serais provoqué et forcé de me battre. J’attendis donc
que l’heure de l’ouverture fût passée; j’attendis dans ma triste chambre
d’auberge, en proie aux affres de l’isolement. Je pensais tantôt à Louis
de Saint-Alais, qui m’avait laissé partir sans prononcer un seul mot en
ma faveur, tantôt à l’incohérence humaine; car dans une partie des
provinces, la moitié de la noblesse avait ma façon de voir. Je songeai
aussi à Saux; et je ne dirai pas que je n’éprouvai aucune tentation de
suivre l’avis qu’André m’avait donné, savoir: de me retirer
tranquillement là-bas au château, et un peu plus tard, lorsque les
esprits seraient calmés, d’affirmer hautement ma bravoure. Mais une
certaine opiniâtreté que je tenais de mon père et qui provenait, selon
certains, de la souche anglaise de ma lignée, conspirait avec le
ressentiment à me maintenir dans la voie que je m’étais tracée. A dix
heures un quart, donc, lorsque je crus que tous les membres de
l’Assemblée m’y avaient précédé jusqu’au dernier, je descendis, les
joues chaudes, mais le regard plutôt assuré: et comme Gilles et André
m’attendaient à la porte, je leur ordonnai de me suivre jusqu’au
Chapitre voisin de la cathédrale, où avaient lieu les séances.
J’ai su plus tard que si je m’étais servi de mes yeux, j’aurais remarqué
l’agitation qui régnait en ville, la foule dense mais silencieuse qui
encombrait la place et toutes les rues avoisinantes; l’atmosphère
d’expectative, les boutiques fermées, l’arrêt des affaires, les groupes
chuchotant sous les porches ou dans les culs-de-sac. Mais j’étais
absorbé en moi-même, tel celui qui marche à une entreprise désespérée,
et de toutes ces circonstances une seule me frappa: comme je traversais
la place, un homme s’écria: «Dieu vous bénisse, monsieur!» et un autre:
«Vive Saux!» Sur quoi une bonne douzaine d’autres me tirèrent leurs
bonnets. Ce fut là ma seule remarque, toute machinale, d’ailleurs. Un
instant après je me trouvais dans le passage qui mène au Chapitre en
longeant le mur de la cathédrale, et une foule de clercs et de valets,
qui l’obstruaient quasi dans toute sa largeur, se rangeaient sur mon
passage, non sans manifester leur étonnement et leur curiosité.
Me frayant un chemin parmi eux, je pénétrai dans le vestibule, que
maintenaient libre deux ou trois huissiers. En passant ainsi du soleil à
l’ombre, de la vie, de l’air et de la lumière qui régnaient au dehors,
au silence paisible de cette salle voûtée, le contraste fut tel qu’un
frisson me pénétra jusqu’au cœur. Dans cette pénombre et ce calme,
l’importance de la démarche que j’allais faire, la folie du cartel que
j’étais prêt à lancer à la face de mes pairs, m’apparurent dans leur
plénitude; et si mon âme n’eût été bandée à l’extrême par mon tenace
ressentiment, je me serais empressé de tourner les talons. Mais déjà mes
pas retentissaient sur les dalles sonores, et je n’avais plus le droit
de reculer. Le bourdonnement d’une voix monotone me parvint de la salle
des séances, à travers la porte close; et je me dirigeai vers cette
porte, les mâchoires contractées, m’apprêtant à me conduire en homme,
quoi qu’il dût arriver.
Un instant de plus, et j’allais entrer. Ma main touchait déjà la poignée
de la serrure, lorsqu’un homme, assis dans l’ombre sur un banc
au-dessous de la fenêtre, bondit et s’élança pour me retenir. Je
reconnus Louis de Saint-Alais. Sans me laisser le temps d’ouvrir la
porte, il s’interposa entre moi et les battants auxquels il s’adossa.
--Arrête, ami! pour l’amour de Dieu, arrête! s’écria-t-il avec
véhémence, bien que sans élever la voix. Que peux-tu seul contre deux
cents? Retourne, ami, retourne, et je ferai...
--Vous ferez! lui lançai-je avec un mépris hautain, mais sur le même ton
assourdi, car les huissiers nous examinaient curieusement du seuil de la
porte par où j’étais entré. Vous ferez?... Vous en ferez, j’imagine,
tout autant qu’hier soir, monsieur.
Il fronça les sourcils et le rouge lui monta au front; mais il répliqua
vivement:
--Ce n’est pas l’heure, laissons cela! Tu n’as qu’une chose à faire:
partir! Regagner Saux, et...
--Ne pas intervenir!
--Oui, fit-il, et ne pas intervenir. Si tu consens...
--A ne pas intervenir? répétai-je âprement.
--Oui, oui; dans ce cas tout se dissipera.
--Merci bien! dis-je avec lenteur, quoique frémissant de colère. Mais
puis-je vous demander combien l’on vous offre, monsieur le comte, pour
débarrasser de moi l’Assemblée?
Il me regarda, stupéfait.
--Adrien! s’écria-t-il.
Mais je fus intraitable.
--Non, monsieur le comte, plus d’Adrien, dis-je altièrement; je
n’accepte ce nom que de mes amis.
--Et ne suis-je donc plus ton ami?
Je haussai les sourcils dédaigneusement.
--Après hier soir? fis-je. Après hier soir! Se peut-il, monsieur, que
vous vous figuriez jouer le rôle d’ami? Je viens chez vous, je suis
votre hôte, votre ami, tout sauf votre parent; et vous me tendez un
piège, vous m’exposez à la risée et à la haine, vous...
--Moi, j’ai fait cela? s’écria-t-il.
--Non peut-être par vos paroles. Mais vous êtes resté là, pendant qu’on
me bernait! Vous êtes resté là sans dire un mot en ma faveur! Vous êtes
resté là sans lever un doigt pour ma défense! Si c’est ainsi que vous
concevez l’amitié...
Il m’arrêta d’un geste plein de noblesse.
--Vous n’oubliez qu’une chose, monsieur le vicomte, dit-il, sur un ton
de fière réticence.
--Nommez-la! ripostai-je dédaigneusement.
--Que Mlle de Saint-Alais est ma sœur!
--Tiens, tiens!
--Et que, de votre plein gré ou non, vous l’avez hier soir traitée à la
légère, en présence de deux cents personnes! Vous n’oubliez que cela,
monsieur le vicomte!
--Je l’ai traitée à la légère? répliquai-je, dans un redoublement de
courroux. (Comme d’un commun accord nous nous étions un peu écartés de
la porte, et à ce moment nous nous regardions dans le blanc des yeux.)
Et à qui la faute si cela est arrivé? A qui la faute, monsieur? Vous
m’avez laissé le choix... Non, vous m’avez obligé à choisir entre deux
alternatives: manquer à votre sœur, et renoncer à des opinions et
convictions auxquelles je tiens, dans lesquelles j’ai été élevé, dans
lesquelles...
--Des opinions! fit-il, d’une voix devenue dure. Et quelles sont après
tout vos opinions? Excusez-moi, je sens que je vous importune, monsieur.
Mais je ne suis pas un philosophe, moi, je n’ai pas été en Angleterre,
et je ne puis comprendre...
--Que l’on sacrifie rien à ses opinions! exclamai-je, avec un rire
féroce. Certes, monsieur, je le conçois aisément, que vous ne le
puissiez pas! Celui qui ne soutient pas ses amis ne soutient pas non
plus ses opinions. Pour faire l’un ou l’autre, monsieur le comte, il
importe de n’être pas un lâche.
Il pâlit, et me lança un regard étrange.
--Assez, monsieur! fit-il involontairement, me sembla-t-il.
Et une contraction tirailla ses traits, comme s’il ressentait une vive
douleur.
Mais j’étais hors de moi de colère.
--Oui, un lâche! répétai-je. M’avez-vous compris, monsieur le comte, ou
faut-il que j’entre dans la salle et répète le mot en présence de
l’Assemblée?
--Ce n’est pas indispensable, dit-il, en devenant aussi rouge qu’il
venait d’être pâle.
--Ce n’est pas indispensable, en effet, repris-je, en ricanant. Puis-je
conclure de là que nous nous retrouverons sitôt la séance levée?
Il acquiesça d’un signe muet; et alors, mais alors seulement, un je ne
sais quoi dans son silence et son attitude pénétra la cuirasse de mon
ire; et, je me sentis soudain le cœur pesant et glacé. Mais il était
trop tard; j’avais prononcé ce qui n’eût jamais dû être prononcé. Le
souvenir de sa patience, de sa bonté, de sa longanimité, ne me revint
qu’ensuite. Je lui adressai un salut correct; il me le rendit; et
rageusement je retournai à la porte.
Mais je ne devais pas encore la franchir.
J’avais pour la seconde fois saisi la poignée, et entr’ouvert la porte,
quand une main me tira en arrière, si violemment que le pêne cliqueta en
retombant. Furieux, je me retournai. A ma stupéfaction, je reconnus de
nouveau Louis, mais sa face transfigurée décelait une étrange
surexcitation. Il ne me lâchait pas.
--Non, dit-il entre ses dents. Vous m’avez traité de lâche, monsieur le
vicomte, et je refuse d’attendre. Pas une heure! Vous allez vous battre
avec moi tout de suite. Il y a un pré par là derrière, et...
Mais je retrouvais mon sang-froid à mesure qu’il s’échauffait.
--Je ne ferai rien de tel, dis-je en l’interrompant. Après la séance...
Il leva la main et délibérément me souffleta de son gant. J’eus un recul
involontaire.
--Eh bien! vous laisserez-vous persuader? fit-il. Après ceci, monsieur,
si vous êtes un gentilhomme, vous vous battrez avec moi. Il y a un pré
par là derrière, et dans dix minutes...
--Dans dix minutes, la séance peut être levée.
--Je ne vous retiendrai pas aussi longtemps, répliqua-t-il gravement.
Venez, monsieur. Ou faut-il que je vous soufflette de nouveau?
--Je viens, dis-je posément. Après vous, monsieur.
CHAPITRE III
A L’ASSEMBLÉE
Le soufflet, et l’insulte qui l’accompagna, mirent fin provisoirement à
mon repentir. Mais si bref que fût le trajet d’une porte à l’autre, il
me laissa le temps de réfléchir encore. Cet homme était Louis, malgré
tout; j’avais certes des raisons de me plaindre de lui et de le
soupçonner de servir d’instrument à autrui; mais il s’était montré mon
meilleur ami en faisant tout pour apaiser ma colère, et le plus loyal en
s’efforçant de me détourner d’une entreprise insensée. Vite attendri,
dans un revirement presque subit, je perçus avec une sorte d’effroi que
si son intervention était due à la seule bienveillance, j’y répondais
aussi mal que possible. Bref, avant même que la porte extérieure nous
fût ouverte, je me repentais à nouveau. Lorsque l’huissier tira le
battant pour me livrer passage, je lui donnai l’ordre de le refermer,
puis faisant volte-face, je jetai à Louis quelques mots indistincts, et
m’en fus en toute hâte, le laissant stupéfait. A peine eut-il le temps
de pousser une exclamation, que j’avais traversé le vestibule, et
quelques secondes plus tard, j’ouvrais la porte de l’Assemblée.
Sur-le-champ--il est à croire que je manœuvrai le pêne avec bruit--je
vis devant moi des rangées de visages surpris et tous tournés de mon
côté. J’ouïs une rumeur d’indignation mêlée de rires, et aussitôt je me
faufilai vers ma place. Mais le débit monotone du président m’emplissait
les oreilles, et le contraste était tel--après mon altercation à mi-voix
du dehors, de me trouver dans cette salle pleine de lumière et de vie,
et l’objet de tous ces regards--que je m’abattis sur mon siège,
vertigineux et confondu, et presque oublieux tout d’abord du dessein qui
m’avait amené là.
Un temps, et ma face s’empourpra davantage; et à juste cause. Chacun des
bancs sur lesquels nous siégions tenait trois personnes. Je partageais
le mien avec l’un des Harincourt et M. d’Aulnoy, qui m’avaient entre eux
deux. Je n’étais pas assis de cinq secondes, que Harincourt se leva
doucement, et sans m’accorder un regard, s’éloigna jusqu’au bas du
passage; et tout en s’éventant négligemment avec son chapeau, il alla
s’adosser à un pupitre, les yeux fixés sur le président. Au bout d’une
demi-minute, d’Aulnoy suivit son exemple. Puis les trois qui étaient
derrière moi se levèrent tranquillement, et sans me regarder cherchèrent
d’autres places. Les trois devant moi les imitèrent. En quelques
minutes, je restai seul, isolé, en butte à tous les regards de
l’Assemblée, comme une sorte de lépreux.
J’aurais dû être préparé à une manifestation de ce genre. Mais il n’en
était rien, et la face me brûlait, sous les regards curieux, comme
devant un foyer ardent. Pris au dépourvu, j’étais hors d’état de
dissimuler mon trouble; mes yeux ne rencontraient de toutes parts que
des yeux railleurs et des mines méprisantes; et l’orgueil m’interdisait
de baisser la tête. Au cours de longues minutes, je ne discernai rien
que ces regards outrageants. Je n’entendais pas de quoi parlait le
président, car sa voix n’était pour moi qu’un ronron vague et indistinct
dépourvu de signification.
Mais pendant ce temps la colère et la haine endurcissaient ma volonté; à
la fin le nuage qui couvrait mon esprit se dissipa, et je retrouvai mon
exaltation. La lecture monotone que je venais d’écouter sans y rien
comprendre prit fin, et fut suivie par de courtes et vives
interrogations: une demande et une réponse, un nom et une réplique. Ce
fut ce qui me réveilla. Le ronron avait représenté la lecture du cahier;
à cette heure on en était au vote.
Mon tour allait venir; l’instant approchait. A chaque vote--inutile de
dire que tous étaient affirmatifs--des visages en nombre toujours
croissant se tournaient vers la place que j’occupais; et leurs yeux,
hostiles, triomphants, ou simplement curieux, convergeaient sur ma face.
En d’autres circonstances j’aurais pu en être intimidé; mais il n’en fut
rien, alors. J’étais à la hauteur pour les affronter. Les regards sans
aménité de tant de gens qui s’étaient dits mes amis, les regards
méprisants d’hommes nouveaux appartenant à des familles anoblies, qui
avaient usé avec joie de l’appui de mon père, la conscience que tous
m’abandonnaient uniquement parce que je soutenais en fait les opinions
que la moitié d’entre eux avaient proclamées en paroles, tout cela me
haussait à un degré de mépris qui ne le cédait en rien à celui de mes
adversaires; et en outre je savais que fléchir à présent me couvrirait
d’une honte indélébile, et cela fermait la porte aux velléités de
capitulation.
L’Assemblée, d’autre part, se trouvait dans une situation sans
précédent. On n’était pas encore accoutumé aux luttes de la tribune, aux
duels oratoires plus mortels que ceux à l’épée; et une sorte de doute,
une hésitation, tenait la majorité des membres en suspens et attentifs à
ce qui allait suivre. Leurs chefs, en outre, les frères de
Saint-Alais,--qui dirigeaient, l’un le parti de la cour, plus ardent et
plus fier, l’autre les nobles de robe et de Parlement, qui avaient
découvert les derniers que leurs intérêts à tous étaient les mêmes,--ne
pouvaient admettre la plus minime opposition depuis qu’une majorité
absolue était devenue la règle. Un homme donc, un seul homme barrant le
chemin à l’unanimité, leur apparaissait comme un obstacle qu’il
convenait d’écarter par tous moyens.
--M. le comte de Cantal? appela le président.
Mais c’était moi qu’il examinait, et non celui qu’il nommait.
--Satisfait!
--M. le vicomte de Marignac?
--Satisfait!
Le nom suivant m’échappa, car dans mon exaltation il me parut que toute
la Chambre me regardait, que la voix allait me manquer, que le moment
venu je resterais muet et paralysé, incapable de parler, et déshonoré
pour toujours. Je pensais à cela, et non à ce qui se passait; puis
subitement, je me retrouvai en possession de moi-même. J’entendis le
dernier nom avant le mien, celui de M. d’Aulnoy; j’entendis sa réponse.
Puis mon nom à moi résonna dans un profond silence.
--M. de Saux?
Je me levai. D’une voix rauque, et qui me parut étrangère, je déclarai:
--Je n’approuve pas ce cahier!
Je m’attendais à une explosion de colère; elle ne vint pas. Au lieu de
cela, un tonnerre de rires, où je distinguai la note de Saint-Alais,
secoua la salle et me fit monter le rouge au visage. Le rire persista
quelque temps, s’éleva et retomba, pour s’élever encore, me mettant au
supplice. Mais ce rire produisit un résultat auquel ne s’attendaient
guère les rieurs. Il arrive aux plus taciturnes de trouver de
l’éloquence. J’oubliai les périodes de La Rochefoucauld et de Liancourt
que j’avais si soigneusement préparées; j’oubliai les passages de Turgot
dont j’avais chargé ma mémoire, et me lançai dans une improvisation que
je n’avais ni prévue ni méditée.
--Messieurs, m’écriai-je d’une voix qui emplit la salle, je m’oppose à
ce cahier parce qu’il est vain et stérile; parce que, entre autres
raisons, le temps de son efficace est passé. Vous revendiquez vos
privilèges: ils ne sont plus! Vos exemptions: elles ne sont plus! Vous
protestez contre l’union de vos représentants avec ceux du peuple: mais
ils ont siégé ensemble! Ils ont siégé ensemble, et vous ne pouvez pas
plus l’empêcher par un décret, que vos protestations ne feraient reculer
le flot qui monte! C’est un fait accompli. Quand vous jetez un os à un
chien affamé, songez-vous à lui retirer l’os de la gueule, intact et
sans déchet? Si oui, vous êtes insensés. Mais ce n’est pas la seule ni
la plus forte de mes objections à ce cahier. La France se trouve
aujourd’hui dénuée, acculée à la banqueroute, sans trésor, sans argent.
Croyez-vous lui porter secours, la vêtir, l’enrichir, en maintenant vos
privilèges, en maintenant vos exemptions, en soutenant jusqu’au plus
minime de vos droits? Non, messieurs. Au temps jadis, ces exemptions,
ces droits, ces privilèges dont nos ancêtres tiraient gloire et à juste
titre, leur furent accordés parce qu’ils étaient le bouclier de la
France. Ils équipaient des hommes d’armes et les menaient au combat; la
communauté faisait le reste. Mais à présent le peuple combat, le peuple
paye, le peuple fait tout. Oui, messieurs, c’est la vérité; c’est une
vérité qui nous est familière à chacun: «Le manant paye pour tous!»
Je me tus. Je m’attendais à ce que se produisît l’explosion de colère si
longtemps retardée. Au contraire, avant que personne de la Chambre n’eût
pris la parole, une grande clameur nous arriva par les fenêtres laissées
ouvertes à cause de la chaleur, et donnant sur le marché. C’était
l’acclamation du peuple de la rue, qui pour la première fois entendait
formuler ses griefs. Mais, tout plein de bienveillance et joyeux qu’il
fût, ce cri nous déconcerta aussi totalement que l’eût fait une attaque.
J’en demeurai béant.
Mais l’effet produit sur moi était léger, au regard de ce qu’éprouvaient
mes adversaires. Les cris de désapprobation qu’ils s’apprêtaient à
pousser furent coupés net par le prodige; et ils s’entre-regardèrent une
minute, comme n’en croyant pas leurs oreilles. Au cours de cette minute,
un silence d’étonnement irrité régna sur l’Assemblée. Puis M. de
Saint-Alais se dressa d’un bond.
--Qu’est ceci? cria-t-il, son noble visage assombri de fureur. Est-ce
qu’à nous aussi le roi nous a ordonné de siéger avec le tiers état? Nous
a-t-il avilis à ce point? Sinon, monsieur le président, sinon, dis-je,
reprit-il en réfrénant d’un geste bref une velléité d’applaudissements,
et s’il ne s’agit pas ici d’un complot fomenté par quelqu’un de notre
caste allié à la racaille afin de provoquer une nouvelle Jacquerie...
Le président, homme timoré qui appartenait à une famille de robe,
l’interrompit:
--Prenez garde, monsieur, les fenêtres sont encore ouvertes.
--Ouvertes?
Le président fit un signe affirmatif.
--Et qu’importe ce détail? Qu’importe? répliqua fougueusement
Saint-Alais. Qu’est-ce que cela nous fait, monsieur? reprit-il, en
promenant à la ronde des yeux qui semblaient darder en un faisceau tout
le mépris de son âme hautaine. Elles sont ouvertes, dites-vous? Eh bien!
qu’elles restent ouvertes. Le peuple entendra les deux parties, et non
plus seulement ceux qui les flagornent; ceux qui, tablant sur sa
faiblesse et son ignorance, et arguant de ses droits et de nos torts,
croient se hausser au niveau des Retz et des Cromwell! Oui, monsieur le
président, continua-t-il, cependant que je cherchais en vain à
l’interrompre, et que la moitié de l’Assemblée se mettait debout en
tumulte, je répète ma phrase: ... qui à l’ambition d’un Cromwell ou d’un
Retz joignent leur violence, mais non pas leurs talents!
Un reproche aussi injuste me piqua au vif, et je l’interpellai
violemment:
--Monsieur le marquis, si c’est à moi que vous faites allusion par cette
phrase...
Il eut un rire de mépris.
--Entendez-le comme il vous plaira, monsieur.
--Je repousse l’insinuation, je la répudie! m’écriai-je. M. de
Saint-Alais m’appelle un Retz, un Cromwell!
--Excusez-moi, trancha-t-il en hâte, un prétendu Retz!
--Un traître, d’une façon comme de l’autre, ripostai-je, en m’évertuant
à dominer les rires que sa répartie soulevait dans la salle. Un traître
en tout cas! Mais je dis, moi, que le vrai traître est celui qui à cette
heure, par ses conseils, mène le roi à sa perte.
--Et non celui qui vient ici avec un renfort de populace? rétorqua
Saint-Alais, dont la violence ne le cédait pas à la mienne. Celui qui
prétend, à lui seul, en morigéner cent autres, et dicter des ordres à
cette Assemblée?
--Monsieur se répète! lançai-je, le coupant à mon tour, mais sans que ma
saillie provoquât le moindre rire. Je nie ce qu’il avance. Je rejette
ses imputations, je les lui renvoie! Et pour conclure, je désapprouve ce
cahier, je m’y oppose!
Mais la patience de l’Assemblée était à bout. Un tollé de «Assez! Il n’a
pas la parole!» couvrit ma voix, et en un instant cette réunion si
paisible quelques minutes plus tôt devint un pandémonium de frénétiques.
Quelques-uns des membres les plus âgés restèrent assis, mais la majorité
se leva; ceux qui d’un bond avaient été fermer les fenêtres restaient
debout sur l’appui, dominant le tumulte. D’autres avaient gagné la
porte, et s’y tenaient dans l’intention probable de tenir tête à un
assaut. Le président réclamait en vain le silence. Sa voix comme la
mienne se perdait dans le hourvari incessant qui redoublait de force à
chaque fois que je tentais de parler, et s’apaisa seulement lorsque j’y
eus renoncé.
A la fin M. de Saint-Alais leva la main, et non sans peine il obtint le
silence. Avant qu’il me fût possible d’en profiter, le président
intervint.
--L’Assemblée de la noblesse du Quercy, dit-il précipitamment, se
déclare en faveur de ce cahier, maintenant nos anciens droits,
privilèges et exemptions. Seul, le vicomte de Saux proteste. Le cahier
sera présenté.
--Je proteste, m’écriai-je mollement.
--C’est ce que je viens de dire, répliqua le président, sarcastique. (Et
un éclat de rires moqueurs, mêlés d’acclamations, s’éleva de toute la
Chambre.) Le cahier sera présenté. La question est vidée.
Alors, tout d’un coup, et comme par enchantement, la salle reprit son
aspect normal. Les membres qui s’étaient levés regagnèrent leurs places,
ceux qui avaient fermé les fenêtres redescendirent, quelques-uns s’en
allèrent, le président passa à l’ordre du jour. Toute trace de la
tempête s’évanouit. En un clin d’œil tout se retrouva comme auparavant.